





                                  Le Patriarche


                           Le Premier Monde : Le Bien


                             Florent (Warly) Villard


                         Dcembre 2002 - Septembre 2003











Version: 0.7.5 11 septembre 2005 - 10

Copyright 2002,2003,2004,2005 Florent Villard










Remerciements
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Toujours  Monsieur Yves Gueniffey, sans lequel ces       crits n'auraient peut-tre
jamais commenc.

 Zborg pour m'avoir relu, corrig et critiqu.

 Manu pour m'avoir critiqu.

 Geoffroy pour ses nombreuses corrections.

 Aline, Titi, Poulpy, Pterjan, Pixel, Anne pour m'avoir       relu.

 Vanessa pour m'avoir inspir quelque peu.

Thomas
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Chteauvieux
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Thomas regarda le jeune, qui ne devait avoir finalement que quelques annes de moins
que lui. Quelque chose le drangeait, il avait comme une envie de s'approcher de
lui. Il s'imagina presque le prenant dans ses bras, il ne pouvait s'empcher de le
regarder. Cette sensation le troubla normment, il eut une peur terrible de ressentir
une sensation homosexuelle. Il dtourna la tte du jeune pour se concentrer sur les
inscriptions, mais quelque chose le troublait vraiment chez le jeune, sans qu'il
ne comprt pourquoi. Pourtant il n'avait jamais ressenti une chose identique auparavant,
il n'avait jamais regard un homme avec envie, il n'avait jamais eu le dsir d'en
prendre un dans ses bras. Le jeune fit quelques pas en arrire, puis s'loigna doucement
du caveau, rejoignant le bas du cimetire et sa sortie. Thomas ne put s'empcher
de le suivre du regard. Il fut doublement rassur, par la remarque du jeune, peut-tre
qu'Ylraw tait bien un connard, aprs tout, et par cette sensation trange qui passa
; il tait peut-tre trop fatigu, il devrait prendre le temps de se reposer un peu
plus, il commenait sans doute  pter les plombs.

Thomas ralisa soudain qu'il aurait d lui demander o habitait les parents d'Ylraw,
il hsita une seconde, il avait  la fois envie de revoir ce jeune, et il se l'interdisait.
Il se trouva stupide et aprs ses quelques secondes d'hsitation il redescendit en
trombe du cimetire, mais le jeune avait dj disparu. Thomas regagna alors la place
du village, et demanda  la premire personne qui voulut bien lui ouvrir o il pourrait
trouver la maison des Aulleri.

Il fut renseign et trouva sans trop de difficult le petit chemin montant en face
de la nouvelle mairie. Il se gara devant la maison entoure d'arbres de toute sorte.
Il tait presque deux heures de l'aprs-midi, il ne pensait pas dranger. Il monta
le petit escalier qui arrivait sur la terrasse et sonna  la porte d'entre. Une
femme vint lui ouvrir, sans doute la mre d'Ylraw, se dit-il.

- Bonjour, Thomas Berne, je suis policier, j'enqute sur le meurtre d'une femme intervenu
dans la rgion parisienne au mois d'aot, et il semblerait qu'elle ait eu des contacts
avec votre fils, Franois Aulleri.

Le visage de la femme se crispa.

- Mais... Vous savez il est...

Thomas tenta de garder un ton neutre et pragmatique, lui-aussi tait troubl quand
il parlait de la mort de Seth.

- Dcd, oui, toutes mes condolances, mais c'est justement pour dterminer le lien
entre ces deux disparitions que je suis l.

Un homme apparu aux cts de la femme, sans doute le pre de Ylraw, pensa Thomas.

- Qu'est-ce que c'est ?

La femme ouvrit la porte en grand.

- Ce monsieur est policier, il enqute sur la mort de Fafa...

Puis elle s'adressa de nouveau  Thomas.

- Vous savez  l'poque des policiers taient dj venus, mais nous n'avons jamais
rien su, ils ne nous ont jamais dit ce qu'ils avaient dcouvert.

- Oui. Je peux entrer ?

- Oui, oui, entrez...

Ils s'cartrent pour le laisser passer, la femme lui indiqua le chemin de la salle
 manger pendant que son mari fermait la porte. Pour une fois, Thomas sentit qu'il
pourrait tre fin, qu'il pourrait arriver  monnayer des informations. Il en savait
peu, mais il pensait que son statut de policier lui permettrait d'avoir des rponses
par le simple espoir qu'avaient les parents d'en recevoir en change. Il avait d'autant
moins de remord que dans son esprit Ylraw prenait de plus en plus l'archtype du
looser drogu qui finit sa vie pour un trip rat au bout du monde.

Les parents d'Ylraw l'invitrent  s'asseoir, Thomas jeta un oeil au mobilier et
fut tonn par le nombre de plantes, il y en avait partout, dans les quatre coins
de la pice, sur les meubles... La mre d'Ylraw se dpcha de lui proposer  boire
et quelques biscuits apritifs, qu'il entama avec apptit. Le frre d'Ylraw vint
le saluer, mais  la surprise de Thomas il ne s'assit pas  la table, peut-tre ne
voulait-il pas en savoir plus sur la disparition de son frre. C'est la maman d'Ylraw
qui lui posa les premires questions.

- Mais comment se fait-il que vous enqutiez encore sur sa disparition presque un
an plus tard ?

Thomas se dit qu'il n'aurait pas d rester silencieux et prendre tout de suite le
contrle de la discussion.

- Euh... Nous avons eu des nouveaux lments. Vous connaissez cette personne ?

Thomas sortit une photo de Seth et la leur montra.

- Oui, elle a sans doute une maison sur Chteauvieux, o de la famille, nous l'avions
vu plusieurs fois dj dans le village, et elle est passe nous voir au dbut du
mois d'Aot.

Thomas perdit un peu de son calme et de sa volont de monnayer les informations.
Seth tait venu dans cette maison !

- Ah ? Que voulait-elle ?

Le pre d'Ylraw sentit peut-tre que Thomas tait plus intress par la fille que
son fils, il recentra le dbat.

- Quel est son lien avec Ylraw ? C'tait son petit-ami ?

Thomas rejeta l'ide comme une immondice.

- Non !... Enfin je ne... Nous ne croyons pas.

Il se reprit, il valait mieux qu'il ne dvoila pas sa relation avec Seth.

- Cette fille est morte assassine...

Thomas fit un pause, tout cela devenait malsain...

- ...vers la mi-aot, et il semble qu'elle ait suivi votre fils. Elle tait  Paris
depuis 1999, avant cela  Nancy, Grenoble, et enfin Gap.

La maman d'Ylraw confirma.

- Oui, oui, c'est bien a, Champollion, les Mines, puis Paris. Mais pourquoi le suivait-elle
? Quand nous l'avons vu nous nous sommes dit que peut-tre elle avait t sa copine,
mais a m'tonne, elle tait beaucoup plus vieille que lui, mme si elle tait toujours
trs jolie.

Thomas fut interpell par cette remarque.

- Beaucoup plus vieille, que voulez-vous dire ?

- Et bien voil quand mme quelques annes que nous la voyons, elle doit... Devait
avoir quand mme pas loin de la quarantaine, non ? Joseph, qu'est-ce que tu en penses
?

- Oh peut-tre pas tant, elle avait quand mme l'air jeune, non, peut-tre trente
ou trente-cinq ans.

Thomas ne comprenait pas, Seth l'aurait-elle aussi tromp sur son ge ? Elle ne pouvait
pas avoir quarante ans, ni mme trente-cinq... Elle tait si belle, si parfaite.
Pas une ride, pas un seul signe du temps... Peut-tre avait-elle une grande soeur,
ou peut-tre tout simplement les parents d'Ylraw l'avaient-ils vu il y a de cela
dix ans, et elle en paraissait alors vingt alors qu'elle n'en avait que quinze. Thomas
voulut en avoir le coeur net.

- Vous l'aviez dj rencontre avant qu'elle ne vienne vous voir en aot ? Enfin
je veux dire, pas uniquement croise de loin.

La mre d'Ylraw lui rpondit sans hsitation.

- Non nous ne l'avions jamais vraiment rencontre, enfin je veux dire que nous l'avions
croise quand elle se baladait sur la route, mais on se disait bonjour et c'est tout,
nous ne savions pas qui c'tait. Mais bon on la voyait quand mme pour s'apercevoir
que ce n'tait plus une enfant.

- Quand est-ce que vous l'avez rencontr pour la premire fois ?

Le pre d'Ylraw prit la parole :

- Oh il y a un bon moment, je me rappelle encore que Franois ne devait pas avoir
dix ans qu'il nous parlait d'elle.

- Il vous parlait d'elle ?

La mre d'Ylraw acquiesa :

- Oui, il l'aimait bien, je ne sais pas trop pourquoi, il devait la trouver jolie,
il disait qu'il voulait se marier avec, je pense qu'ils avaient d se rencontrer
quelques fois sur la route.

Le pre d'Ylraw approuva :

- Oui c'tait une belle femme, mme quand elle est venue en aot. Si on ne l'avait
pas dj vu avant on lui aurait donn vingt-cinq ans  peine.

Thomas n'y comprenait plus rien. Ylraw tait n en 1976, il avait donc vingt-sept
ans ou presque au moment de sa mort, ce qui tait l'ge que Seth lui avait donn,
et qui correspondait tout  fait. Mais en supposant que celle-ci en eut quinze quand
Ylraw en avait dix, elle aurait eu elle trente-et-un ? Il fut satisfait de son calcul,
pour peu que les parents d'Ylraw se fussent tromps de quelques annes, peut-tre
Seth avait-elle entre trente et trente-cinq. Mais pourquoi lui aurait-elle menti
sur son ge ? Et pourquoi suivait-elle ce Ylraw ? En tait-elle vraiment amoureuse
? Et que voulait-elle quand elle est venue voir les parents d'Ylraw en aot ?

- Et que vous a-t-elle dit quand elle est venue en aot ?

La mre d'Ylraw commea  rpondre :

- Et bien elle a dit quelque chose de trs bizarre...

Mais elle fut coupe par son mari :

- Mais est-ce qu'on sait qui a tu cette fille, comment s'appelait-elle d'ailleurs,
je crois qu'on a jamais su son nom ?

- Seth Imah.

La mre d'Ylraw rpta le nom, en regardant son fils restant.

- Seth Imah ? Quel drle de nom, a vient d'o a ?

Le pre d'Ylraw prit la parole :

- Elle ne s'appelait pas lizabeth ?

Mais la mre d'Ylraw ne fut pas d'accord :

- Mais non, tu confonds, lizabeth c'est la fille des Richards.

- Ah, oui.

Thomas se rendit compte qu'il ne le savait mme pas d'o venait ce nom. Le frre
d'Ylraw, qui tait repartit puis revenu quelques secondes plus tt pour grignoter
quelques biscuits apritifs, prit la parole :

- Seth c'est un nom gyptien, non ?

Thomas se rappela l'explication de Carole sur le Dieu Seth :

- Oui, sans doute.

Le pre d'Ylraw trouva cela trange.

- C'est tout de mme bizarre, elle n'avait pas du tout le type.

La mre d'Ylraw voulut qu'on passt ces dtails :

- Bah peut-tre sa famille tait-elle en France depuis longtemps, ou alors juste
son pre tait-il d'origine egyptienne, et a-t-elle tir de sa mre ? Mais...

Thomas sentit qu'il perdait le contrle de la discussion, il coupa la mre d'Ylraw
:

- Et donc, que voulait-elle ?

Le frre d'Ylraw, appuy contre le montant de la sparation entre la cuisine et la
salle--manger, le coupa :

- Mais on sait qui l'a assassine, cette fille ? Ce serait la mme personne qui a
assassin Franois ?

Thomas rpondit sans mme rflchir :

- Non.

Puis il se reprit :

- Enfin a priori nous ne pensons pas que les deux meurtres soient...

La mre d'Ylraw le coupa :

- Meurtres ? Cela veut dire que vous savez qu'Ylraw a bien t assassin, mais par
qui, et pourquoi ?

Thomas se mordit les doigts d'avoir parl de meurtre, il se corrigea :

- Non, mais nous ne savons pas encore s'il s'agit d'un meurtre en ce qui concerne
Ylraw, disons plutt "disparition". Mais alors, vous ne m'avez pas rpondu, que voulait
Seth quand elle est venue vous voir en aot ?

La mre d'Ylraw lui rpondit, finalement :

- Elle nous a laiss un message pour Ylraw, une lettre.

- Une lettre ? Mais Ylraw tait dj mort en aot, vous ne lui avait pas dit ?

- Si, si, mais elle le savait trs bien, elle tait l lors de son enterrement, mais
elle ne le croyait pas, elle pensait qu'il n'tait pas vraiment mort, o que ce n'tait
pas lui.

- Comment a ?

- Elle nous a maintenu qu'il n'tait pas mort, et que s'il revenait, il nous faudrait
lui donner cette lettre.

- Et cette lettre, que dit-elle, je peux la voir ?

- Oui, oui, tiens, Fabien, va la chercher, elle est dans le tiroir du meuble dans
le coin de la cuisine.

Le frre d'Ylraw alla chercher la lettre, il la tendit  Thomas. L'enveloppe tait
dcachete, Thomas n'eut qu' sortir le petit mot se trouvant  l'intrieur, il reconnu
l'crite douce et belle de Seth, qu'il avait vue tant de fois sur les petits mots
qu'elle lui laissait...

"Je ne te verrai sans doute plus, je ne pourrai t'enseigner, mais la pierre saura
te donner la voie. Ne la perds pas, garde la toujours, elle est ta force."

Thomas resta silencieux un instant. Voulait-elle dire qu'elle savait qu'elle allait
mourir ? Thomas fut sorti de ses rflexions par la mre d'Ylraw :

- Quelle est donc cette pierre dont elle parle ?

- Je ne sais pas, aucune ide.

- Mais vous croyez qu'elle pouvait savoir certaines choses sur Ylraw ? Quand on lui
a demand elle a dit qu'il allait revenir, elle en tait persuade, vous croyez qu'elle
peut vraiment dire juste, qu'il va revenir ? Est-ce que cette fille avait des problmes
psychologique ? Est-ce qu'elle tait folle, ou je ne sais pas, ou...

- Non je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi elle vous a dit a. C'est trs bizarre.
D'autant que vous avez dit qu'elle avait assist  son enterrement ?

- Oui, en janvier, elle tait prsente.

- Elle ne vous a rien dit de plus ?

- Non... Elle n'est mme pas rentre dans la maison. Elle nous a juste donn le mot,
en insistant lourdement pour que nous fassions en sorte que Franois l'ai, et depuis
nous ne l'avons plus revue. Mais si elle s'est faite assassine  la mi-aot, la
pauvre, c'tait quelques jours  peine aprs qu'elle soit passe...

Thomas tait pensif, il ne comprenait toujours pas. Que voulait Seth  Ylraw ? Quels
taient leurs liens ? Quelle est cette pierre ? Un bijou ? Une pierre prcieuse ?
Il avait tout du moins la certitude qu'Ylraw n'tait pas frre ou cousin de Seth,
mais quoi alors ? Elle le suivait depuis peut-tre quinze ans, mais pourquoi ?

Le pre d'Ylraw lui demanda :

- Mais comment avez-vous fait le lien entre Franois et cette fille, que faisait-elle
 Paris ?

Thomas fut embarass :

- Et bien... Nous pensions que peut-tre elle suivait quelqu'un, et nous avons simplement
fait le recoupement entre les lieux o elle se trouvait et ceux o taient votre
fils.

- Impressionnant, mais vous avez des ordinateurs et des informations sur tout ce
que font les gens, pour arriver  trouver ce genre de chose ?

Thomas eut honte que ce soit Carole qui trouvt le lien par une simple recherche
sur internet.

- Nous avons beaucoup d'information, oui.

- Et elle avait un travail  Paris ?

- Non, elle tait sans profession.

- Et ben ! Elle devait tre riche alors, habiter  Paris sans travailler, que font
ses parents ?

- Elle tait orpheline.

Thomas regretta d'avoir donner cette information juste aprs l'avoir dite.

- Orpheline ? Mais o trouvait-elle son argent pour vivre ?

- Elle... Elle vivait chez son petit-ami...

- Ah ? Et lui, qu'est-ce qu'il fait ? Vous l'avez interrog ?

- Oui, oui... Mais...

Thomas respira un grand coup.

- Il tait un peu le pigeon dans l'histoire. Il ne sait rien. Seth vivait avec lui
mais il ne savait pas grand chose d'elle.

- Vraiment ? Mais c'est un menteur, il devait quand mme en savoir un peu ?

Thomas se sentit ridicule.

- Non, il ne savait rien, et tout nos renseignements sur lui tendent  le confirmer.
Seth tait trs forte.

- Mais elle, que faisait-elle de ses journes ? Vous devez avoir des informations
sur elle, non ?

Thomas se dit que l'interrogatoire tournait dangereusement en sa dfaveur, il lui
fallait trouver d'autres questions ou partir avant de s'embourber.

- Pas vraiment, nous savons juste o elle a habit, mais nous n'en savons pas plus.
Vous saviez si votre fils se droguait ?

- Franois ? Se droguer ? Non. Non aucune chance. Enfin je ne crois pas, avant qu'il
ne disparaisse en tout cas. Il faisait beaucoup de sport, manger bio, a m'tonnerait.
Je ne crois pas qu'il ait jamais fum. Non, non, Franois ne se droguait pas.

Thomas fut bien dsappoint, mais il se dit tout de mme que les parents n'taient
pas toujours au fait des pratiques de leurs enfants, les considrant toujours comme
des anges. Il se dit qu'il tait temps qu'il parte, avant d'tre assailli par d'autres
questions. Il fit mine de regarder sa montre.

- Bien, et bien je vous remercie pour l'accueil et d'avoir rpondu  mes questions,
je suis dsol mais je vais devoir vous quitter, j'ai un autre rendez-vous.

Thomas se leva le premier, et commena  se diriger vers la porte.

- Mais vous ne nous avez pas dit grand chose sur la disparition de Franois. Vous
n'avez pas d'autres informations ?

- Et bien, tant que rien n'est sr, vous comprenez, je prfre ne rien dire, mais
je vais sans doute rester quelques jours dans le coin, je vous recontacterai si j'ai
du nouveau.

Il ne tarda pas, esquiva du mieux qu'il put les dernires questions, puis reprit
la route de Gap. Il se dit qu'il n'tait pas beaucoup plus avanc. Seth tait venue
voir Ylraw en aot, alors qu'elle savait qu'il tait dj mort, pour lui faire parvenir
un mot concernant une pierre. Il se demanda si finalement ce n'tait pas Seth qui
tait folle, qu'elle suivait ce Ylraw le prenant pour un Dieu ou tout autre gourou
ou patriarche. Pourtant Xavier ne lui avait rien donn de plus le concernant. Il
lui faudrait sans doute accder lui-mme au dossier pour avoir tous les dtails,
ceux que Xavier aurait sans doute liminer les croyant anodins.

Il arriva doucement sur Gap et s'arrta de nouveau au McDonald's, plus par gourmandise
que par faim. Mais cela lui permit de faire une pause et, une fois deux muffins commands
et un mang, d'appeler Carole. Il tait aux environs de 15 heures trente, il n'tait
finalement pas rest trs longtemps  Chteauvieux.

- Salut Carole, c'est Thomas.

- Tu es o ?

- Je suis  Gap, je rentre de Chteauvieux, j'ai vu les parents d'Ylraw.

- Alors ?

- Pas grand chose. Mais ils ont bien vu Seth, apparemment elle est venue plusieurs
fois ici, et pour la dernire fois dbut aot, pour les voir.

- Ils la connaissaient bien ?

- Non, il ne l'avait que crois de temps en temps, mais d'aprs eux leur fils l'aimait
bien.

- L'aimait bien, c'est  dire ?

Thomas se rendit compte qu'il ne voulait pas tout dire  Carole, il se rendit compte
qu'il ne voulait pas dire que les parents d'Ylraw pensait que Seth avait entre trente-cinq
et quarante ans, il se rendit compte qu'il ne voulait pas dire que, petit, Ylraw
voulait se marier avec elle, il se rendit compte qu'il avait peur que Carole ne confirme
ce qu'il savait dj, qu'il s'tait fait duper plus encore qu'il ne le croyait, pendant
quatre ans.

- Et bien ils ne savaient pas trop, il l'a trouve jolie. Elle est venue  l'enterrement
d'Ylraw dbut janvier, pourtant dbut aot elle leur a laiss un mot pour lui, en
insistant sur le fait qu'il allait revenir, mme si ses parents lui ont rappel qu'il
tait mort.

- Comment a revenir ? Sortir de sa tombe ? Il n'est pas vraiment mort ? Tu es all
au cimetire ?

- Oui j'ai vu sa tombe, et l'inscription concernant Ylraw, avec plusieurs souvenirs
qui lui taient adress. Les parents d'Ylraw aussi n'ont pas compris ce que disait
Seth. Je me demande si, finalement, elle n'tait pas un peu folle.

- Et que disait le mot ? Tu l'a vu ?

- Oui j'ai vu le mot, il disait un truc trange, comme quoi Ylraw ne devait pas perdre
une pierre, que c'tait sa force, qu'il devait la garder.

- Un truc pas vraiment comprhensible, tu as le texte exact, c'est sans doute un
message cod, elle lui donnait peut-tre rendez-vous.

Une fois de plus Thomas se sentit bte face  Carole, il n'avait pas un seul instant
pens  un message cod, et il n'avait pas le texte exact, il lui faudrait retourner
voir les parents d'Ylraw.

- Oui, oui, j'ai le texte, on pourra chercher  dterminer si c'est un message cod.

- Et sinon, que savaient-ils de sa disparition ?

- Presque rien, encore moins que moi, ils attendaient surtout des rponses.

- Il avait eu des soucis auparavant ? T'ont-ils dit s'il pensaient qu'il avait eu
une relation avec Seth ? Elle n'est pas de sa famille, donc ? Il la connaissait depuis
quand ?

Thomas tait de plus en plus embarass, il sentait qu'il passait pour un rigolo,
il aurait voulu qu'elle ne post plus de question, et qu'elle lui demande simplement
de revenir la voir, mais il savait que c'tait peine perdue...

- Il la connaissait depuis plusieurs annes, et les parents ne savaient pas si leur
fils avait eu ou avait une relation avec Seth. Apparemment Ylraw ne disait pas grand
chose  ses parents, d'aprs eux il faisait pas mal de sport, il mangeait bio et
des trucs du genre.

- Oui, cela ressort dans ce qu'il crit. J'ai trouv plein de photos de lui sur internet,
un peu aprs que tu sois parti. J'en ai imprim quelques unes et je suis retourn
voir Thodore, mais il ne l'avait jamais vu.

Thomas trouva cette ide stupide.

- Thodore est fou.

- Je ne serais pas aussi catgorique, je te rappelle que c'est un peu grce  lui
que nous avons trouv Ylraw.

- Ylraw est mort.

- Certes, mais nous avanons tout de mme.

- Mouais...

- T'es pas drle. Bon, je n'aime pas parler au tlphone portable, la qualit est
trop mauvaise, qu'est-ce que tu vas faire, tu restes  Gap ou tu rentres  Paris
?

- Je ne sais pas trop, je pourrai peut-tre demander ici qui a dj vu Seth.

- Oui, enfin cela dit maintenant nous avons deux personnes sur qui enquter, Seth
et Ylraw. Comme tu es  Gap, et que tu as une semaine de vacances, tu pourrais peut-tre
te trouver un htel, si jamais nous voulons vrifier d'autres infos. Tu n'as pas
d'ordinateur portable avec toi ?

Thomas ne fut pas tellement enchant dans l'ide de rester dans ce coin perdu. Il
n'avait pas spcialement envie de poireauter une semaine pour les beaux yeux de Carole.
Il voyait plus sa semaine devant sa Playstation, quelques bons jeux vidos, agrments
de pizzas et de bons films en rserve qu'il n'avait pas encore pris le temps de regarder.

- Bof, tu crois vraiment que je peux trouver autre chose ici ?

- Je ne sais pas, mais comme tu es sur place. Quoique j'interrogerai bien les dernires
personnes qu'il a frquentes, enfin, les personnes avec qui il tait  l'le de
R, je ne sais pas si c'taient les dernires.

- Mais tu as leurs noms ?

- Non, mais d'aprs son rcit elles travaillaient avec lui  Mandrakesoft, certaines
y travaillent peut-tre toujours.

- Je pourrai y passer lundi, demain, c'est dans Paris, non ?

- Oui, c'est dans le Sentier, dans le deuxime arrondissement.

- OK, bon...

- Tu as d'autres lments, tu ne veux pas me donner la formulation exacte du mot,
pour que je m'amuse  chercher un message cach ?

- Bon attends, je me trouve un coin tranquille et je te rappelle.

- OK

Thomas raccrocha, respira un bon coup et pris une grosse bouche de son deuxime
muffin. Thomas mangeait rarement autre chose que des Big Mac au McDonald's, mais
il trouva que les muffins n'taient finalement pas si mauvais, et puis il avait plus
envie de sucr que de sal en ce moment, ce qui tait assez rare. Il appela alors
les parents d'Ylraw pour leur demander de lui lire le mot. Ils le lui donnrent sans
problme, et cinq minutes plus tard il rappelait Carole pour le lui donner.

- C'est plutt court pour un message cod, je serai plutt tente de le prendre littralement,
mais alors quelle est cette pierre dont elle parlait. Tu n'as pas d'ide ?

- Non, Seth n'aimait pas trop les bijoux, je ne crois pas qu'elle avait des pierres
prcieuses. Je lui ai bien offert quelques bagues, mais elle ne les mettait presque
jamais, elle n'avait mme pas les oreilles perces.

- Et elle n'avait pas une sorte de bote secrte, ou un endroit o elle aurait pu
cacher des choses de valeur ?

- Non, rien de tout a, elle n'avait presque pas d'aff...

La pierre !

- Thomas ? Thomas ? Tu es toujours l ? Saloper...

Thomas resta silencieux un instant, puis jura :

- Merde, putain...

- Ah.

- Si ! Elle avait une pierre. Mais pas une pierre prcieuse. C'tait un caillou,
un galet. Je m'en rappelle, je l'ai surprise une fois, elle l'avait dans la main.
Quand je lui ai demand ce que c'tait, elle a simplement dit qu'elle l'avait ramasse
par terre en se promenant, et qu'elle la trouvait jolie. Aprs elle l'avait range
dans ses habits, elle la mettait de temps en temps dans sa poche, mais c'est vrai
que depuis qu'elle est partie sur l'le de R je n'en avais plus entendu parler,
mme si auparavant je ne l'avais pas remarqu plus de quatre ou cinq fois...

- Quand est-ce que tu l'as vue pour la premire fois ?

- Pour la premire fois ? Oh ! a doit bien faire trois ans, trois ans et demi, je
ne sais pas trop...

- Est-ce qu'elle aurait pu l'avoir avant que vous ne vous rencontriez ?

- Oui, je pense, elle a trs bien pu me mentir la premire fois que je l'ai vue avec.
Elle ne la sortait pas souvent, c'est difficile  dire.

- Et elle ressemblait  quoi, cette pierre ?

- Je n'ai pas trop fait attention, elle refusait catgoriquement que je la touche,
une sorte de galet blanc, trois ou quatre centimtres, rien de spcial.

- a pourrait tre a alors... Je vais quand mme jeter un oeil au message, aux lettres,
je sais pas trop. Vous n'avez pas des quipes de dcryptage chez vous ?

- Si, je pourrai leur filer pour voir s'il trouve quelque chose.

- Bon, tu rentres alors ?

- Oui, je pense que je vais rentrer.

- Tu me rappelles une fois que tu es arriv ? Je me couche tard. Tu veux que je te
fasse un itinraire ?

- Je veux bien.

Carole lui donna le chemin pour rentrer.  son grand dam Thomas comprit qu'il devait
de nouveau passer par Grenoble et suivre la petite route tortueuse entre les montagnes.
La suite du parcourt tait simple, autoroute de Grenoble jusqu' Paris. Thomas se
sentit de partir tout de suite, et il avait hte, malgr le beau Soleil, de rentrer
chez lui. Il tait 16 heures trente passes quand il quitta le supermarch o il
avait fait un dtour pour s'acheter un pack de canettes de coca et trois paquets
de biscuits.

Ylraw
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Sarah
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Samedi 14 dcembre 2002
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Je distingue la silhouette d'une fille qui entre dans la pice... Un ange ?

J'ai une absence, puis je la vois proche de moi, elle me parle dans cette langue
bizarre, d'une voix faible et hsitante. Je ne comprends absolument rien. Je suis
appuy contre l'une des parois en mtal, j'ai sommeil, tellement sommeil. Face 
la porte. Les huit personnes sont assommes au sol, parfois crases par une des
tables qui ont aussi t projetes. Je suis presque nu, il ne me reste que quelques
bouts de mes jeans et des lambeaux de mon tee-shirt. Je ne crois pas que je puisse
bouger. Je suis puis. Je respire plus fortement qu'aprs un sprint. Je m'endormirais
volontiers...

La fille s'approche un peu plus de moi, de plus prs je m'aperois qu'elle est jeune,
et trs jolie. Cheveux bruns. Mais il fait sombre et je ne distingue pas trs bien
ses traits. Elle se penche vers moi. Elle me parle encore. Je comprends qu'elle me
fait signe de la suivre. Je n'ai pas vraiment le courage de le faire, d'autant plus
que je ne sais pas du tout qui elle est ni ce qu'elle veut. Elle me saisit par le
bras et tente de me soulever. Aprs tout, si elle me sortait d'ici, me dis-je. J'accepte
alors son aide et tente avec elle de me mettre debout. J'y parviens difficilement,
en me reposant sur son paule. Je pense  ma pierre, je ne l'ai plus dans la main.
Je m'crie.

- Ma pierre, attendez, je dois rcuprer ma pierre !

Elle me fait signe de me taire, et me tire par le bras pour me faire comprendre que
je dois la suivre. Je la repousse et je me mets  quatre pattes  la recherche de
ma pierre. Elle n'a pas l'air de bien comprendre ce que je fais, et elle me tire
par le bras en me parlant toujours  voix basse dans sa langue. Je rsiste et m'crie
:

- Non, non, c'est impossible, je dois la retrouver !

J'ai cri encore plus fort que la premire fois. Elle est trs dcontenance. Finalement
elle comprend que je cherche quelque chose et regarde aussi au sol pour tenter de
trouver ce que je dois bien vouloir rcuprer. Je ne vois pas trop, il fait sombre.
Pourtant il reste peu d'objets qui encombrent le sol, hormis prs des parois et les
quelques lambeaux de tissus qui tranent. Srement les restes de mes habits. Je remarque
aussi avec tonnement que les autres personnes n'ont pas leurs habits brls et dchiquets
comme les miens. Ils devaient tre plus loin que moi de l'explosion. Je continue
ma recherche en pensant que je n'ai d lcher ma pierre que lors de mon choc contre
la paroi et que je ne devrais pas avoir trop de mal  mettre la main dessus.

Aprs quelques instants j'entends un cri. La fille vient de ramasser quelque chose
et l'a lch subitement l'instant suivant en se redressant. Je pense qu'elle a d
trouver le bracelet encore brlant, mais en vrifiant il s'avre que c'est ma pierre.
Je la rcupre en lui jetant un regard empli de curiosit quant  sa raction, elle
est pas bien ou quoi de traiter ma pierre comme cela ? En effet, elle n'est pas du
tout chaude et la prendre ne provoque rien de particulier. Elle ne semble pour autant
pas trs d'accord pour que je l'emporte. J'ai finalement la prsence d'esprit de
lui demander si elle parle anglais, je m'criai en franais jusqu'alors :

- Anglais ?

- Oui... Nous devons partir, vite ! Et il ne faut pas toucher cette pierre, laissez-l
!

- Hors de question, je ne bougerai pas sans elle.

Elle insiste encore un peu mais comprend que je ne partirai vraiment pas sans elle.
L'incident est clos et j'accepte de nouveau son aide pour me relever. Mais je hurle
quand elle me saisit par l'paule gauche. Je lui fais signe de me prendre de l'autre
paule. Nous sortons de la pice et je constate que les murs sont vraiment trs pais,
un vrai coffre-fort, comme je l'avais pressenti. La luminosit est un peu plus grande
 l'extrieur mais il fait tout de mme trs sombre. Nous bifurquons  gauche. Elle
me trane le long de divers couloirs. Nous passons aux cts de quelques pices,
j'ai l'trange impression que tout le monde est endormi  l'intrieur. Elle a peut-tre
utilis un produit ou un gaz somnifre avant d'arriver... C'est sans doute pour cela
que je suis compltement dans les vapes. Nous prenons divers escaliers. Je suis pniblement
son rythme, elle a l'air trs presse. Je serais compltement incapable de me rappeler
par o nous passons. Il me semble que nous montons. Les tunnels se sont assombris
et il fait presque compltement nuit, je me demande bien comment elle parvient 
se diriger. Elle me laisse me reposer un moment sur le bord d'un couloir, alors qu'elle
ouvre une lourde porte. Elle ne prend pas la peine de la refermer et nous continuons
notre progression. Je suis vraiment sonn. Nous traversons une sorte de cave. Puis
de nouveau elle doit ouvrir une lourde porte, puis une troisime. Nous marchons toujours
dans l'obscurit complte. Mais il me semble dsormais que les murs sont plus rguliers,
plus lisses, avec l'aspect du bton plutt que celui des pierres ingalement poses.
Nous franchissons  prsent deux portes semble-t-il beaucoup plus modernes que les
lourdes portes prcdentes. Nous montons facilement l'quivalent de deux tages,
parcourons quelques couloirs, et je suis soudain bloui quand elle ouvre une dernire
porte qui nous amne en pleine lumire. Elle me porte encore quelques instants et
m'aide  m'asseoir sur une sorte de canap.

Nous devons tre dans l'entre d'un btiment. Nous voyons l'extrieur par les portes
ouvertes. a a tout l'air d'tre un vieux btiment, d'aprs les dcors et les lampes
alambiques. Il fait jour, je n'ai aucune ide de l'heure. La fille me laisse et
se dirige vers des personnes vraisemblablement  l'accueil. Tout le monde me regarde
berlu, il est vrai que je suis  moiti nu, couvert d'ecchymoses, avec une blessure
de balle dans l'paule qui date d' peine un jour ou deux. La fille qui m'a tir
de l est habille trangement, elle porte une sorte de combinaison grise lgrement
moulante, qui laisse deviner ses formes superbes. Elle est bien brune comme il m'avait
paru. Elle doit faire  peu prs ma taille. Elle a la peau bronze. Je lui donnerais
entre vingt-cinq et trente ans. Elle a comme un petit sac  dos, enfin plus exactement
il semblerait que sa combinaison contienne un sac intgr dans le dos. Des sortes
de bretelles passent au niveau des paules, d'aspect mtallique, ainsi qu'une ceinture
du mme aspect. Je crois en tout tat de cause que je ne suis pas trop rveill et
je ne distingue pas trs bien. Elle parle avec les personnes  l'accueil et me dsigne
du doigt  un moment. La personne  l'accueil passe un coup de fil. La fille lui
dit de tout vidence merci et se dirige vers la sortie. Quand je ralise qu'elle
s'en va, je tente de me lever pour la suivre, mais je suis trs faible. J'ai beau
serrer ma pierre cela ne change pas beaucoup les choses,  croire que son effet avait
une dure limite. Et alors que je me lve, la dame de l'accueil accourt vers moi.
Elle me parle en anglais.

- Non non monsieur, restez assis, j'ai appel l'ambulance ils seront l dans une
minute. Votre collgue m'a expliqu pour l'explosion dans la cave. Mais elle devait
partir et ne pouvait attendre.

Je n'ai pas la force d'en faire plus, je me laisse retomber dans le canap. La dame
de l'accueil me propose de boire un peu d'eau, que j'accepte. J'apprhende un peu
de voir sortir mes poursuivants de la porte par laquelle nous sommes arrivs dans
ce hall. Mais je suis puis et dort  moiti. Heureusement l'ambulance ne tarde
pas  arriver, et je n'ai pas vraiment le temps de m'inquiter. La dame de l'accueil
va  l'encontre des ambulanciers et leur explique sans doute ce que lui a racont
la fille. Ils me placent sur une civire, et environ trois quarts d'heure plus tard,
peut-tre beaucoup plus ou beaucoup moins car j'ai lgrement perdu le sens du temps
et je n'ai plus de montre, je suis dans un lit d'hpital. Avant mme qu'un docteur
n'arrive, je m'endors, puis.

Une infirmire me rveille. J'ai d dormir plusieurs heures. Elle m'explique que
le docteur va passer me voir, qu'ils ne m'ont pas rveill aprs mon arrive ce matin,
mais que je dois rpondre  quelques questions. Je suis attach, j'ai une menotte
au poignet gauche, ainsi qu'une seringue pour accueillir un tube dans une des veines.
Ils m'ont peut-tre dj inject quelque chose, du sucre ou un sdatif. Plutt un
sdatif que du sucre parce que j'ai vraiment du mal  me rveiller. Je m'aperois
aussi que j'ai une trace de brlure trs prononce au poignet droit. De toute vidence
ma sensation juste avant que je ne me dbarrasse du bracelet tait bien relle. J'ai
des douleurs partout,  mon paule entre autres. J'ai trs faim. Je suis habill
en petite tenue d'hpital. Quelques secondes plus tard le docteur entre dans la pice.

- Bonsoir, je suis le docteur Alexander Gallus. Je vous ai laiss vous reposer un
peu avant de venir vous poser quelques questions. Vous tes salement amoch, que
vous est-il arriv ? Je veux bien croire que l'explosion alors que vous travailliez
dans les caves vous ait occasionn tous vos bleus et blessures superficielles, mais
ce n'est srement pas elle qui vous a tir une balle dans l'paule. Alors, qui tes-vous
? Je vous avertis, je dois dclarer toute blessure par balle  la police, et je l'ai
dj fait. Deux policiers sont venus vous prendre en photo et rcuprer vos empreintes.
Des amis sont aussi passs pour vous voir, mais vous dormiez, nous ne leur avons
pas permis d'entrer, d'autant que nous prfrons attendre le rapport de police avant
de vous laisser voir qui que ce soit. Ils n'ont pas laiss de message, et ont dit
qu'ils repasseraient.

Je ne mets pas longtemps  m'imaginer que ces personnes sont sans doute des personnes
de l'organisation, qui d'autre pourrait venir me voir ? Il m'ont dj retrouv !
Dcidment je crois que je ne pourrai pas leur chapper encore longtemps. Voil deux
fois que je russis  leur fausser compagnie, j'ai peur que la troisime je n'aie
plus cette chance. Et qui est donc cette fille qui m'a sorti de l ?  Le docteur
s'impatiente.

- Vous comprenez ce que je dis ?

- Oui, oui, excusez-moi. Je rflchissais  qui pouvaient tre ces personnes qui
dsiraient me voir.

Je dcide de ne rien cacher, aprs tout je n'ai rien fait de mal.

- Je m'appelle Franois Aulleri, je suis franais. Je ne travaillais pas dans les
caves, j'y tais retenu prisonnier. Je suis poursuivi pour des raisons que j'ignore
depuis plus de deux semaines par des personnes que je ne connais pas. Quelle heure
est-il et quel jour sommes-nous ?

Il est trs surpris.

- Nous sommes le dimanche 17 novembre, il est 6 heures passes du soir. Hum, soit
vous ne manquez pas d'imagination, soit j'ai du mal  vous suivre. Mais vous arrivez
d'o, de France ?

- Du Mexique, mais j'ai bien t enlev une premire fois en France, il y a deux
semaines, ensuite je me suis retrouv aux USA, prisonnier du Pentagone. D'o je me
suis chapp pour arriver au Texas, puis au Mexique. J'ai t de nouveau enlev et
pris dans une fusillade o j'ai reu la balle dans l'paule que vous avez remarque.
Par la suite un gars m'a attaqu mais j'ai russi  m'en tirer. Cela explique toutes
les ecchymoses et blessures superficielles. J'ai finalement pris un vol pour Sydney
aprs un petit problme  la correspondance de Los Angeles ; et aussitt  l'aroport
je me suis encore une fois fait kidnapper. Et c'est une fille qui m'a dlivr et
sorti de je ne sais pas o, de caves d'aprs ce que vous me dites.

Il ne peut s'empcher d'clater de rire.

- Des caves de la Maison du Gouvernement, dans les Jardins botaniques royaux, ce
n'est pas rien comme endroit pour se faire enlever ! Dcidment entre a et le Pentagone,
vous choisissez bien !...

Il fait une pause et se dirige vers la fentre ; il se retourne vers moi et reprend
:

- Mais je ne vous crois pas. Je crois juste que vous tes un petit employ d'entretien,
ou un rfugi qui se fait passer pour un autre et cherche l'asile.

- Vous me croyez si vous avez envie, je m'en moque. Ce qui est sr c'est que ds
que la nuit sera tombe et la plupart des personnes parties de l'hpital, mes prtendus
amis vont revenir et demain vous n'entendrez plus jamais parler de moi, sauf dans
un fait divers d'un de vos quotidiens peut-tre. Je m'appelle Franois Aulleri, les
gens m'appellent gnralement Ylraw, vous pouvez vrifier, si vous voulez je vous
donne le numro de mes parents o d'amis en France qui parlent anglais, ce serait
d'ailleurs bien aimable de votre part, car ils doivent s'inquiter. Quoi qu'il en
soit je vous remercie de m'avoir aid mme si vous ne me croyez pas, mais est-ce
que vous pourriez m'enlever ces menottes, j'aimerais vraiment partir.

Un large sourire s'inscrit sur son visage.

- Dsol, pas avant que la police ne me confirme que vous n'tes pas connu de leurs
fichiers.

Je n'ai pas la force de plus insister... Je soupire et pense  ma pierre :

- Et ma pierre ? O est ma pierre ?

- Votre pierre ? Ah oui le caillou que vous serriez si fort dans votre main, il est
l sur la table de nuit. Et qu'est-ce que c'est que cette pierre ? Ce ne serait pas
la pierre magique pour laquelle le monde entier vous poursuit ?

Je me rends compte  quel point cette histoire est dmente. Comment pourrait-il me
croire ? Et comment pourrais-je lui expliquer sans qu'il ne me prenne pour un fou
que je pense que cette pierre est un moyen de me protger contre les bracelets que
portent les gens qui me poursuivent ?

- Laissez tomber, vous avez raison, cette histoire est folle et je dois l'tre aussi.
Mais s'il vous plat, est-ce que vous pourriez me dtacher ?

Le docteur s'appuie contre le bas du lit et prend un air dsol :

- Pas avant demain matin, dsol. Vous me rappelez l'orthographe de votre nom, je
vrifierai demain matin avec votre ambassade, on ne sait jamais. Je vais aussi leur
envoyer une photo de vous. J'utiliserai celle que j'ai faite pour la police tout
 l'heure.

Je lui rpte mon nom, donne quelques numros de tlphone en France o il pourra
se renseigner sur moi. Il m'explique qu'une infirmire va passer pour me laver et
soigner mes blessures, qu'ensuite le repas est  7 heures du soir et que lui repassera
demain vers 9 heures du matin. Il complte sur la procdure en cas de besoin d'aller
aux toilettes, c'est vrai qu'en tant attach au lit ce n'est pas des plus pratiques,
puis il quitte la pice.

Je me retrouve seul. Il fait encore trs jour pour l'heure. L'hpital doit tre climatis.
Il est vrai que nous sommes sans doute en plein t ici. La chambre n'a rien qui
la diffrencie vraiment d'un hpital franais. Je reste rveur quand je me dis qu'un
peu plus de deux semaines auparavant je partais pour l'le de R et me noyais presque
dans l'eau glace de l'Atlantique. Je suis maintenant de l'autre ct de la Terre
proche des eaux srement plus tides du Pacifique... Que sont dsormais toutes mes
interrogations que j'avais alors ? Ne plus avoir qu' penser au jour le jour limine-t-il
toutes les questions plus profondes sur la vie et ses raisons ? Mais le monde tourne-t-il
mieux ? Ne vais-je pas retrouver, aussitt cette histoire termine, toujours la mme
vie, les mmes dceptions ? Cette histoire se terminera-t-elle un jour pour moi,
d'ailleurs, ou vais-je y rester ? Serait-il possible que tous mes dsespoirs face
au monde tel qu'il est aient trangement un lien avec cette organisation qui me poursuit,
et qui semble tre prsente partout ? La Maison du Gouvernement a dit le docteur,
ce ne peut tre un hasard aprs le Pentagone. Et Juan lui aussi disait que cette
organisation tait infiltre dans le pouvoir mexicain. Mais quelle influence a-t-elle
vraiment ? N'est-elle qu'un ensemble d'hommes et de femmes qui profitent uniquement
de positions privilgies, ou dcident-ils d'une politique globale ? Sont-ils matres
des choix conomiques, des guerres, des diffrences entre les pays ? Si seulement
j'avais encore ces cahiers, j'aurais pu y trouver sans doute d'autres informations.
Mais j'ai bien peur qu'ils ne soient tous dtruits dsormais, les six que j'avais
ont brl dans la Viper, et la personne qui a vol les cinq autres les a srement
faits disparatre sur le champ. Ah Sac ! Tu as disparu toi-aussi... J'espre que
Deborah va bien, j'ai tellement peur qu'il lui ait fait du mal... Je reste songeur
et perplexe, ralisant que j'ai peut-tre  porte de main les lments qui expliqueraient
pourquoi le monde tourne comme il tourne et pas autrement.

Je reviens  une considration plus terre--terre et je tente de tirer un peu sur
ma menotte. Mais je suis attach par mon bras gauche, et avec ma blessure je n'ai
vraiment aucune force. Quelques minutes plus tard une infirmire entre dans la pice.
Elle me pose des questions sur comment tout m'est arriv tout en me passant diverses
pommades et en me rajoutant un bandage pour ma blessure  l'paule, ainsi que de
nombreux pansements. Je n'ai pas la force de tenter de lui expliquer la vritable
histoire, et j'invente diverses choses banales. Il lui faut tout de mme un peu de
temps pour me nettoyer et venir  bout de l'ensemble de mes blessures ; je suis vraiment
recouvert de brlures, de plaies, d'ecchymoses... Elle termine juste avant que le
repas du soir ne soit servi. Cela fait du bien de se sentir propre  nouveau, je
tranais cette impression de crasse et de salet depuis plusieurs jours, je crois
que mon moral en prenait un peu un coup. Je mange avidement, j'ai une faim de loup.
J'en profite pour mettre une cuillre de ct, elle pourrait peut-tre, sait-on jamais,
m'aider  dmonter la barre  laquelle je suis attach.

Je demande  l'infirmire qui revient chercher mon plateau comment faire pour aller
aux toilettes, elle me dit qu'elle repassera avec le gardien dans un moment de manire
 ce qu'il m'accompagne. Ce sera une occasion pour moi de me faire la belle, je me
motive d'avance. Cependant je n'ai plus d'habit, plus d'argent, plus de papiers.
J'ai tout perdu dans l'explosion. Comment vais-je bien pouvoir faire pour survivre
ici,  Sydney ? Je vais devoir voler ? Je devrais aller  l'ambassade, plutt, me
dis-je. Et dire qu'ils m'ont dj retrouv... C'est trop dur. Je suis  la fois passionn
par ce qu'il m'arrive, et tellement fatigu. On est toujours beaucoup moins fort
que l'on croit quand on se retrouve vraiment face au danger.  ce moment je dormirais
bien encore, mais je crois que ce n'est pas trs raisonnable et que je dois partir
au plus vite, tre prs  saisir la moindre occasion. Je regarde un peu plus en dtail
si je ne pourrais pas dmonter la barre du lit avec ma cuillre, mais ce sont des
boulons, c'est peine perdue.

Dix minutes plus tard l'infirmire repasse avec le gardien pour que je puisse aller
aux toilettes, c'est un molosse qui n'a pas l'air de rigoler, je me dis que ce n'est
pas gagn pour que je lui file entre les doigts, quoi qu'il ne doit pas tre trs
agile. Les grands sont souvent assez mous, sans doute d la vitesse de l'influx nerveux
qui met plus de temps pour arriver  leurs membres ; ou tout du moins est-ce un rconfort
quant  ma taille. D'autant que le gardien est loin d'tre imprudent, il est bien
organis. En effet il me rajoute une menotte alors que je suis encore attach au
lit. Il utilise un engin  roulettes. Il me dtache ensuite du lit. Aucune chance
que je puisse m'chapper avec cette disposition, l'engin  roulettes pse une tonne
 dplacer. Il ne m'en dtache mme pas dans les toilettes,  moi de me dbrouiller
avec une seule main. Je ne peux mme pas rcuprer du savon en me lavant les mains,
pour tenter de faire glisser la menotte. Moralit, aprs vingt minutes de cogitation
intensive, c'est fichu,  aucun moment je ne suis libre de mes menottes ou ne trouve
un moyen de m'en librer. Bref, je me retrouve dans mon lit, avec ma cuillre. J'ai
un srieux doute sur le fait qu'elle suffise  loigner tous les vampires qui tournent
autour de moi.

La seule chose que j'espre dsormais, c'est qu'ils ne repassent pas dans la nuit,
que je puisse la passer tranquillement. Pourtant ils savent de toute vidence que
je suis l ; je ne vois pas qui d'autre aurait pu passer me voir cette aprs-midi.
Il sera bien avanc, le docteur, me dis-je, quand il ne retrouvera plus que mon poignet
attach au lit, demain matin ! Il doit bien y avoir un moyen tout de mme. Je remarque
que j'ai toujours la seringue dans une veine de mon poignet gauche, j'ai alors l'ide
de m'en servir pour tenter d'ouvrir les menottes. Le moins que l'on puisse dire c'est
que c'est un peu douloureux  retirer. J'essaie de tirer l'aiguille doucement mais
il semble que de l'enlever d'un coup net soit plus efficace. Je serre les dents et
laisse chapper quelques injures. Je n'ai pas le coup de main de l'infirmire et
je mets un peu de sang partout sur les draps. Mais bien sr toutes mes rfrences
se limitant  James Bond et Indiana Jones, je me rends compte qu'il est beaucoup
plus difficile qu'il n'y parat d'ouvrir une paire de menottes avec une simple aiguille.
J'y passe bien trois quarts d'heure  une heure, sans rsultat. Rsign je tente
sans succs de trouver autour de moi d'autres objets pour m'aider. Il est presque
22 heures quand, du et inquiet, je m'endors.

Je me rveille au milieu de la nuit. Je n'ai plus vraiment sommeil, le dcalage horaire
doit jouer un peu. Quelqu'un est pass pour teindre la lumire,  moins qu'il n'y
ai un mcanisme d'extinction automatique. Me retrouver dans le noir n'est pas pour
me rassurer. J'coute attentivement, persuad d'entendre des bruits suspects, qui
ne doivent tre que des toussotements d'autres patients. Je tente de trouver l'interrupteur
pour rallumer mais pas moyen de mettre la main dessus. Je me dis vraiment que j'aurais
d faire attention  son emplacement avant de m'endormir. Mon manque de prvoyance
me perdra ! J'ai toujours mon aiguille que je me suis retir du bras. Certes elle
ne fera guerre le poids contre un pistolet ou un couteau, mais d'une part c'est tout
ce que j'ai, et d'autre part elle pourrait suffire pour mettre en droute un maraudeur
un peu douillet. Je suis tellement sur mes gardes qu'il me sera sans doute impossible
de me rendormir. Je n'ai aucune ide de l'heure ni de mon temps de sommeil, mais
il fait encore nuit noire. Il ne doit pas tre plus qu'une heure ou deux du matin.
Je tire un coup sec sur mes menottes, nerv. J'ai une vive douleur dans l'paule
comme retour de bton. Si seulement je n'tais pas attach, je pourrais partir d'ici...

Trente minutes, peut-tre une heure, passent. Je suis  l'afft du moindre bruit.
Mes yeux ne se sont que difficilement habitus  l'obscurit qui est presque complte
; un store doit empcher les lumires de la ville de pntrer dans la pice. J'entends
ou crois entendre une porte qui se ferme. Je retiens ma respiration. Mon coeur tambourine
dans ma poitrine et rsonne dans mes oreilles. Il y a quelqu'un qui marche doucement
dans le couloir, j'en suis presque sr. Je prends l'initiative de me cacher sous
le lit. Je me lve en tentant de faire le moins de bruit possible, mais invitablement
le lit produit quelques grincements. Je descends doucement et me place sous le lit.
Je tire le drap de manire  ce qu'il cache la menotte encore attache et laisse
croire que je me suis chapp. Le drap pend et forme une petite tente qui me cache.
Je retiens de nouveau ma respiration pour entendre mieux et discerner si les pas
sont toujours audibles. Je n'entends rien de quelques secondes. Puis un lger couinement
s'chappe de la poigne de ma chambre. Mon coeur s'acclre, quelqu'un est en train
de rentrer dans la pice ! Je serre la seringue dans ma main droite, et tente de
faire le moins de bruit possible. Les pas s'approchent, il ne doit y avoir qu'une
seule personne, maintenant  quelques dizaines de centimtres seulement de moi. Elle
fait le tour du lit, doucement. Je retiens toujours ma respiration. Quelques secondes
passent puis elle semble s'loigner pour quitter la salle. Je dois absolument reprendre
mon souffle. J'essaie de le faire le plus doucement possible.

Mais j'choue. La personne revient abruptement vers le lit et soulve le drap en
l'arrachant du lit. Je tente de lui planter l'aiguille dans la jambe mais elle m'attrape
le bras et me tire de dessous le lit. Dans le mme mouvement elle me lance un coup
de pied tellement violent qu'elle me fait dcoller du sol et atterrir contre la table
de nuit. Tout se renverse dans un fracas terrible. Je lche ma seringue. Je crie
 l'aide de toutes mes forces mais elle me soulve de nouveau par le bras et la jambe
et me projette en avant, je voltige jusqu' ce que la chane des menottes se tende
et m'arrache des cris de douleur. Je ne peux pas distinguer mon agresseur, mais en
tentant de m'aggriper j'ai pu deviner que c'est un homme, trs grand. Je retombe
de l'autre ct du lit. Je sens ma blessure s'ouvrir et du sang en sortir, en imbiber
le bandage, et couler sur mon torse. J'ai le bras compltement tordu en arrire,
je me plie tant bien que mal pour avoir un peu moins mal. Alors qu'il s'approche
je m'aide du rebord du lit et lui dcoche un puissant coup de pied dans le torse.
Il est beaucoup trop grand pour que je parvienne  le toucher au visage. Mon coup
de pied le propulse en arrire et il tape dans le mur du fond mais ne semble pas
affect outre mesure car deux secondes plus tard je reois son tibia dans mon estomac.
Il a donn le coup avec une telle force que le lit s'est presque dviss du sol.
Mais je ne me laisse pas faire et rtorque par un coup de poing, qu'il pare et utilise
pour me retourner, s'avancer un peu en contournant le lit et me lancer de nouveau
en me tirant de toutes ses forces pour me projeter jusqu' ce que je sois de nouveau
cartel par les menottes et que je m'crase lamentablement contre le deuxime lit
de la pice. Je sens cependant que la barre de mon lit est en train de cder. Il
va falloir qu'elle cde vite si je veux avoir une chance ! Mais je n'ai pas beaucoup
le temps de faire des suppositions. Je continue  crier  l'aide quand il me donne
de nouveau un coup de pied qui termine de dtruire ce qui reste de table de nuit.
Dans l'obscurit, je tombe par hasard le genou sur ma seringue, je la rcupre et
lui donne rapidement plusieurs coups dans la poitrine quand il s'approche de moi.
Mais il semble insensible  la douleur, et russit  me subtiliser mon aiguille en
me broyant la main. Je ne sais plus si je crie toujours  l'aide ou si ce ne sont
que des hurlements de douleur. Satisfait d'avoir rcupr ma seule arme, il me la
plante dans le ventre. La douleur est immdiate et insupportable. Mais il ne s'arrte
pas l et me soulve de la mme main, en me tenant au bout de son poing avec l'aiguille
dans mon ventre. Je pends pli sur ses avant bras, prs  tourner de l'oeil. Je pardonne
le petit Jsus d'avoir mis le pain  l'envers sur la table...

Mais ce n'est pas ncessaire, la lumire envahit la pice, et j'entends le gardien
crier "mains en l'air". Alors l'homme me lche, et je retombe lourdement au sol,
 moiti tourn, pendouillant au bout de mon bras gauche toujours attach au lit
par les menottes. L'homme saute par-dessus le lit, il y a un coup de feu, et un bruit
de bris de glace. Je ne sais pas si c'est la balle qui a bris la vitre, ou l'homme
qui s'est jet par la fentre. Le gardien court vers elle et je l'entends jurer,
laissant prsager que mon agresseur s'est enfui. Il accourt par la suite vers moi.
Il me demande si je vais bien.

- Tout baigne...

Lui dis-je en crachant du sang.

- Qu'est ce qu'il s'est pass ? Il vous voulait quoi ce type ?

Pour l'instant j'ai une aiguille de cinq ou six centimtres plante dans le bide
et je crache la moiti de mon sang. De plus je ne serais pas tonn d'avoir aussi
un bras cass ou l'paule dmise, alors j'ai d'autres soucis que savoir ce que me
voulait ce gars.

- Il voulait m'offrir des fleurs, mais j'ai refus.

- C'est vrai ? Vous tes sr ?

Je m'nerve pour de bon.

- Mais bordel j'en sais rien ce qu'il voulait ce mec ! Il voulait me buter, c'est
pas assez clair comme a ! a vous arrive souvent de tabasser les gens et leur trouer
le bide  leur faire pisser le sang avec autre chose en tte ! D'ailleurs vous voyez
pas que je suis en train de perdre tout mon sang bordel, a vous viendrait pas 
l'esprit d'appeler une infirm... Kof ! Kof !

Je m'touffe  moiti avec mon sang en hurlant. Mais l'infirmire arrive dj et
avec l'aide du gardien, elle me replace sur le lit. Elle me retire l'aiguille du
ventre. J'ai quelques contractions quand elle nettoie avec un coton ou un tissu imbib
d'alcool ou de dsinfectant. Je ne veux perdre connaissance  aucun prix.

- Dtachez-moi !

Je les supplie mais le gardien refuse.

- Mais il va revenir !

Le gardien s'approche de la fentre avant de rpondre.

- Ouh a m'tonnerait, avec la balle que je lui ai tire dans le dos ! Nous ne sommes
qu'au deuxime tage, mais il y a bien trois ou quatre mtres de haut. Il ne va srement
pas faire long feu. De plus je vais appeler sur le champ le poste de police, et dans
quelques instants ils seront sur place.

- Si ce n'est pas lui qui va revenir, il y en aura d'autres. Dtachez-moi, je n'aurai
pas autant de chance la prochaine fois...

L'infirmire est de mon avis et me soutient.

- C'est vrai, dtachez-le donc, que peut-il bien faire dans l'tat o il est ? Regardez-le,
il ne peut mme pas bouger.

- Dsol, je ne voudrais pas me faire taper sur les doigts.

C'est sans espoir, ce froussard ne changera pas d'avis. L'infirmire prend soin de
moi. Je pars dans quelques rvasseries. Je me demande ce que je vais bien pouvoir
faire. Comment pourrais-je m'en sortir ? Ils me retrouvent toujours. Et ce marabout,
o peut-il bien tre, comment le retrouver dans une si grande ville ? Cette histoire
est dmente... Comment le retrouver, c'est impossible, j'aurais d m'en douter depuis
le dbut... J'ai plus envie d'aller directement  l'Ambassade franaise et me faire
rapatrier, ne serait-ce que pour prendre du repos et mettre un peu d'ordre dans ma
tte. D'autant plus que je n'ai plus ni papiers ni argent ici et que je ne pourrai
pas m'en sortir trs longtemps, surtout dans l'tat o je suis. Je demande l'heure
 l'infirmire. Il est 2 heures 30 du matin. Je n'ai pas eu le temps de voir mon
agresseur, mais au vu des mthodes je parierais pour un copain de celui du Mexique.
Mais que me veulent ces gars, pourquoi ne pas me tirer une balle dans la tte directement
s'ils veulent me tuer ? Cherchent-ils  m'intimider,  me faire abandonner ? Mais
c'est eux qui me courent aprs, que pourrais-je bien leur avoir fait ? En pensant
cela je me remmore le vieil homme dans la pice o j'tais retenu prisonnier aprs
mon arrive  Sydney. Il a dit que je m'acharnais sur eux. Est-ce vraiment le cas
? Est-ce que par le simple fait que je recherche ce marabout et que je cherche 
comprendre ce qu'il se passe, cela les met en danger ? Ne serais-je pas plutt un
guignol dans l'histoire, manipul par quelqu'un d'autre qui veut me faire porter
le chapeau ? Pourquoi le gars au Pentagone m'avait dtach ? Pourquoi le gars au
Texas m'a conseill de venir ici,  Sydney, juste avant de mourir ? tait-ce une
mise en scne ? Pourquoi cette fille me sort d'affaire pour disparatre aussitt
? Mais qui pourrait avoir intrt  s'attaquer  cette organisation ? Un autre mouvement
rival ?  Certains services secrets ? Je ne comprends rien. Mon attaque de ce soir
serait-elle une reprsaille suite  l'explosion qui m'a dlivr ?  Serais-je quelqu'un
d'autre ? Aurais-je perdu la mmoire d'une partie de ma vie ? Est-ce que j'ai loup
un pisode ? Est-ce que je me suis rveill hors de l'eau  l'le de R en effaant
tout un pan de ma vie ? Mais c'est impossible, Guillaume, les autres, ils taient
tous l, il n'a rien pu se passer d'autre.  quel moment alors, au Pentagone ?  Ce
n'est pas possible non plus, j'ai appel mes parents du Texas et tout tait comme
je m'y attendais. Je suis tout de mme subitement paniqu  l'ide de ne pas tre
au moment o je le crois. Je demande confirmation  l'infirmire.

- Pardon, mais quel jour sommes-nous ?

- Nous sommes dimanche 17, euh non en fait lundi 18 novembre dsormais. Vous ne vous
rappelez plus o vous tes ?

- Si si, c'est juste pour vrifier... Mais, euh, de quelle anne ?

- 2002, nous sommes en 2002. Le pauvre, il perd la tte...

Cela me rassure au moins sur un point, c'est que je n'ai semble-t-il pas perdu la
mmoire. Je continue alors mon raisonnement. Imaginons que l'organisation pense que
je suis contre elle. Cette histoire de marabout est peut-tre juste une manigance
pour me faire courir  la recherche d'une explication qui n'existe peut-tre pas.
Mais pourquoi moi ? Me font-ils passer pour quelqu'un d'autre ? Cela expliquerait
au moins pourquoi ils s'obstinent tous  me parler dans leur fichue langue.

Je reviens brutalement  la ralit moins complexe d'une souffrance directe quand
l'infirmire s'attaque  refaire mon bandage. Toutefois j'ai au moins choisi que
faire ; je vais le plus tt possible  l'ambassade de France pour tenter de rentrer
chez moi, c'est fini les cavalcades, je vais rentrer chez mes parents et puis je
verrai bien alors... Je me laisse soigner sans broncher, presque las et accoutum
 la douleur, encore une dizaine de minutes avant que les policiers n'arrivent. Ils
me posent plusieurs questions. Pourquoi je pense que cette personne m'a attaqu.
Si je l'ai vue, si je peux la dcrire. J'essaie d'en dire suffisamment pour les satisfaire,
mais pas trop pour ne pas me lancer dans d'interminables explications. Personne ne
croirait mon histoire, de toute faon. Je demande ensuite  tre dtach, mais ils
refusent. Ils disent ne pas savoir pourquoi j'ai t attach, mais qu'il y a srement
de bonnes raisons et qu'ils ne veulent pas prendre le risque. Je ne tente pas plus
de les convaincre, je suis fatigu et de toute manire c'est peine perdue.

Encore quelques minutes de soins. L'infirmire remarque que mon lit est compltement
bancal. Elle pense qu'il serait prfrable de me changer de chambre, d'autant que
la fentre est casse et qu'il va y avoir des courants d'air. Elle me demande de
patienter quelques instants pendant qu'elle descend au premier retrouver le gardien
pour qu'il me dtache pendant le transvasement. C'est vrai que le lit a pas mal souffert.
Je secoue un peu la barrire. Elle a t bien endommage pendant la bagarre, et je
pense que je pourrai parvenir  la dsolidariser du lit. Si je veux partir c'est
maintenant ou jamais. Mais je ne peux me le permettre qu'en comptant que je puisse
marcher dans mon tat. De plus je serai assez vite repr attach  un tube en mtal
avec des menottes. Vont-ils vraiment tenter de revenir une fois de plus ? Ou serait-il
envisageable de faire un somme jusqu' l'arrive du docteur ? Je ralise aussi qu'en
Australie, comme les autres pays anglo-saxons, le premier tage doit tre le rez-de-chausse.
Le gardien a mentionn que nous tions au deuxime tage tout  l'heure, mais il
quivaut  un premier tage en France. Il a prcis trois ou quatre mtres de hauteur,
c'est srement jouable. C'est souvent quand on doit prendre des dcisions rapidement
que l'on prend la mauvaise, mais c'est aussi toujours l qu'on regrette de n'avoir
rien fait.

Je suis tent mais tout bien rflchi je dcide de ne rien faire. Je parie sur le
fait qu'ils ne vont pas revenir me tabasser de la nuit, et que de rester gentiment
 l'hpital me rendra les choses plus simple vis--vis de l'ambassade. Fuir donnerait
sans aucun doute des arguments pour supposer que j'ai quelque chose  me reprocher.
Le gardien et l'infirmire reviennent, et je me retrouve quelques instants plus tard
dans une nouvelle chambre, proche de la loge de l'infirmire de garde, pour me rassurer.
Je le suis effectivement et je m'endors presque paisiblement, en m'imaginant que
ds le lendemain j'aurai un vol pour la France et que si le vent a vraiment tourn
dans deux jours je serai dans mon appartement  Paris, ou chez mes parents au Soleil...
Ah, Soleil...

C'est le bruit de la cl dans la serrure des menottes qui me rveille. Le docteur
qui m'a vu la veille est dans la pice, ainsi que le gardien.

- Toutes mes excuses, monsieur Aulleri, nous avons bien eu confirmation de votre
ambassade que vous tes port disparu en France depuis une semaine, avec un dernier
contact du Texas. J'ai peine  y croire mais votre histoire semble vridique. L'ambassade
se charge de transmettre  vos parents que vous tes bien sain et...

Il se reprend.

- Enfin sauf, du moins.

Il sourit, comme s'il pensait avoir fait une bonne blague. Ce qui ne me fait pas
rire. Si ce charlot ne s'tait pas obstin  vouloir m'attacher, je n'aurais peut-tre
pas eu un second nombril. Enfin, c'est tout de mme une bonne nouvelle. Il voit que
je ne ris pas, reprend un air srieux et poursuit.

- Une personne de l'ambassade va passer dans la journe pour vous demander quelques
informations pour votre rapatriement, et le rglement avec l'hpital. Je suis vraiment
confus de vous avoir trait ainsi, mais comprenez que je ne peux prendre aucun risque
 l'intrieur de l'hpital.

Je ne rponds pas. Il quitte la pice quand un infirmier m'apporte mon petit-djeuner.
Et tout en djeunant, ma pierre me revient  l'esprit. Je ne prends pas le temps
de terminer, me lve et sort de la pice pour demander  une infirmire o se trouve
mon ancienne chambre. Elle ne sait pas mais quand je lui prcise que c'est celle
o la vitre a t casse la nuit prcdente, elle comprend tout de suite et m'indique
comment m'y rendre. Personne n'a encore fait le mnage et je retrouve ma pierre rapidement.
Une fois de plus je me sens mieux en la serrant de nouveau dans ma main, elle me
redonne du courage, d'autant que les choses se prsentent plutt bien maintenant.
Je retourne doucement vers ma chambre, en boitant un peu.

- Excusez-moi, mais si j'tais vous je n'y retournerais pas et je partirais sur le
champ. Parce qu'il y en a d'autres qui arrivent.

Je me retourne subitement, surpris. C'est la fille de l'autre jour, et elle m'a parl
d'une voix timide en franais. Elle est habille de la mme manire, avec sa combinaison.

- Suivez-moi, nous pouvons sortir par l.

- Et pourquoi devrais-je vous suivre, qui me dit que vous n'tes pas comme tout les
autres en train de vous jouer de moi ?

- Vous faites comme vous voulez, mais deux de vos poursuivants habills en policier
ne vont pas tarder. Et puis je vous ai tir d'affaire l'autre jour. Je ne pouvais
pas savoir que vous ne seriez pas en scurit dans cet hpital.

- Comment vous savez que je ne suis pas en scurit ? Vous tiez l la nuit dernire
? Et pourquoi vous parlez franais tout d'un coup ? Et comment vous savez que ces
deux policiers sont contre moi ?

Elle est gne et ne rpond pas. Elle s'en va alors, en me disant que je suis libre
de choisir de la suivre ou pas. Je suis trs nerv mais je dcide de lui faire confiance.
Elle marche rapidement et j'ai un peu de mal  aller  son rythme. Nous descendons
un escalier pour nous retrouver sur l'arrire de l'hpital ; nous traversons une
avenue puis un petit parc. Je n'ai pas de chaussures et j'ai beaucoup de mal  marcher
par terre. J'ai toujours ma pierre dans ma main. Je tente de marcher le plus possible
dans l'herbe, ce n'est pas trs pratique et je titube souvent, d'autant que je n'ai
pas une forme olympique. J'ai mal  ma blessure au ventre, en plus des autres auxquelles
je me suis presque accoutum, presque... Je tente de lui poser des questions tout
en marchant mais elle ne rpond pas. Elle avait raison sur un point, il y a bien
deux policiers qui nous ont pris en chasse. Ils dbouchent de la mme sortie que
nous quelques minutes plus tard. Quand elle s'en aperoit elle part en courant. Je
lui crie que je ne peux la suivre et je trottine difficilement  ses trousses. Elle
me distance en un clin d'oeil et disparat dans une rue alors que je suis en plein
milieu d'un carrefour. Je ne suis pas au bout de mes peines, arrive en mme temps
sur moi l'autre homme de la nuit prcdente, ou tout du moins le prsumais-je  sa
dmarche et sa stature. Il a un peu de mal  marcher, sans doute sa blessure par
balle, ou son saut du deuxime, mais face  lui je ne ferai pas long feu. Et alors
qu'il arrive vers moi par le ct, les deux policiers l'interpellent et lui demandent
de s'arrter. Il semble ne pas les couter et il est  deux doigts de m'attraper
quand ils lui tombent dessus. S'ensuit une bagarre entre l'homme, qui tient tte,
et les deux policiers qui semblerait-il n'ont pas l'intention de se servir de leurs
armes. Toujours est-il que je ne cherche pas  admirer le spectacle et je m'clipse
discrtement dans la mme petite rue que la fille, avec maigre espoir de la retrouver.

Je marche vite, trottine un peu, pendant une bonne trentaine de minutes en esprant
que cela suffira pour leur faire perdre ma trace. Mais je ne sais pas quoi faire
ni o aller. Je n'ai pas d'argent, pas d'habits. Moi qui me faisais une joie  l'ide
de rencontrer la personne de l'ambassade pour planifier mon retour. Je me dis alors
que le mieux est de m'y rendre directement. J'ai cependant besoin de vtements. J'envisage
de les voler, aprs tout je n'ai pas beaucoup d'autres choix. Mais je rflchis que
pour peu que le magasin dans lequel je fais mon forfait soit quip de camras, un
vol pourrait me causer des tracas pour mon retour en France. Alors je me convaincs
de trouver une jolie vendeuse dans une boutique de vtements, de lui expliquer tous
mes problmes en esprant qu'elle apitoiera et aura la bont de me donner de vieux
habits ou des invendables. Je ne vais pas jusqu' m'imaginer un rendez-vous galant.
Dans l'tat o je suis je ne pourrai gure tre sduisant, je mise plus sur la piti.
Je ne rechignerais pas contre un peu de tendresse, toutefois, aprs tout ces coups,
pens-je, mlancolique. Mais j'imagine que c'est plus qu'accessoire par les temps
qui courent. J'vite plusieurs magasins objectivement beaucoup trop classiques o
la tte des vendeurs m'inspire plus un bon coup de pied au derrire qu'un peu d'aide.
Je trouve aprs quelques centaines de mtres un magasin plutt tendance mode jeune.
J'entre sur la vision agrable d'une jeune et jolie vendeuse. Elle me regarde d'un
air trs suspicieux, et je la comprends, entre mes multiples blessures et ma courte
chemise de nuit, je dois avoir l'air du parfait psychopathe tout juste chapp d'un
hpital psychiatrique.

- Bonjour, avant que vous ne me mettiez dehors, laissez-moi vous expliquer en deux
mots. Voil je suis franais, je me suis fait agresser, j'ai perdu tous mes papiers,
mes habits et mon argent. Je sors de l'hpital o l'on m'a soign mais en attendant
mon rapatriement en France je n'ai pas de quoi m'habil...

- C'est qui lui ?

Celui que j'identifie comme le patron est arriv dans la salle, et me regarde d'un
mauvais oeil. La fille tente de lui expliquer.

- Il dit qu'il est franais et qu'on lui a vol ses habits, je crois qu'il veut du
bl.

- Franais mon cul oui ! Allez casse-toi avant que j'appelle les flics ! Encore un
tar !

- Mais non je ne veux pas d'argent, je veux juste de vieux habits si vous avez et...

Je n'ai pas le temps de finir ma phrase qu'il m'a dj fichu dehors. Je repars alors,
l'me en peine. Je marche toujours en direction de ce que je crois tre le centre-ville,
ne serait-ce que par les grands immeubles qui s'y trouvent. Soudain je ralise qu'un
type me suit. Je commence  trottiner, mais il marche vite et commence mme  courir.
J'oublie mes douleurs et je cours moi aussi. Mais il me bouscule et je m'crase contre
des poubelles. Je tombe au sol mais je tiens bon ma pierre dans ma main. Les poubelles
se dplacent sous le choc, et elles drangent un groupe de sans-abri qui squattait
un peu aprs. L'homme m'attrape, me relve du sol et s'apprte  me frapper quand
trois ou quatre personnes du groupe de sans-abris l'entourent et commencent  lui
chercher des noises, lui demandant si c'est lui qui a bouscul les poubelles. Il
les ignore mais l'un d'eux lui donne une tape dans l'paule pour qu'il se retourne.
Il se tourne et le pousse violemment. Le SDF tombe au sol. Ses collgues dmarrent
au quart de tour et se jettent sur lui. Il se dbat mais ils sont maintenant cinq
 le frapper, le mordre, lui arracher ses vtements. Je commence  m'loigner, et
quand les sirnes de la police sifflent, le groupe de SDF laisse tomber et ils prennent
tous leurs jambes  leur cou. Une des filles du groupe me prend par le bras et m'entrane
avec eux. Je les suis.

Nous courons et faisons divers dtours dans de nombreuses petites rues avant de nous
arrter. J'ai eu beaucoup de mal  les suivre et j'arrive en dernier, un peu  la
trane. Ils me demandent ce que me voulait ce type. J'explique tout d'abord la mme
histoire qu' la vendeuse, et j'y rajoute que des personnes me poursuivent pour une
raison que j'ignore, et que de toute vidence elles veulent me tuer. Ils m'agressent
de questions. Si je suis quelqu'un d'important, si j'ai de l'argent, si j'ai vol
quelque chose, d'o je viens... Face  cette avalanche de questions je me dis qu'il
est plus prudent que je les laisse, n'tant pas trs sr de pouvoir compter sur eux.
Et surtout aprs tout ce sont mes soucis, et ils sont dj suffisamment en galre,
semble-t-il, pour ne pas encore leur faire prendre des risques  ma place. Je les
remercie beaucoup de m'avoir tir de ce mauvais pas, et je repars. Ils m'ont entran
dans des petites rues, peut-tre moins frquentes, mais srement aussi plus idales
pour se dbarrasser discrtement de quelqu'un. J'ai l'impression que nous sommes
partis  l'oppos de la direction dans laquelle je situais le centre.

Malheureusement, le sort s'acharne, et je n'ai pas mme retrouv avec plaisir une
rue passante que je retrouve de mme  mes trousses l'homme de tout  l'heure. Je
pars en courant sur le champ, il fait de mme. Je cours tout droit, je ne sais pas
o je vais. Je serre fort ma pierre pour oublier la douleur  mes pieds et ailleurs,
et j'acclre. Je tente de crier  l'aide, mais personne ne semble vraiment ragir.
Je cherche en courant  reprer un policier. Je m'excuse du mieux que je peux quand
je renverse ou bouscule des gens. Mais le saligaud court vite, plus vite que moi,
et si je ne trouve pas un moyen de m'en sortir rapidement il va me rattraper. Je
cours toujours sur les larges trottoirs d'une grande avenue. Je ne veux pas qu'il
me tape encore, je n'en peux plus de ces histoires, je veux me retrouver en paix.
J'en ai trop marre ! Je sens que je vais craquer si tout continue sans jamais s'arrter...
Il n'est plus qu' quelques mtres de moi. Je me rapproche de la chausse  ma droite.
En Australie les voitures roulent  gauche. Alors je veux tenter le tout pour le
tout. Quand je sens sa main sur mon bras, je serre ma pierre encore plus fort, je
hurle, lance mon bras en arrire, le saisis par la manche et je dvie subitement
sur la droite. Je m'engage sur la chausse en regardant au dernier moment pour voir
qu'une voiture me fonce dessus. L'homme est dsquilibr et entran avec moi. Je
le lche, m'lance et saute pour viter la voiture qui freine en urgence. Mon pied
percute le montant du pare-brise. Cela me fait virevolter. J'entends les crissements
des pneus qui hurlent et les coups de klaxon. Je retombe alors le dos contre le pare-brise
de la voiture sur l'autre file. Elle avanait encore un peu et je suis propuls en
avant. Je roule sur le capot et m'croule au sol. J'ai de la chance que les voitures
aient de bons freins ! Je ne pense pas tre trop amoch. La dernire voiture qui
m'a percut ne roulait plus trs vite. J'ai juste le pied gauche en compote. Mais
mon plan  fonctionn, le gars s'est pris la voiture en plein dedans. Je me demande
mme si elle ne lui a pas roul dessus. Les gens sortent des voitures et se regroupent
autour de nous. Il faut que je parte au plus vite avant que la police n'arrive. De
plus si je reste au sol mon corps va s'engourdir et je ne pourrai plus bouger. Je
me lve en grande peine, j'ai mal partout. Les gens me disent de rester allong et
d'attendre les secours. Je leur dis que je ne peux pas, que je dois partir au plus
vite. Mon pied me fait horriblement mal. J'crase la pierre dans mon poing presque
pour avoir une douleur suprieure au reste de mon corps. J'ai la tte qui tourne.
Je remarque  l'intersection suivant un arrt de bus avec justement un bus qui arrive.
Je pars en clochant et en sautant sur un pied en faisant des signes au conducteur
pour qu'il m'attende. Je suis presque comme dans un nuage, comme si mon corps criait
qu'il veut s'arrter, perdre conscience, et que je continue malgr tout. Je monte
dans le bus au dernier moment. Les portes se ferment, le bus part. Le conducteur
ne me demande pas de ticket, et se contente de me regarder d'un drle d'oeil. Cela
me convient.

Je n'ai aucune ide d'o va le bus, ni l'endroit o je vais descendre. J'espre seulement
distancer un peu mes poursuivants. Dans le bus mon corps reprend petit  petit le
dessus. La douleur  mon pied gauche s'intensifie, tout comme une douleur dans le
dos, srement le choc avec la voiture. J'ai peur d'avoir la cheville brise. Je rcupre
difficilement de ma course. Ma blessure au ventre s'est rouverte et saigne. Je fais
compresse avec ma main pour ne pas laisser le sang trop s'couler. J'essaie de regarder
le trajet du bus pour rester veill mais tout dfile sans que je saisisse vraiment
les images ; impossible de reconnatre ou distinguer quoi que ce soit. Je demande
finalement  un passager s'il peut m'indiquer la direction du bus. Je ne comprends
pas tout mais aprs quelques prcisions il semble que le bus s'loigne du centre-ville.
Je me renseigne par la mme occasion sur l'adresse de l'ambassade franaise et l'heure
qu'il est. Il est 11 heures 45 mais il ne sait pas o se trouve l'ambassade. J'envisage
de descendre alors assez rapidement du bus, celui-ci s'loignant du centre. Mais
je n'en ai pas la force ; je suis extnu et je dcide de rester  l'intrieur pour
me reposer un peu, et surtout m'loigner pour tre un peu tranquille, prendre le
temps de rcuprer des habits et de quoi manger. Le centre de Sydney est sans doute
surveill par des camras, et ils peuvent de cette faon me retrouver sans encombre
dans l'hypothse o ils sont effectivement infiltrs dans la police. D'un autre ct,
me retrouver dans un quartier rsidentiel ne m'avancera pas beaucoup. Mais la brlure
continue et mon pied me fait trs mal, je n'ai pas le courage ni la volont de bouger
avant le terminus.

Terminus qui se trouve dans une partie de Sydney,  moins que ce ne soit une ville
limitrophe, qui s'appelle Glebe, et qui se rvle tre un choix judicieux. Je reprends
mes esprits aprs m'tre momentanment assoupi. En descendant du bus, mon pied tant
froid, je me rends compte que je ne peux pas du tout marcher. Mais  peine m'appuie-je
contre un poteau pour me reposer un peu et rflchir o aller, que deux jeunes me
demandent si je vais bien. Je suis toujours en courte chemise de nuit, et s'ajoute
 mes bleus et blessures une cheville qui a doubl de volume, en plus du sang sur
mon ventre. Je leur explique rapidement que j'ai peut-tre la cheville brise. Ils
sont curieux de savoir ce qui m'arrive. Je dtaille un peu plus en leur racontant
mon kidnapping, mon vasion, l'explosion, l'hpital, la fuite, la course-poursuite
et la voiture qui me renverse... Je suis trs tonn qu'ils ne me prennent pas tout
de suite pour un fou. Je leur explique de plus mon intention de trouver l'ambassade
pour tenter de retourner en France, car je suis franais, prcis-je. Sur ce ils
disent avoir rencontr  leur htel deux Franais qui sauront ventuellement me renseigner.
Ils me proposent de m'y accompagner, leur htel n'tant qu' quelques centaines de
mtres.

Une fois dans leur chambre, ils m'expliquent que Glebe est un peu l'endroit o tous
les voyageurs itinrants se retrouvent. Ils me proposent quelques trucs  grignoter
que j'accepte plus que volontiers. Nous faisons les prsentations, et ils me demandent
ensuite un peu plus de dtails sur l'histoire qui vient de m'arriver. J'ai affaire
 deux anglais de Londres, Steve et Gordon. Ils m'expliquent qu'ils sont un couple
homosexuel, et qu'ils font le tour du monde suite  la fin de leurs tudes, avant
de se lancer dans la vie active. Ils arrivent de l'le de Pques et par la suite
ils vont remonter vers l'Europe en passant par l'Asie du Sud-Est. Je trouve leur
trajet trs amusant car j'ai justement un ami qui fait, si je me rappelle bien, exactement
la mme trajectoire. Je leur dis son nom, mais ils ne semblent pas l'avoir crois.
Cela aurait t une sacre concidence pourtant !

Bref, aprs qu'ils m'aient expliqu leur trajet, l'un d'eux va voir s'il trouve les
Franais. Ils sont bien l, juste revenus des courses pour le repas du midi. Nicolas
et Fabienne, qui eux aussi sont des randonneurs mais qui se contentent de l'Australie
et l'Ocanie. Ils sont un peu plus gs, la trentaine passe. Ils viennent de Paris.
Chaque anne pendant les cinq semaines de vacances qu'ils peuvent prendre, ils font
une rgion du monde  pied. Cela me fait du bien de retrouver quelques compatriotes.
Les deux anglais m'ont prt un tube de crme pour les entorses, et je leur raconte
 mon tour mon histoire, pendant que je me pommade la cheville. Je n'omets rien de
la dcouverte du bracelet jusqu' maintenant. Ils sont berlus. Un moment o Steve
va aux toilettes, et o je fais une pause, ils me demandent s'ils peuvent toucher
et regarder la pierre, que j'ai toujours dans la main. Bien sr ils ne ressentent
rien de particulier. Et je leur explique que je suis conscient qu'elle n'a srement
aucun effet. Mais j'ai tellement l'impression qu'elle me donne de la force et du
courage que je ne m'en sparerais pour rien au monde. Steve revient et je continue
de raconter.

- Je sais que mon histoire est dmente, et moi-mme j'ai peine  y croire. Mais mes
multiples blessures et notamment la balle que j'ai reue dans l'paule sont l pour
en tmoigner.

Je ne sais pas s'ils me croient ou pas. Toujours est-il qu'ils sont trs gentils
et me donnent chacun quelques habits dont ils veulent se dbarrasser, ou en mauvais
tat. Je me retrouve habill de la tte aux pieds. J'ai mme une paire de sandales
casses rpares avec une ficelle. Certes, le tout n'est pas des plus assortis, mais
qu'importe, cette tenue ne changera pas trop de mes habitudes vestimentaires classiques
de toute manire. Je range prcieusement ma pierre dans la poche que je juge la plus
sre. Ensuite nous djeunons tous ensemble, il est une heure et demie passes de
l'aprs-midi. Ils me proposent de m'accompagner  l'ambassade. Pour trouver l'adresse
nous passons dans un cybercaf. J'en profite pour envoyer quelques mails de faon
 donner des nouvelles. J'ai reu plusieurs mails de Deborah, elle tait rentre
sans encombre chez elle, mais s'inquite pour moi. Je tente de lui rpondre en racontant
les grandes lignes de ce qui m'est arriv. Je ne veux pas abuser de la gentillesse
de mes quatre compagnons qui me payent la place, je tente de faire vite. Je reois
et donne des nouvelles au plus de personnes que je peux, en envoyant un mail rcapitulatif
 la plupart que je connais. Je ne cache rien. Je dis clairement que je suis dans
une situation dlicate, que plusieurs personnes ont tent de me tuer, et que je ne
suis pas persuad de rentrer un jour en France en tat. Je suis cependant tonn
que certaines personnes comme Guillaume ou Fabrice,  qui j'avais dj crit de Raleigh
semblent ne pas avoir reu mes prcdents messages, au vu des questions qu'ils posent.
Une fois mon courrier termin, je vrifie l'adresse de l'ambassade, qui est en fait
un consulat. Je ne saurais trop dire la diffrence, toujours est-il qu'il se trouve
dans le centre de Sydney, Market Street. Ce n'est pas trs loin d'ici, il doit se
trouver  environ deux kilomtres, mais vu ma cheville, mes amis conseillent de chercher
un bus qui passe par l-bas.

Nous ressortons en direction de l'arrt de bus le plus proche de manire  trouver
une carte des diffrentes lignes. Ils m'aident  marcher, et j'essaie de ne pas poser
le pied par terre. Ils me convainquent d'aller voir un mdecin aprs mon passage
au consulat, ne serait-ce que pour vrifier que c'est juste une entorse et que les
ligaments ou les os n'ont pas trop souffert. Pendant le trajet, ils continuent 
me poser des questions sur mes aventures. Je profite de leur prsence pour rflchir
avec eux sur les diffrentes possibilits quant  une explication. Parmi les ides
de complot gnralis, autres guerres entre services secrets, histoire de Templiers
et j'en passe, Fabienne a une suggestion. Elle connat plusieurs personnes dans la
presse grand public, de par son travail, du type VSD et autres Gala. Et mon histoire
pourrait tre le genre d'aventures extraordinaires qui les intresse. Elle m'assure
envoyer, si cela ne me drange pas, quelques dtails de mon cas ainsi que mes coordonnes
 une de ses amies, de manire  ce qu'elle organise une entrevue  mon retour en
France. Elle pense en effet que cette exposition, comme on l'apprend dans tous les
films amricains, permettra au moins de rendre la tche de mes poursuivants beaucoup
plus complique. Je ne dis pas non, mme si je reste dubitatif. Je n'en reste pas
moins assez peu avanc quant  mes interrogations.

Nous arrivons au consulat un peu avant 16 heures. Manque de chance, il n'est ouvert
au public que de 9 heures  13 heures. J'insiste lourdement auprs du gardien pour
le convaincre d'aller vrifier que je suis Franois Aulleri, port disparu depuis
une semaine ou deux, et que je devais rencontrer une personne du consulat ce matin,
mais que j'ai eu un empchement. La ngociation est pre, surtout que mes camarades
et compatriotes s'nervent un peu eux aussi contre lui, ce qui n'acclre pas les
choses ; mais j'ai gain de cause et il va vrifier. Il revient une quinzaine de minutes
plus tard et m'invite  le suivre. Nous convenons, Steve, les autres et moi, qu'ils
repassent devant le consulat dans deux heures, le temps qu'ils aillent se promener
un peu en centre ville. Si je m'y trouve, tant mieux, sinon nous nous reverrons 
leur htel dont ils me laissent l'adresse, ou en France plus tard si je parviens
 partir ds ce soir. Nous changeons nos adresses lectroniques, je les remercie
pour tout, nous nous souhaitons bonne chance, et le gardien me prcde vers les btiments.

Il m'indique alors l'accueil, qui m'invite  me rendre dans une salle d'attente o
une personne viendra me chercher. J'y patiente plus d'une demi-heure, retrouvant
avec plaisir quelques exemplaires de journaux et magazines franais. Un homme vient
me qurir alors que je me remettais au got du jour des vnements des deux dernires
semaines.

Il n'est pas trs bavard, c'est un grand type qui a plus l'allure d'un garde du corps
que d'un assistant. Il a l'air un peu essoufl, mais sur le coup je n'y fais pas
plus attention. Il m'explique que nous devons sortir du prsent btiment pour nous
rendre au bureau des rapatriements. Je suis tonn qu'il ne parle pas franais. Mais
aprs tout peut-tre me conduit-il juste  un bureau, lui n'tant que secrtaire
ou  un poste qui n'est pas en relation directe avec des Franais. Nous descendons
et nous nous retrouvons  l'arrire du consulat. Soudain un homme m'attrape par derrire
et me met un tissu sur la bouche. J'ai juste le temps de raliser avant de m'endormir
que je me suis fait une nouvelle fois prendre dans un traquenard. Je m'endors inquiet
de ne peut-tre plus jamais me rveiller.

Dimanche 15 dcembre 2002
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Mais je me rveille. Et  bien rflchir sur le moment je me demande si je n'aurais
pas prfr rester endormi. Je suis allong sur le sol de ce que j'identifie tre
l'intrieur d'une camionnette ou d'un fourgon. J'ai un mal au crne terrible. Je
reste quelques minutes abasourdi, j'ai un peu de mal  me tirer du sommeil, mais
je suis rapidement rveill par l'odeur qui empeste. Je suis allong sur le dos.
Il fait trs chaud, j'ai normment transpir et je meurs de soif. J'ai quelque chose
sur moi. Je lve la tte et me mets sur les coudes.  la vue du spectacle je pousse
un cri et me trane rapidement en arrire en me dbarrassant de ce que j'ai sur le
corps. Je me plaque contre la paroi du fourgon, en haletant et en lanant des regards
inquiets autour de moi. J'avais tendu sur mes jambes un corps presque compltement
carbonis. Et un autre se trouve dans le mme tat dans le coin oppos. Je suis recouvert
de sang. Il n'y a aucune fentre, juste deux nons au plafonnier qui clairent l'intrieur.
Le fourgon est en mouvement. Mes habits sont aussi en piteux tat. Il ne m'en reste
plus grand-chose. Ils sont compltement brls sur tout mes avant-bras et mes jambes,
ainsi que sur mon torse. Il ne me reste gure qu'un court short  moiti calcin.
J'ai nanmoins toujours mes sandales,  peu prs en tat. Ma pierre ! Elle est 
ct de moi, tombe de la poche de mon pantalon qui n'existe plus, brl ou vaporis.
Je la reprends dans ma main. J'ai un bracelet, je le retire tout de suite et le jette
au fond du camion. Je ne sais pas du tout combien de temps je suis rest endormi.
Je ne comprends pas du tout ce qu'il a pu se passer, qui sont ces deux personnes
? Est-ce que c'est une mise en scne ? Je ne saurais pas dire depuis quand elles
sont mortes. Cela empeste vraiment  l'intrieur ; j'touffe et j'ai la nause. Il
y a trois pistolets sur le sol, deux normaux et un plus petit. Il n'y a pas grand-chose
d'autre. Les deux corps ont encore quelques lambeaux de leurs habits sur eux. Par
contre leurs vestes se trouvent dans un coin. Je suis toujours assis plaqu au fond.
Je me lve difficilement. Il me semble que j'ai moins mal  la cheville. Peut-tre
suis-je rest terriblement longtemps dans ce fourgon ? C'est trange car j'ai soif
et faim, mais pas au point de ne pas avoir mang pendant plusieurs jours. Mon dernier
repas datant de l'aprs-midi o je me suis fait enlever, il peut difficilement tre
plus d'une demi-journe plus tard. Cependant avec l'odeur qui rgne ici et les produits
qu'ils ont pu m'administrer, je ne suis sr de rien. Je m'aide des parois pour ne
pas tomber et aller jusqu'aux vestes dans le coin oppos. J'enjambe avec prcaution
les deux cadavres. Je ne trouve pas grand-chose  l'intrieur des vestes, il n'y
a aucun papier. Mme pas d'argent ; les temps sont durs, par le pass j'aurais srement
dnich mille ou deux mille dollars... Mais cela n'a pas d'importance, j'aurais donn
beaucoup pour trouver ne serait-ce qu'un semblant d'explication.

Je vais dans un premier temps tenter d'ouvrir la porte arrire. Mais il n'y a aucune
poigne, la porte ne semble pas prvue pour qu'on puisse l'ouvrir de l'intrieur.
Je frappe et donne quelques coups, mais j'ai faible espoir de pouvoir l'ouvrir. Je
me demande comment les personnes  l'intrieur faisaient pour communiquer avec l'extrieur.
D'un autre ct si c'est impossible, cela expliquerait pourquoi le fourgon ne s'est
pas arrt de rouler. Si le conducteur n'est pas au courant du carnage qui s'est
produit ici, il n'avait aucune raison de stopper. Une sorte d'interphone se trouve
sur la paroi avant, je suis vraiment bigleux de ne pas l'avoir vu auparavant. Il
y a un petit haut-parleur derrire une grille et un bouton marche/arrt  ct. C'est
trange il est sur la position "marche" mais je n'entends aucun son. Je manipule
l'interrupteur mais rien ne change. Je me retourne et rflchis aux diffrentes possibilits
qui s'offrent  moi. Je pourrais tirer avec les pistolets sur la porte arrire pour
tenter de l'ouvrir. L'ide de moisir ici ne me sduit gure. J'ai bien de la viande
rtie  volont mais franchement je serais plus tent par un steak de soja aux olives.

Il n'y a vraiment aucun objet ou outil disponible. Je pose ma pierre sur les deux
vestes, pour avoir les mains libres. C'est presque devenu un rflexe de constamment
vrifier de l'avoir sur moi. Auparavant, je vrifiais aussi instinctivement que j'avais
mon portefeuille dans la poche, dsormais c'est pour mon caillou. Comme quoi il est
bon de se donner des rflexes de temps en temps. Quoique, rflexion faite, elle ne
va sans doute pas beaucoup m'aider  sortir d'ici. Je ne lui connais pas de vertu
d'ouverture de porte... Aprs quelques instants sans ide, rsign, je dcide d'inspecter
plus en dtail les deux cadavres.

Celui qui se trouvait dans le fond tait recroquevill sur lui-mme, dans une position
foetale. L'autre, qui tait tendu sur moi, avait les bras replis sous lui mais
pas les jambes, comme si la combustion avait t plus rapide. Ce dernier est vraiment
compltement carbonis, alors que l'autre a une partie du bas des jambes encore en
bon tat, si je puis dire. Il semblerait que ce soient leurs bras qui aient le plus
souffert. Un peu comme s'ils avaient touch quelque chose. C'est vraiment trs impressionnant.
Je ne comprends pas, comment se peut-il qu'ils soient dans cet tat et que je n'aie
rien, j'aurais d brler avec eux ? Peut-tre sommes-nous trois prisonniers dont
il veulent se dbarrasser et  qui ils ont fait prendre un poison qui n'a pas eu
d'effet sur moi ? Ou peut-tre n'en ai-je pas reu ? Ils n'ont simplement pas eu
le temps de me l'administrer, et ils se sont contents de me charger endormi  l'intrieur
avant de nous emmener je ne sais pas o. Peut-tre pour jeter le camion dans la mer
ou dans un prcipice ? Je ne pense pas qu'ils soient morts avant de monter dans le
fourgon, ils n'auraient pas leurs vestes dans le coin si c'tait le cas. Mais alors
 qui sont ces pistolets ? Ce n'est pas logique de nous enfermer avec des armes si
nous sommes tous les trois des condamns. Mon interprtation ne tient pas. Ces gars-l
devaient avoir des armes pour me surveiller ou mme pour se dbarrasser de moi. En
effet l'un des revolvers a un silencieux viss  son bout. Ils avaient peut-tre
un poison  m'injecter, et ont commis une fausse manipulation et l'ont respir ou
touch par erreur ? Ou alors n'tais-je pas endormi. Peut-tre que je ne me souviens
pas, mais que j'ai russi par surprise  les prendre  leur propre jeu. Voir les
choses ainsi expliquerait pourquoi une partie de mes habits sont brls. Pourtant
je n'ai pas de brlure sur ma peau. Le gaz tait peut-tre inactif sur moi, et m'a
juste fait perdre la mmoire ? C'est vraiment incomprhensible...

Je retourne vers l'interphone, mes deux camarades n'tant dcidment pas bavards
du tout. Je parle en direction de ce que je pense tre un microphone. Je n'ai aucune
rponse. Je retourne vers la porte arrire et tente un peu plus fort de tabasser
dessus : aucun rsultat. Je rcupre alors ma pierre et m'assois contre la paroi
du fond, en attendant de trouver mieux  faire. Le fourgon semble rouler  bonne
allure, mme si j'ai du mal  l'valuer. Ma seule alternative dsormais c'est d'utiliser
ces pistolets, mais j'ai peur que ce ne soit dangereux de l'intrieur. Je conviens
alors de ne pas les utiliser tant que le fourgon roule, les risques que le conducteur
se jette avec dans le vide tant limits. Ce fourgon ne peut pas rouler ternellement,
il devra bien refaire le plein  un moment ou  un autre... J'ai du mal  trouver
une explication plausible  cette situation surraliste. Et dire que j'tais  deux
doigts de pouvoir retourner en France au Consulat de Sydney... J'ai vraiment la poisse...

Nous roulons srement encore bien plus d'une heure, peut-tre deux. Au dbut le fourgon
semble acclrer un peu, puis sur la fin l'allure est beaucoup plus faible, et le
terrain beaucoup plus accident, appuyant mon hypothse du prcipice. Plusieurs dizaines
de minutes passent encore avant que le fourgon ne stoppe. Je souffle et je me prpare
alors, je me lve et saisis deux pistolets, un dans chaque main, en face de la porte,
me prparant  tirer au moindre mouvement du camion. Quelques secondes passe, le
camion ne bouge pas. Soudain quelqu'un ouvre la porte. J'ai un noeud au ventre et
un frisson dans le dos, les doigts sur la gchette. Il ne faut surtout pas que je
tire si c'est quelqu'un que je connais. Il faut bien que j'analyse avant de faire
une btise, je n'ai pas vraiment envie d'avoir un deuxime mort sur la conscience...
Voire un troisime... Ah, bah ! Oublions a ! Concentrons-nous... Je patiente un
dixime de seconde avant de voir la personne qui a ouvert la porte, c'est un jeune
homme type boys-band, caractristique des membres de l'organisation. Je m'avance
et crie, en anglais :

- Ne bougez pas, je suis arm, reculez-vous de la porte.

Mais il n'en fait rien.

- Tes armes ne fonctionnent pas, mon garon. Allez, ne fais pas d'histoires, sors
de l.

Je me demande comment il sait qu'elles ne fonctionnent pas. tait-ce vraiment une
mise en scne ? Il tient lui aussi une arme pointe vers moi. Cependant il n'a pas
l'air si sr de lui. Je continue  le tenir en joue, esprant que le doute subsiste
et qu'il ne fasse rien. Je recule doucement, et je me baisse en pointant toujours
une arme vers lui. Je rcupre ma pierre et la place dans la paume de ma main tout
en tenant le pistolet. Je conois que la situation ne s'y prte pas, mais, dans de
tels moments de tension, elle m'apporte toujours le courage ncessaire. De plus,
je ne me suis pas embt  toujours la rcuprer jusqu' prsent pour la laisser
tomber dsormais. Je me dirige ensuite doucement vers l'extrieur, il fait presque
nuit. Il se recule. Il y a une voiture gare juste  l'arrire du fourgon ; nous
sommes sur un petit chemin de terre au milieu de petites collines vaguement boises,
il y a un petit bois  ma gauche. Ils sont trois  l'extrieur. Les deux que j'identifie
comme membres de l'organisation sont arms. Le troisime doit tre le chauffeur du
fourgon, il se tient  l'cart. Je pointe une arme sur les deux hommes arms, et
ils me visent rciproquement. Celui qui a dj parl tout  l'heure se rpte :

- Je vous le redis, vos armes ne fonctionnent pas, posez-les et rendez-vous, vous
tes cuit de toute faon.

Je ne rponds pas, laisser exprimer le moindre doute serait fatal. Je ne sais pas
comment m'en sortir et je profite de leur embarras pour rflchir  une solution.
Ma seule chance serait srement de partir en courant dans le bois, mais d'une part
ma cheville risque de ne pas tenir, mais c'est un risque  prendre, et d'autre part
ils n'auront pas de mal  me viser de l o ils se trouvent. Je pourrais partir rapidement
en passant derrire le fourgon, il leur faudrait alors quelques secondes pour m'avoir
en vise. De plus la nuit tant presque tombe, ils auront plus de mal ds que je
me serai un peu loign. Je me recule un peu. Quelques secondes passent...

Tout se passe alors trs vite. J'appuie sur les gchettes de mes deux pistolets en
me jetant derrire le fourgon. Et dans le mme temps je crie du plus fort que je
peux un "PAN" pour les effrayer. Ils sursautent, l'un d'eux replie ses bras et se
recroqueville pour se protger, l'autre se recule et tire mais touche la porte du
fourgon. Mes pistolets n'ont pas fonctionn comme il l'avait prvu ; je les jette
au sol. Aprs m'tre lanc sur le ct je suis dsquilibr mais ne tombe pas et
en m'appuyant sur le fourgon je ne perds que quelques diximes de seconde avant de
partir en courant du plus vite que je peux vers la fort. Ils me poursuivent mais
souffrent de quelques dizaines de mtres de retard. Ils tirent et j'entends les balles
percuter le sol autour de moi. Je m'engouffre sous les arbres et tente de me protger
grce  ceux-ci en me faufilant pour en laisser toujours placs entre moi et mes
poursuivants. Je suis dsol pour eux et leur promets de leur rendre la pareille
si je m'en sors. Les deux ne doivent pas avoir beaucoup de balles, car ils tirent
assez peu. Et pour ma veine ils n'ont pas l'air de trs bons tireurs. J'ai toutefois
une sueur froide  un moment quand une balle percute l'arbre se trouvant  quelques
centimtres de moi. Il est des plus prilleux de courir avec mes pseudo-sandales
aux pieds. Je tente d'acclrer, ma cheville est toujours douloureuse mais dans l'urgence
de la situation je suis bien prs  la perdre si je peux y gagner la vie.

Le temps passe toujours trs lentement dans ces moments-l, mais plusieurs dizaines
de secondes doivent s'couler. Ma chance tourne. Une balle m'effleure la jambe droite.
La douleur me fait trbucher et je tombe au sol sur mon paule blesse, je crie de
douleur. Je tente de me relever mais une nouvelle balle m'atteint  la jambe droite.
Elle me fait rouler au sol, et j'ai tout juste le temps de les voir se ruer sur moi
avec leur armes pointes. Je me crois perdu.

Mais les vents sont dcidment violents et la chance tourne souvent. Subitement les
deux hommes s'croulent au sol, comme morts. Je ne saisis pas et regarde rapidement
autour de moi qui a bien pu faire une chose pareille. Nous tions dans une petite
pente et derrire, un peu plus haut, je crois distinguer la silhouette de la fille
qui m'a dj sorti d'affaire deux fois. Elle me salue de la main, elle se trouve
 une cinquantaine de mtres environ. Je l'interpelle mais elle s'loigne. Je me
relve difficilement et vrifie mes blessures  la jambe avant de me lancer  sa
poursuite. Elles sont douloureuses, mais la balle qui m'a effleur n'a laiss qu'une
brlure, tandis que l'autre a travers la jambe sur le ct, touchant principalement
le muscle sur deux ou trois centimtres. La plaie ne saigne pas beaucoup, tout du
moins pas suffisamment pour me passer l'envie de partir  ses trousses en boitant
de faon  avoir une explication  tout ce fichu fouttoir.

Mais une fois debout en marchant la douleur est autrement plus forte. Elle ne m'arrte
pas pour autant, et je trottine difficilement jusqu'au sommet de la colline. Je descends
un peu sur l'autre flanc, mais je ne la vois nulle part. Il fait presque nuit noire
dans les sous-bois, impossible de distinguer quoi que ce soit. J'avance encore un
peu en scrutant de part et d'autre, mais impossible de dterminer par o elle est
passe. D'autre part je ne suis pas trs rassur dans le noir. Je retourne alors
doucement en arrire. C'est tout de suite beaucoup moins facile quand l'adrnaline
ne vous rchauffe plus. En me rapprochant je fais tout de mme attention, de peur
que mes deux poursuivants ne soient qu'endormis, ou assoms. J'observe discrtement,
mais ils sont toujours tendus au mme endroit. Je m'approche, rcupre leurs armes
dans un premier temps, puis vrifie s'ils sont toujours en vie. Aucun d'eux n'a de
poul, ils sont morts... Je reste quelques instants debout, dubitatif... Finalement
je me dcide  les fouiller, un peu  contre-coeur. Je trouve leurs papiers et leurs
portefeuilles. Pas grand-chose de trs intressant, "William Robinson" et "Martin
Glen", respectivement 28 et 34 ans, australiens semblerait-il ; quelques cartes de
crdit ; un tlphone mobile auquel je ne touche pas. Je ralise alors que je ferais
mieux de ne pas traner prs d'eux, car si on me trouve ici je serais facilement
accus. Je rcupre leurs cartes d'identit et l'argent qui se trouvait  l'intrieur
de leurs portefeuilles. Je nettoie tout ce que j'ai touch, et que je n'emporte pas,
pour enlever d'ventuelles traces de doigts, et je remets tout en place. En m'loignant
je compte mon maigre butin, environ deux cents dollars australiens. Je ne sais pas
combien cette somme reprsente, mais j'ai peur qu'elle ne me mne pas bien loin.
Enfin ! Toujours est-il qu'elle devrait au moins me permettre de m'acheter  manger
et peut-tre de nouveaux habits. Je suis conscient et gn que cela fait un peu charognard
que de dpouiller ses victimes, quoique ce ne sont pas rellement mes victimes. Mais
dans la situation prsente, je n'ai gure de remords  enfreindre une thique implacable,
et surtout gure le choix, malheureusement. Je pourrais aussi rcuprer de quoi m'habiller,
mais je ne me sens pas de leur prendre leurs vtements, j'aimerais ne jamais avoir
pris ce camion, ne jamais avoir t dans ce bois, ne jamais avoir vu ces deux hommes
morts... J'ai vu beaucoup trop de morts depuis deux semaines, beaucoup trop...

Dsert
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Arriv  l'endroit o se trouvaient gars les vhicules, il ne reste que le fourgon.
J'imagine que le chauffeur est parti en douce avec la voiture quand il a vu que les
affaires tournaient mal. Je ne suis pas trs enchant  l'ide de repartir avec deux
cadavres derrire moi. Je ne le suis pas plus  celle de devoir les sortir. Mais
si je me dplace avec ce vhicule, je ne pourrai pas garder ces deux macchabes 
l'arrire, je me ferai reprer en moins de deux, et je risque gros. J'espre surtout
que le camion marche toujours... Je reste quelques secondes, pensif, regardant un
peu les alentours, aucune chance que je reparte  pieds, avec ma blessure  la jambe...
Nous sommes vraiment en pleine cambrousse, pas me qui vive  l'horizon... Je prends
finalement mon courage  deux mains, et je tire les deux corps  l'extrieur. Je
conserve leurs vestes, mes habits tant couverts de sang et pratiquement compltement
dchirs et brls. Avec l'une d'elles je confectionne un pansement de fortune pour
ma jambe. Je range les deux pistolets dans la bote  gants. Il y a une horloge dans
le fourgon, il est 23 heures 40. Si nous sommes le mme jour que celui o je me suis
fait enlever, nous avons roul six bonnes heures. Nous avons pu faire plusieurs centaines
de kilomtres en tout ce temps. Je prfre partir au plus vite et ne pas moisir ici.
Les cls du fourgon se trouvent sur le contact et il marche toujours. La rserve
d'essence est trs basse, j'espre que je vais pouvoir rejoindre une station-service,
ou au moins m'approcher d'une habitation. Ils avaient peut-tre prvu de rouler au
plus vite le plus loin possible sans faire le plein, et de revenir avec la voiture.
Je repars doucement sur le chemin de terre, en tentant de trouver le rgime o je
serais susceptible de faire le plus de kilomtres, sans acclration brutale. Je
m'habitue assez vite au poste de conduite  droite. Mais il faut dire que la chose
est rendue facile par l'inexistence d'autre vhicule ; je ferai sans aucun doute
moins le malin en circulation, si j'y arrive...

Une heure plus tard le chemin de terre ne semble pas en finir, et malheureusement
il vient  bout de mon fourgon ;  peine plus de quinze miles. Il ne me reste plus
qu' continuer ma route  pied. Je rcupre la veste restante, bien qu'il fasse plutt
bon malgr la nuit tombe. J'y range ma pierre dans une poche. Je ne suis pas fatigu,
je pourrais dormir ici en attendant le jour, mais je prfre m'loigner tout de suite
et ne pas prendre le risque d'tre pris sous la forte chaleur qu'il risque de faire
en plein jour.

J'ai conserv une arme avec moi, je ne sais pas trop quel genre d'animaux tranent
dans les parages. J'ai toujours aussi soif et je commence aussi  avoir trs faim.
Je boite et la douleur  ma jambe s'amplifie. Je devrais me reposer un peu avant
de marcher. Je cde finalement au bout de trois heures, extnu par la faim et le
mal. Je trouve un coin un peu abrit, entre une grosse pierre et un petit talus,
et m'y endors difficilement, inquiet des bruits de la nature. Cette nuit me rappelle
ma marche dans le Texas.  Je rve qu'une aussi jolie fille, telle que Deborah, vienne
me rveiller. Mais ce ne sont que des fantmes, un mlange de mes agresseurs du Mexique,
de Sydney, et des deux monstres de la veille, qui me donne le bonjour en cette nouvelle
journe. Je me rveille au petit matin compltement courbatur et perturb par mes
cauchemars. J'ai assez mal dormi et je meurs de faim ; mon ventre me tiraille. Si
seulement je pouvais trouver un koala, je pourrais me faire un rti.

Mardi 19 novembre. Il fait chaud ds le petit matin. J'ai terriblement soif, et je
n'ai presque plus que cela  l'esprit. J'en oublie presque toutes mes aventures de
la veille, qui ne tournent dans mon esprit que comme un mauvais rve. Tout n'est
d'ailleurs bien qu'un mauvais rve, tout est tellement fou, de toute faon, que ce
n'est sans doute qu'un mauvais rve... Enfin, je suis quand mme en train de boiter
en plein milieu du semi-dsert australien avec un satan mal de tte et aucune ide
de comment me sortir de ce mauvais pas. Je marche deux heures, pas plus ; j'ai mal
 la tte, entre le Soleil et la dshydratation j'ai du mal  savoir quel est le
pire. Hein ! Soleil !  Tu pourrais tre un peu plus cool avec moi, je ne t'ai jamais
trahi... Je ne pourrai pas continuer dans ces conditions trs longtemps... Il faut
que j'attende le soir ou trouve de quoi boire et manger. Mais le coin est encore
plus dsert qu'autour du fourgon. Il n'y a que de basses collines et quelques arbres
pars qui poussent dans du sable rouge. L'herbe au sol est brle par le Soleil et
n'a mme plus qu'un vague souvenir de sa couleur originelle. Je vais devoir quitter
le chemin, il semble se diriger vers des endroits encore plus arides. Je devrais
tenter d'aller vers les petits bois que je vois sur la droite, en esprant y trouver
de l'eau, des animaux ou des insectes.

Tout est tellement sec, je n'ai absolument rien trouv en deux heures. J'ai bien
got quelques plantes, mais le got tait affreux, et je n'y ai pas trouv la moindre
trace d'humidit. Je me repose  l'ombre d'un arbre, me demandant comment je pourrais
bien me sortir de l. Je suis dans un piteux tat. La cheville gauche gonfle, deux
blessures  la jambe droite, un tatouage de bracelet en brlure sur le poignet droit,
une cicatrice de balle dans l'paule, une autre de seringue au ventre, et je passe
toutes les blessures superficielles. Dcidment ce n'est vraiment pas de tout repos
d'tre aventurier, et je comprends que l'on n'y fasse pas de vieux os. Finalement
je me demande si je ne prfrais pas faire des images de CD pour Mandrakesoft, mes
petits programmes sous Linux et des junk-food parties avec mes potes... Mais c'est
le pass,  prsent je suis perdu je ne sais o, sans rien  manger, sans eau et
sans savoir quelle direction prendre, et pour couronner le tout je suis recherch
partout dans le monde par des tueurs et autres tars qui font griller des gars dans
des fourgons, sans que je n'y comprenne que dalle. J'ai quand mme la chance qu'une
nana top-model me sauve des mauvaises passes de temps en temps, c'est vraiment super...

Je nage en plein dlire,  croire que le monde part compltement en vrille... Je
dois tre dans la matrice et a commence  bugguer svre...

Je somnole ou avance d'arbre en arbre le reste de la journe, maudissant mon sort
et pestant contre la chaleur. Je ne dois pas avancer de plus d'un kilomtre ou deux.
Je m'interroge s'il ne serait pas plus prudent la nuit tombe de retourner marcher
sur le chemin par lequel nous sommes arrivs. L'Australie est immense et suivant
o nous nous trouvons, je pourrais marcher des jours sans jamais trouver ni eau ni
route, et mourir dessch dans un coin sans que jamais personne n'en ait cho...
J'ai repr o se couchait le Soleil et qui doit indiquer l'Ouest. C'est drangeant
de voir le Soleil au nord tourner  l'envers. Sydney tant dans l'Ouest de l'Australie...
J'ai une hsitation, je ne sais plus. Je ne sais plus si Sydney est  l'ouest ou
 l'est. Je suis vraiment dcourag d'tre aussi nul en gographie. Je me dis alors
 bien y rflchir qu'il est plus prudent d'aller au sud. Mme si malheureusement
je vais revenir sur mes pas.

La nuit tombe, je me remets  marcher plus srieusement. J'ai beaucoup de mal. J'ai
toujours l'arme avec moi, dans l'espoir de dgommer un kangourou qui passe, ou un
koala, ou n'importe quelle bestiole locale avec un peu de viande, au diable les protines
vgtales ! J'avance pendant plusieurs heures. Soudain je croise une sorte de gros
lzard, je lui pars aprs en courant mais impossible de mettre la main dessus. De
plus je vois trs peu dans l'obscurit. C'est vraiment trop bte ! J'aurais d le
flinguer ds que je l'ai vu. Je suis tout de mme un peu sceptique  la fois sur
ma capacit  atteindre un lzard avec un pistolet et sur l'intrt de gcher une
balle pour si peu. Bref, je marche encore deux ou trois heures, et je m'arrte, trop
puis, lass, meurtri, affam, assoiff, bless, enfin bref, dans un bien piteux
tat. J'ai terriblement mal  la tte, et mon esprit n'est plus trs clair. J'ai
peur de faire une btise et je me demande si je ne ferais pas mieux de me dbarrasser
de mon arme. Je prends ma pierre dans la main, la serre fort en me convaincant que
je vais mieux, et je m'endors pour une nouvelle nuit dans la nature.

Mercredi 20 novembre. Je n'ai dormi que quelques heures, rveill par la chaleur
et la lumire, entre cauchemars et ralit. Je me redresse un peu et m'assois et
reste ainsi un moment, les yeux et l'esprit dans le vide. Il faut que je trouve de
l'eau avant demain soir ou je suis foutu. J'ai dj un rconfort, depuis que je suis
perdu, je ne me fais plus courir aprs par des hommes de l'organisation. Esprons
si je m'en sors que cette petite escapade leur aura fait dfinitivement perdre ma
trace.  ce sujet je me dis que je ne devrais pas retourner  Sydney, mais  une
autre ville o se trouve un Consulat franais, de faon  ne pas de nouveau me faire
remarquer. L'organisation ne doit pas se trouver dans toutes les villes, il ne peut
pas y avoir un rseau aussi grand sans que jamais personne ne s'en soit aperu. Ce
doit tre ma seule rflexion intelligente de la journe... Jusqu'au soir je marche
doucement en faisant de nombreuses pauses. Pas de trace d'eau ni de vie. Toujours
cette chaleur. J'ai d parcourir quinze kilomtres la nuit prcdente, et aux alentours
d'une dizaine dans la journe. Quand le Soleil tape vraiment trop fort je tente de
me reposer sous la plus grosse ombre que je trouve. J'ai la gorge sche et la dshydratation
ne fait qu'empirer de plus en plus ma migraine. Les heures passent. Le Soleil descend
un peu. Une fois celui-ci un peu moins haut dans le ciel je reprends la route. J'avance
lentement, presque comme un zombi. La nuit tombe. J'ai encore crois un lzard, mais
impossible de l'attraper. Je crois que je serais prt  manger n'importe quoi. Il
est peut-tre temps que je me mange un bras, je me suis toujours demander  quel
niveau de dsespoir et de faim il devenait opportun de se manger un bras...

Je marche une bonne partie de la nuit. Je n'ai mme plus sommeil, plus envie de dormir.
De plus, c'est la nuit que j'ai le plus de chances de choper un de ces fichus lzards.
Le paysage ne change gure et les arbres et la nature ne semblent pas vraiment tre
plus verts ni plus denses. Je me demande si je fais le bon choix en me dirigeant
vers le Sud. J'avance de plus en plus lentement, j'ai tellement mal  la tte que
je dois parfois garder mes bras autour pour me soulager. Soudain un lzard me file
entre les pattes. Je me lance  sa poursuite comme par rflexe, et j'ai la veine
de lui craser la tte avec mon pied, mme si je me dsquilibre et tombe juste aprs.
C'est un beau spcimen, il doit bien peser deux ou trois cents grammes. J'espre
que ces bestioles n'ont pas de poison sur la peau comme certaines varits. Je tente
malgr tout de la lui retirer, mais ce n'est pas aussi facile que pour la peau de
grenouille, surtout que comme tout appareil contendant je n'ai que mes dents. Je
m'installe alors pour manger. J'ai tellement faim que je rogne la moindre petite
partie de viande, qui n'a d'ailleurs pas vraiment de got, mme si j'ai un got assez
foireux  la base. Je laisse tout de mme une partie des os et les tripes, je le
regretterai peut-tre plus tard, mais l'odeur est trop dsagrable, et puis aprs
ses cuisses charnues je peux bien faire un peu le difficile. Satisfait de mon festin,
je fais une pause, puis je repars, avec un peu plus de courage, et dans l'espoir
d'en attraper un autre.

Mais ils se sont donns le mot, et je n'en croise plus un seul de la nuit. Je n'ai
pas beaucoup plus avanc que la journe prcdente, voire srement moins car ma progression
est de plus en plus dlicate. Quand les lueurs du jour pointent  l'est, je vais
me reposer sous un arbre. Je dors plusieurs heures. Je me rveille lors de la plus
forte chaleur, le Soleil tant presque au znith. Jeudi 21 novembre, voil maintenant
deux jours et demi que je marche. Je ne sais pas combien j'ai parcouru. Au total
je pense avoir march prs de cinquante kilomtres. Mais depuis que je me dirige
exclusivement vers le Sud, je n'ai d parcourir qu'un peu plus d'une trentaine de
kilomtres. Sachant que j'avais roul un peu plus de vingt kilomtres avec le fourgon,
je dois me trouver  peine  dix kilomtres plus au sud de l'endroit o nous tions
gars. Ces calculs n'ont pas pour effet de me donner espoir. J'attends la majeure
partie de l'aprs-midi, trs dprim. J'avance de quelques centaines de mtres, peut-tre
un kilomtre. Je n'en peux plus. Je sens toutes mes forces me quitter. J'ai du mal
 faire le moindre mouvement. Le lzard de la nuit prcdente m'avait donn un peu
de courage, mais il s'est dornavant vapor sous le brlant Soleil, et il ne me
reste plus que le mal au ventre de mon estomac qui gargouille.

J'attends de longues heures que la chaleur tombe. Je crois que j'ai des hallucinations.
Je me suis retrouv  un moment  pointer mon pistolet en direction d'un arbre en
pensant que c'tait un kangourou. Je ferais vraiment mieux de jeter ce truc, il va
me causer des ennuis. Je crois voir des lzards partout. Je ne sais pas si je rve
ou si j'hallucine, il y en a mme qui me parlent. Cela devient vraiment trs dur.
Je jette mon pistolet dans un buisson, rassur que cette dcision m'empche de faire
quelque chose que je pourrais regretter. Et puis tant pis pour les kangourous, je
les tuerai  mains nues les salopiauds !

Le soir arriv je reprends ma pierre dans ma main, je tente de m'claircir les esprits,
je me concentre et je me lve pour repartir. Je marche doucement mais srement. J'ai
mal de partout et la tte qui tourne. Mais je tiens bon et je ne pense qu' une seule
chose, avancer. Je croise plusieurs lzards, une souris et entends des oiseaux. Bien
sr je ne russis pas  en attraper, je n'en ai pas la force, mais de voir un peu
plus de vie me remonte le moral. Je me trane jusqu'au petit matin, et je suis enchant
de me rendre compte que la vgtation est un peu plus verte, et plus touffue. Je
tente de poursuivre mon chemin tant bien que mal dans le matin naissant. Mais je
dois faire une pause, extnu.

Vendredi 22 novembre. Je crois que je suis fichu... J'ai dormi un peu. J'ai bien
l'air de me rapprocher d'un endroit plus humide, mais je ne parviendrai pas  y arriver.
J'ai des hallucinations  longueur de temps, je ne sais mme plus si les animaux
que j'ai vus la nuit dernire taient bien rels. Je crois que je ne pourrai plus
me relever. C'est trop bte de finir l contre un arbre... 22 novembre, quelle ironie,
c'est l'anniversaire de mon entre  Mandrakesoft, 22 novembre 1999, voil trois
ans... Bien belle date pour mourir... C'est vraiment mal fait la vie, je ne peux
tout de mme pas me laisser mourir perdu au fin fond du monde, si loin, si loin de
mes amis, si loin de ma vie, si loin de mes montagnes... La nostalgie me redonne
un peu de courage, je me relve, difficilement. Je me persuade de ne plus faire de
pause, car si je m'endors j'ai peur de ne plus me rveiller. Ma progression est lente,
si lente. Je dois forcer pour demander  chaque membre d'avancer. Plusieurs heures
doivent s'couler sans que je ne parcoure plus de quelques kilomtres. Je sens des
changements dans mon corps. Il fait trs chaud  l'extrieur, mais je ressens en
plus une chaleur  l'intrieur de moi. Comme une douleur diffuse, une sorte de brlure
qui me pousse  marcher. Une tension qui prend presque le contrle, qui marche 
ma place. Je suis  deux doigts de dormir debout.

Toujours vendredi, dbut de soire, j'ai cru entendre un klaxon. Je tends l'oreille,
et il me semble percevoir un bruit de moteur. J'ai froid. Il doit faire plus de trente
degrs mais j'ai froid. Je veux encore avancer pour tenter de trouver cette hypothtique
route, mais je m'croule au sol. Mon regain d'attention a aussi ramen au galop la
fatigue, le mal, la soif, la faim et la migraine. Je tombe au sol et m'endors sur
place. Des animaux ! Je suis rveill par le bruit de multiples petites btes au
milieu de la nuit. Des souris, des lzards, des insectes. Dans un dernier sursaut
d'nergie, je parviens  attraper de nouveau un lzard. Je dvore tout cette fois-ci,
la peau, les tripes et le reste. Mon ventre me fait terriblement mal. Je mange aussi
quelques grillons et autres sortes de sauterelles que j'arrive sans trop de mal 
capturer. J'ai beaucoup plus de mal avec les souris qui sont encore trop rapides
pour moi. Bref, cette nuit me permet de regagner quelques forces. Je n'ai toujours
pas trouv d'eau mais j'imagine que j'en ai tout de mme absorb en mangeant les
lzards. Je me rendors un peu plus tard, le ventre un peu moins vide que jusqu'alors.
Je retiens quelques hypothtiques larmes.

Samedi 23 novembre. Je suis persuad d'avoir entendu de nouveau un bruit de voiture
ou de camion. J'ai repris un peu de forces et il est vrai que la nature est plus
verdoyante. C'est plutt bon signe. C'est avec un peu plus de courage que je repars,
toujours en direction du Sud. Je presse le pas, ou tout du moins m'en donne l'impression
car j'avance toujours  une vitesse d'escargot, quand je vois l'herbe verdir, et
plusieurs oiseaux dans les arbres alentours. Je mange un peu d'herbe verte, pensant
que si je ne peux pas assimiler la cellulose, j'y trouverai peut-tre un peu d'eau.
Le sable laisse petit  petit place  de la terre sche puis de plus en plus humide.
Je croise un kangourou, ou un truc qui ressemble ! Ah dommage que je n'aie plus mon
pistolet ! J'aurais fait un festin royal ! Mais je n'en suis pas dsol outre mesure
tant la vue de la nature verdissant m'enchante. Je marche encore deux ou trois heures
avant d'tre en vue d'une grande rivire. Elle ne doit se trouver qu' deux ou trois
kilomtres dans cette vaste plaine, mais mon courage n'en a pas moins encore ses
limites, et je dois faire une pause. Je dcide de tenter d'attraper quelques insectes,
ou autres lzards et souris. Je m'offre le luxe de faire le difficile et de ne pas
attraper une grosse araigne. Je crois qu'il me faudrait tre  l'article de la mort
pour manger ce genre de bestiole, et encore, seulement grille et avec beaucoup de
pain. Je prfre me contenter de quelques sauterelles et sorte de cafards. Le plus
dsagrable dans ces bestioles c'est leur petites pattes qui remuent quand on les
mange. Je digre mon frugal repas lors d'une sieste d'une heure ou deux  l'ombre
d'un grand arbre, peut-tre un baobab, mais je n'en suis pas sr.

Ce que je croyais tre la rivire n'est que le dbut d'une zone plus ou moins marcageuse
qui l'entoure. Je bois quelques gorges, mais je m'abstiens d'en faire plus, trs
suspicieux de ses eaux troubles stagnantes. Je tente de remonter un peu le long pour
trouver un passage un peu plus au sec. C'est tout de mme incroyable d'tre bloqu
par de l'eau aprs trois ou quatre jours de scheresse ! Il me faut plusieurs heures
et c'est aprs que le Soleil a  commenc  dcliner dans le ciel que je m'approche
de la rivire proprement dite. Il y a de nombreux arbres aux alentours. La route
se trouve un peu plus loin sur l'autre rive, je l'ai entr'aperue  un moment o
la vue n'tait pas masque par des arbres. J'hsite  traverser la rivire  la nage,
pas trs sr d'en avoir la force. Je prfre suivre la rive en amont, dans l'espoir
de trouver un passage plus vident. Je bois de nouveau quelques gorges dans la rivire,
l'eau n'y est pas claire mais dj un peu moins trouble que dans les marcages.

La route semble se rapprocher de l'autre rive, et ce serait vraiment une chance si
elle pouvait traverser la rivire. J'ai effectivement cette chance, alors que le
soir tombe, j'entrevois un pont sur la rivire.  La route n'a pas l'air trs frquente.
Les arbres me masquent la plupart du temps l'horizon, mais je n'ai pas d entendre
plus de deux ou trois passages depuis le dbut de la journe. Je suis trs fatigu
mais j'insiste jusqu' l'arrive aux abords de la route. Je dcide alors de dormir
l, sur un ct assez en visibilit, dans l'espoir que quelqu'un m'aperoive et s'arrte.
Il est dj tard, srement plus de minuit ou une heure du matin, et je m'endors,
presque rconfort, dans l'herbe verte.

Je suis rveill tt. Dimanche 24 novembre. J'ai encore trs faim et terriblement
soif. Mais j'ai aussi un peu mal au ventre et je ne voudrais pas que cette eau me
cause plus de mal que de bien. De plus je me suis persuad que j'allais croiser quelqu'un
dans les heures qui viennent. Nous sommes dimanche, c'est vrai, mais tout de mme,
j'espre que je ne vais pas finir ici, si proche de trouver une issue. Je marche
un peu, en suivant le bord de la route. Le Soleil se lve. Il fait toujours aussi
chaud. Mais dsormais je ne sais vraiment plus que faire  part attendre, et le courage
me manque pour avancer plus loin. J'ai vraiment soif et, au bout d'un petit moment,
n'en pouvant plus, je me dirige vers la rivire pour boire de nouveau. Ce sera peut-tre
fatal mais j'ai trop mal  la tte pour m'en passer. Je fais une courte pause prs
de la fracheur puis retourne vers la route ; il me faut une dizaine de minutes pour
aller de l'une  l'autre. Je ne sais trop si rester l ou avancer. Je marche doucement
sur le bord, sans relle conviction d'une direction  prendre. Je me tiens du ct
o les voitures viennent dans mon sens, sachant que je suis en Australie.

J'ai toujours la veste sur moi, je l'avais conserve pour me protger du Soleil.
Elle est pleine de sable et de terre, mais elle fait encore son office. Je rcupre
ma pierre dans l'une des poches, et je commence  parler tout seul. Subitement je
m'arrte net, persuad d'avoir entendu un bruit de moteur. Je scrute l'horizon, et
je crois distinguer effectivement un camion. J'attends quelques secondes. Il semble
rouler trs vite. Je commence  faire des signes trs tt, de faon  ce qu'il ait
le temps de ralentir, je me rappelle de ses contes de mon enfance des camion-trains
du dsert australien, tellement lourds qu'ils leur fallaient, une fois sur leur lance,
prs d'un kilomtre voire plus pour s'arrter. Le camion en question n'a pas l'air
d'un de ces trains roulants, il approche nanmoins bien vite et ne semble pas vraiment
baisser son allure. J'espre qu'il m'a vu. Je vais mme en plein milieu de la voie
et saute sur place en dcrivant de grands mouvements avec les bras. Je commence 
m'inquiter un peu, il n'est plus qu' quelques centaines de mtres et il roule toujours
aussi vite. Je retourne sur le bord de la route, par prudence, peut-tre le conducteur
est-il somnolent ou n'ont-ils pas l'habitude de s'arrter pour si peu. Son moteur
vrombit et il avance  une vitesse folle. Je suis vraiment trs perplexe. Je m'loigne
encore un peu du bord, de peur que le conducteur ne se soit endormi et le camion
lanc  toute allure sans contrle.

Il quitte subitement la route dans ma direction. Il y a bien un conducteur. Terroris
je cours dans le sens oppos, mais je n'ai aucune chance de lui chapper, je m'y
suis pris bien trop tard. Je me retourne, et alors qu'il fonce droit sur moi  pleine
vitesse, je me recroqueville, me protge avec mes bras, serre ma pierre de toutes
mes forces, bande tous mes muscles et me prpare au choc. Adieu, vie !  Tout se passe
trs vite. Et au moment o il va pour me percuter, je ferme les yeux et crie. Une
explosion se produit. Mon corps est projet et comme cartel, je sens une brlure
intense en moi. Mes habits se consument et partent en lambeaux. Le camion est lui
aussi propuls  plusieurs mtres de hauteur par l'explosion, et, emport par sa
vitesse, il se couche et glisse sur plusieurs dizaines de mtres sur le bord de la
route. Je retombe au sol et roule moi aussi sur plusieurs mtres. Je perds connaissance.

Je suis rveill un petit peu plus tard, sans doute seulement quelques minutes, par
la fille, toujours la mme. Je suis sur le ct. Je ne sais pas si je peux bouger.
Je suis nu. Elle me parle en franais.

- Vous allez bien ?

Je fais un effort pour tenter de lui rpondre. Je parle d'une voix faible parseme
de gmissements.

- Bien n'est peut-tre pas le terme le plus adquat.

Je tente de bouger et me placer sur le dos. Mais je n'y parviens que partiellement.
J'ai les jambes sur le ct. Je n'arrive pas  les bouger.

- C'est vous l'explosion ?

Elle est gne, elle rpond finalement.

- Oui, en partie au moins.

Comment a-t-elle pu me retrouv ? Elle doit m'avoir suivi !

- Mais ? Vous m'avez suivi pendant tous les jours prcdents ?  Pourquoi ne m'avez-vous
pas aid ? Pourquoi toujours attendre le dernier moment ?

- Eh bien, euh... Il ne me semblait pas que vous aviez besoin d'aide.

Je laisse chapper un rire sarcastique.

- Pas besoin d'aide ! Mais j'tais  moiti mort compltement dshydrat ! Comment
n'aurais-je pas eu besoin d'aide dans ces conditions ?

- Peu importe, vous tes toujours en vie, non ? Bon, je dois vous rendre un autre
service. Tournez-vous mieux que a et cartez la jambe.

- Quoi ? Un autre service, carter la jambe ? Une petite envie ? Vous voulez pas
plutt me donner un peu d'eau, j'en ai plus besoin le moment prsent ; je pense que
je pourrais me passer du reste, ne vous fatiguez pas.

Elle ne semble couter que vaguement ce que je dis, il faut dire que je ne suis pas
sr que mes paroles soient faciles  distinguer.

- Pardon mais je ne comprends pas ce que vous voulez dire.

- Rien rien, ne faites pas attention je dconnais, mais vous n'avez vraiment pas
d'eau ?

- Non je n'ai pas d'eau, mais vous pourrez ensuite aller voir dans le camion, je
crois qu'il transporte des produits alimentaires. Mais avant je dois vous enlever
quelque chose, montrez-moi votre jambe gauche.

- Ma jambe gauche ? Mais c'est dans ma jambe droite que j'ai reu une balle avant
que vous ne tuiez mes poursuivants l'autre jour. Comment avez-vous fait, d'ailleurs
?

- Oui mais c'est dans votre jambe gauche qu'il se trouve quelque chose que je dois
enlever. Croyez-moi c'est pour votre bien.

Elle se moque vraiment de ce que je dis.

- Ma jambe gauche ?...

Je ne comprends pas. Je reste perplexe quelques secondes, mais j'ai soudain un flash.

- Ma jambe gauche ! Le Texas ! Un metteur ?

Elle est surprise. Elle se tait.

- Alors ? C'est bien a ! Quand ils m'ont tir dessus de l'hlico, ils m'ont foutu
un mouchard dans la jambe ! Ah je l'avais pressenti  l'poque ! Pourquoi l'avais-je
oubli ? Je suis vraiment trop bte !

- Euh... Si vous parlez du dsert avant que la fille ne vous trouve, oui c'est srement
 ce moment qu'ils vous l'ont mis. Mais je ne me trouvais pas l quand...

Elle se tait, srement parce qu'elle pense en avoir trop dit. Elle me suit donc depuis
bien plus longtemps ! Qu'est-ce que c'est encore que ces histoires ?

- Et depuis quand vous me suivez ? Depuis le Mexique ?

- Eh bien, euh, je vous ai repr la premire fois avec la fille quand elle vous
a trouv dans le dsert.

- Quoi ! Vous me suivez depuis tout ce temps ! Et vous ne me l'avez pas enlev avant
! Et pourquoi n'avez-vous rien fait quand j'ai manqu de me faire tuer au Mexique
?

- Eh bien, euh, je n'tais pas au Mexique. Et j'avais besoin de cet metteur pour
vous suivre.

Elle parle toujours d'une voix hsitante, presque gne, comme si elle savait avoir
fait quelque chose de trs mal, et avait peine  l'avouer. Peut-tre aussi qu'elle
veut en dire le moins possible. Pendant que nous parlons, elle me place comme un
bracelet mtallique, ou un bandeau plutt, autour de la jambe.

- Et eux aussi, donc, ils me reprent avec ce truc, c'est pour cette raison qu'ils
me retrouvent toujours o que j'aille ?

- Oui. C'est la raison pour laquelle je vais vous l'enlever. Prparez-vous a va
tre douloureux.

Quand elle met en marche son appareil, je suis pli par la douleur et je me redresse
pour repousser la fille. Mais elle me bloque, et avec son genou sur mon torse, elle
me tient plaqu au sol. Je sens comme de multiples petites pierres qui me transpercent
la jambe. Elle amplifie alors la puissance de son appareil, qui doit tre une sorte
d'aimant trs puissant qui attire l'metteur. Elle reste encore quelques secondes
puis se relve et me retire le bracelet de mtal. Je souffle, ttanis par la douleur,
je ne peux dire un mot.

Au bout de quelques minutes la douleur est un peu moins forte.

- a va ?

Je reprends mes esprits.

- Oui a va. Merci en tous cas. Mais il m'a sembl sentir plusieurs trucs qui sortaient
?

- Oui il y avait plusieurs bouts.

- Ha ? Mais qui tes-vous, et que voulez-vous ? Pourquoi me suivez-vous ?

- Est-ce que je peux vous demander encore un service, retournez-vous quelques instants.
Mettez-vous sur le ventre.

Je m'excute et me tourne doucement pour me retrouver sur le ventre. J'entends comme
un gros bourdonnement, srement encore l'un de ses appareils. Je repose mes questions.
Aucune rponse. Je me retourne  moiti.

- C'est bon je peux me retour....

Elle a disparu. Elle n'est plus l. Je regarde aux alentours mais aucune trace. Je
retombe sur le dos, fatigu de toutes ces aventures et de tous ces mystres...

Je me relve difficilement aprs quelques minutes. Je ne dois pas rester ici. La
police ne va srement pas tarder, et c'est le plus sr moyen de me faire retrouver.
De plus s'ils ont vraiment perdu mon signal quand elle m'a retir l'metteur, ils
vont se ruer ici pour retrouver ma trace au plus vite. Cependant il faut que je trouve
des habits, je ne peux pas rester nu. Je crains aussi que le chauffeur du camion
ne soit pas achev et qu'il puisse encore m'attaquer. Ma pierre ! Je l'ai lche
dans le choc et il me faut une bonne vingtaine de minutes pour la retrouver.

Une voiture ! Je suis surpris et je ne sais que faire ; je n'ai pas le temps d'aller
me cacher. Elle roulait lentement et je n'ai pas fait attention. Tout se passe trs
vite dans ma tte. Ce n'est pas une voiture de police et je me dis que je peux peut-tre
profiter de la situation. J'espre que ce ne sont pas des membres de l'organisation.
C'est une camionnette 4x4 qui date un peu ; elle se gare au bord de la route et un
vieux monsieur en sort.

Patrick
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- Que se passe-t-il ? Vous avez eu un accident ? Pourquoi tes-vous tout nu et recouvert
de blessures ?

- Je, je... Je me suis fait prendre en stop par ce camion. Mais le conducteur a tent
d'abuser de moi... Nous nous sommes battus. Il a alors perdu le contrle et... J'ai
tout juste eu le temps de sauter avant qu'il se renverse sur le bord.

Je suis conscient que ce n'est pas trs crdible qu'un chauffeur tente d'abuser de
moi alors qu'il conduit, mais j'espre que ce vieux monsieur n'aura pas cette prsence
d'esprit.

- Mon Dieu mais c'est affreux ! Et le chauffeur, il est mort ?

- Euh, je ne sais pas, je viens tout juste de retrouver mes esprits.

- Attendez, il faut que j'appelle la police et une ambulance !

- Non s'il vous plat ! Ne pourriez-vous pas m'emmener d'ici tout d'abord, je ne
veux pas rester ici.

- Mais, euh, non il faut que vous alliez dans un hpital, vous tes bless.

- Non ne vous inquitez pas ce n'est rien, je vais bien ; mais je voudrais partir
d'ici au plus vite. Pourriez-vous m'emmener  la ville la plus proche ?

- Mais si, regardez ! Votre jambe, vous saignez !

- S'il vous plat monsieur, je vous en supplie, partons d'ici, vous pourrez appeler
la police de votre voiture et leur indiquer le lieu de l'accident. Mais je ne voudrais
pas tre retrouv ici.

- Bon d'accord si vous insistez, mais je vais d'abord vrifier que je ne peux pas
venir en aide au conducteur, vous comprenez, je ne peux pas le laisser comme cela
s'il est bless.

- Je comprends, mais faites trs attention, il est peut-tre toujours dangereux.

Il s'avance vers le camion. Je tente de le suivre mais il marche plus vite que moi
et j'ai trs mal  mes jambes. Il court mme un peu. Arriv devant le camion, il
pousse des cris d'tonnement. J'arrive quelques secondes aprs lui. La cabine est
compltement dfonce. Le moteur a fondu et est remont en partie dans l'habitacle.
Ce dernier est compltement explos. Les vitres sont toutes brises et le corps du
conducteur est parpill en lambeaux dans la cabine.

- Mon Dieu, mais on dirait qu'il a explos, c'est un vrai carnage !

Le vieux monsieur s'avance pour vrifier mais il ne reste rien du conducteur. Je
suis rassur, j'avais le coeur qui acclrait en m'approchant, de peur qu'il ne soit
encore en vie et ne nous saute dessus. Mais le vieux monsieur se retourne en secouant
la tte.

- Non, il n'en reste pas des morceaux plus gros que le poing, c'est vraiment affreux,
j'en ai la nause. Vous avez raison, partons d'ici.

Je monte avec lui dans la voiture. Il appelle la police et indique le lieu de l'accident,
puis nous partons. Il m'explique qu'il habite Lake Cargelligo, qui se trouve  environ
trente miles d'ici. C'est marrant il parle en miles alors qu'il me semblait que l'Australie
tait passe au systme mtrique. J'avais lu un article sur les campagnes lances
pour faire la transition. Toutefois les panneaux sont toujours indiqus en miles,
j'imagine que l'Australie n'est peut-tre passe au systme mtrique que dans les
documents officiels. Il continue et raconte qu'il tait la veille chez son fils,
pour l'anniversaire de son petit-fils, et il a pass la nuit l-bas pour ne rentrer
qu'au matin. Il me demande d'o je viens car je n'ai pas un accent australien, bien
que plus du quart des autraliens ne soient pas ns en Australie, explique-t-il. Je
ne sais pas si je dois lui raconter mon histoire ou pas. Si jamais je lui dis tout
il va croire que j'invente et risque d'appeler la police. Je dcide de tenter d'en
inventer le moins possible mais de rester vague sur les dtails. Je lui confirme
que je ne suis pas australien mais franais. Je lui parle de mon arrive  Sydney,
que l'on m'a vol mes papiers et tent de me kidnapper. Que je suis all  l'hpital
 Sydney, puis au Consulat, et que par la suite je devais me rendre  la capitale
pour pouvoir tre rapatri en France. Et comme je n'avais pas de papiers ni d'argent
j'ai fait du stop, jusqu' en arriver l. Je croise les doigts pour que la capitale
de l'Australie ne soit pas Sydney comme il me semble, mme si je ne saurais pas dire
quelle ville l'est. Melbourne ou Adlade, srement.

- Ils vous ont oblig  aller  Canberra alors que vous n'aviez plus d'argent ni
de papiers ! Mais ce n'tait pas du tout la route !

Eh bien je me rends compte que j'avais tout faux, Canberra est la capitale, et je
ne suis pas du tout sur la direction. J'invente une excuse.

- Pour tre franc je n'ai absolument aucune ide d'o se trouve la capitale, et quand
j'ai demand au chauffeur du camion il m'a dit qu'il s'y rendait, je l'ai cru.

- Pauvre gars, vous avez de la chance de vous en tre sorti vivant, mme si vous
tes dans un piteux tat. Quoique c'est dj mieux que le conducteur. Je m'appelle
Patrick Eccles.

- Je m'appelle Franois Aulleri, enchant. Je ne vous remercierai jamais assez de
m'avoir sorti de cette mauvaise passe.

Lundi 16 dcembre 2002
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Nous nous serrons la main. Je remarque un panneau trange qui parle de "Fruit Fly
exclusion zone", et d'amende si un contrle rvle que nous transportons des fruits
frais sur nous. Je demande des explications  Patrick. Il raconte que pour prserver
toute une zone du New South Wales, qui est la rgion de l'Australie dans laquelle
nous nous trouvons, d'une contamination par un parasite, il est interdit de traverser
cette zone avec des fruits frais qui pourraient en contenir des larves. Par consquent
les voyageurs sont invits  manger ou jeter leurs fruits avant de rentrer dans la
zone, qui s'tend du nord de Melbourne jusqu' Broken Hill, et de Wagga-Wagga jusqu'
l'est d'Adlade, soit sur plus de soixante mille miles carrs. Cette surface reprsente
prs de cent quatre-vingts mille kilomtre-carrs, soit l'quivalent d'un tiers de
la surface de la France. Je suis bien tonn par ce systme. Suite  ces explications
quelques minutes de silence me suffisent pour m'assoupir. Je suis puis et, la tension
redescendant, je m'endors profondment sur le montant de la portire. Patrick roule
doucement, et le ronronnement du moteur sur cette route tranquille, chauff par les
rayons du Soleil levant, favorise d'autant plus mon sommeil.

C'est lui qui me rveille quand nous arrivons chez lui. Il habite une petite maison
 l'entre de la ville. Je ne sais pas trop ce que je dois faire, je n'y ai mme
pas rflchi. Mais il me prend de court et me propose de manger avec lui, et de prendre
quelques-uns de ses vieux habits qui ne lui vont plus. J'accepte volontiers. Je suis
tonn qu'il ne soit pas plus mfiant  mon gard. J'imagine qu'il doit me prendre
pour un fugitif, ou quelque chose dans le genre, avec mon empressement  ne pas vouloir
tre trouv par la police. Je me permets de lui demander un verre d'eau, car dans
toute cette histoire j'ai encore trs mal  la tte et presque rien bu depuis prs
de cinq jours, si ce n'est l'eau de la rivire. Je bois un grand verre d'eau, alors
qu'il prpare le repas. Il me demande si j'ai des prfrences mais avec la faim que
j'ai n'importe quoi fera l'affaire, s'il savait que mes derniers repas taient constitus
de lzards et d'insectes... Il vit seul ici. Sa femme est morte il y a cinq ans,
et il va juste voir son fils de temps en temps. Sa fille travaille  Sydney, et il
ne la voit que deux ou trois fois par an. Il a l'air triste. Je ne mange pas trop,
de peur d'avoir mal  l'estomac, je me rattraperai plus tard. Il s'excuse que ce
ne soit pas des mets de trs grande qualit, mais qu'il n'a pas tellement d'argent,
et vit simplement. Je le rassure que c'tait excellent et qu'il faisait dj beaucoup
pour moi. De plus avec la faim que j'avais, j'aurais englouti ses bottes en cuir
avec autant d'apptit. Je l'aide aprs le repas  dbarrasser. Il est gn mais j'insiste.
J'espre dsormais que je serai tranquille quelques jours. Il me demande si je veux
qu'il m'amne tout de suite en ville, ou si je ne prfre pas plutt me reposer un
peu avant. Je le remercie beaucoup et accepte. Mais je lui explique aussi que je
pourrai me dbrouiller tout seul pour aller en ville. Mais il est vrai, comme il
me le fait remarquer, qu'il n'a pas grand-chose  faire et a tout le temps de s'ennuyer.

Il me propose une chambre d'ami pour faire ma sieste. Il habite dans une maison modeste
mais qui contient tout de mme plusieurs chambres. Il m'indique la salle de bain
pour prendre une douche et de quoi dsinfecter mes plaies. Il est vrai que je dois
empester sans mme m'en rendre compte. Depuis le temps que je n'ai pas pris de douche,
j'en ai mme perdu l'habitude. Je nettoie avec attention mes blessures par balle
de la jambe gauche, ainsi que les ravages faits par la fille en retirant l'metteur.
Les metteurs devrais-je dire, il y a bien une dizaine de marques tout autour de
la jambe aux endroits o quelque chose est sorti de l'intrieur. Une fois propre
et soign, recouvert de pansements et de bandages, je m'endors profondment une bonne
partie de l'aprs-midi. Je me rveille quand mme plusieurs fois pour boire de grands
verres d'eau. Je ne reprends vraiment mes esprits et me lve qu'alors que 7 heures
de l'aprs-midi sont indiques par le rveil. Il fait encore bien jour. Je vais rejoindre
Patrick qui regarde la tlvision dans le salon. Il fait sombre, les volets sont
presque tous ferms pour ne pas laisser rentrer la chaleur. La maison n'est pas climatise.
Il me propose quelques biscuits avec une boisson chaude ; j'accepte avec plaisir.
J'ai de la peine de ne pas lui avoir dit la vrit, il est tellement gentil. Je pense
que je pourrais lui raconter ma vritable histoire.

- Vous savez Patrick, je ne vous ai pas tout dit sur mon  histoire.

- Oui je sais Franois, ou du moins je m'en doute. Vous savez l'Australie est un
refuge pour beaucoup de personnes qui fuient leur pass. Et ce n'est pas un hasard
si un quart des habitants ne sont pas ns ici. Je ne suis pas n ici, Franois. Mais
vous n'tes pas oblig de me raconter. C'est la rgle ici, nous avons tous pu faire
des btises, mais nous ne parlons pas du pass.

- Je comprends, mais je n'ai pas vraiment de choses  me reprocher ; seulement mon
histoire est tellement invraisemblable que j'avais peur que vous n'appeliez la police
en me prenant pour un criminel.

Aprs David, Deborah, et mes amis de Sydney, Patrick va tre la septime personne
 qui je raconte mon histoire. Par rapport  Fabienne et les autres, je rajoute l'enlvement
au consulat, le fourgon, les cadavres calcins, la course dans le bois, puis les
longues journes de marche jusqu' ce qu'il me trouve. Il m'a cout silencieusement.
Je ne sais trop s'il m'a cru ou pas. Nous restons silencieux un petit instant, puis
il laisse chapper une exclamation.

- C'est incroyable. Votre histoire est incroyable. Extraordinaire mme. Et j'ai peine
 vous croire... Mais qu'allez-vous faire dsormais ?

- J'avoue que je n'y ai pas encore rflchi. Si je continue sur ce que j'avais prvu,
le plus logique serait de retourner au consulat  Sydney pour me faire rapatrier.
Cependant maintenant que cette fille m'a appris que j'avais un metteur et me l'a
retir, ce ne serait pas trs malin de se jeter dans la gueule du loup de nouveau.
Pour cette raison je me dis alors qu'il serait plus sage de tenter d'aller  un consulat
ou une ambassade dans une autre ville.

- Vous vouliez vraiment aller  Canberra, alors ? Et cette  fille, vous croyez qu'elle
nous observe en ce moment ?

- Je l'ignore, mais elle m'a dj tir trois ou quatre fois d'affaire sans que je
sache pourquoi, alors je ne doute plus de rien. Et oui je pense que Canberra pourrait
tre une bonne solution, qu'en pensez-vous ?

- Eh bien, j'ai peur que d'aller dans un consulat ne leur permette de nouveau de
retomber sur vos traces. En imaginant qu'ils ont des contacts un peu partout ou mme
juste accs  certains fichiers qui leur donnent des informations sur tout ce qui
se passe, ils sauront vite que vous allez prendre un avion pour la France. Le plus
sage dans votre cas serait de rester ici vous faire oublier quelque temps, ou de
rentrer sous une fausse identit.

- Oui, c'est vrai, il serait le plus intelligent de rester ici une ou deux semaines,
et de prendre l'avion avec de faux papiers, mais malheureusement je peux difficilement
me le permettre. Dj, parce que je n'ai absolument aucune ide de comment faire
faire de faux papiers, et ensuite parce que je n'ai pas du tout les moyens de rester
ici aussi longtemps, je n'ai aucune ressource.

- Je peux peut-tre vous aider. Vous pouvez rester ici quelques jours ou mme deux
semaines, a ne me drange pas. a me fera de la compagnie. Pour les faux papiers
je connaissais par le pass quelqu'un  Melbourne qui tait spcialiste. Je le sais
car j'ai eu besoin de ses services. Il ne le fait srement plus aujourd'hui, mais
il sait peut-tre  qui demander. Cela vous intresse ?

- Eh bien, a parait intressant en effet. Mais je ne voudrais surtout pas abuser
de votre hospitalit, peut-tre pourrais-je me rendre utile ou faire quelques petits
boulots dans le coin pour rcolter un peu d'argent et vous ddommager.

- Bah, ne vous inquitez pas pour si peu. Par contre il vous faudra srement beaucoup
d'argent pour payer les faux papiers et le billet d'avion. Malheureusement je ne
suis pas sr que je pourrai avoir assez pour vous donner.

- Vous plaisantez ! Il est hors de question que vous payiez quoi que ce soit. Je
tenterai de me dbrouiller, je trouverai bien de quoi me faire un peu d'argent.

- Je vais tenter de retrouver le numro de mon ami  Melbourne, a fait plusieurs
annes que je n'ai pas de nouvelles, je ne sais pas trop si l'adresse que j'ai est
toujours bonne.

Il se lve et va farfouiller dans un tiroir. Son ide me plat beaucoup. Faire un
faux passeport et partir incognito en France, c'est une trs bonne ide. Mais comment
vais-je runir la somme ne serait-ce que pour payer le billet d'avion, il me faudra
au moins deux mille euros. Je ne sais pas combien cela reprsente en dollars australiens.
Je lui demande s'il sait combien d'euros fait un dollar australien. Il rpond qu'il
ne sait pas en euros mais qu'un dollar australien fait environ la moiti d'un dollar
amricain. J'attends qu'il passe son coup de fil pour savoir si son ami sait comment
faire de faux papiers, et combien cette opration couterait.

- Allo, Myriam, Patrick Eccles  l'appareil.

- Oui je vais bien. Oh je ne deviens rien de spcial. Paul est l ?

- Ha ? Oh je suis dsol, toutes mes condolances. Mais cela fait combien de temps
?

J'ai l'impression que son ide se prsente mal. Il passe quelque temps  discuter
vraisemblablement de la mort de son ami. Puis il revient au sujet m'intressant.

- Mais, euh, cela me drange de te demander une chose pareille, mais j'ai un ami
qui a des soucis et, tu comprends...

- Matthias White tu dis ? Trs bien je note, tu as son adresse ? Ha, bon Richmond,
non bon nous nous dbrouillerons.

Je ne suis que distraitement le reste de la conversation. Patrick parlant de lui
et des nouvelles du coin. Il raccroche une dizaine de minutes plus tard. Il m'explique
que malheureusement, comme je l'avais compris, son ami tait dcd. Mais cependant
sa femme connat un ancien lve, si on peut dire, de son mari, qui travaille peut-tre
encore dans le milieu. Elle n'a pas su lui donner son adresse, mais elle croit se
rappeler qu'il habitait vers Richmond, c'est un coin un peu  l'ouest de Melbourne
centre.

- Vous avez une ide des prix ?

- C'est trs variable, suivant la qualit et suivant qui on est. Si vous vous dbrouillez
bien, vous pourrez vous en tirer entre deux et quatre mille dollars, dollars australiens.
Mais les prix sont peut-tre diffrents. Je ne sais pas si c'est plus dur ou plus
facile de nos jours, si cela se trouve cela peut en ralit coter beaucoup plus
ou beaucoup moins cher. Le plus simple tant d'aller sur place demander, ce genre
de chose ne se rgle pas par tlphone.

Si ces tarifs sont corrects il faut que je trouve au moins huit mille dollars australiens,
quatre mille euros entre le billet et les papiers ! Je vais avoir du mal  me constituer
une somme pareille. Patrick me propose pour l'instant de dner. J'accepte et vais
l'aider  prparer le repas. Nous mangeons en discutant de ce que je faisais en France
comme travail et diverses banalits de nos vies respectives. Je ne lui demande pas
pourquoi il est venu en Australie. Suite au repas je vais rapidement me coucher.
Je m'endors sans dlai malgr ma sieste de l'aprs midi. Je me rveille de nouveau
plusieurs fois dans la nuit pour boire.

Lundi 25 novembre. Grasse matine. Voil plus de trois semaines que je suis parti.
Et j'ai dj plus  raconter que dans toute ma vie antrieure... La lumire traverse
les interstices des volets ; il fait dj chaud et le Soleil doit sans doute briller
dans le ciel. Je me sens en scurit ici. Je suis persuad, ou me suis persuad tout
du moins, qu'ils n'ont aucun moyen de me retrouver. Je suis bien, malgr toutes mes
meurtrissures. Les bleus des coups reus au Mexique et  l'hpital de Sydney sont
en passe d'tre guris. J'ai toujours toutefois une douleur  ma blessure par balle
de l'paule, et mes deux jambes me font souffrir ; ma cheville reste douloureuse
quand je marche. Et pour terminer j'ai une souffrance tenace ds que je contracte
les abdominaux,  cause de la seringue plante lors de la bagarre  l'hpital. Je
quitte un peu mon corps pour penser  mon futur proche. Le plan de Patrick de repartir
discrtement en France me sduit, mais j'ai vraiment trs peu d'ides pour amasser
la somme ncessaire. Je pourrais la demander  quelqu'un. Deborah s'tait propose
de m'aider si besoin. Cependant la contacter par message lectronique ou tlphone
me fait un peu peur. Au moindre signe de vie de ma part j'ai le pressentiment que
tout va recommencer. De plus s'ils parviennent de nouveau  m'insrer un metteur,
je serais bien incapable de le retirer, je n'ai pas d'appareil comme cette mystrieuse
fille, sauf  me couper la jambe, et cette pense ne me convient gure. Et puis je
ne peux pas toujours me reposer sur cette fille, mme si elle semble toujours prsente
pour me sortir d'affaires, quitte  tarder un petit peu, comme dans le dsert. Le
souci concernant Deborah est qu'ils doivent sans aucun doute la surveiller, comme
ils doivent surveiller mes parents et les personnes avec qui je pourrais prendre
contact en France. Mais je suis conscient aussi qu'il est peu crdible qu'ils parviennent
 filtrer tous les messages lectroniques, les coups de tlphone et les lettres
qui transitent dans le monde. Pourquoi ne pas envoyer une carte postale anodine 
Deborah, en me faisant passer pour un cousin, et lui demander de m'envoyer un peu
d'argent ? Mais tout bien rflchi ce n'est en tout et pour tout pas si difficile
pour eux de filtrer mes messages. En ayant accs  mes anciens relevs tlphoniques
en France par exemple, et  mes derniers changes sur Internet, ils connaissent par
consquent la plupart des personnes  qui je serais susceptible de demander de l'aide.
Il ne leur reste plus qu' vrifier leurs courriers, leurs messages lectroniques
et leurs coups de fil et je serai repr au moindre signe de vie. Je dcide alors
de tenter seul dans un premier temps de trouver l'argent indispensable  mon retour,
et en dernier recours de faire appel  une personne extrieure. Mais dans un premier
temps, je vais donner un coup de main  Patrick, j'entends qu'il s'est lev.

Patrick est toujours trs gentil, et nous plaisantons un peu en prparant le petit-djeuner.
Il me demande si je sais dsormais ce que je vais faire. Je lui confirme que je m'oriente
plutt vers son ide de trouver de faux papiers et de tenter de rentrer en France
en faisant le moins de vagues possible. Mais je m'interroge sur le moyen pour trouver
l'argent requis. Je lui pose la question de savoir s'il pourrait y avoir des petits
boulots pour moi dans le coin. Il est sceptique, Lake Cargelligo tant une petite
ville de mille trois cent habitants dont les emplois sont principalement consacrs
aux activits touristiques autour du Lac. C'est l qu'il travaillait auparavant.
Mais si ce type de boulot peut vous permettre de vous faire oublier assez facilement,
il rapporte assez peu d'argent, mme Patrick serait en mesure de me faire embaucher
pour quelque temps grce  ses anciens collgues. Selon lui le plus judicieux pour
moi serait d'aller  Melbourne ou Canberra directement, et de chercher du travail
sur place. Bien sr sans papiers ce serait srement un travail clandestin, mais ce
sera sans doute mieux pay que ce que je peux trouver dans le coin. Je lui dis y
avoir pens, mais qu'il me faut un minimum d'argent pour m'y rendre et y rester au
moins quelques jours avant d'hypothtiquement trouver un emploi. De plus je ne sais
vraiment pas comment chercher. Il me rassure sur ce ct financier et me promet qu'il
peut me donner mille dollars australiens. Cette somme devrait me permettre de trouver
une auberge de jeunesse et de survivre pendant au moins quinze jours. Quand  trouver
un travail, il me fait confiance, on n'est pas capable d'chapper  une organisation
du crime comme je le fais, dit-il, si on ne l'est pas de trouver un travail n'importe
o. Je suis flatt bien que dubitatif et je lui rpte que je ne veux pas qu'il me
donne de l'argent, car je considre que je lui ai dj caus bien des soucis. Malgr
tout je suis conscient que j'ai peu d'alternatives, et de plus je serai en mesure
de lui rendre la somme si je parviens  rentrer en France ou ne serait-ce qu'avec
l'argent que je peux gagner si je trouve effectivement un travail. Il insiste et
je cde finalement. Nous convenons que j'irai avec lui  Griffith le surlendemain,
quand il s'y rendra pour faire ses courses. Griffith est un peu la grande ville du
coin, qui parat pourtant bien anecdotique avec ses vingt-deux mille habitants. Mais
Patrick concde que l'Australie est un pays trs peu peupl, et qu'il faut souvent
parcourir des centaines de kilomtres avant de trouver une ville digne de ce nom.

Pour cette journe de repos, il me propose d'aller me faire visiter les coins dignes
d'intrt. Nous pourrions pique-niquer, propose-t-il ; et en fin d'aprs-midi, quand
la chaleur est un peu moins forte, profiter d'une promenade autour du lac. C'est
un programme calme et tranquille qui me rjouit. La journe se passe sans encombre.
Je ne suis malgr tout pas entirement rassur une fois dehors, toujours sur mes
gardes et  l'afft de la moindre personne suspecte. En fin d'aprs-midi, aprs un
tour prs du lac, nous rejoignons un groupe d'amis de Patrick, dans l'une des maisons
de la petite ville. Lake Cargelligo ressemble comme deux gouttes d'eau aux villes
qui peuplent tous les bons westerns, avec une grande alle centrale entoure de maisons
basses. Patrick et ses amis jouent  un jeu dont je ne connais pas les rgles, mais
j'en profite pour prendre un peu de bon temps et me reposer. Nous ne rentrons pas
trs tard, mais j'ai suffisamment de sommeil en retard pour m'endormir en quelques
minutes.

Mardi 26 novembre. Je me rveille tt, il faut dire que je n'ai pas depuis deux jours
une activit physique intense, et que j'ai beaucoup dormi. Je dcide d'attendre un
peu au lit pour tre sr de ne pas rveiller Patrick. Pour l'instant je consacre
mes efforts  prparer mon retour en France, mais que ferai-je une fois l-bas ?
S'ils ont perdu ma trace ici,  mon premier message lectronique ou coup de tlphone
ils seront de nouveau sur mon dos. Mais quelles alternatives s'offrent  moi ? Devrai-je
me cacher pour le restant de mes jours ? Je me sens las. Las que tous ces jours s'coulent
et que je ne comprenne toujours pas ce qu'il m'arrive. Las que l'on me courre aprs,
que l'on me frappe, me tire dessus. Las de n'tre qu'un guignol avec qui on joue
depuis trois semaines, et peut-tre mme plus. Je ne reviens pas pour autant sur
mes projets. Je prfre de toute manire devoir me cacher en France, que de rester
ici, mme si ces grands espaces attisent ma curiosit. Je crois que l'endroit qui
m'attire le plus en Australie doit tre ce grand rocher rouge monolithique au milieu
du dsert. Je ne suis pour autant pas du tout perturb  l'ide de devoir partir
d'ici sans avoir eu la chance de le voir. Il me semble que c'est trs loin d'ici,
de plus.

Je m'assoupis de nouveau quelques dizaines de minutes. Par la suite la journe ressemble
 la prcdente. Nous nous promenons avec Patrick, discutant de banalits du coin.
Depuis son arrive en Australie voil presque quarante-cinq ans il n'a que trs peu
voyag. Il connat bien Lake Cargelligo et ses environs, sachant que lorsqu'on dit
"environs" en Australie, la distance couverte reprsente facilement cent ou deux
cents kilomtres. C'est ici qu'il a rencontr sa femme, s'est mari et a suivi une
vie calme et paisible. Je suis curieux de savoir ce qu'il a fui avant de venir ici,
et en quelle occasion il a eu besoin de faux papiers. Mais je ne pose pas de question
sur sa vie antrieure. Il en parlera s'il le souhaite. C'est un homme rserv et
gentil, plutt timide. Il n'est pas trs grand, et bien que l'ge le courbe quelque
peu, il ne devait pas faire plus que ma taille dans la force de l'ge. Il s'intresse
assez peu  la politique, les enjeux, la guerre en Irak ou la crise des marchs financiers.
Il porte comme une tristesse en lui. Une solitude qu'il n'a jamais russi  vraiment
briser. Je lui ressemblerai peut-tre, une fois vieux. Mais la vie s'acharnant j'ai
peine  croire que je survivrai  toutes mes infortunes.

Patrick se renseigne sur les services de transport en commun entre Griffith et Melbourne.
Le bon ct, c'est qu'il y a bien une ligne qui parcourt exactement ce trajet, le
mauvais, c'est que l'unique dpart est  3 heures et demie du matin. Le voyage est
moins long que ce que j'aurais pens, et je pourrai ds 9 heures 30 du matin profiter
des charmes de Melbourne. Nous convenons avec Patrick que je ne prendrai le train
que le jour suivant, et que je passerai une nuit, ou demi-nuit pour tre plus exact,
 Griffith. Je ne voudrais pas l'obliger  se lever en plein milieu de la nuit et
rouler si tt. Ma troisime journe en sa compagnie touche  sa fin. Je le sens triste
de dj perdre son camarade de quelques jours. Nous nous promettons de nous crire.
Il n'a pas d'ordinateur ni d'adresse lectronique et par consquent nous changeons
nos adresses postales. Je m'engage  lui raconter la suite de mes prgrinations
ds que j'aurai l'occasion de lui crire. Lui de son ct me promet son pass, qu'il
semble tellement regretter.

Mardi 17 dcembre 2002
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Mercredi 27 novembre, lever tt, dpart pour Griffith ! Nous parcourons les presque
deux cents kilomtres en trois heures. J'accompagne Patrick pour les courses aprs
qu'il m'ait achet mon billet pour le lendemain. Il ne vient qu'une fois ou deux
par mois, et dans cette mesure les courses sont assez consquentes. Il n'a pas trop
de sa camionnette pour tout charger. Nous avions prpar des sandwiches pour le djeuner.
Nous passons le reste de l'aprs-midi ensemble et il a peine  me quitter pour rentrer
chez lui. Je dois insister pour ne pas le savoir sur la route une fois la nuit tombe.
Avant de partir il me donne l'argent qu'il m'avait promis, ainsi que le nom et le
quartier o je serai susceptible de trouver quelqu'un pour la ralisation de faux
papiers. Je suis extrmement gn et je voudrais en accepter moins mais je ne peux
contrer son insistance. Bref, je reois ses mille dollars. Je me sens terriblement
redevable, je dois avoir un problme avec a, je ne supporte pas avoir des dettes,
pourtant, vu les taux d'intrt actuels... Je reste quelques instants rveur aprs
son dpart, regardant sa camionnette s'loigner. Je repense  la premire fois o
je l'ai vue, sur le bord de la route aprs l'accident avec le camion, il n'y a que
quelques jours...

Me voil de nouveau seul et livr  moi-mme. Trois jours de repos dans ma course
effrne. Que m'attend-il  prsent ? Trve de rvasseries ! Je ne pense pas que
je vais prendre d'htel pour cette nuit. Il fait bon et avec un dpart  3 heures
du matin, je peux me permettre de passer la nuit dehors. Ce sera toujours autant
d'conomis. Il n'est pas loin de 19 heures et je pars  la recherche d'un cybercaf
pour trouver quelques adresses  Melbourne et ne pas devoir trop chercher une fois
l-bas. Je dniche sur le site des auberges de jeunesse un htel dans le nord de
Melbourne pour vingt-cinq dollars la nuit, sachant que je ne suis pas membre de l'association
; il m'a l'air parfait. Je consulte le prix des billets pour la France, le tarif
est suprieur  ce que j'avais escompt, plus de trois mille euros pour un aller
simple. Voil qui n'arrange pas mes affaires. Je me retiens de tenter quoi que ce
soit concernant ma messagerie lectronique ou un accs  ma machine via le rseau.
Je tente toutefois de prendre des nouvelles de ma socit et de Linux. Je jette un
oeil sur les sites d'emploi pour la ville de Melbourne, mais je ne sais trop que
faire des rsultats. Je suis plus partisan de parcourir dans un premier temps les
rues commerantes et d'y proposer mes services. Je me creuse de nouveau ensuite encore
un peu la tte pour trouver un moyen d'accder aux machines de mon travail de manire
anonyme, mais je manque d'inspiration et dcide plutt d'aller me promener, avant
d'acheter de quoi manger et attendre le dpart du bus.

Melbourne
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Mercredi 18 dcembre 2002
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Jeudi 28 novembre. Le trajet se fait en partie en bus jusqu' Shepparton, puis en
train pour finir  Melbourne. Ayant peu dormi avant le dpart, je m'y adonne exclusivement
pendant le voyage, sans mme faire attention aux paysages des coins traverss.

Melbourne ! Que de pays visits. Plus personne ne me reprochera ma nature casanire
 raison. La belle affaire ! Je n'en ai pas, justement, d'affaires, ni de toilette,
ni pour me changer. Encore des achats... Premire tape  l'auberge de jeunesse pour
rserver ma nuit, puis, journe charge de recherche de travail. Melbourne est, d'aprs
mes recherches de la veille sur Internet, la deuxime agglomration australienne
en terme de population aprs Sydney. Le centre ne me semble toutefois pas dmesur.
J'en parcours une partie, m'arrtant  presque tous les magasins, me prsentant et
expliquant que je cherche du travail pour quelques temps. Je prcise que je suis
prt  faire des tches difficiles ou ingrates. Mais je pche par ma faible formation
en commerce ou en vente. Je n'ai pas de qualits de vendeur et je rechigne  me donner
des comptences que je ne possde pas. J'ai la chance, ou la malchance, de faire
ce discours dans un magasin de vtements au moment o arrive une livraison. Le patron
me prend au mot et me promet trente dollars si je lui dcharge son camion. Ses deux
employs tant partis en pause djeuner et la livraison tant arrive  l'improviste,
il ne se sent pas de le faire lui-mme. J'accepte. Bien mal m'en a pris, j'ai certes
gagn mes trente premiers dollars, que le patron me donne avec plaisir, et je le
comprends : j'ai mis deux heures  vider son camion et me suis tu  la tche. Trente
dollars, tout juste de quoi payer ma nuit, ce n'est pas avec des journes comme celle
l que je vais me payer mon billet de retour.

Le dbut d'aprs-midi n'tant pas beaucoup plus fructueux, je fais une pause dans
un cybercaf  la recherche de ce fameux Matthias White,  Richmond. Aucune trace.
Dcidment tout cette affaire prend vraiment une mauvaise tournure. Je ne baisse
pas les bras et je dcide de me rendre directement  Richmond  partir du moment
o j'aurai un travail ; il est de toute faon inutile de m'y rendre sans tre sr
de pouvoir payer par la suite. Je finis la soire avec une autre technique, prouve
lors de mon bizutage de classe prparatoire au lyce Champollion  Grenoble,  savoir
de demander de l'argent aux personnes dans la rue. Je me prsente comme un tudiant
franais  la recherche de fonds pour le gala de remise des diplmes. Eh bien force
est de constat que c'est plus rmunrateur que dcharger les camions, je parviens
 amasser plus de quatre-vingts dollars en un peu plus de trois heures ! Il est alors
plus de 9 heures du soir, et c'est puis que je rentre  mon auberge, en m'achetant
quelques menues nourritures sur le chemin. Bilan de la journe, cent dix dollars
rcolts, trente huit dpenss.  ce rythme l il me faudra presque trois mois avant
de pouvoir acheter un billet d'avion... Ah !  Melbourne ! J'ai bien peur que nous
ne couchions ensemble plus longtemps que prvu. Mais tu m'as dj puis rien que
le premier jour...

Vendredi 29 novembre. Je me lve tt et prends une douche. L'opration n'est pas
rendue facile par le manque d'affaires de toilette. L'une de mes missions de la journe
sera donc de trouver des serviettes, savon et autre brosse  dents. De plus, des
habits de rechange ne seraient que trop utiles. Je n'aurai aucun mal  faire scher
mon linge si je le lave  la main. Je me croirais en randonne, mme galre de survivre
avec trois tee-shirts pour en porter le moins possible dans le sac  dos et corve
de lessive tous les jours...

Je rserve une place dans l'auberge pour toute la semaine suivante, et ngocie de
n'en payer que la moiti dans un premier temps, ayant peine  voir dj disparatre
ce que j'ai durement gagn la veille. Mon petit djeuner sera frugal, et je retourne
vers les rues commerantes de bon matin. Mais bien que tt dj le monde est dans
les rues, et le Soleil dans le ciel. Tout est perpendiculaire et droit, caractristique
des villes apparues tardivement, comme si la prise de conscience de la quadrature
du cercle tait trop perturbante pour se permettre autre chose qu'une ligne bien
rectiligne.

Je suis plus incisif ce matin, n'hsitant pas  prtexter quelques qualits commerciales.
Aprs tout, le commerce, c'est dans la peau plus que dans les bouquins. Mais pas
dans la mienne, si j'ai peine  me vendre, comment pourrais-je le faire pour autre
chose ?... Deux heures d'pres discussions m'ont assoiff, et je fais une pause sur
les bords de la rivire Yarra, dans le parc de Melbourne. Et puis soudain, comme
une rvlation, une vision d'enchantement, l'ide qui me sauvera, du moins je le
pense sur l'instant. Un couple s'assoit sur le mme banc que moi. Ils savourent deux
croissants et portent avec eux une baguette ! Un boulanger ! Moi, expert mondial
de la confection du pain, je ne peux que russir, il me faut son adresse, que j'accoure
 son service ! Renseignement pris, je m'y rends sur le champ. Ce n'est pas trs
loin et dix minutes plus tard j'en appelle au patron.

Pain
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Il est franais ! Tentant sa chance aprs l'ouverture de cette boulangerie. Mais
pour ma plus grande joie il n'est pas boulanger de mtier, mais les autochtones tant
crdules et le pain industriel pas si mauvais, ses affaires marchent tranquillement.
Je me prsente, lui explique mon besoin de travail pour quelques semaines. Et je
le convaincs avec mon exprience ultime de fabrication de pain au levain au micro-onde
et  la pole. Je ne lui demande qu'une mise  l'preuve, de me prendre une semaine
pour la fabrication de pain au levain, et si l'exprience et concluante, la moiti
des bnfices raliss sur leur vente payera mon salaire. March conclu !  moi 
prsent d'impressionner mon nouveau patron, Martin Laval. Je me suis moi-mme prsent
comme Franck Martin. J'avais dj rflchi  un nom d'emprunt, voil bien longtemps,
dans ma jeunesse. Dans un premier temps je me contente de la prparation du levain
: un mlange de farine et d'eau, dans divers rcipients mis  ma disposition. Cette
petite tche ne m'occupe que deux heures.

Une pause djeuner s'ensuit, compose de sandwiches de la boulangerie  tarifs prfrentiels.
J'aide  la vente l'aprs-midi, en faisant goter au dehors des petits bouts de baguette
et de croissant, de faon  attirer les clients dans la boutique. Ma journe se termine
 19 heures, et Martin, satisfait de mon travail, me paye sur ce qu'il juge tre
le chiffre d'affaire supplmentaire fait grce  moi, soit plus de cent dollars dans
ma poche. Cent dollars avec lesquels je cours acheter deux trois caleons, quelque
tee-shirts et des affaires pour me rendre beau, et propre surtout. Cent dollars,
certes, mais la journe n'en a pas t moins puisante que la prcdente. Et mon
butin en est mme encore infrieur, aprs le paiement de l'auberge le matin et de
mes affaires le soir. Mille vingt dollars. Vingt dollars de plus que ma mise initiale.
Je touche deux mots  mes compagnons de chambre, je n'ai pas encore eu le temps
ou l'envie de sympathiser, et c'est sur un soupir que je m'endors...

Samedi 30 novembre. Les jours se suivent. Je devrais donner des nouvelles  Patrick,
ils ne doivent pas le surveiller, lui. Faudra-t-il que je me construise une nouvelle
vie ? Faudra-t-il que j'oublie tout de mon pass pour repartir de nouveau ? Il est
bon parfois, certes, de prendre quelques distances, mais tiendrai-je longtemps loin
de tous ceux que j'aime. Je suis mlancolique, ce matin. Pourtant c'est souvent plus
justement le soir, aprs tous les checs de la journe, que l'on peut l'tre  raison.
Trve de plaisanterie je me sors du lit, j'inaugure  peine mes nouvelles affaires
de toilette dans une courte douche. Je vais au plus tt que je peux  la boulangerie.
Martin est dj l. Mon levain n'a pas encore commenc  lever, et il lui faudra
plusieurs jours pour le faire. Je tente d'tre cratif pour amliorer la qualit
du pain que fait Martin. Il utilise principalement de la pte importe, mais commence
 faire quelques expriences avec de la levure de boulanger. Il a plusieurs bouquins
expliquant l'art de faire du pain, et je tente de lui apporter mon exprience. Je
pense que j'avais assez bien saisi la manire de ptrir et faire lever la pte. Je
pchais principalement par mon manque de four. Mon premier pain est plutt russi,
bien que pas tout  fait assez cuit. Toujours est-il que Martin est content. Je prends
un peu l'air dehors en le faisant dguster par petits bouts aux passants. C'est samedi,
il y a du monde dans les rues. Je suis enchant que les gens semblent apprcier mon
premier rel pain. Ce petit succs me donne du courage et je dcide de faire une
nouvelle fourne, plus consquente celle-l. Le rsultat est plus mitig, en tout
cas bien en de de ce que j'esprais. Bien entendu c'est beaucoup moins vident
quand on ptrit des kilos de pte. Tout est plus simple avec juste de quoi faire
un pain ou deux. Nous parlons peu avec Martin. Nous convenons malgr tout que je
suis son jeune cousin venu d'Europe passer des vacances, et apprendre l'art d'tre
boulanger. De cette faon nous ne parlerons que d'une seule voix si des services
venaient  contrler mon statut de travailleur.

Martin me paye mon d, qui s'lve au mme montant que la veille, lgrement moins.
Le samedi la boutique ferme plus tt, et il n'ouvre pas le dimanche. Je lui propose
de tenir le magasin le dimanche matin mais il refuse. Il dit qu'il s'occupera lui-mme
de nourrir le levain, et je sens bien qu'il ne me fait pas encore totalement confiance
pour me laisser seul grer la boulangerie. Il est 17 heures. Avant de retourner 
l'auberge, je parcours quelques rues  la recherche d'un cybercaf. Celui dans lequel
je m'tais rendu le premier jour tant ferm, je marche en esprant en trouver un
autre. De nos jours les cybercafs ne sont plus une denre rare, mais ceux fonctionnant
sous Linux oui, et ceux sous Mandrakelinux sans doute encore plus. Toujours est-il
que j'ai cette chance. D'un autre ct, utiliser des machines sous Linux peut rendre
plus facile leur administration, surtout pour un cybercaf, surtout avec tous ces
virus qui tranent. Mais je ne me manifeste pas dans un premier temps et me contente
de prendre une place.  un moment la jeune fille assise  ct de moi appelle un
des grants, ayant semble-t-il un souci avec sa disquette. Le jeune garon qui vient
l'aider est bien embt, de toute vidence pas encore trs au point en Mandrakelinux.
Je me permets d'intervenir, connaissant on ne peut mieux la cause et la solution
au problme.

- Il faut dsactiver supermount, et monter sa disquette  la main, cela marchera
mieux.

Le jeune me rpond, embarass.

- Ah, euh, vous connaissez Linux, parce que je suis nouveau ici, et je n'ai pas encore
tout appris.

Bref, je lui rsous son problme en moins de deux. Il me demande si je connais bien,
et je ne peux m'empcher de dire que je travaille, ou travaillais plus exactement,
pour Mandrakesoft, la socit ditrice de la distribution Mandrakelinux. Il est trs
impressionn, mme s'il n'y a pas de quoi. Un peu plus tard une personne qui doit
prendre sa relve passe dans le cybercaf, et il s'empresse de me prsenter, c'est
un des crateurs de la boutique. Nous parlons plus de deux heures des problmes de
la dernire version 9.0, de la distribution de dveloppement, cooker, et de la liste
de diffusion associe  laquelle il participe, mme s'il intervient peu. Je lui ai
dis mon vrai surnom, Ylraw, avec lequel je postais rgulirement. Il est enchant,
et moi trs mcontent de moi. S'il commence  envoyer des messages lectroniques
 tous ses amis disant que je suis l, il ne va pas falloir longtemps avant que je
me fasse reprer, alors que j'avais enfin russi  disparatre. Je tente de me rattraper
en lui expliquant que j'ai de nombreux problmes, et qu'il ne faut pas que qui que
ce soit me trouve, et par consquent qu'il doit  tout prix viter de citer mon nom,
que ce soit par message lectronique,  l'oral ou au tlphone. Il est intrigu mais
ne pose pas plus de questions. Il s'y connat bien en Linux mais je lui apprends
toutefois quelques astuces. Je lui demande aussi si par hasard il ne voudrait pas
m'embaucher pour quelque temps ici, car j'ai un besoin rapide et urgent d'argent.
Un problme d'argent  court terme ? Me demande-t-il en plaisantant, bien sr, sur
le fait que dcidment c'est une manie  Mandrake d'avoir des problmes de trsorerie,
et qu'il ne savait pas que les employs avaient la mme habitude. Mais bref si l'ide
ne me drange pas de travailler la nuit, il veut bien me laisser le lundi, mardi
et mercredi, car la personne s'en occupant est en vacances pour trois semaines encore.
Je pourrais rcuprer la moiti de l'argent fait pendant ces trois nuits. J'accepte.
Je pars tard dans la nuit et nous nous donnons rendez-vous le lundi suivant.

Je dors tout le dimanche matin. Premier dcembre, Sainte Florence. Je termine la
matine en discutant avec les jeunes de l'auberge. J'en dis peu sur moi. Tous ou
presque sont des randonneurs qui vont de ville en ville, de pays en pays,  la recherche
de je ne sais quoi, une autre faon de vivre peut-tre, une autre faon d'tre, d'aimer,
ou pour s'assurer que le monde est bien pire o que l'on soit. Je crois pour ma part
qu'il n'y a plus d'eldorado, contrairement  eux... Un couple me propose de passer
la journe avec eux, mais je refuse, je voudrais me rendre  Richmond, pour trouver
ce Matthias White, et avoir une ide des prix et s'il est envisageable que je puisse
avoir des faux papiers rapidement. Pour l'instant je n'ai gure que mille cent dollars,
mais qui sait, entre la boulangerie et le cybercaf, je pourrais peut-tre m'en sortir
en un mois ou deux. C'est dj tant de temps ! Je suis dprim rien qu' y penser.
Ils me croiront tous morts bien avant. J'ai tant de peine pour celle que je dois
causer  tous mes tres chers. Mais qu'y puis-je ? Je n'ai rien demand de toutes
ces catastrophes...

Ce monsieur Matthias White est une personne dure  rencontrer, et je devrai rencontrer
beaucoup de gens peu locaces, insister lourdement, longtemps, et faire preuve de
bien d'habilet, pour convaincre toutes les personnes me menant  lui que je ne suis
ni un policier, ni un espion, ni quiconque pouvant lui causer des torts. Et je n'ai
pas le plaisir de voir le personnage, me contentant de parler avec lui au travers
d'une porte. Mais s'il craint de se faire dcouvrir, je le crains tout autant, alors
pas de blme de ma part. Un passeport franais est hors de prix, plus de dix mille
dollars amricains. Il faut compter tout autant voire plus pour un passeport britannique.
Je ne peux gure briguer qu' un passeport italien, plus facile  trouver dans le
coin semble-t-il. Mais il m'en cotera tout de mme deux mille dollars amricains,
prs de quatre mille australiens. Avec le billet d'avion, cela signifie que je dois
runir dix mille dollars australiens.  moins de cent dollars par jour, j'en aurai
pour au moins quatre mois, autant refaire ma vie ici...

Je rentre doucement et profite du reste de la journe pour passer ma mlancolie en
me promenant dans les divers parcs autour de Melbourne. Je suis si seul, comme mort,
ne pouvant ni prendre ni donner de nouvelles. Je n'ai pas envie de rencontrer des
gens.  quoi bon pour encore devoir les quitter ? Je suis triste. Si loin. Je ne
comprends pas. Que m'arrive-t-il ? Quel est cette vie qui change du tout au tout
? Qui sont ces gens, cette organisation, cette fille ? Et moi, que suis-je l dedans
? Je pleure.

Mais Ylraw ne peut pas tomber ! C'est ainsi. Ylraw ne tombe pas. Je trouverai cet
argent, et une fois en France j'irai voir cette journaliste dont m'avait parle Fabienne.
Ou je trouverai autre chose, mais ils ne m'auront pas, je ne vais pas passer ma vie
 me cacher  cause d'eux ! Sur ce je me lve plein d'entrain et je recommence mon
petit mange d'tudiant et de gala de remise de diplme dans le parc. Je runis soixante
dollars, dj pas si mal pour un dimanche. Je rejoins ma couche tt, demain, entre
la boulangerie et le cybercaf, sera une dure journe.

Naoma
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Lundi 2 dcembre. J'arrive pour sept heures  la boulangerie, cinq minutes avant
Martin. Je lui fais remarquer qu'un bon boulanger se lve plus tt qu'il ne le fait.
Il plaisante en rtorquant qu'avec le dcalage horaire, il doit tre un des boulangers
qui se lve le plus tt au monde. La chaleur et l'humidit ont dj fait lgrement
monter mon levain. Je ne pense pas qu'il soit prt pour faire un pain ; j'en incorpore
nanmoins dans la pte pour la fourne du matin. Martin me prsente Naoma, qui tait
en vacances la semaine passe, et travaille comme vendeuse  la boulangerie. Naoma
est une jeune mtisse qui doit avoir un peu moins de mon ge, trs jolie, trs timide
aussi, semblerait-il. Mes baguettes du matin sont un succs, mon levain a dj un
peu acidifi et donne un got de pain de campagne. Martin est trs fier, et la fameuse
expression est brillamment vrifie, elles disparaissent en moins de temps qu'il
ne faut pour les faire ! Je ngocie avec Martin le droit d'avoir un double des cls
pour pouvoir faire une fourne plus tt le lendemain matin, il accepte. Le reste
de la journe est plus calme, et je ne parviens pas  attirer autant de passants
que la semaine dernire. Ds la fermeture de la boulangerie, je rejoins le cybercaf.
Je ne prends la relve qu' 22 heures, mais je n'ai pas d'occupation d'ici l. La
nuit est calme, et je m'endors  moiti. Je tente quand mme de donner quelques renseignements
voire de faire un cours sur certains points aux personnes intresses. Quatre personnes
sont des lves assidus. Je ferme boutique au dpart du dernier client, vers 4 heures
du matin. Je me rends alors directement  la boulangerie pour faire mon pain. J'en
fais une grosse fourne, et mon levain commence  tre  point. Je dois faire trs
attention  le nourrir correctement, car  la moindre erreur de ma part, il risque
de devenir trop alcoolique et de rendre le pain impropre  la consommation. J'ai
connu  plusieurs reprises ce problme dans mes expriences passes. Martin arrive
vers 7 heures et me trouve endormi prs des fourneaux. Bilan, les pains sont un peu
grills.  regret je me fais passer un savon par Martin qui m'oblige  jeter tous
ceux qu'il juge invendables. Je me remets  la tche pour une nouvelle fourne. J'y
mets tout le reste de mon attention malgr la fatigue. Naoma est toute triste pour
moi. Mais ma deuxime fourne rattrape la premire, et des personnes viennent mme
en redemander aprs en avoir achet une premire fois.

 15 heures je m'croule de fatigue et dcide de rentrer dormir un peu  l'auberge.
Je rgle le reste de la semaine et dors profondment jusqu' 21 heures, heure  laquelle
j'avais demand  une personne de la chambre de me rveiller. Je me rends alors au
cybercaf, plus rveill que la nuit prcdente, et continue mon cours  trois des
personnes de la veille qui sont revenues exprs, auxquelles s'ajoutent deux nouvelles,
prsentes dans le cybercaf  ce moment-l. Tout se passe pour le mieux. Suite au
cours je dbute la rdaction de ce texte. Dans la mesure o j'ai un peu de temps
devant moi, et que bien malin celui qui pourrait me dire quand je rentrerai. Je pense
mettre  profit ces quelques jours de rpit pour laisser par crit tout ce qu'il
m'est arriv depuis mon dpart  l'le de R. Je stocke le tout dans l'espace allou
disponible pour les pages personnelles, sur un compte anodin cr sur un fournisseur
d'accs quelconque. Je duplique mes sauvegardes avec un autre compte, pour tre 
l'abri de toute mauvaise manipulation. J'cris prs de trois heures. Je ne suis pas
crivain et mon style doit s'en ressentir, plein de lourdeurs et de termes populaires,
mais qu'importe, le plus important dans un premier temps est de laisser trace avant
que mon souvenir ne se ternisse. J'cris vite et beaucoup.  4 heures je ferme boutique
et me rends  la boulangerie. Mercredi quatre dcembre, grande journe, pour la premire
fois je considre que j'ai fait des progrs dans mon pain. Mon levain devient correct,
et je suis plus  mme de juger de la cuisson idale. La fourne n'est pas encore
parfaite, mme si elle satisfait Martin, enchante Naoma et la plupart des clients.
Comme la veille, je retourne dormir jusqu'au soir avant de me rendre au cybercaf.
Il n'y a pas grand monde ce soir. Il doit y avoir une bonne mission le mercredi
soir  la tlvision australienne. Je mets ce temps libre  profit pour continuer
 crire, encore plus que la veille, prs de cinq heures au total. Jeudi cinq. Je
commence  tre vraiment fatigu. Ma journe  la boulangerie se passe bien mais
je ne rve que de rentrer et dormir. Et je dors beaucoup, de 16 heures  4 heures
du matin.

Le vendredi se droule beaucoup mieux ; rveill je russis d'autant plus efficacement
mon pain. Je m'aperois par la mme occasion que je faisais plusieurs choses de travers
les jours prcdents. Je ferais mieux de ne faire qu'une chose  la fois ! Naoma
est toujours trs gentille avec moi, et je le suis avec elle. Je sens qu'elle ne
va pas trs bien. Je plaisante souvent ou fait le pitre pour la faire rire ou sourire.
Martin m'a demand plusieurs fois de m'occuper d'elle, l'inviter au restaurant ou
lui proposer une balade. Mais j'ai dj tellement peine  travailler le plus possible
pour courter mon sjour. Il m'a dit qu'elle tait pourtant joyeuse et enthousiaste
avant ses vacances, et qu'il n'ose pas lui demander ce qui ne va pas. Je cde aux
demandes de Martin et je propose  Naoma une promenade le dimanche aprs-midi, qu'elle
accepte. Pour la soire je fais un dtour par le cybercaf, dans l'hypothse o je
pourrais tre utile, et crire un petit peu, sachant que je ne l'ai pas fait la veille.
C'est beaucoup plus long  mettre par crit que ce que je m'imaginais, et j'en suis
 peine  raconter mes aventures  Raleigh. Le jeune qui tient le caf, Michel, me
demande des claircissements sur cette histoire de cours, dont plusieurs personnes
sont venues lui parler. Je lui explique, il est sduit. Nous convenons que je pourrais
en donner tous les jours de la semaine entre 19 heures et 21 heures. Proposition
intressante mais qui ne sera pas la meilleure pour arranger mes heures de sommeil,
mais c'est le prix  payer, j'en ai peur ; je m'en convaincs, tout du moins. En tout
tat de cause dans deux semaines la personne s'occupant des nuits du lundi au mercredi
sera de retour, et ces cours me permettront de conserver de quoi gagner un peu d'argent
en plus de la boulangerie. Je termine la soire en contant quelques jours supplmentaires
de mes aventures.

Le samedi est une trs bonne journe  la boulangerie, tellement que nous fermons
boutique avec Martin  19 heures au lieu des 17 habituelles. Je crois avoir gagn
sa confiance, et il me concde le droit de faire une fourne le dimanche matin et
de tenir boutique jusqu' 13 heures. Naoma se propose de venir me donner un coup
de main pour la vente, mais je l'assure que ce n'est pas la peine, et qu'elle pourra
simplement me rejoindre  13 heures pour m'aider  fermer le magasin. Je rentre tt
 l'auberge impatient de compter mon trsor, cette premire semaine marque sans doute
le niveau de ce que je peux esprer par la suite. Bilan net, sept cents dollars.
Certes,  ce rythme-l plus de trois mois me seront indispensables pour accumuler
dix mille dollars, mais qu'importe, j'en suis dj satisfait. Il est trange comme
la vie un jour vous montre les choses grises en blanc, et un autre en noir. Je ne
suis pas trs fatigu et je repasse au cybercaf pour quelques moments d'criture
avant d'aller me coucher.

Vendredi 20 dcembre 2002
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Dimanche 8 dcembre, 5 heures du matin, Melbourne s'veille, Paris n'est mme pas
encore couche, j'imagine, et je suis dj  la boulangerie  la prparation de mon
pain. Aprs tout c'est la vie dont j'avais toujours rv, tre boulanger. Tout ceci
me donne l'ide de proposer  Martin de faire aussi des pizzas. Si je parviens 
raliser une bonne pte  pizza, alors ma reconversion sera complte, et ma destine,
enfin, accomplie ! En attendant, je m'amliore dans la confection de mon pain, matrisant
ds  prsent mieux la cration du levain. Je fais toujours en parallle quelques
petites expriences, rajouter le sel avant ou aprs, mettre plus ou moins d'eau,
passer le levain au frigo ou pas... Cependant je pche encore dans le maintien d'un
bon levain, tant oblig d'en refaire un nouveau, l'ancien s'tant trop alcoolis.
Je n'ai pas encore le coup de main pour doser chaque jour la quantit juste de farine
et d'eau  rajouter. La cuisson est, contrairement  ce que j'imaginais au dbut,
plus vidente  matriser, et c'est bien la confection de la pte la vritable gageure.
Les clients affluent, je suis dbord, il y a la queue dans la rue. Mon sauveur,
faudrait-il inventer le terme "sauveuse", Naoma, accourt  mon secours vers 11 heures,
pour mon bonheur, car je ne l'attendais pas si tt. Nous parvenons  raliser l'quivalent
de la journe du samedi en clturant seulement  13 heures, et j'ajoute cent cinquante
dollars  mon pactole, et invite Naoma  manger un sandwich sur les bancs du Parc
de Melbourne. Soleil brille, quelques oiseaux doivent bien gazouiller, pas de signe
de l'organisation depuis les grills du fourgon, la vie n'est pas dsagrable.

Je mourrais de faim et je me suis fait deux normes sandwiches avec leur jambon local.
Je mets un point d'honneur  ne pas manger de mon pain pendant le service, du moins
pas trop, pour goter, pas plus. Naoma s'est contente, comme chaque fille attentive
 son poids qui se respecte, d'un petit sandwich aux crudits. C'est la premire
fois que nous parlons vraiment de nous, surtout d'elle dans un premier temps, je
lui pose toutes sortes de questions. Elle a vingt-quatre ans, elle est ne ici mais
ses parents, eux, venaient d'Europe. Son pre, d'origine sngalaise, a rencontr
sa mre  Paris. Celle-ci tait anglaise et en vacances seulement dans la Capitale
franaise. Sans aucun doute faits l'un pour l'autre, ils ne se sont plus quitts.
Ils ont voyag un peu puis se sont finalement installs ici, n'ayant l'un comme l'autre
plus vraiment de point d'attache  partir du moment o leur famille respectives s'tait
oppose  leur union. Naoma de par son pre parlait un peu le franais dans son enfance,
mais lui comme elle se sont conforms  l'anglais local ; elle ne balbutie aujourd'hui
plus que quelques "comment a va" ou autres mots communs de vocabulaire. Elle comprend
toutefois le sens si je parle lentement sans utiliser d'expressions trop idiomatiques
ou complexes. Elle travaille  la boulangerie depuis un an, presque depuis que Martin
a ouvert boutique. Elle a trouv ce travail un peu par hasard en achetant du pain
un jour pour faire la surprise  son pre. Elle suit en parallle des cours du soir,
que son travail lui finance, ses parents n'aillant pas normment de ressources pour
ses quatre autres frres et soeurs. Elle espre devenir historienne, ou journaliste
dans ce domaine l. Elle est aussi membre d'un club d'athltisme. J'tais moi-mme,
au collge,  Gap, dans un club d'athltisme, et il s'avre qu'elle est aussi, comme
je l'tais, une sprinteuse. Mais je lui raconte que je n'tais  l'poque pas trs
consciencieux dans mes chauffements et que j'en avais retir une belle cicatrice
 la jambe pour une opration suite  une dchirure musculaire. Sa famille, modeste,
vit dans les alentours de Melbourne. Elle loge pour sa part depuis une semaine dans
un petit appartement dans une banlieue voisine, lou par un ami de sa mre. Le centre
tant un peu cher en terme de loyer ; elle vient de temps en temps en vlo, mais
le port du casque obligatoire est assez contraignant, et puis de toute faon les
transports en commun sont trs dvelopps et performants  Melbourne et en Australie
en gnral. Je me permets de lui demander o elle logeait auparavant, chez ses parents
peut-tre, mais, grave erreur, ma question dclenche une crise de larmes. J'ai mis
les pieds dans le plat, mais aprs tout c'est la raison principale de mon invitation
: trouver ce qui ne va pas, et faire plaisir  Martin, mme si la compagnie de Naoma
ne m'est pas vraiment dsagrable. Mais si d'aprs Martin elle tait auparavant joyeuse
et souriante, et que je ne la connais que triste et morose, j'aurais pu me douter
que son changement de logement n'tait pas chose trangre  celui de son humeur.

Bref, histoire classique, chagrin classique. Elle partageait l'appartement de son
petit ami, il l'a quitte, elle a d partir. Trois ans de vie commune, puis il s'est
lass. Ah ! Les chagrins d'amour ! Sans nul doute ont-ils une place de choix sur
le march de la tristesse. Mais nulle loi contre eux, pas plus que de remde. En
tout tat de cause je ne m'attarde pas sur le sujet, prfrant m'orienter vers une
optique plus comique pour la faire sourire et perdre un peu son visage triste. Aprs
notre djeuner, elle me guide dans les rues de Melbourne qui me sont encore bien
trangres malgr mes presque deux semaines de prsence. Elle voudrait oublier son
ancien petit ami. Elle a dj vcu une histoire similaire, alors qu'elle n'avait
que dix-huit ans, et elle sait trs bien que la pire des choses est d'esprer. Il
lui faut prendre un nouveau dpart et tirer un trait sur lui. Mais cette rsolution
est rendue d'autant plus difficile que ses amis sont aussi souvent les siens, et
qu'invitablement les voir n'arrange pas les choses, car mme sans le vouloir, ils
parlent de lui. Premire mesure de scurit, ne surtout pas tre la personne par
qui elle voudrait le remplacer, mais en mme temps comment pourrais-je refuser d'essayer
de l'aider ? Proche mais pas trop, toujours le jeu dangereux  la limite tellement
floue entre ami et amant. Mais je ne veux pas l'entraner dans mes aventures, beaucoup
trop de personnes en ont souffert, et si j'ai une chance aujourd'hui de me faire
oublier et de tirer un trait sur mon histoire, autant que cet pisode australien
soit le plus court et le plus anonyme possible.

Elle et Martin m'appellent toujours Franck et j'avoue avoir quelque mal  m'y faire.
Presque parfois me reprochent-ils de les ignorer. Les gens du cybercaf utilisent
Ylraw, ce qui me sied mieux malgr l'envie que ce surnom ne s'bruite pas ; cybercaf
o je me rends aprs avoir poliment refus une invitation  dner de Naoma. 18 heures,
fin de journe passe  narrer par crit encore et toujours mes aventures. Je termine
l'histoire de l'pisode du Texas jusqu'au Mexique, et vais prendre, bien mlancolique,
un repos rparateur en prvision de la dure semaine qui arrive. Je rverai de Deborah,
et, comme encore beaucoup trop souvent, de tous ces morts qui me hantent. Mais je
suis presque effray de ne pas tre plus affect par tous ces vnements, quelques
rvent qui s'estompent, et ma vie qui continue, comme si de rien tait. J'ai toujours
pris du recul facilement, mais tout de mme...

Lundi 9 dcembre. Toujours de bonne heure  la boulangerie. Deux fournes dans la
matine, d'assez bonne qualit. J'ai l'impression que la frquentation  la boulangerie
augmente ; il y a plus souvent la queue  la caisse. Je propose mon ide de pizza
 Martin, mais elle ne l'enchante gure. Il y a dj rtorque-t-il une forte communaut
italienne sur place, et non qu'il ne me croit capable de parvenir  raliser de bonnes
pizzas, mais les gens viennent ici pour du pain, et c'est ce  quoi nous devons nous
adonner. Je n'insiste pas plus, ma destine de pizzaolo attendra. La journe est
charge et Martin me demande mme de refaire une troisime fourne  14 heures. Je
n'ai pas le temps de repasser  l'auberge me reposer et doit directement me rendre
 mon cours au cybercaf. Nous avions la veille avec Michel cr un petit espace
dans cet objectif, de manire  ne pas trop importuner les clients qui n'assisteront
pas  la classe. Six personnes sont prsentes et suivent avec attention mes explications.
Je ne suis pas trs au point quant  l'organisation et la structure du cours, mais
de par leurs questions et les ides qui me viennent  mesure j'ai largement de quoi
tenir les deux heures. Je m'impose de ne pas dpasser pour d'une part motiver les
gens  venir le lendemain, et d'autre part ne pas tre compltement lessiv pour
la nuit que j'ai encore  passer ici. Dans cette optique, je suis par la suite beaucoup
moins prsent pour les clients ayant des questions dpassant le simple dpannage,
leur conseillant mes cours en journe pour plus de dtails techniques. J'cris presque
exclusivement, hormis quelques coups de main. 3 heures du matin, le dernier client
s'en va. Bilan de la journe, trois cent cinquante dollars australiens nets, deux
cents pour la boulangerie, cent vingt pour le cours, quatre-vingts pour la nuit,
moins l'auberge et la nourriture. Une heure trente de sommeil sur une table puis
direction la boulangerie.

Mardi 10 dcembre. Tout est presque routine maintenant. Entre deux fournes je fais
un petit somme dans un coin. Naoma ou Martin viennent discuter un peu avec moi, s'inquite
de mon ton palot. Comme la veille une fourne supplmentaire l'aprs-midi pour satisfaire
la demande. Martin lui-mme commence  assimiler le principe du levain, de la pte,
de la leve et de la cuisson. Mais le pain classique l'occupe une bonne partie du
temps et je ne me fais pas de soucis pour ma position, en effet je le quitterai sans
doute avant qu'il ne prenne ma place. Cours au cybercaf de 19 heures  21 heures,
puis nuit sur place. J'cris toujours, ne serait-ce que pour ne pas m'endormir, et
ce n'est pas qu'une mince affaire. Je ne peux toutefois m'abstenir de trois heures
de sommeil et me retrouve en retard  la boulangerie,  5 heures et demie passes.
Mercredi 11, je suis un vritable zombi, dormant  la moindre minute d'inactivit.
Je ne peux m'empcher de quitter la boulangerie  14 heures pour mon auberge et dormir
quatre heures avant mon cours. Mes quelques heures de sommeil me redonnent un peu
la pche pour mon cours mais la nuit suivante je n'ai mme pas le courage d'crire,
somnolant ou dormant  la caisse du cybercaf la plus grande partie du temps.

Le jeudi est  la fois la journe la plus difficile et la plus rconfortante, sachant
qu' vingt-et-une heures je vais avoir ma premire vraie nuit de la semaine. Ce qui
ne m'empche pas de dormir de 3 heures  7 heures moins le quart de l'aprs-midi,
et accessoirement arriver en retard pour mon cours, mais je suis extnu. J'accueille
avec joie ma nuit, me couchant ds mon arrive  l'auberge, sans que le bruit dans
la chambre n'ait le moindre impact sur mon endormissement immdiat. Je suis un peu
plus rveill le vendredi aprs sept heures trente de sommeil. Vendredi 13, jour
de l'anniversaire de mon pre, quelle peine de ne pouvoir lui crire ! Et quelle
peine pour eux qui ne savent pas o je suis, me croyant sans doute perdu. Vendredi
13 dcembre, journe mlancolique. Naoma me propose un dner le soir, j'accepte,
mme si je n'aurai pas dit non  une longue nuit. Mais j'ai moins de repos en retard,
et je ne dors pas avant mon cours mais cris de nouveau, aprs deux jours d'interruption.
J'arrte mon rcit  ma premire rencontre avec cette mystrieuse fille  Sydney,
dans les sous-sol du palais du gouvernement, avant de faire classe puis de rejoindre
Naoma chez elle.

Et pour ce dner les rles sont inverss et c'est  mon tour d'tre triste. Naoma
quant  elle me sort le grand jeu. Tenue on ne peut plus suggestive, ambiance tamise.
Elle est vraiment trs belle, ralis-je. Beaucoup plus que ne m'avait laiss supposer
l'image triste qu'elle me donnait depuis que je la connaissais. Mais Dieu que ne
devrais-je pas me laisser tenter ! Ce ne serait que s'assurer de la blesser. Je m'en
remets  Dieu, oui. trange aprs tout ce temps mis pour l'oublier. Me reviendrait-il
? En aurais-je besoin si seul, si loin ? Ce Dieu n'est-il pas que le nom que nous
donnons sans le savoir  la solitude,  l'espoir, au dsespoir ? Naoma m'approche,
me masse les paules, me caresse les cheveux, elle les trouve beaux, elle ment, ils
ne sont pas si beaux... Quoi qu'ils doivent l'tre plus depuis que j'en prends un
peu soin, et ils commencent  tre bien longs. La laisser faire c'est perdre la chance
de pouvoir rsister. Je me lve et la repousse doucement, l'assurant de la mauvaise
ide que cela reprsente. Je ne suis qu'un voyageur perdu qui reprendra la route
sous peu.

- Et pourquoi ne pourrais-je pas tre cette femme que tu as sans doute dans chaque
port, et  qui tu contes ton histoire, mon marin ? Tu sais la mienne, mais tu restes
si mystrieux...

- Mon histoire, comme moi, est triste, et en ce jour anniversaire de mon pre d'autant
plus. Elle est peuple de mort, de violence et de peine ; mieux vaut la garder pour
moi.

Elle s'approche de nouveau, et me murmure  l'oreille.

- Partage avec moi cette peine et laisse-moi t'en emporter un peu... Parle-moi...

La chair est faible ! Ah Naoma comme mon corps te dsirait  ce moment ! Je cdai,
mais sur un point seulement, la nuit restante, elle sut mon histoire, mon vrai nom,
mes aventures. J'acceptai de rester dormir prs d'elle, et nous nous endormmes dans
les bras l'un de l'autre, lis par la tendresse d'une compassion rciproque.

Je la laisse aux 5 heures frmissantes du petit matin, dj un peu en retard. Elle
me rejoindra plus tard dans la matine. Samedi 14, folie  la boulangerie !  croire
que tous se sont donns le mot. Martin doit mme se mettre aux fourneaux pour me
prter main forte et ne pas renvoyer des clients. Pour une des rares fois, la queue
se poursuit jusque dans la rue, c'est trs bon signe ! Nous triplons le chiffre d'affaire
habituel et, extnus, fermons boutique ds 17 heures. Martin est aux anges, et ne
cesse de me complimenter. Il commence  redouter mon dpart, et voudrait me garder
plus longtemps. Mais je suis bien embt, me dit-il, si je ne paye pas mon d tu
vas partir, tout comme si je te le donne. Devrais-je te donner plus encore pour te
garder ? Ne t'inquite pas, lui promis-je, je ne partirai pas avant d'tre sr que
tu peux raliser un aussi bon pain que le mien !

Fin de journe au cybercaf, j'cris beaucoup, mais ne suis toujours pas au bout
de mon histoire. Couch tt, aprs la satisfaction d'une semaine trs profitable.
Presque deux mille dollars australiens amasss, trois mille au total, je vais pouvoir
ds  prsent rembourser Patrick et si ce rythme se poursuit, d'ici un mois je pourrais
esprer partir. J'ai quelques craintes  laisser cet argent ici, et je le confierai
le lendemain  Naoma, plus  mme de le mettre en lieu sr. Cela fera trois semaines
jeudi prochain que je suis dans cette ville, dans cette nouvelle vie, tranquille
et simple. Ah vie de fortune et d'infortune ! Vie qui nous conduit au bout du monde.
Que m'apportera tout ce tumulte, toutes ces rencontres, toutes ces blessures,  part
de multiples cicatrices ? Sortirai-je plus fort, plus mature, plus  mme de remplir
une vie ? Aprs quoi courons-nous tous ? Vont-ils me retrouver ?

Tout devient trop facile, trop classique dj, presque. La peur me voile les yeux
et je ne profite que peu de ces moments de rpit. Les trois premiers jours de la
semaine sont toutefois aussi puisants que ceux de la prcdente, d'autant que la
clientle de la boulangerie grossit encore. Je fais du pain, des cours, j'cris.
La semaine suivante sera plus aise, n'tant plus de corve de nuit au cybercaf.
Cette tche en moins me privera de quelques dollars supplmentaires, mais la hausse
de frquentation  la boulangerie et  mes cours compensent plus que largement. Et
force est de constater que j'atteins une limite physique que je ne franchirai pas,
ne serait-ce qu' voir la taille des cernes sous mes yeux, et mon allure de zombi.
Naoma et Martin s'en proccupent d'ailleurs et m'obligent  quitter tt la boulangerie
pour me reposer. Mais jeudi salvateur, te voil, et plus de quinze heures de sommeil,
entrecoupes de deux heures de cours. Vendredi 20, nous sommes au moment o j'cris,
l'histoire a rattrap le rel, il serait temps que je parte pour de nouvelles pripties
! Ces trois semaines furent une aubaine, mais je n'en reste pas moins curieux et
furieux envers tous ces gens, cette organisation, cette fille, de me laisser dans
une telle obscurit.

Samedi 21 dcembre 2002
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J'ai renvoy de quoi m'acquitter de ma dette  Patrick, avec une lettre expliquant
tout ou presque de mes trois semaines  Melbourne. J'espre que je le reverrai un
jour. Je me suis encore rapproch de Naoma, et ce soir je devrai dner chez elle
avec certains de ses amis. Je redoute un peu leurs questions, mais Naoma m'a assur
venir  mon secours si d'aventure certains se rvlaient trop curieux. Diner chez
des amis, voil une ternit que je n'ai pas fait une chose pareille. Les junk food
parties de Mandrakesoft, les soires crpes, mes amis... Ah... Il est temps que je
rentre, mon chez moi me manque, et je deviens un peu trop mlancolique...

Retrouvailles
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Dimanche 22 dcembre 2002
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Tout change si vite... Je me croyais hier presque dj parti tellement tout avanait
positivement, je suis dsormais plus perdu que jamais... Mais reprenons, samedi,
je quitte le cybercaf et utilise un bus pour me rendre dans le quartier de Naoma.
Environ 20 heures 30, je suis un peu en retard. Il y a une centaine de mtres entre
l'arrt de bus et son appartement. Je marche tranquillement, savourant la fraicheur
du soir naissant aprs la chaude journe. Je croise deux hommes. Je suis intrigu
par la faon dont l'un d'entre eux me dvisage. Curieux je me retourne aprs leur
passage. Celui m'ayant regard murmure  son camarade ; il sort un papier de sa poche.
C'est une photo, c'est ma photo ! Je la distingue quand ils se retournent dans ma
direction. Ni de une ni de deux, je prends mes jambes  mon cou. Ils se lancent 
ma poursuite. Avalanche de questions dans mon esprit, coupl d'une gicle salvatrice
d'adrnaline, nul doute que l'organisation a lanc un avis de recherche  mon gard.
Ils savent donc que je suis en vie, ou voulaient-ils le vrifier tout au moins. Les
rues dfilent et malgr le manque d'exercice de mes trois dernires semaines je n'ai
pas trop de mal  les semer.

Que faire ? Ils m'ont retrouv ! Dans peu tous mes anciens camarades de jeu investiront
la ville, et je ne pourrais plus bouger sans prendre le risque de me faire attraper.
Je dois partir au plus vite. J'ai bien le plus important sur moi, ma pierre, mais
malchance, mon argent se trouve chez Naoma ! C'est un risque que de se rendre de
nouveau l-bas, ils doivent encore y roder. Pourtant j'aurais suffisamment pour m'acheter
un billet d'avion pour la France. Ou plus raisonnablement de quoi me cacher encore
quelque temps dans une autre ville avant de pouvoir trouver les faux papiers indispensables
 mon retour discret. Je marche dans la rue plein d'interrogations. Ma chance pourrait
tre de raliser justement des faux papiers avec cet argent et d'accumuler par la
suite de quoi acheter un billet d'avion.  partir du moment o j'ai des faux-papiers
je serais plus tranquille pour me dplacer. Toutefois leur confection n'est srement
pas immdiate, mais je pourrais sans nul doute me cacher encore quelques jours dans
une banlieue de Melbourne avant d'tre de nouveau retrouv. J'envisage d'autant plus
cette hypothse que Matthias White est la seule personne  mme de m'aider et que
j'aurais sans doute beaucoup de mal  trouver un remplaant. D'autant qu'avec mon
portrait qui circule, moins je me montre, mieux je me porterai.

Pour rcuprer mon argent, je pourrais attendre le lendemain de voir Naoma  la boulangerie.
Mais je pourrais aussi tenter de la retrouver ce soir. Mon impatience me convainc
que le plus vite sera sans doute le mieux et je dcide de retourner discrtement
chez elle. En plus avoir mon argent pourra me donner par la suite l'opportunit d'aller
directement  la rencontre de Matthias White. Je passerai faire un tour par l'auberge
pour rcuprer mes quelques affaires, plier bagages et quitter Melbourne pour une
ville environnante. Je reviendrai plus tard chercher mes faux papiers et partirai
alors vraiment de la rgion pour je ne sais quelle ville loin d'ici. Mon planning
me satisfait et je dcide de le mettre en action.

Ah, malchance ! Si seulement j'avais chang de tte, je suis vraiment idiot, j'aurai
pu me couper les cheveux, prendre un nouveau look, ils ne m'auraient sans doute pas
reconnu, mais penses-tu ! J'ai exactement la mme tte que sur leur photo ! Quel
dbile je fais ! Quel naze ! Je mriterai de me faire attraper, tiens !

Bon, trop tard... Il me faut retrouver le chemin de chez Naoma, dsormais. Je me
suis un peu perdu en courant  l'aveuglette, et je dois retrouver un plan des bus
pour me situer et retourner vers l'appartement. Naoma m'avait donn un petit gribouillis
m'expliquant comment retrouver son immeuble, je l'avais recopi avec son adresse
sur mon petit carnet. Je me suis rachet un petit carnet, comme je le faisait auparavant,
pour noter tous les petits dtails de la vie courante qu'on oublie trop souvent.
Pour l'instant je le prfre  un assistant personnel, je les trouve encore trop
lourds, trop fragiles et surtout bien trop cher en comparaison du dollar que m'a
cot mon carnet. Il y a encore du monde dans les rues et il fait trs jour, ce qui
me rend plus discret et anonyme, tout du moins je l'espre. J'ai attach mes cheveux
avec un mouchoir, en esprant que l'effet suffira  me donner une autre tte. Mais
tout semble sans danger ; l'approche de l'immeuble est calme et personne aux alentours
n'a d'apparence suspecte. Il est vingt et une heure passes quand je sonne  la porte
de Naoma, dsormais vraiment en retard.

- Franck ! Enfin Franois, enfin non Franck ! Mais o tais-tu donc ? Tiens c'est
marrant ton truc dans les cheveux. Mais a fait plus d'une heure que je t'attends
! En plus je ne savais que faire, n'ayant aucun moyen de te joindre ! Tout va...

Je la coupe en rentrant et referme la porte derrire moi. Nous sommes directement
dans la pice principale et six personnes sont dj attables. Je dis rapidement
bonsoir et j'entrane Naoma dans la cuisine.

- Non, tout va mal. J'ai t pris en chasse par deux hommes qui avaient une photo
de moi. Je suis de toute vidence recherch, il faut que je parte au plus vite. Pourrais-tu
me redonner mon argent. Je pense que je vais quitter la ville ds ce soir.

- Mon Dieu ! Si vite ! Mais ne devrais-tu pas aller voir la police, ou quelque chose
?

- Je ne suis pas plus en scurit auprs de la police que du Pentagone ou autre palais
du gouvernement. Ceux qui me recherchent couchent autant avec la police que l'arme,
ces chacals sont puissants et partout. J'ai peur que ce ne soit que seul que je puisse
esprer trouver une chappatoire, ou en tout cas c'est ce qu'ils ont russi  me
faire croire..

Je vais avec elle dans sa chambre, pour rcuprer l'enveloppe avec mon argent, prs
de cinq mille dollars, la moiti de ce que j'estimais ncessaire pour rentrer, c'est
vraiment trop bte... Naoma est trs embte.

- Mais, que pourrais-je faire ? Je ne peux pas t'aider ? Je ne vais plus te voir
? Et Martin ?

Je soupire.

- Tu ne me reverras srement pas d'un petit bout de temps, mais je ne t'oublie pas
pour autant, panique pas. Une fois tout ce bazar termin, je repasserai vous voir,
Martin et toi, et tous ceux qui m'ont aid, d'ailleurs. Explique  Martin, tu peux
lui raconter mon histoire en gage de remerciement. Tu m'excuseras de ne pas tenir
ma promesse et de le quitter avant qu'il ne matrise la confection du pain au levain,
mais je suis un peu press par les vnements, pour le coup...

- Oui, je lui raconterai. Je suis tellement surprise que tout change si vite. Je
croyais pouvoir passer encore beaucoup de temps avec toi, je m'imaginais au moins
encore deux ou trois mois, et voil que tu pars avant mme que nous ne nous soyons
vraiment connus... Je suis triste et inquite de te savoir repartir. Mais je ne sais
pas trop quoi faire. Si tu veux je peux te donner un peu d'argent en plus, mais il
faut que j'aille  un distributeur pour le faire, Martin aussi serait srement prt
 te donner un coup de main.

Je suis naturellement gn et tent de refuser, toutefois cette proposition pourrait
tellement arranger les choses ; je pourrais partir le plus tt possible, ds que
j'ai mes faux papiers, sans attendre de devoir encore amasser de quoi payer mon billet.
Si vraiment je peux avoir mes faux papiers sous quelques jours, alors de retour en
France je serai en mesure de les ddommager rapidement, en moins d'une semaine ils
auraient remboursement de leur prt. Je suis rest silencieux un moment, Naoma s'impatiente
:

- Alors ?

- a me gne normment, Naoma, mais d'un autre ct ce serait tellement pratique
pour moi de pouvoir partir au plus vite. Je n'aurais pas encore  courir pendant
plusieurs semaines  la recherche d'argent pour mon billet. Je suis trs embarass
par ta proposition, mais si toi et Martin pouviez effectivement me prter de quoi
acheter mon billet, je pense que je pourrai vous rembourser trs rapidement une fois
en France.

- coute, je pourrai ds demain avoir quatre mille dollars  la boulangerie, et je
demanderai  Martin de complter, combien te faut-il ?

- J'avais compt qu'il me fallait au total dix mille dollars, quatre mille pour les
faux papiers, et six mille pour le billet, mais je pourrai peut-tre ngocier. Toujours
est-il que j'ai pour l'instant cinq mille dollars par moi-mme, avec lesquels j'espre
me payer mes faux papiers. Auquel cas  vous deux entre cinq et six mille dollars
me permettraient d'acheter mon billet d'avion.

- Je ne pense pas que Martin rechigne  t'aider en rajoutant deux mille dollars,
mme le double. Avec la hausse de frquentation grce  toi, il a d largement gagner
plus. coute, je peux mme demain aller acheter un billet pour Paris, et tu n'auras
qu' passer le prendre  la boulangerie.

- Non je prfre venir prendre l'argent directement, suivant comment l'histoire tourne
je ne pourrai peut-tre pas passer, et alors tu seras bien embte avec un billet
pour la France. Mais si vous pouvez rellement me prter suffisamment, ce serait
vraiment me sauver de pas mal de galres. Bon mais je ne dois pas traner maintenant.

- Oui, vas-y... Attends.

Elle m'a pouss pour me faire partir, je me retourne mais elle me rattrape et me
retire vers elle. Elle me prend dans ses bras et m'embrasse. Je me laisse faire,
aprs tout, ce n'est qu'un baiser. Nous restons quelques secondes silencieux dans
les bras l'un de l'autre, puis Naoma me raccompagne  la porte. Je lui demande de
m'excuser pour ses invits et la prends dans mes bras une dernire fois en esprant
la revoir le lendemain.

Mais mes affaires se prsentent au plus mal ds ma sortie de l'immeuble. Deux hommes,
sans aucun doute mes prcdents poursuivants, me sautent dessus  peine le perron
franchi. Ils ont d  raison penser que je reviendrais peut-tre dans le coin et
se sont posts quelque part dans la rue pour observer, c'est vrai que je ne suis
pas trs malin. M'ayant vu entrer dans l'immeuble, ils n'ont eu qu' attendre que
j'en ressorte. Le premier m'a attrap au cou par derrire pour m'trangler, tandis
que le second tente de me saisir les jambes. Je ragis sur le champ, le premier reoit
un premier coup de coude dans les ctes, et le deuxime un coup de genou dans les
dents. Ce dernier recule de quelques pas, et j'en profite pour marteler le premier
de plusieurs nouveaux coups de coude. Il relche progressivement sa prise. Restes
de cours de ju-jitsu, je l'attrape et il passe par-dessus mon paule et tombe brutalement
sur le dos dans les marches d'escaliers qui forme le perron devant l'immeuble. Le
second s'lance alors vers moi mais j'ai le temps de basculer en arrire et de le
faire lui aussi voler par-dessus moi, en roulant en arrire et le projetant avec
ma jambe, le pied contre son ventre. Des personnes commencent  s'attrouper autour
et je ralise que je devrais partir au plus vite avant d'avoir affaire  la police.
Le premier homme a l'air assomm, mais le second est sur le point de se relever.
Je lui en fais passer l'envie et surtout les moyens en sautant de tout mon poids
sur sa cheville gauche. Un gros crac se fait entendre ainsi qu'un cri de douleur.

Les deux hommes tant pour l'instant, j'imagine, hors d'tat de nuire, je pars en
courant pour m'loigner du quartier et chercher un bus qui me ramne vers le centre.
Cette bagarre a t un peu facile, et je suis bien tonn de m'en tre tir  si
bon compte. Pas de bleus, pas de blessures, dcidment soit ces voyous n'taient
que de pacotille, bien loin de la trempe des gros durs que j'ai connus au Mexique
et  Sydney, soit l'activit de boulanger a un effet bnfique sur l'autodfense
! Je pense plus logiquement  l'effet de surprise. Ils devaient tre srs d'eux et
pas prts  en dcoudre, et en ragissant vite et bien, ils n'ont rien pu faire.
Satisfait de moi je cours pendant un kilomtre ou deux avant de tomber sur un bus
retournant en centre ville, d'o je pourrai par la suite emprunter le tramway qui
dessert Richmond.

Il est tard, j'ai un peu peur de ne plus trouver ce Matthias, d'autant que je crains
le pire vu sa paranoa apparente. Si le chemin pour le retrouver ressemble  la mme
piste au trsor que ma prcdente visite, la nuit sera longue. Je ressens de nouveau
cette impression de bte traque, maintenant o je ne peux plus vraiment me dplacer
sans risquer de me faire reprer. Je me rends directement au bar o j'avais rencontr
la personne qui m'avait dirig alors jusqu' lui. Je ne la trouve pas. Mais de nombreuses
autres personnes sont sur place et je m'apprte  demander  l'une d'elles quand
soudain un des hommes, qui tait aussi prsent lors de ma visite, m'interpelle et
se dirige vers moi. tonnamment j'ai l'impression qu'il me considre comme son ami,
plaisante et demande de mes nouvelles. Je suis surpris qu'il se rappelle mme de
moi et je suspecte qu'il a eu lui aussi cho de ma photo et de l'ventuelle prime
associe. Je reste sur mes gardes et me contente de lui demander Matthias White.
Il semble au courant que je venais pour le voir et passe un coup de fil. Quelques
minutes plus tard un autre homme arrive et change quelques paroles avec lui. Il
se propose de me conduire  lui. J'accepte et le suis en restant attentif. Sur le
trajet je suis partag entre partir tout de suite et laisser tomber l'affaire ou
tenter tout de mme le tout pour le tout.

Erik
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L'homme, un grand noir  l'allure pas trs avenante, me conduit sur un chemin diffrent,
semble-t-il, que la premire fois. Je le lui fais remarquer, il rpond que Matthias
ne rencontre jamais la mme personne au mme endroit. Je trouve cette mesure moyennement
crdible et trange, mais qu'importe, soit je pars soit je reste, mais je ne peux
le faire  moiti, et en restant je suis vou  lui faire confiance. Aprs quelques
rues, nous pntrons  l'intrieur d'un immeuble pour y descendre dans une salle
au sous-sol. Nous passons tout d'abord une grande salle de discothque, ou de bar
dansant, suivant les points de vue. Quelques personnes sont assises l et sirotent
un verre. Une ambiance de soire dbutante s'chappe de la musique lgre qui se
fait entendre et de quelques lumires rouges ou bleues qui clignotent. Aprs un couloir
l'homme me demande de patienter quelques minutes. Il entre dans un pice et en ressort
trente secondes aprs, m'invitant  le suivre.

La petite pice est un bureau simple, avec deux fauteuils sur ma gauche, quelques
chaises, une table avec de nombreux documents parpills dessus et deux placards
en mtal  ma droite. Un homme est assis derrire la table, petit, de toute vidence
plus que moi, habill simplement. Je me retourne brusquement au bruit de la cl dans
la serrure. Le grand noir a ferm la porte  cl et a mis la cl dans sa poche. J'ai
un regard de panique. Je demande des explications.

- Qu'est ce que cela signifie ?

Il ne me rpond qu'en ignorant ma question.

- Voil donc le fameux Ylraw ! C'est bien vous, cette photo ?

Il se retourne et me prsente  ce moment le mme papier que celui des deux hommes
avec ma photo imprime dessus. C'est un guet-apens ! Je m'lance vers le grand noir
pour forcer le passage. Il est surpris, tente de m'arrter en tendant les bras mais
ne pare pas un violent coup de tibia dans sa cuisse. Il se plie sous la douleur et
son visage se place au niveau idal pour que lui dcoche un coup du tranchant de
la main dans la gorge. Il s'croule mais alors Matthias White intervient.

- Du calme, monsieur Franois Aulleri. Votre tte est mise  prix mort ou vif, et
je n'hsiterai pas  tirer au moindre nouveau geste d'agressivit de votre part.

Je me retourne. Il est toujours assis et pointe sur moi un pistolet. Je me calme
et m'loigne du grand noir. Celui-ci se relve, se dirige vers moi et se venge par
un puissant coup de poing dans mon ventre. Ma blessure aux abdominaux se rveille
et m'arrache un cri de douleur, je tombe au sol.

- Du calme, laisse-le.

Le grand noir se recule, Matthias poursuit.

- Les personnes qui vous recherchent offraient cinquante mille dollars amricains
pour votre carcasse. Rien que le fait que deux personnes vous aient aperu en dbut
de soire  Melbourne a fait monter le prix  quatre-vingts mille dollars. Ce que
j'aimerais savoir, c'est pourquoi elles vous veulent tellement. Pour moi vous n'tes
rien et ne valez mme pas le temps que je suis en train de passer avec vous.  mon
avis s'ils sont prts  donner d'entre de jeu cette somme, c'est qu'ils sont trs
presss et disposs  mettre beaucoup plus. Vous comprendrez trs bien que si je
connais la raison, je saurai d'autant mieux faire monter les enchres. Contrairement
 eux j'ai tout mon temps, et ne serais pas contre deux cent, trois cent mille dollars
ou mme plus dans ma poche.

- Dans notre poche.

Le grand noir prcise, voulant lui aussi sa part du gteau. Quatre-vingts mille dollars.
Moi qui galre pour dix mille malheureux dollars australiens, j'aurais mieux fait
de faire une arnaque  l'assurance !

- Oui, dans notre poche Erik.

Il s'adresse de nouveau  moi, nerv par l'intervention d'Erik.

- Mais dans un premier temps, je suis un honnte homme, je serais bien sr dispos
 vous laisser repartir, contre, disons, deux cent mille dollars. Dans l'hypothse
o vous possdiez cette somme.

Deux cent mille dollars, il est gentil... Je lui rponds d'un ton empli de lassitude
:

- Je ne l'ai pas, tout ce que j'ai c'est cinq malheureux mille dollars avec lesquels
j'aurais voulu que vous me fassiez des faux papiers. Si vous tes vraiment un honnte
homme, peut-tre accepterez-vous l'argent d'un honnte client.

Il sourit et reste silencieux un instant, puis raille :

- C'est bien ce que je pensais... Dans ce cas malheureusement je sais que je n'ai
pas vraiment les moyens de ngocier avec vous, comme vous tes justement l'objet
du ngoce, mais je peux vous rendre votre dtention plus agrable si vous m'aidez
 faire monter les enchres. Dans le cas contraire il faudra que je fasse appel 
des amis pour vous faire parler, et ce ne sera agrable ni pour vous, bien sr, mais
ni pour moi qui devrais sans doute partager avec eux aussi la somme du march, car
j'ai peur pour vous que tout le monde du milieu n'ait votre photo et soit au courant
de la ranon, dsormais.

Et bien ! Bon sang dans quelle misre me voil encore ! J'aurais tellement d partir
directement de chez Naoma, mais comment savoir ? Et surtout comment m'en sortir dsormais
? Le mieux serait de rattraper toutes mes btises, en essayant d'tre fin, pour remonter
le niveau, ce Matthias White a l'air gourmand, je peux peut-tre tenter d'en profiter.

- Ne vous inquitez pas je vous enlverai cette pine du pied et suis prt  vous
dire tout ce que je sais.

Il sourit. Je prends une voix blase.

- Mais ne vous faites pas d'illusions, les personnes qui me recherchent vous tueront
vous aussi. Ils tuent toutes les personnes  qui je raconte ce que je sais.

Il plit. Puis sourit. Il se lve. Il est peureux.

- Ne vous inquitez pas, je suis prudent et discret, et voil bien des annes que
moi aussi ma tte est mise  prix, mais contrairement  vous ils n'ont aucune photo
 mettre sur mon nom. De plus je suis apprci pour mon bon travail dans la mafia
locale, ils me protgeront.

Je le regarde dans les yeux, il est gn.

-  votre aise, mais ces personnes sont bien plus puissantes que vous semblez le
croire, ces personnes sont autant prsentes au Pentagone que dans le gouvernement
australien, mexicain et srement bien d'autres. Je vous parie ma mise  prix que
tout ce que vous aurez comme rcompense dans cet change, ce sont des petits bouts
de mtal lancs  grande vitesse.

- Si vous tentez de me dcourager, c'est peine perdue, je ferai cet change.

Erik intervient d'une voix glaciale :

- Tu veux dire que c'est moi qui le ferai, comme d'habitude.

- Euh, bien sr Erik, je ne peux pas me montrer, tu le sais bien.

La situation est dramatique, mais pourtant je ne suis pas dsempar, presque envieux
de prouver  ce Matthias qu'il a tort. J'ai dj remarqu cette raction, j'ai l'impression
que les situations dramatiques dclenchent quelque chose en moi d'trange, qui me
stimule, me fait prendre du recul, c'est trs surprenant, voire mme drangeant de
devenir si froid. De plus ce grand noir ne me parat pas trop bte et je pourrais
sans doute lui faire entendre raison. Mais il faut que j'acclre les choses, s'ils
savent que je suis  Melbourne, plus j'attends, plus la situation est dangereuse.

- Si vous avez quelque chose  manger je veux bien vous raconter tout maintenant.

Matthias est surpris par ma demande, sans doute ne me donne-t-il pas d'apptit dans
un moment pareil. Il bafouille :

- Ah ? Euh trs bien, tu veux bien aller nous chercher de quoi dner, Erik ? Prends
un truc  emporter... Euh, vous voulez quelque chose de particulier ?

- N'importe quelle junk food fera l'affaire...

Erik sort. Matthias me demande de commencer. Je lui rponds qu'il est plus convenable
d'attendre Erik. Je me suis assis dans l'un des fauteuils. Ils ne sont ni l'un ni
l'autre trs en tat, mais ce sera toujours mieux que les chaises. Matthias est trs
nerv de ma rponse, mais je sais trs bien qu'il ne peut rien faire car Erik me
donnera raison. Il bouillonne en attendant Erik, et le rprimande pour la dure de
son absence ds son retour.

La situation ne m'a effectivement pas coup l'apptit et je mange avidement en me
lanant dans mon histoire. Je n'ai rien  cacher, cependant il faut qu'ils me croient,
et je tente de limiter les passages les plus invraisemblables. Mon but est de les
convaincre que j'ai mis  jour une vaste organisation occulte ayant la main-mise
sur le pouvoir tabli. Les vnements comme les deux grills dans le fourgon, ou
cette fille qui arrive par magie, sont mis de ct. Mais force est de constater qu'
bien y regarder, je ne sais pas tellement de choses. Toujours est-il que je ponctue
mon rcit de remarques sur les points qu'ils devraient mettre en avant pour faire
monter les enchres. Je m'vertue toutefois  prciser que je ne comprends pas vraiment
les tenants et les aboutissants et que je serais bien incapable de dire exactement
ce qu'ils me veulent. Matthias me tient toujours en joue avec son arme, et reste
perplexe sur le fait que je n'en sache pas plus. Mais mon argumentation se poursuit
et je le convaincs d'appeler en donnant quelques dtails susceptibles de faire monter
la mise.

Matthias s'excute aprs m'avoir refus d'aller aux toilettes. Nous quittons la pice
pour en rejoindre une disposant d'un tlphone. J'espre que mon semblant de stratagme
marchera et me permettra d'atteindre mes deux objectifs, tout d'abord qu'Erik et
lui me fassent plus confiance, et deuximement que l'organisation les repre et,
en s'apercevant que Matthias sait beaucoup trop de choses, intervienne sur le champ
en localisant l'appel. Je suis persuad qu'il n'y a en ralit aucune prime, et qu'en
s'en apercevant, Matthias et Erik passeront de mon ct, ou plus vraisemblablement
laisseront tomber l'affaire. Je souffle  Matthias de parler de la salle secrte
sous le Pentagone, tout comme celle de Sydney, du groupe de rvolutionnaires mexicains
assassins, de David, de Samuel. Matthias est moins bte que je n'aurais cru et amne
habilement les choses, sous-entendant que toutes ces informations peuvent sans doute
se vendre  la presse  bon prix. Mais la conversation est rapide, confirmant que
ses interlocuteurs se moquent de la ngociation. Quinze minutes plus tard Matthias
raccroche le sourire aux lvres. Quatre cent cinquante mille dollars, voil ta nouvelle
cte !  S'crie-t-il.

Je tente sans succs d'utiliser cette ngociation clair comme preuve que cette prime
est un attrape-nigaud. Matthias ne veut rien entendre et dtaille la procdure d'change.
Je l'avais partiellement comprise pendant la communication, mais l'change aura lieu
le lendemain matin mme. Erik, comme il l'avait laiss entendre, se chargera de l'excuter.
De manire  viter tant que faire se peut les dbordements, je resterai enferm
dans un endroit secret. Erik ira chercher l'argent, puis eux enverront quelqu'un
me trouver. Quand ils auront mis la main sur moi, Erik pourra partir. C'est un peu
plus complexe qu'un change tel que je l'imaginais, et n'arrange pas mes affaires.
L'change se fera le lendemain matin  l'aurore,  5 heures du matin dans une rue
discrte.

Mon espoir que l'organisation intervienne ds  prsent est rduit  nant quand
je comprends que je ne passerai pas la nuit ici. Erik a peur que la contrepartie
ne soit en mesure de localiser l'appel et d'intervenir et convainc Matthias de quitter
les lieux. Je regrette alors d'avoir aussi lourdement insist sur les moyens dont
dispose l'organisation. Je n'ai malheureusement pas la chance de discuter avec lui
pendant le trajet, le parcourant dans le coffre de la voiture, mais j'aurais au moins
la satisfaction de dcouvrir rapidement l'endroit secret o je resterai cach. Nous
ne devons rouler qu'une vingtaine de minutes. Ds la sortie du coffre, je tente de
ngocier avec Erik, le prvenant que cette rcompense n'est que chimre et que c'est
le purgatoire qu'il aura au mieux le lendemain matin. Il m'assure qu'il sera prudent
et arm, et  mme de juger par lui-mme. Il me menotte  la sortie de la voiture
et me conduit vers une cave o il m'attache  une conduite. Je le supplie de ne pas
me laisser les menottes et de simplement fermer la porte, mais celle-ci n'tant pas
trs solide d'aspect, il sait comme moi que je la fracturerai en peu de temps. Ce
n'est pas tant m'chapper que je voudrais, mais plus avoir une chance quand ils viendront
me rcuprer. Attach ainsi je mourrai sans doute cribl de balles  l'endroit mme
o Erik me laissera.

Impossible de le faire changer d'avis, et c'est dans une position des plus inconfortable
que je passe le reste de la nuit, aprs quelques infructueux essais pour arracher
cette conduite, ou me dfaire des menottes. Il devait tre prs de minuit quand je
suis arriv ici, et sans doute prs d'une heure ou deux du matin  prsent. Ah quelle
misre encore et toujours ! Comment vais-je donc ressortir cette fois-ci ?  Avec
une balle dans le bras ou dans la jambe, ou vraiment mort ? Qui me sauvera, encore
cette fille ? Depuis que je n'ai plus l'metteur elle ne doit plus savoir o je suis,
nul besoin que je compte sur elle... Et de plus qui viendra ? Un du clan des molosses
que j'ai rencontr  l'hpital et  Sydney, ou les excutants de ceux m'ayant fait
prisonnier ?  moins que ce ne soient les tueurs qui ont tendu l'embuscade au Mexique
? Diablerie ! Je ne sais mme pas qui est du ct de qui et quelles sont mes chances.
C'est tourment et puis que je m'endors enfin, sans doute vers les 2 ou 3 heures
du matin, alors qu'il ne m'en reste que deux ou trois avant d'tre fix sur mon sort.

Mais je dors bien plus que deux ou trois heures. Je me rveille de moi-mme ; je
n'ai pas de montre, et la cave tant en sous-sol sans fentre, je ne peux me rendre
compte de la lumire du jour, mais j'ai le sentiment d'avoir dormi cinq ou six heures,
ce qui ferait 8 ou 9 heures du matin, par consquent, pas moins, et personne encore
qui n'est venu me chercher, c'est trange, encore quelque chose qui ne tourne pas
rond. Erik aurait-il fui ? Se serait-il rendu compte de la supercherie et aurait-il
laiss tomber ? C'est d'autant plus frustrant que d'tre dans l'ignorance et la peur
de mourir de faim et d'abandon plutt qu'assassin. Que vais-je donc faire si personne
ne vient ?  Cette fichue conduite est solide, je n'ai aucune chance de m'en dfaire.
Dans l'obscurit presque complte de plus que puis-je esprer ? Crier  l'aide ?
Mais je dois me trouver dans un endroit dsert. Qu'importe, je m'crie  plusieurs
reprises et coute attentivement une ventuelle rponse. Rien. Une heure, peut-tre
deux, passent. Je commence  perdre patience et m'nerve un peu sur cette conduite.
Qui sait, avec beaucoup d'efforts je serai peut-tre aprs tout en mesure de la briser.

Un bruit, quelqu'un, je coupe ma respiration et tente de discerner des bruits de
pas au dessus du bruit des battements de mon coeur. Une personne s'approche. Ami
ou ennemi ? Que faire ? J'attends, retenant ma respiration. Elle avance doucement.
Elle s'arrte devant la porte et l'ouvre. Toutes les images de ma bagarre  l'hpital
de Sydney me reviennent, j'ai trs peur et me prpare  recevoir un coup de feu.
Je me plaque contre le mur pour n'tre distingu qu'au dernier moment. J'ai un noeud
dans le ventre et le coeur qui bat  cent  l'heure.

La porte s'ouvre doucement... Erik, c'est Erik ! Je l'entraperois  la lumire du
couloir. Je souffle. Il se dirige vers moi et me dtache. Il semble bless.

- Suis-moi et ne fais pas le malin, tu ne le vois peut-tre pas mais j'ai une arme
pointe sur toi et pas moins que ceux qui te cherchent je n'hsiterais  m'en servir.

Une fois dtach il me fait passer devant lui. Il fait sombre mais il semble tre
bless. Je lui demande ce qu'il s'est pass.

- Tu avais raison, ils n'avaient pas l'argent. Mais ils ne t'ont pas toi non plus
et ils devront payer !

- Ils t'ont laiss partir ?

- J'ai russi  leur fausser compagnie plutt !

J'ai soudain un doute, et s'ils lui avaient insr un metteur ? Je lui demande s'il
a senti comme une piqre, comme un clat alors qu'ils lui tiraient dessus.

- Oui en partant ils m'ont tir dessus et m'ont manqu, j'ai senti quelque chose
comme une piqre au mollet, mais ce n'tait pas une balle, pourtant.

Je me retourne et m'crie :

- Merde ! Par ce moyen ils insrent des metteurs. Cela signifie qu'ils savent o
tu te trouves. Nous ne devons pas traner, ils seront l d'une minute  l'autre,
peut-tre mme dj dehors  t'attendre. Je vais t'aider  marcher, viens !

Je m'approche de lui pour l'aider.

- Ne t'approche pas, je n'en crois pas un mot, c'est encore un de tes piges ! Tu
crois que je n'ai pas vu ton mange avec Matthias et moi, pour tenter de nous convaincre
!

Il commence  m'nerver.

- Mais bordel t'es bouch ou quoi ? La faon dont ils t'ont amoch ne te suffit pas
? Tu veux encore quoi comme preuve ? Tu penses vraiment qu'il vont te filer tes quatre
cent cinquante mille dollars ! Mais tu hallucines, redescends de ton nuage, s'ils
les filent  quelqu'un c'est aux tueurs qu'ils vont lancer  nos trousses ! Tu n'auras
JAMAIS cet argent, pense  sauver ta peau, plutt !

 ce moment l, alors que nous sortons du couloir qui donne sur les caves o j'tais
retenu, plusieurs hommes arrivent dans le parking souterrain o nous nous trouvons.
Et avant mme que nous ne ragissions, ils ouvrent le feu sur nous.

- Merde ils sont dj l, viens !

J'entrane Erik et nous courons  toute allure dans la direction oppose. Erik n'est
pas, comme je l'avais cru, bless aux jambes. Je pense qu'ils l'ont sans doute juste
frapp pour le faire parler.

- Est-ce qu'il y a une autre sortie ?

- Oui derrire, suis-moi.

Il acclre la cadence et nous tentons de nous protger en nous baissant et laissant
des voitures entre nous et nos poursuivants. Le parking n'est pas trs grand et nous
sommes rapidement  l'autre extrmit. Les coups de feu rsonnent et des vitres volent
en clats. Erik se retourne et fait feu pour nous donner le temps de rejoindre la
porte de sortie qui est  dcouvert. Les hommes sont surpris que nous soyons arms
et se rfugient eux aussi derrire des voitures. L'un d'eux semble avoir t touch
par Erik. J'en ai compt quatre. Nous profitons de leur surprise pour nous lancer
vers la porte. Ils font feu immdiatement. L'ouverture de la porte nous porte malchance,
elle est bloque. Aprs une premire tentative je tire Erik au sol pour viter une
rafale de balles. Il rpond  son tour en tirant plusieurs coups. Je lui crie de
les occuper alors que je me charge d'ouvrir la porte. Je donne plusieurs violents
coups de pied. La serrure fatigue mais ne cde pas. Un dernier essai je prends mon
lan et m'lance, en criant, vers la porte. Je donne un coup de pied de toutes mes
force, elle s'ouvre. Malheureusement  ce moment je suis touch au bras droit. Je
m'croule de l'autre ct, la porte dfonce, le bras en sang. Je me retourne. Erik
se lance mais il reoit une balle  la jambe, il tombe au sol. Je retourne le chercher,
je prends son arme au passage et tire plusieurs coups dans leur direction. Erik se
relve avec mon aide et nous sortons. Je lui redonne son pistolet.

Erik tire encore deux coups dans leur direction et nous fuyons  l'extrieur. Nous
montons un escalier et une autre porte donne sur la rue. Heureusement celle-ci est
ouverte. Le grand jour m'blouit. La rue est calme. Erik boite. La peur et l'urgence
me font oublier ma blessure. Erik court vers une voiture qui passe, interpelle le
conducteur et le menace de son arme. La voiture s'arrte. Je ne suis pas trs fervent
de la mthode mais dans la panique je ne sais que faire d'autre et monte avec Erik.
D'autant que les hommes  nos trousses sortent  ce moment l. Il nous tirent dessus
alors que nous partons en trombe. Les vitres arrires sont brises par des balles.
La carrosserie rsonne sous les impacts. Erik prend la premire rue  droite pour
quitter leur champ de vision. Nous roulons  vive allure, je le lui fais remarquer
:

- Nous devrions ralentir, ce n'est pas le moment de se faire arrter par la police.

- Tu as raison. Tu es bless ?

- Au bras droit, au niveau de l'avant bras. La balle n'est pas reste mais elle a
fait pas mal de dgt.

Je dis en arrachant une partie de mes habits pour me faire un pansement.

- Et toi ta jambe ? C'est la gauche, c'est bien a ?

- Oui, bien amoche je pense, mais je peux encore conduire.

- Il faut que nous trouvions un moyen de te retirer cet metteur, sans a ils nous
retrouveront toujours.

- C'est de la foutaise cet metteur, je n'en crois pas un mot. Et puis pourquoi nous,
mme si c'tait vrai, tu n'en as pas toi, d'metteur, pourquoi ne te barres-tu pas
de ton ct ? Tu m'as sorti du parking, tu aurais pu me laisser en pture aux autres.
En contrepartie je me dois de te laisser partir.

Erik a raison. Dans l'action je m'tais li  lui comme si nous faisions quipe.
Mais qui est-il si ce n'est la personne qui m'a mis dans cette pagaille ? Aprs tout
que lui devais-je ? Quelle raison me poussait  croire que nous tions allis ? M'inspirait-il
confiance ? Pensais-je avoir plus de chance de m'en sortir avec lui ? Il est vrai
que je le trouvais plus digne de confiance que Matthias, tout en tant srement plus
malin. Certes il tait dans le camp des mchants, des bandits, sans doute ml 
des affaires de drogue ou de meurtres. Mais de quel mchant parlons-nous ? Et que
penser du bien et du mal, maintenant, dans ce bazar ? N'tait-ce pas des policiers
qui m'avaient poursuivi  Sydney ? Et cette organisation, prsente semble-t-il dans
toutes les arcanes du pouvoir, o est la place des justes dsormais ? Non, trop peu
d'amis ou d'aides ont crois ma route, et je ressentais qu'Erik pouvait m'aider.

- Bon alors je te dpose o ?

Ne rpondant pas  sa prcdente remarque, Erik avait pris pour acquis que j'acceptais
sa description des choses.

- Tu ne me dposes nulle part, pas pour l'instant tout du moins. Dans un premier
temps nous allons tenter de te virer l'metteur et de soigner ta blessure, et aprs
tu pourras faire ta vie. Et me fais pas chier avec pourquoi je fais une chose pareille.
C'est comme a c'est tout.

Erik ne semble pas mcontent de ma dcision.

- OK. On va aller dans une planque  moi pas loin d'ici. C'est l'appart d'une copine
j'ai les cls elle est en vacances, on pourra jeter un oeil  nos blessures, et ensuite...
Ensuite j'en sais rien.

- Tu vas retourner voir Matthias ?

- Non, Matthias est un con, a fait longtemps que je voulais me barrer. Je pensais
que ces quatre cent cinquante mille dollars tait l'occasion rve, mais bon, s'il
n'y a pas d'argent, je ferai sans.

- Tu ne crois pas qu'il va croire que tu t'es barr avec le bl ? Tu devrais au moins
lui dire que tout a foir pour qu'il te laisse tranquille, non ?

- C'est vrai, tu as peut-tre raison, enfin je verrai.

- Et tu vas faire quoi aprs, seul ?

- J'en sais rien, mais cette vie me fait chier, j'ai envie d'autre chose, plus grand,
plus je ne sais pas quoi. Enfin j'en sais rien... On s'en fout aprs tout... Et toi
?

- Je vais tenter de retourner  la boulangerie voir Martin et quand mme essayer
de prendre l'avion pour retourner en France. Je ne sais pas trop comment je vais
faire sans papiers mais peut-tre que j'aurai plus de chance au consulat cette fois-ci.
Une fois en France, j'essaierai de prendre contact avec des journalistes pour me
faire connatre et me protger des personnes qui me poursuivent, ou alors j'irai
me terrer dans un coin paum pour me faire oublier. Mais tout reste trs flou et
je ne sais vraiment pas o va me mener cette histoire. Ces trois dernires semaines
je pensais m'tre tir d'affaire, mais depuis hier soir tout a rebascul, et franchement
je suis compltement perdu...

- L'histoire que tu nous as raconte hier soir tait vraie ?

- Oui, tout tait vrai. J'ai un peu insist sur le fait qu'ils sont trs puissants,
et enlev quelques parties difficilement crdibles, mais je n'ai rien invent.

Nous roulons encore une dizaine de minutes, en direction du centre ville. Erik me
pose plusieurs questions pour claircir mon histoire. Il ne m'avait pas vraiment
ni cru ni cout la veille et ne pensait alors qu' rcuprer l'argent pour enfin
pouvoir quitter cette ville et cette vie. Mais soudain, alors que nous nous apprtons
 nous garer, Erik fait brutalement demi-tour sur la chausse et repart dans l'autre
sens.

- Tu les as vus ?

- Oui j'ai reconnu leur voiture en face, la mme que ce matin, accroche-toi !

Je n'ai mme pas le temps de me retourner pour vrifier que dj des balles touchent
la voiture.

- File-moi ton flingue !

Je prends le pistolet d'Erik. La voiture est soumise  une vritable fusillade, une
balle touche Erik  l'paule et alors que je tente de viser je suis moi-mme touch
de nouveau au bras droit. Je me retourne sur la douleur et je n'ai pas le temps de
mme tirer un seul coup de feu. La voiture est soudain violemment secoue, sans doute
touche dans l'un des pneus. Erik perd le contrle et nous glissons et finissons
notre course contre le trottoir. Erik reprend son arme, vise et tire deux coups.
Deux coups dans le mille. Le conducteur de la voiture et le passager qui nous tirait
dessus sont atteints. Nous quittons alors la voiture et fuyons rapidement en courant.
La voiture de nos poursuivant continue sa route et fait un spectaculaire retournement
en percutant le trottoir puis notre voiture. Nous ne vrifions pas l'tat des passagers
et nous engageons dans une rue connexe  la recherche d'une cachette. Si on fait
les comptes, ces hommes taient quatre, avec celui touch par Erik dans le parking
plus les deux  l'instant, il ne doit rester qu'une personne en tat, ce qui limite
considrablement leur capacit d'action. Et pour couronner le tout leur voiture a
fait plusieurs tonneaux et a sans doute fini de les mettre hors d'tat de nuire.
Erik boite et je perds du sang de mon bras.

Sont-ils vraiment tous morts dans l'accident ? Je crois qu'aussi triste que cette
considration puisse tre je l'espre un peu. Erik a du mal  marcher, nous devons
nous soigner rapidement, nous perdons tous les deux beaucoup de sang. Nous parcourons
toute la rue, il y a dsormais de nombreuses personnes, elles nous regardent toutes
avec horreur, mais Erik ayant toujours son arme cela doit les retenir de nous aider.
Si nous restons ainsi il ne faudra pas dix minutes avant que la police ne nous trouve.

Mais coup du sort en arrivant dans la rue suivante, je reconnais l'endroit. Nous
ne sommes pas loin du centre et  quelques pts de maisons de la boulangerie de
Martin. Je presse Erik et nous courons, pour ainsi dire, aussi vite que nous le pouvons.
Il nous fait tout de mme dix bonnes minutes avant d'arriver. Nous rentrons tous
deux immdiatement dans la boulangerie, en me voyant Naoma accourt  ma rencontre
et crie  Martin de venir. Trs surpris ne me voir dans cet tat-l, ils nous attirent
dans l'arrire-boutique. Martin somme Naoma de finir de servir les clients prsents
puis de fermer la boulangerie et le rejoindre. Martin s'adresse ensuite  moi en
franais.

- Mais que t'est-il arriv ? On t'a tir dessus ! Et qui est l'homme avec toi ? Naoma
m'a dit que tu devais passer aujourd'hui avec des faux papiers et repartir en France,
qu-est-ce qu'il s'est mal pass ? Et enlevez vos habits je vais soigner vos plaies
! J'appelle une ambulance !

Il parle vite et fait plusieurs choses en mme temps, srement encore plus paniqu
que nous le sommes nous-mmes. Je tente de le calmer

- Martin... Martin ! Calme-toi. N'appelle surtout pas une ambulance, c'est le meilleur
moyen de nous faire prendre de nouveau. Le coup des faux papiers tait un guet-apens.
Je me suis fait avoir et dsormais des hommes sont  nos trousses. Erik tait contre
moi au dbut et... Naoma t'a expliqu pour les hommes hier soir ?

- Oui, oui, elle m'a racont et tout le reste de l'histoire.

- Bien. Donc je suis recherch dans les milieux louches, mort ou vif, et il y a une
rcompense promise. Bien sr c'est bidon et ds qu'Erik est all dire qu'il m'avait
trouv, il a compris qu'il n'y aura aucune autre rcompense que du calibre 12, ou
13, enfin tu m'as compris. Dsormais il est de mon ct et m'a aid  m'enfuir. Il
nous faut simplement de quoi nous soigner puis quitter la ville. Des hommes sont
 nos trousses et ils peuvent arriver d'une minute  l'autre. J'ai peur qu'ils aient
mis un metteur sur Erik et qu'ils ne nous retrouvent rapidement.

- Si tu veux je peux vous emmener chez moi. Je suis en dehors de la ville ils mettront
peut-tre plus de temps pour remonter jusqu' vous. Vous avez de la chance aujourd'hui
j'ai ma voiture pas loin d'ici, je ne viens pas en bus le dimanche. Une fois chez
moi j'irai dans une pharmacie chercher de quoi vous soigner. J'ai dj quelques affaires
pour les premiers secours mais bien sr pas de quoi soigner des blessures par balles
!

- OK ne tranons pas, nous pouvons partir tout de suite ?

- Oui pas de problme. Mais tu ne penses vraiment pas que vous devriez aller dans
un hpital, vous m'avez l'air salement amochs.

 ce moment Naoma arrive. J'en profite pour traduire ma conversation avec Martin
 Erik et mettre Naoma au courant. Nous jetons rapidement un oeil  nos blessures
pour les nettoyer et appliquer des compresses. La blessure  la jambe d'Erik semble
svre, tout comme celle  mon bras droit. Ces quelques instants de calme favorisent
la diminution de scrtion d'adrnaline et la douleur se fait tenace et difficile
 supporter.

Martin part chercher sa voiture, et nous rcupre quelques minutes plus tard devant
la boulangerie. Naoma vient avec nous et nous partons tous les quatre pour la maison
de Martin. Il habite un pavillon  une vingtaine de minutes en voiture, quand le
trafic est fluide, du centre de Melbourne. Il nous explique que nous avons de la
chance car sa compagne n'est pas prsente aujourd'hui, et qu'elle aurait sans doute
appel la police sur-le-champ dans le cas contraire.

La situation commence  tre dur pour Erik et moi, et nous sombrons petit  petit
dans une somnolence dangereuse. Je rcupre ma pierre dans ma poche et retrouve le
sentiment agrable de percevoir sa chaleur rconfortante en moi. Nous arrivons chez
Martin et la marche jusqu' la maison est trs difficile. C'est une maison de taille
moyenne avec quelques mtres-carrs de jardin. Le quartier a l'air agrable. Mais
je ne fais pas plus attention aux environs, assez peu enclin  faire du tourisme
 ce moment prcis.

Martin nous installe dans la chambre d'ami  l'tage qui lui sert aussi de bureau.
Naoma et lui nous aident  nous dshabiller. Il indique  Naoma o trouver de quoi
dbuter  nous soigner en attendant qu'il revienne de la pharmacie. Il nous prvient
cependant qu'il pourra tre long, tant dimanche il ne trouvera srement pas une
pharmacie ouverte rapidement et devra peut-tre se rendre  l'hpital.

Nous sommes dsormais tous les deux presque nus tendus sur le lit, et Naoma panse
et nettoie tant bien que mal nos blessures. Le plus inquitant est la blessure d'Erik
 sa jambe. La balle semble toujours  l'intrieur, nous allons devoir la retirer.
Sa blessure  l'paule est moins proccupante, la balle n'ayant fait que l'effleurer.
Retirer la balle sans morphine risque d'tre une opration prilleuse. De plus nous
ne savons pas combien de temps il nous faudra attendre Martin. Erik insiste pour
que nous tentions de la lui enlever tout de suite, ce qui ne m'enchante gure. Quoi
qu'il en soit la morphine ne se trouve plus en pharmacie et je doute que l'hpital
accepte de lui en fournir, il faudra donc faire sans. Quant  mon paule et mon avant-bras,
les balle ont travers de part en part, mais seul les muscles semblent touchs, ce
qui ne rend pas les blessures moins douloureuses. Aprs tre pans, je demande 
Naoma de faire le tour de la maison pour trouver des ustensiles pour faciliter le
retrait de la balle. Pendant ce temps je vais tout d'abord chercher de l'eau pour
moi et Erik, nous avons perdu une quantit non ngligeable de sang et il nous faut
beaucoup boire. Ensuite je tente de localiser plus prcisment la balle dans sa jambe.
Erik souffre et se retient de crier quand j'exerce diffrentes pressions. Par la
mme occasion je jette un oeil  son mollet o il dit avoir reu ce que je pense
tre l'metteur. La blessure ressemble comme deux gouttes d'eau  celle que j'avais,
une petite marque en surface mais la douleur est plus profonde. En attendant que
Naoma revienne je tente de trouver du mtal pour fabriquer une cage de Faraday rudimentaire
autour de sa jambe et confiner les ondes lectromagntiques de l'metteur. Je ne
trouve rien dans la chambre et part moi aussi en direction du sous-sol, o j'espre
trouver un atelier et des outils.

J'y retrouve aussi Naoma. Elle farfouillait dans les caisses  outils de Martin,
avec dj en main deux pinces  long bec. Je la flicite pour sa trouvaille.

- C'est parfait ces pinces, elles devraient faire l'affaire. Est-ce que par hasard
tu aurais vu une bote en mtal, ou de la tle, un truc en fer ?

Elle est surprise et me regarde avec de grands yeux.

- Euh je ne sais pas, regarde l-dessous il y a des bouts de fer. Mais qu'est ce
que tu veux faire avec tout a ? Une armure ?

Je souris.

- Mais non pas une armure, tu es bte, quoi que, une sorte. Erik a srement un metteur
dans sa jambe, je voudrais faire une cage autour pour empcher les ondes de partir.

- Mais, ce n'est pas une balle qu'il a reue ? Et c'est qui ce type d'abord, il n'est
pas dangereux ?

- Il a deux blessures, l'une est bien une balle, et l'autre l'metteur, enfin je
pense. Et je ne sais pas s'il est dangereux, je ne pense pas, en tous les cas pas
contre nous, et pas dans l'tat o il est. Remonte le voir et continue de le soigner,
j'arrive dans cinq minutes.

Elle s'approche de moi, pose les pinces sur l'tabli et me prend dans ses bras.

- Et toi aussi je dois te soigner. Mon pauvre, ton bras saigne encore, tu devrais
aller te reposer plutt. J'ai tellement peur pour toi.

- Oui, ds que j'aurai trouv ce que je cherche, je me livre entre tes mains, mais
ne t'inquite pas pour moi, je ne vais pas si mal, enfin j'ai connu pire. Allez,
monte vite.

Je lui fais un bisou sur la joue et la laisse repartir. Elle remonte et je regarde
pour ma part l'endroit qu'elle m'a indiqu. J'y trouve la carcasse d'un vieil ordinateur.
Le botier pourra faire l'affaire dans un premier temps, en attendant soit que je
trouve un moyen de lui retirer l'metteur, soit de fabriquer quelque chose de plus,
disons, "transportable". J'arrache quelques parties en mtal de manire  laisser
l'espace pour la jambe de part et d'autre du botier, j'espre que Martin ne m'en
voudra pas trop, puis je rejoins Erik et Naoma.

Je suis quand mme bien affaibli, j'ai beaucoup de mal  remonter les escaliers,
je dois faire plusieurs pauses. Je rejoins Erik et Naoma et j'installe et ajuste
un peu le botier autour du mollet d'Erik en tentant de laisser le moins d'espace
vide possible. Il se moque bien sr de moi et de cette ide d'metteur. Ce n'est
pas la panace, je lui concde, mais j'espre que mon montage fera au moins l'affaire
dans l'attente d'une meilleure solution.

Erik a de nombreuses cicatrices sur le corps, et de toute vidence il n'en est pas
 sa premire blessure par balle. Il s'tonne lui aussi de son ct que je puisse
prtendre  tre un rival de taille  ce sujet, surtout que mon arrive dans la comptition
n'a dbut qu'il n'y a un peu plus d'un mois. Pendant que Naoma prpare la plaie
de la jambe d'Erik, nous numrons chacun de notre ct nos palmars. Je passe en
revue ma jambe gauche et les cicatrices de mon metteur, ma jambe droite et mes deux
blessures par balle. Mon ventre et la seringue, ma premire blessure par balle 
l'paule gauche, ainsi que mes deux dernires au bras droit. Naoma s'nerve devant
notre btise :

- Quand vous aurez fini de faire les beaux avec vos trsors de guerre stupides !
Franck viens me donner un coup de main, et toi Erik prpare-toi  serrer les dents.

- Pourquoi elle t'appelle Franck, c'est pas Franois ton nom ?

- Si mais elle a un peu de mal, elle mlange.

- Oh ! T'exagres !

Elle s'apprte  me donner une tape mais se retient de peur de me faire mal.

- Tu la mrites pourtant ! Je l'appelle Franck parce que c'est le faux nom qu'il
a utilis  la boulangerie depuis le dbut. Mais cessons de perdre du temps et retirons
la balle, le plus vite sera le mieux, j'en ai marre de voir tout ce sang !

Nous nous mettons au travail. L'opration est longue mais pas si dlicate. Les pinces
trouves par Naoma, et abondamment dsinfectes  l'alcool, conviennent parfaitement.
Naoma tient Erik et je glisse doucement les pinces dans la blessure. Le plus dur
est d'tre sr de bien toucher la balle, et pas un os ou une autre partie sensible,
j'abandonne presque de peur de lui causer une hmorragie. Erik insiste et finalement
je m'y remets en sondant tout d'abord doucement avec une petite tige pour trouver
la balle sans prendre le risque de percer une artre. C'est trs dur pour Erik et
il pousse un profond et long soupir de soulagement quand finalement je lui montre
l'objet de son supplice. Ensuite nous l'aidons  se rhabiller et il se glisse sous
d'paisses couvertures, malgr la chaleur, pour un sommeil rparateur.

Naoma insiste ensuite pour prendre soin de moi. Je me laisse soigner non sans un
certain plaisir. Mais j'avoue que mes blessures taient trs douloureuses et ncessitaient
attention ; j'arrive  peine  dplacer mon bras droit. Je m'accorde enfin un peu
de repos ; je m'allonge aux cts d'Erik. Naoma me pousse un peu et vient se serrer
contre moi. Je fais un somme d'une vingtaine de minutes avant que mes inquitudes
et mes interrogations ne reprennent le dessus. Que vais-je faire dsormais ? Fuir
encore ? Mais o ? Comment m'en sortir ? Prendre un avion pour la France ? Mais aprs,
lcheront-ils si facilement l'affaire ? Srement pas...

Sans espoir de retrouver le sommeil, je remarque alors l'ordinateur de Martin, et
surtout la petite bote avec des diodes lumineuses qui est sans doute un modem, et
qui laisse supposer que Martin a une connexion internet. Je me dis alors que de mettre
tout a par crit pourrait m'aider  dsembrouiller un peu mon esprit. Je me lve
doucement en tentant de ne pas rveiller Naoma qui s'est aussi endormie. J'enfile
mes jeans et mon tee-shirt, ayant peur malgr la chaleur que la fatigue et le manque
de sang ne me rendent frileux. Les diffrents bips lors du dmarrage de la machine
ont raison du lger sommeil de Naoma, elle m'interroge sur ce que je fais, et me
rprimande de ne pas prendre de repos. Je lui explique que j'ai un peu de mal  dormir
et que je profite de ces quelques moments de rpit pour mettre par crit ce qu'il
s'est pass entre hier et aujourd'hui, et tenter d'y voir plus clair par la mme
occasion. L'ordinateur de Martin possde bien une connexion  Internet, et je complte
mon prcdent rcit jusqu' en arriver au point prsent : dimanche 22 dcembre 2002,
environ 18 heures, dans la maison de Martin, avec Erik et Naoma, dans son attente.
Une fois  ce point je peaufine quelque peu mes prcdents textes en discutant avec
Naoma des possibilits qui s'offrent  moi. Puis du bruit parvient du bas, ce doit
tre Martin qui rentre.

Thomas
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Vivant
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Il fit une premire pause et dormit une heure  une cinquantaine de kilomtres aprs
Grenoble, et une seconde o il dormit encore presque une heure  trois cent kilomtres
de Paris. Il rentra dans sa maison il tait minuit moins cinq. Il couta son rpondeur,
Emmanuelle lui demandait des nouvelles ; il se demanda pourquoi elle ne l'avait pas
appel sur son mobile. Peut-tre avait-elle perdu son numro, se dit-il. Il se mit
 rchauffer un bolino de spaghettis et s'installa devant son ordinateur avec une
canette de coca. Il appela Carole sans tarder. Elle lui donna son numro de tlphone
fixe et il l'a rappela aussitt.

Elle lui expliqua comment utiliser IRC et dix minutes plus tard il discutait par
crit. Elle lui dtailla qu'elle n'avait absolument rien trouv dans le message de
Seth, et qu'il tait bon pour le faire parvenir  ses potes de la police. Elle lui
demanda s'il avait cherch dans les affaires de Seth pour voir s'il retrouvait la
pierre, il y alla sur le champ et ne trouva rien. Elle lui donna alors diverses adresses
internet de sites o se trouvaient des photos d'Ylraw. Thomas alla voir, puis s'cria
:

- Merde ! L'encul !

Thomas regarda rapidement les autres sites de photos, puis il appela Carole au tlphone.

- Que t'arrive-t-il ? Ta connexion  coup...

Il l'a coupa :

- Je l'ai vu.

- Qui ? 

- Ylraw.

- Ylraw, quand, avec Seth, tu l'as dj vu ?

- Non, aujourd'hui.

Carole s'cria :

- Quoi !? Aujourd'hui ? Comment a ?

- Oui ! Je l'ai vu aujourd'hui ! L'encul ! Quand je suis all au cimetire pour
voir la tombe, il y avait un jeune qui se trouvait l. Je lui ai demand s'il connaissait
Ylraw, et il m'a rpondu qu'il le connaissait vaguement, mais que selon lui c'tait
un connard. Et en fait c'tait lui, j'en suis sr ! Les photos avec les cheveux longs
j'aurais pu me faire avoir, mais les autres quand il fait de la rando, avec les cheveux
courts, aucun doute.

- Tu es vraiment sr ? a ne peut pas tre son frre, ou un cousin ?

- J'ai vu son frre, ce n'tait pas lui, et il n'a qu'un seul frre. C'tait lui,
j'en suis sr... Merde, merde, merde !...

- Mais qui est mort alors ? Pourtant tu as vu sa tombe, non ?

- Oui...

Thomas cherchait  trouver une explication logique, mais sans grand succs.

- Est-ce que sa disparition aurait pu tre une mort dguise, pour ensuite le faire
rentrer dans les services secrets, comme on le voit parfois dans des films, ou pour
le faire disparatre de la circulation, pour le protger ?

Il fut vex de ne pas avoir eu l'ide.

- Ce n'est pas impossible, c'est toutefois trs trange. Mais je ne sais pas trop
comment ils s'y prennent exactement pour recruter dans ces services l. Mais pour
le protger c'est possible, il savait peut-tre des choses, il a peut-tre tmoign
contre un patron de la drogue, ou un truc du genre...

Thomas ralisa que cette hypothse lui donnait une excuse supplmentaire pour ne
pas trop chercher loin dans cette affaire en solitaire, pour peu qu'il se retrouve
avec les services secrets sur le dos pour avoir compromis un de leurs agents, ou
une personne sous leur protection. Carole reprit la parole :

- En tout cas, si c'est vraiment lui, a pourrait expliquer le mot de Seth. C'est
vraiment bte que tu ne sois pas rest l-bas,  mon avis s'il tait  Chteauvieux,
c'est qu'il souhaitait voir ses parents, et  l'heure qu'il est il a sans doute dj
lu le mot et est parti  la recherche de la pierre.

Thomas resta pensif, il ne savait pas vraiment quoi dire, il ne comprenait plus vraiment
cette histoire, si tant est qu'il n'ait jamais vraiment voulu la comprendre. Carole,
voyant qu'il ne parlait pas, continua :

- Tu n'as pas moyen de le faire surveiller, ou d'envoyer quelqu'un pour espionner
la maison de ses parents ?

Thomas eut un soupir intrieur.

- Et bien normalement mon chef m'a retir de cette affaire, je pense que a pourrait
mal se passer pour moi si j'tais pris encore en train de farfouiller...

- Oui, ici, mais si tu passes un coup de fil  Gap, qui le saura ? Tu crois qu'ils
sont dbords, l-bas ?

- Je crois surtout qu'ils ne sont pas du tout prpars pour les coutes ou l'espionnage...

- Tiens oui,  propos d'coute, on doit pouvoir couter la ligne de ses parents,
non ? Et les tlphones portables ?

- Oui il y a moyen...

Thomas n'tait vraiment pas  l'aise, il n'avait qu'une envie, c'tait raccrocher,
faire une partie de playstation pour oublier tout a et aller se coucher, en esprant
se rveiller dans un autre monde... Carole, elle, tait plus qu'excite :

- C'est dingue cette histoire... T'imagines que peut-tre on est en train de dcouvrir
un immense complot, ou une histoire cache depuis des sicles peut-tre, peut-tre
que cette pierre s'change de gnration en gnration depuis trs longtemps, peut-tre
qu'elle a appartenue  Jsus, ou Mahomet, ou je ne sais quel autre prophte !

Thomas n'avait jamais t trs fan des thories de complots mondial.

- Mouais...

- T'es pas convaincu quoi, bon je crois qu'il vaut mieux que je te laisse dormir,
demain tu auras peut-tre plus d'entrain... Tu ne vas quand mme pas laisser tomber,
dis, tu ne vas quand mme pas me laisser toute seule, hein ?

Thomas en eut un frisson... Il l'imagina le suppliant, et il se sentit prt  tout
faire pour elle...

- Non, t'inquite pas, mais c'est vrai que j'ai roul mille cinq cent bornes depuis
hier soir, et je suis cass.

- Bon, je te laisse, c'est plus raisonnable, passe une bonne nuit, bye, on se rappelle,
je vais voir si je ne trouve pas autre chose sur internet.

- Bye...

Il resta pensif devant les photos d'Ylraw. Comment ce petit merdeux avait-il fait
pour se faire passer pour mort ? Est-ce qu'il pouvait vraiment tre un agent des
services secrets, ou tre sous leur protection ? Cette supposition pourrait coller
avec le fait que son dossier tait vide. Comment l'expliquer sinon ? Mais Xavier
aurait d pouvoir lui dire ce genre de renseignement, que c'tait une personne sur
laquelle on ne devait pas enquter. Se pourrait-il qu'il eut un frre jumeau ? Peut-tre
ses parents ne le savaient-ils pas, et quand son frre cach apprit finalement la
mort de son jumeau, il vint se recueillir ? Non, de telles choses n'arrivaient que
dans les films... C'tait peut-tre le gouvernement australien qui l'avait aid,
comment savoir ? Ou mme n'importe qui d'autre, une mafia suffisamment puissante
pour faire croire  son dcs...

Thomas se leva et but une bouteille entire de Yop prime qui tranait dans le frigo,
dcidment tout tait prim chez lui, il lui faudrait faire des courses ; puis il
s'allongea devant la tl. Il tait mort de fatigue, avait un mal au crne tenace,
mais n'avait toujours pas une envie dmesure de se coucher seul dans le noir dans
la chambre qu'il avait partage avec Seth.

Il tenta de mettre un peu d'ordre dans ses ides. Seth connaissait Ylraw depuis au
moins quinze ans, elle le suivait depuis lors. Sans doute tait-il le prochain sur
la liste des porteurs de la pierre, si l'hypothse de Carole tait valable. Cette
pense lui rappela que le troisime volet du Seigneur des Anneaux allait sortir avant
la fin de l'anne... Il fit une lgre digression puis revint  ses penses initiales.
Seth avait sans doute donn la pierre  Ylraw lors de son passage  l'le de R.
Ylraw avait t trouv mort dbut janvier, deux mois plus tard, en Australie. Seth
n'tait pas alle en Australie avec lui, pourquoi ? Qu'avait-il fait pendant ces
deux mois ? Avait-il eu une mission ? Le fait qu'il possdt la pierre aurait pu
lui valoir de devoir prouver qu'il en tait digne ? Y avait-il une sorte de rituel
initiatique ? Est-ce que cette pierre pourrait tre le signe du chef dans une sorte
de secte  laquelle appartenaient Seth et Ylraw ?

Thomas s'endormit sur ses ides de sectes et autres pratiques occultes. Il en rva,
cauchemarda pour tre plus prcis, et se rveilla une fois de plus en sueur, l'image
de Seth en tte, et sa brlure lui rappelant que tout n'tait pas clair ds le dpart
dans cette histoire... Il en arriva mme  se demander s'il n'tait pas dj mort,
et que tout ceci n'tait que le temps arrt de la lente agonie de son cerveau qui
s'teignait, et que tout allait devenir de plus en plus dment, de plus en plus flou,
de plus en plus terrible.

Il se rveilla une premire fois  4 heures quarante, aprs trois heures de sommeil,
puis  6 heures, et enfin  9 heures, et il ne put se rendormir. Il hsita un moment
 aller travailler, il n'avait pas vraiment donn de date pour ses vacances, et il
savait qu'il pouvait les annuler, mais il se dit finalement qu'il allait passer la
journe  ne rien faire, pour se reposer un peu de son week-end, pour faire le vide
et tenter d'y voir plus clair. Il eut envie d'aller voir sa mre.

Elle tait l et fut tonne mais contente qu'il vint la voir. Elle avait dj pris
son petit-djeuner depuis longtemps mais ne rechigna pas  se faire un nouveau th
pour le boire avec son fils unique. Il lui raconta son week-end, chose qu'il faisait
si rarement, il lui raconta ses inquitudes, il lui avoua qu'il tait un peu perdu,
et elle en fut touche. Ils parlrent presque deux heures, de ce qui allait, de ce
qui n'allait pas, et il s'inquita, pour la premire fois depuis longtemps, de la
vie de sa mre, de ses ennuis, de ses envies, de ses questions, de ses proccupations,
de ses problmes de sant.

Ils parlrent jusqu' ce qu'une superbe Porsche Cayenne vint se garer dans la cour.
Ils ne sortirent pas dans un premier temps, regardant simplement ce genre de vhicule
inhabituel devant chez eux, pensant qu'une personne s'tait simplement trompe ou
voulait faire demi-tour. Mais le 4x4 se gara et un jeune-homme en sortit, il se dirigea
vers la maison de Thomas et sonna. Thomas sortit alors pour aller  sa rencontre.
Le jeune-homme, habill de faon dcontracte, se tourna vers lui :

- Monsieur Thomas Berne ?

- Oui.

Le jeune se dirigea vers lui et lui tendit la main.

- Enchant, Fabrice Montglomris. Je suis cousin de Mathieu Tournalet. Je me suis
charg de reprendre les affaires de celui-ci, je suis en effet son seul hritier,
ce dernier n'ayant pas eu le temps, malheureusement, de fonder une famille.

Thomas ne sut que dire, il hsita entre le renvoyer ou lui proposer d'entrer, il
resta silencieux, attendant de savoir ce que lui voulait celui qu'il classait, a
priori, parmi ses ennemis.

- Je sais que ma prsence peut vous surprendre, mais si vous me permettez d'entrer
je vous expliquerai plus en dtail les raisons de ma venue. Puis-je ?

- Oui, oui, allez-y.

Thomas lui ouvrit la porte et manqua de le bousculer quand celui-ci pensa qu'il allait
s'carter pour le laisser passer tout d'abord. Fabrice Montglomris s'excusa, Thomas
non. Ils s'installrent autour de la table de la pice principale et Thomas lui proposa
quelque chose  boire. Il accepta un whisky.

- Vous devez sans doute tre tonn de me voir.

- Un peu.

- Si je viens vers vous, c'est que je voudrais un point de vu un peu plus objectif
sur ce qui est arriv  mon cousin.

Thomas parut surpris. Fabrice Montglemris continua :

- Oui tout ce qu'a pu me dire le commissaire, c'est que votre collgue, Stphane,
aurait voulu se venger, pour vous, de l'assassinat de votre ancienne amie, qui aurait
t une matresse de Mathieu.

- C'est  peu prs cela.

- Je vous en prie ! Ne me laissez pas avec ce discours officiel ! Je connaissais
Mathieu, et franchement il a tout ce qu'il mrite, mme si je suis reconnaissant
d'hriter d'une grande partie de sa fortune. Mais vous savez comme moi que Stphane
est un bouc missaire, un coupable vident qui permet de classer l'affaire. Quelle
importance dsormais que Mathieu est mort s'il avait tu ou pas votre amie ? Non
je ne crois pas un mot de cette mise-en-scne.  dire vrai j'aimerai que vous m'aidiez
 trouver le fin mot de l'histoire.

Thomas resta perplexe.

- Je ne comprends pas bien ce que vous voulez dire. Il n'y a aucun lment qui permette
de penser que Stphane n'a pas tu votre cousin, et en plus l'affaire a t classe
et... 

- Mon cousin n'avait pas les mains propres, croyez-moi, je ne sais pas dans quelles
affaires il complotait, et j'ai toujours refus avec insistance de me lancer dans
ses combines douteuses. Mais j'aimerais vraiment comprendre le fond de cette histoire.
J'ai moi aussi quelques connaissances, et je pourrai sans doute vous couvrir vis--vis
de votre hirarchie. D'autre part je suis prt  engager les frais qu'il faudra pour
savoir ce qui me revient entre les mains. Vous comprenez, mon cousin n'a sans doute
pas quadrupl sa fortune en cinq ans juste par des investissements judicieux, d'ailleurs
il tait un pitre gestionnaire de patrimoine ; quand il put jouir de sa fortune,
aprs sa majorit, il en dilapida une bonne partie en quelques annes, puis soudain
ses actifs augmentrent de faons spectaculaires. J'estime qu'il a engag des affaires
plus que suspectes, et qu'il a d par la mme occasion se constituer un pool d'ennemis
rancuniers tout  fait consquent...

Thomas tait un peu perdu, que lui voulait cet homme, il n'avait peut-tre mme pas
son ge. Il voulait l'engager ? Financer une enqute dans l'ombre ?

- Mais que voulez-vous de moi exactement ?

- Et bien vous tes policier, pas moi, et j'imagine que vous aussi vous aimeriez
savoir qui tait l'homme qui a tu votre petite-amie. J'ai quant  moi tout intrt
 faire le mnage dans les affaires de Mathieu avant d'accepter dans quoi je mets
les pieds. Je ne voudrais pas que certaines personnes mal intentionnes viennent
me rclamer ce que leur devait mon cousin, et j'aimerais donc que vous m'aidiez 
dmler ce sac de noeuds. Je couvrirai vos frais, et je prendrai la responsabilit
de vos actes si jamais vous avez des ennuis avec votre employeur, et puis qui pourrait
vous blmer de vouloir dcouvrir qui se cachait derrire le meurtrier de votre ancienne
amie ?

Thomas se dit qu'il ne s'en sortirait jamais, aprs Stphane et Carole voil encore
une personne qui voulait lui faire continuer l'enqute  tout prix. Ne pourrait-il
jamais tirer un trait sur cette histoire, oublier Seth, oublier qu'il avait, pendant
quatre ans, t heureux. Il se moquait bien des affaires de Mathieu Tournalet, mme
s'il tait satisfait d'apprendre que c'tait sans doute un pourri.

- Oui, mais, je ne sais pas trop si j'ai vraiment envie de savoir, aprs tout.

Fabrice Montglomeris resta silencieux un instant, puis reprit :

- coutez, je vous propose de rflchir  tout a, de prendre peut-tre quelques
jours de repos. Je connais un trs bon htel sur la Cte d'Azur, j'y ai des part
et des tarifs intressants, je suis prt  vous payer quelques jours de repos sur
place pour dcompresser un peu. Je pourrais aussi vous y faire parvenir les lments
du pass de Mathieu que je peux dcouvrir. Vous aurez sans doute plus de perspicacit
que moi pour y dnicher les parties louches. Qu'en pensez-vous ?

- Je ne sais pas trop...

- Vous ne risquez rien, au pire si vous dcidez de ne pas m'aider vous aurez gagn
trois jours de vacances dans un htel quatre toiles, pourquoi refuser ?

Fabrice Montglomris sortit son portefeuille de sa poche, et en sortit plusieurs
billets d'une couleur que Thomas voyait rarement.

- Voil, je vous laisse cinq mille euros pour vos frais divers. Ne vous inquitez
pas cet argent fait partie de la fortune de Mathieu, et je n'ai pas de remords 
m'en servir pour faire la lumire sur lui. Prenez cet argent, allez dans mon htel.
Voil l'adresse. Passez quelques jours l-bas, dtendez-vous, faites le point ; je
m'occuperai de vous faire parvenir les documents que je dniche.

Thomas resta les yeux focaliss sur les billets, il prit la carte de l'htel mais
se contenta de vrifier qu'il y avait bien quatre toiles, il resta silencieux, s'imaginant
dj mangeant dans les meilleurs restaurants de la Cte. Il se dit mme qu'il pourrait
inviter Carole, et vraiment profiter de cette aubaine. Mais il se dit aussi que d'accepter
pouvait lui causer des ennuis, et il se demanda s'il ne valait vraiment pas mieux
qu'il refust toutes ces faveurs en bloc. Fabrice Montglomris le sentit vaciller,
et renchrit :

- Je ne veux bien sr pas vous forcer  m'aider, et je comprends que c'est sans doute
dur pour vous. Dur d'apprendre que votre amie avait un amant depuis des annes. Dur
d'apprendre qu'elle avait appartenu  une secte avant de la trahir...

- Thomas le coupa :

- Une secte ?

Fabrice Montglomris sourit intrieurement et continua :

- Oui, elle tait membre d'un mouvement occulte, c'est d'ailleurs elle qui y attira
Mathieu. Elle le quitta par la suite, et il est probable que Mathieu ne lui pardonnt
pas cette trahison. Pourtant ils continurent  se voir. J'ai peu d'information toutefois,
tout ce que je sais c'est que certains reprsentants de cette secte se sont prsents
comme les hritiers lgitime de la fortune de Mathieu, mais ils ont t dbouts.

- En quoi consiste cette secte ?

- Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus pour l'instant. Mais je connais une personne
qui a fait parti de l'Observatoire interministriel sur les sectes. Je lui ai fait
part de mes inquitudes et des renseignements que j'avais sur le mouvement auquel
appartenait Mathieu, je pense que je serai en mesure de vous fournir plus d'informations
en milieu de semaine.

Thomas resta silencieux.

- Bien. Et bien je pense que je ne vais pas vous dranger plus longtemps. J'ai encore
beaucoup de paperasse  dmler.

Fabrice Montglomris se leva, laissant l'argent sur la table, sans mme s'assurer
que Thomas acceptait le march. Thomas se leva aussi, ne sachant trop que dire. Il
suivit Fabrice Montglomris jusqu' la porte. Celui-ci l'ouvrit puis se retourna
vers Thomas.

- Et bien, Thomas, merci beaucoup de l'accueil et de l'aide. Vous pouvez partir pour
Cannes quand vous voulez, passez-moi simplement un coup de fil un peu avant, de faon
 ce que je rserve une chambre. Voil ma carte.

Thomas lui serra la main. Fabrice s'apprta  se diriger vers sa voiture, puis se
retourna une dernire fois.

- Ah, j'oubliais, il semblerait que votre amie ait quitt la secte sous l'impulsion
d'une autre personne, c'est ce qui ressort de ce que j'ai pu trouver dans les lettres
de Mathieu. J'ai eu beau mettre toutes mes relations en branle, pas moyen de savoir
qui pouvait bien tre cette personne. Vous n'auriez pas une ide sur la question,
par hasard ?

- Je pense que votre homme est Franois Aulleri, aussi appel Ylraw.

Fabrice eut une expression de surprise mal dguise. Thomas flatta sa prtention
en dvoilant ce nom, puis regretta de l'avoir dit sans l'avoir monnaye plus intelligemment.

- Franois Aulleri ? Jamais entendu ce nom... Je ferai quelque recherche pour savoir
si Mathieu avait eu affaire  lui. En attendant, bonne fin de journe, bon sjour.
Je pense que je vous recontacterai d'ici  mercredi.

Thomas regarda avec envie le 4x4 qui recula puis quitta la cour. Il resta un instant
sur le pallier, sa mre, curieuse, accourut. Il lui expliqua en deux mots que c'tait
une relation pour son travail, il ne lui dit rien de l'argent et de l'htel. Il la
congdia en prtextant l'envie de faire une sieste. Il entra et s'assit en face des
cinq mille euros. Il les recompta, six billets de cinq cents et dix billets de deux
cents, deux fois et demi son salaire net.

Il avait tout de mme quelque chose au travers de la gorge, comme s'il acceptait
de pactiser avec le diable, comme s'il s'tait vendu, comme s'il avait perdu son
honneur. Il hsita un instant  rappeler Fabrice pour lui demander de revenir chercher
son argent. Puis il se ravisa en considrant que cette somme tait sans doute insignifiante
pour lui, peut-tre ce qu'il dpensait chaque jour entre ses voitures, ses sorties,
ses bijoux et ses habits. Et puis il n'avait rien sign, rien accept concrtement,
et aprs tout ce Fabrice tait peut-tre de bonne foi.

Il prit l'argent et le rangea d'abord dans son portefeuille, puis se ravisa d'avoir
une si grosse somme au mme endroit, et il l'a rpartit entre ses poches. Dans les
dix minutes il tentait de convaincre Carole de venir avec lui sur la Cte d'Azur,
rticente au dbut, la perspective d'en apprendre un peu plus sur cette histoire
eut vite fait de la convaincre, mme si elle ne voulait surtout pas donner la fausse
impression  Thomas qu'elle cdait pour lui.

Thomas lui raconta son entrevue avec Fabrice, et elle trouva nanmoins le tout extrmement
suspect, et d'autant plus quand elle russit finalement  tirer les vers du nez de
Thomas et apprendre le montant de la somme donne par Fabrice. Elle jugea d'ailleurs
Thomas encore plus immature qu'elle ne le croyait sur ce jeu de devinette stupide.
Surtout elle aurait prfr qu'ils partissent directement  la recherche d'Ylraw,
le seul d'aprs elle a possder la cl de l'histoire. Thomas n'tait pas trs emball
par cette ide, le week-end sur la cte le tentait plus, et en plus, comme il en
convainquit Carole, de Cannes il pourrait remonter sur Gap, pour le retour. Alors
finalement tous deux se mirent d'accord et Thomas lui rembourserait le billet La
Rochelle-Paris pour le lendemain matin, arrive  8 heures 50 gare de Montparnasse.
Elle parvint  le convaincre de ne pas y aller en voiture mais en avion, et elle
rserva par internet un aller simple pour Nice avec Easyjet, mme si elle fut tente
de prendre un billet Air-France presque dix fois plus cher, en estimant que si le
tarif tait bas cela sous-entendait quelques conditions difficiles pour le personnel
; mais si elle tait prte  payer deux fois le prix pour des oeufs bio, ne pas payer
dix fois plus pour un billet d'avion leur permettrait de louer une voiture confortable
pour la semaine. D'autant que l'avion c'tait tout de mme le transport le plus polluant,
alors autant payer le moins possible, et malheureusement si le TGV pour Marseille
tait rapide, aller  Cannes tait une autre histoire et Thomas avait refus catgoriquement
de passer cinq heures dans le train, il n'aimait pas le train. Elle savait toutefois
que les avions court-courriers taient la plus mauvaise affaire en consommation d'nergie,
consommant un quivalent ptrole de huit litres par passagers pour cent kilomtres
parcourus, en moyenne, alors que la voiture consommait un peu moins de six litres,
l'avion long-courier cinq, le train rgional trois, un autobus un peu plus de deux
et le mtro un peu moins, le TGV quant  lui consommait l'quivalent de un litre
et demi, et, bien devant, de loin le transport le plus efficace, le vlo et sa consommation
quivalente  un dcilitre et demi de ptrole pour cent kilomtres.

Ils ne discutrent pas plus remettant au jour suivant toutes les questions qu'ils
pouvaient avoir. Une fin d'apptit et cinq mille euros en poche suffirent  Thomas
pour le convaincre d'aller se payer un bon djeuner dans un restaurant ct du coin.
Il eut des remords mais le canard  l'orange les lui fit vite passer. Il trouva sympathique
de djeuner seul, accueilli comme il se doit, et fier de laisser un gros pourboire.
Il se dit qu'il aurait fait un riche digne de ce nom, puis il se ravisa et se dit
qu'il pouvait toujours devenir riche, et pour joindre les actes  la paroles il s'arrta
dans un caf pour faire une grille de loto.

Il ne devrait rejoindre Carole que le lendemain matin  10 heures 30  Orly pour
un dpart  11 heures 15, il avait alors presqu'une journe devant lui. Il se dit
qu'il pouvait faire une visite  Stphane, mais il se ravisa et prfra remettre
ce projet  son retour du Sud, trop effray que Stphane ne lui demandt de faire
quelque chose pour lui. Il eut honte de cette pense et se dirigea vers le cinma
du coin pour ne plus penser pendant un moment.

Il alla voir "Bruce tout puissant" et en ressortit souriant. Il faisait encore bien
jour et il alla faire un tour  Velizy 2 et s'acheta quelques habits et deux nouveaux
jeux, toujours sur l'argent de Fabrice. Il se dit qu'aprs tout ce serait bte de
ne pas en profiter, et qu'il lui resterait largement assez pour les quelques jours
dans le sud et les diffrents restaurants o il voudrait emmener Carole. Et puis
elle n'avait pas l'air  ses yeux trs fan de shopping, et il pourrait sans doute
la satisfaire avec quelques fringues et deux trois bijoux.

Il ne voulait pas penser. Il ne voulait pas penser  Stphane,  Mathieu Tournalet,
Fabrice Montglomeris, au vieux Thodore, ses mouches et ses incomprhensibles histoires,
 ce Ylraw, mort ou ressuscit... Il ne voulait pas penser, pourtant il ne se sentait
pas las. Il se sentait fort, plein de courage pour rsoudre ses nigmes, plein d'une
force nouvelle pour dmler cette histoire, trouver qui tait Seth, qui tait Ylraw,
et sduire Carole. Mais en cette fin d'aprs-midi du lundi 15 septembre, il s'imaginait
dans le calme avant la tempte, et voulait profiter un peu de l'opportun rpit qu'il
pouvait s'accorder. D'autant plus opportun qu'il avait cinq mille euros en poche,
ou presque.

Il rentra finalement chez lui, s'ouvrit une canette de coca et s'assit lourdement
dans son canap. Il ne dballa mme pas ses deux nouveaux jeux vido, il resta l,
profitant du calme. Il pensa  cette histoire,  son invraisemblance. Il perut enfin
la justification de tous ces films o il trouvait l'histoire tellement non plausible
qu'il ne comprenait pas comment les hros pouvaient l'accepter. Il comprit qu'on
n'acceptait pas une histoire folle, qu'on la subissait simplement sans y croire,
en esprant que tout se termine et retourne  la normale.

Allait-il attendre patiemment la fin, allait-il accepter sa brlure, la mort de cet
Ylraw, la duperie de sa relation avec Seth pendant quatre ans ? Sa brlure le faisait
toujours souffrir mais dornavant il savait vivre avec cette tension, ou tout du
moins le pensait-il. Elle le rveillait toujours la nuit, mais il voulait qu'elle
ne soit qu'une marque du pass, qu'un souvenir d'une poque rvolue, et surtout pas
la marque d'un futur de damn. Pourtant.

Il y avait un dernier rayon de soleil qui traversait la fentre sud de son salon
; Thomas alla s'appuyer contre le mur pour en bnficier. Il ferma les yeux et profita
de ces derniers instants de chaleur sur sa peau. Il se dit qu'il devrait peut-tre
transformer cette fentre en baie vitre pour profiter plus du soleil. Il s'tonna
de sa nouvelle attraction par le soleil, de la douce sensation, presque nouvelle,
qu'il ressentait une fois sous ses rayons.

Il eut envie, la lumire passant, de sortir pour saisir les toutes dernires faveurs
du soleil couchant. Il eut la flemme et se rassit simplement dans le canap. Mais
sa brlure lui fit mal, et, aprs dix minutes de patience en esprant que la douleur
passe, il sortit finalement, traversa la cour et s'assit sur le petit muret qui lui
permit de bnficier de vingt minutes de Soleil en plus.

Il trouva en dfinitive cette situation ridicule et il rentra pour jouer  son nouveau
jeu vido, jugeant avoir bien stupidement attendu jusqu'alors.

Il y passa trois heures, oubliant son apptit, sa fatigue, sa brlure et surtout
cette histoire. Il revint finalement dans la ralit en remettant la tlvision et
les informations du moment. Il tait encore tt mais il s'endormit.

Il fut surpris de ne se rveiller qu' 8 heures le lendemain matin. Il expliqua cette
nuit longue et reposante par la fatigue accumule qui avait enfin le dessus sur ses
insomnies chroniques. Il eut peur un instant d'tre en retard, mais il ne devait
tre qu' 10 heures 30  Orly et il lui faudrait tout au plus une heure pour s'y
rendre, dans le pire des cas.

Il prit une longue douche pendant laquelle il s'imagina que sa brlure ne le rveillerait
plus, qu'il tait guri, que le pass n'aurait plus toutes ses tentacules s'accrochant
 lui et le laisserait vivre sa nouvelle vie...

Il s'attarda presque en prparant son sac, tentant de trouver ses habits les plus
 la mode. Il s'aperut  9 heures 35 qu'il n'avait mme pas djeun, et qu'il lui
fallait partir. Il engloutit deux brioches rassises et se promis un copieux djeuner
dans le meilleur restaurant de Cannes, voire un dner, se ravisa-t-il, en s'imaginant
qu'il aurait sans doute un repas dans l'avion. 

Il eut doublement tort, d'une part parce que sur ces 'lowcosts' il n'y avait qu'un
service minimum, en particulier aucun repas ou en-cas, et d'autre part le train de
Carole prit du retard, et n'arrivant qu' 10 h 50  Orly, ils se virent refuser l'enregistrement
qui ne pouvait avoir lieu qu'au moins quarante minutes avant le dcollage. Carole
eut beau s'nerver cela n'y changea rien et l'htesse d'Easyjet ne voulut rien entendre.
Thomas se dit qu'il avait eut du flair de ne pas s'enregistrer sans l'attendre, d'autant
qu'il devait aussi donner son arme, et qu'il aurait tait malvenu que personne de
fut l pour la rcuprer  Nice.

Ils s'installrent finalement dans un restaurant de l'aroport pour djeuner, en
attendant le vol de 17 heures 30 qu'ils avaient pu trouver en remplacement. Carole
hsitait toujours, elle trouvait qu'elle se laissait un peu acheter en acceptant
d'aller  Cannes.

- Combien de temps allons-nous rester  Cannes ?

Thomas aurait voulu parler d'autre chose, parler de cinma, parler de musique, parler
de relations amoureuses, et, pourquoi pas, de sexe ; mais pas de Seth...

- Je ne sais pas, quelques jours, a dpendra de ce que veut nous dire Fabrice, mais
c'est surtout l'occasion de passer du bon temps et de se dtendre. a me fera du
bien de faire un peu un break.

- Qu'est-ce qu'il veut, ce bonhomme, tu ne crois pas que c'est trange de nous donner,
enfin, de te donner comme a, sans discuter, cinq mille euros, sans mme tre sr
que tu viendras ?

- Oui c'est super strange, mais je pense qu'il y a un fond de vrit. Il a hrit
de la fortune de Mathieu Tournalet, et il veut savoir dans quelles affaires trempait
son cousin, et s'il a vraiment autant d'argent qu'il le prtend, ce dont je ne doute
pas, cinq mille euros ne reprsentent rien pour lui.

- Mouais, cinq mille euros c'est toujours cinq mille euros, je pense qu'il sait en
tout cas trs bien ce que a reprsente pour toi... Et pourquoi ne pas s'adresser
directement et officiellement  la police, s'il n'a vraiment rien  se repprocher
?

- Il prfre sans doute que ses recherches ne s'bruitent pas. J'tais en charge
de l'affaire, il doit penser que je suis le plus  mme de l'aider.

- Mais c'est vachement gonfl quand mme, comment pouvait-il tre aussi sr que tu
acceptes ? Tu aurais pu le dnoncer ou...

Thomas la coupa, il en avait un peu marre.

- le dnoncer de quoi ? De me proposer un week-end ? Qu'est-ce que j'aurais pu prouver
? Non je pense qu'il n'tait pas sr que j'accepte, mais franchement je trouve qu'il
ne prend pas beaucoup de risques, qu'y a-t-il de mal  demander de l'aide ? Il ne
m'a pas demand de faire quelque chose d'illgal, juste de venir jeter un oeil au
dossier qu'il a pu monter sur Mathieu Tournalet.

- Attends il y a des comptables pour ce genre de trucs, c'est quand mme pas bien
dur de voir si un truc est louche ou pas. Enfin a me parait bizarre quand mme,
pourquoi te donner cinq mille euros si ce n'est pas pour t'acheter ? Il veut autre
chose c'est sr.

- Je pense vraiment que pour lui cinq mille euros ce n'est pas plus que cent ou deux
cents pour nous, juste de quoi nous payer le dplacement. Et pour l'instant je n'ai
rien accept, juste d'aller  Cannes. En plus il doit aussi avoir des comptables
et tout qui pluchent les dossiers, mais il reste peut-tre des points noirs, ou
je sais...

- Une fois que tu es  Cannes tu es foutu, c'est comme laisser entrer un dmarcheur
chez toi, une fois qu'il est dans la place il fait ce qu'il veut de toi... Non moi
je pense que ce n'est pas correct, franchement j'ai hsit  venir  cause de a.
Il ne t'aurait rien donn, pas de problme, mais j'ai trop l'impression de me faire
acheter, franchement a me gne.

Elle l'nervait vraiment.

- Mouais, tu es quand mme l, et c'est les cinq mille euros qui vont payer ce djeuner.

- Tu m'tonnes ! Je suis beaucoup trop curieuse, cette histoire est dingue ! Tu n'imagines
mme pas, c'est un scnario en or ! Comment je peux rsister ? Et puis aprs tout
c'est toi qui m'invites, pas lui.

- Tout ce qui t'intresse c'est tes bouquins quoi...

- Et alors ? Je t'ai aid, non ? Il faut bien avoir des buts dans la vie, en quoi
c'est un problme ?

- Non ce n'est pas un problme, c'est juste...

Elle le coupa, elle aussi il l'nervait un peu.

- Et puis c'est quoi qui t'intresse toi ?

Thomas parut gn, Carole le vit.

- Je... Je pense que...

Carole soupira, se recula sur sa chaise et ferma les yeux un instant, elle dtestait
s'nerver, elle savait qu'elle pouvait tre trs mchante et froide dans ces moments,
et souvent elle le regrettait.

- Je suis dsol, je suis bte de te poser cette question.

Thomas vit qu'il l'avait nerve, et lui aussi se calma, aprs tout s'il la voulait
dans son lit il faudrait bien qu'il fasse un peu des efforts.

- C'est pas grave.

Carole dcida de changer de conversation.

- Il faudra qu'on tente de mettre tous les lments que nous avons au clair, c'est
un peu mlang pour l'instant. J'ai pris de quoi noter, nous pourrions tenter d'organiser
un peu tous nos indices, non ?

- Oui, c'est une bonne ide, je n'ai pas assez le rflexe de prendre un peu de recul,
a ne fait pas de mal.

- Surtout qu'il nous reste trois heures avant l'embarquement.

- Deux heures cinquante ! Tu ne veux quand mme pas qu'on repousse encore au suivant.

Elle sourit, Thomas fut content.

- Oui, deux heures cinquante, tu as raison... C'est quand mme n'importe quoi de
nous empcher d'embarquer alors que nous tions l trente minutes avant le dpart
!... Enfin, ce sont sans doute des mesures de scurit...

- Mouais... Je ne vois pas trop ce que a change de laisser embarquer les gens mme
dix minutes avant le dpart.

- Remarque, oui c'est vrai tu as raison, ils ont dj nos identits. Je me disais
qu'ils pouvaient peut-tre utiliser ces quarante minutes pour faire des recherches
sur les passagers, mais ils peuvent le faire bien avant.

- D'autant qu'on ne fait quand mme pas des recherches sur les gens aussi facilement,
il faut avoir des raisons.

- Oui mais tu sais, c'est un peu comme le respect des donnes personnelles par toutes
les boites  qui tu donnes des informations, en thorie la CNIL veille, dans la pratique
c'est la jungle... Ah !  Mais peut-tre que pass ces quarante minutes, ils reclassent
des personnes des vols prcdents, ou les gens en avance, et qu'ils ne peuvent plus
accepter les gens en retard ? Un peu comme nous sur notre prochain vol ?

- Mme, quand mme ils savent le nombre de passagers qu'ils ont embarqu, ils peuvent
voir s'il n'y a plus de place plutt que de nous remballer d'office ! Non  mon avis
c'est une rgle stupide.

Carole s'adossa  son sige, et regretta qu'il ne restt plus de sa crme au chocolat,
elle avait t dlicieuse.

- On va dans un bar de l'aroport pour commencer notre inventaire ?... Hum... Tu
payes, alors ?

- Oui et oui, c'est moi qui paye, cette semaine.

- Semaine ! Je croyais que ce n'tait que pour deux ou trois jours.

Thomas sourit en appelant le serveur pour l'addition.

- Tout dpendra de la vitesse  laquelle nous liquidons les cinq mille euros.

Thomas paya, laissant un peu plus de pourboire sur la requte de Carole, et ils marchrent
dans les couloirs d'Orly pendant une vingtaine de minutes, tentant de se rappeler
dans l'ordre la succession des vnements. Ils trouvrent enfin un bar  leur convenance
et s'installrent dans un coin pour pouvoir crire tranquillement, en attendant leur
embarquement.

- Alors, Ylraw est n en 1976, il habite dans un village qui... Tu as demand des
infos sur lui, peut-tre qu'il n'est pas originaire de cette rgion aprs tout ?

- Ah non c'est vrai, je ne suis pas pass au travail pour chercher. Mince c'est vrai.
J'aurais pu hier. Ben non je ne sais pas.

- Bon tant pis je mets des points d'interrogation...

Carole se remua sur sa chaise, moustille par la situation, se prenant pour une
dtective. Thomas se demandait s'il allait prendre un coca ou un caf.

- Alors, donc, nous ne savons pas quand il arrive dans ce village...

- Chteauvieux. Je n'y ai vu aucun chteau, d'ailleurs.

- Chteauvieux, oui. C'est l o il y rencontre, a priori, Seth. Quand  peu prs
?

- Les parents d'Ylraw ont sembl dire qu'il la connaissait depuis qu'il tait petit.

Thomas hsita, puis il se dit que c'tait stupide de vouloir cacher l'histoire sur
l'ge de Seth.

- Ils ont dit qu'Ylraw n'avait pas dix ans qu'il en parlait dj.

- Pas dix ans ? Mais elle tait enfant alors ?

- Il semble que non. Il semble qu'elle ait menti sur son ge, qu'elle soit plus ge
que ce qu'elle prtendait. Les parents d'Ylraw lui donnait entre trente-cinq et quarante
ans.

- Mais ? Et pour toi elle avait quel ge, enfin je veux dire, quel ge t'avait-elle
dit ?

- Vingt-sept, le mme ge qu'Ylraw.

- Le mme ge qu'Ylraw ? trange... Enfin, elle pouvait paratre dix-huit  quinze
ans, et les parents d'Ylraw lui donnent trente-cinq quarante alors qu'elle n'avait
peut-tre que trente-deux.

- C'est ce que je me suis dit, mais elle a sans doute menti sur son ge tout de mme,
ils ne pouvaient pas lui donner dix-huit ans quand elle n'en avait que dix.

- Tu as quel ge toi ?

- Trente-deux.

- Peut-tre qu'elle voulait juste paratre plus jeune que toi ?

- Peut-tre. Tu as quel ge toi ?

Carole rpondit sans hsitation.

- Vingt-neuf.

Thomas lui aurait donn vingt-six. Carole crivit cette polmique sur l'ge de Seth,
puis relana la conversation.

- Bon, OK. Avanons. Donc Seth et Ylraw se connaissent dans ce petit village. Ils
t'ont dit autre chose ses parents ?

- Pas vraiment, ils ne la connaissaient pas, il m'ont juste dit que quand il tait
petit Ylraw voulait se marier avec elle, euh... Il l'a croise de temps en temps,
elle devait avoir une maison de vacances dans le coin, ou habiter le village, je
ne sais plus trop... Bien sr ils m'ont aussi dit qu'elle tait passe dbut aot
pour donner ce mot.

- Ah oui le mot. Euh... Oui mais on verra a aprs, restons sur le pass. OK, donc
rien sur les dates... Ils sont sortis ensemble ?

Thomas eut un soupir intrieur. Carole le vit. Elle mit sa main sur la sienne.

- Je sais que ce n'est pas forcment vident, mais il faut bien qu'on mette les choses
au clair ? Non ? Une fois que ce sera dml on en reparlera plus, ou moins, enfin...

- Oui, oui, bien sr, c'est pas grave, ne t'inquite pas... Et bien les parents d'Ylraw
ne savaient pas. Ils se le sont demands quand elle a apport ce mot, mais ils ne
savaient rien de plus.

- OK, toujours est-il qu'elle a quand mme suivi Ylraw de Gap  Grenoble, puis Nancy,
puis Paris. Tu ne sais rien de particulier de cette priode, que t'en a-t-elle dit
?

- Elle ne m'a rien racont de spcial, je le sais juste parce qu'elle est alle une
fois ou deux l-bas, et qu'elle m'a finalement avou qu'elle y avait pass quelques
annes. Je lui avais pos deux trois questions  ce sujet, mais pas au del de savoir
les dates et en gros qu'est-ce qu'elle y avait fait.

- Mais, pourquoi y allait-elle ? Pendant que vous sortiez ensemble, je veux dire.

- De ce qu'elle m'en disait c'tait pour voir d'anciens amis. Mais...

Thomas eut de nouveau une hsitation.

- Mais ?

Il se lana finalement.

- Je l'ai su parce que...

- Tu avais mis son portable sur coute ?

- Non, elle n'avait pas de portable, c'tait bien un souci d'ailleurs, je ne savais
jamais vraiment o elle allait, et pas moyen de la contacter...

Thomas eut un soupir, non retenu cette fois-ci.

- Je l'ai suivi.

- Ah carrment !

- Ben ouais. Mais je n'avais pas le choix, je ne savais pas o elle allait, n'y voir
qui, ni pourquoi...

- Donc tu te mfiais dj un peu. Qu'est-ce que tu as dcouvert d'autre de manire
similaire ? Tu as cherch des infos sur moi ?

- Non.

Carole le regarda droit dans les yeux.

- Tu promets ?

- Oui.

- Cela dit je serais curieuse de savoir qu'est-ce que contient mon dossier, tu pourrais
me le dire.

- Je n'ai pas trop le droit non.

- Pfff, t'es pas marrant, en plus je suis sre que tu n'aurais pas hsit  regarder.
Franchement tu me donnes pleins d'infos sur ton enqute et tout, c'est pas trs prudent
de le faire sans savoir  qui tu t'adresses, non ?

- C'est vrai, mais bon...

- T'es pas trs professionnel, quoi...

Thomas fut vex par cette remarque, ce qui amusa Carole.

- Bon, reprenons, tu la suivais donc, et qu'est-ce que tu as dcouvert sur ces annes
l ? C'tait quand dj... Attends j'avais imprim le CV de Ylraw... Mais au fait,
tu n'avais pas cherch des infos sur elle avant, tu aurais d dcouvrir des choses
non ?

- Ben non, j'avais regard rapidement une fois, mais comme je n'avais rien trouv
je m'tais dit que tous ses dossiers taient vierges, et je n'avais pas cherch plus.
Mais... En fait je me moquais un peu de son pass... Ce que je voulais vraiment savoir
c'est...

- Si elle te trompait...

- Oui...

- Je comprends... Bon  propos d'Ylraw...

Carole sortit de son sac--dos une feuille de papier plie en quatre.

- Alors, Grenoble, 1994-1996, Nancy 1996-1999. Seth devait y tre au mme moment,
et elle faisait quoi, pendant ces annes ?

- Et bien je ne sais pas trop. Tout ce qu'elle m'a dit c'est qu'elle avait fait ses
tudes l-bas, en sociologie, mais je n'en sais pas plus.

- Sociologie ?  mon avis c'tait pipeau ; c'est peut-tre aussi pour a qu'elle
a menti sur son ge, parce que sinon a n'aurait pas t trs crdible de faire des
tudes de socio entre 23 et 28 ans... Mouais, quoique...

- Peut-tre, je ne sais pas...

- Enfin bon, ce qu'on peut dj marquer c'est ce qu' fait Ylraw, et vraisemblablement
Seth tait juste l pour tre proche de lui.

Le serveur vint finalement prendre leur commande, alors qu'ils taient installs
depuis plus de vingt minutes. Thomas prit son coca, Carole un th. Carole recopia
en silence les grandes tapes du CV de Franois Aulleri, Thomas regarda une passante
en mini-jupe qui peinait avec sa grosse valise ; ils taient proches des vitres donnant
sur l'alle. Carole reprit :

- Voil bon, nous voil en 1999. Ylraw arrive  Paris en fvrier,  Orsay... Non
Gif-sur-Yvette, euh...

- C'est pareil a se touche.

- OK, donc en stage chez Motorola, puis, cinq mois plus tard, son premier travail
chez Silicon Graphics, en juillet 1999. C'est en septembre, c'est a ? Que tu rencontres
Seth  Jouy-en-Josas ?

Thomas n'coutait pas. Carole tenta en vain de voir ce qu'il regardait, elle claqua
des doigts.

- Et oh ! Tu m'coutes !

- Ah, euh, oui, donc ?

- C'est bien en septembre 1999 que tu as rencontr Seth  Jouy-en-Josas, elle voulait
aller  Silicon Graphics, c'est a ?

- Oui, c'est a.

- OK... Ensuite entre septembre 1999 et novembre 2002, o elle va  l'le de R,
quelque chose de notable ?

- Ben, pfff, je ne sais pas trop, je...

- Seth, elle tait comment, parle-moi d'elle, qu'elle genre de fille c'tait ?

- Quel genre de fille ? C'est difficile  dire. Elle tait trs belle, tellement
belle...

- Tu es sorti avec elle juste pour a ?

- Non ! Enfin c'est sans doute parce qu'elle tait belle que j'ai voulu l'aider.
Enfin que je l'ai repre perdue dans Jouy. Enfin...

- T'inquite j'ai compris. Mais son caractre, sa faon d'tre, elle tait comment
?

- Elle tait... Elle tait dure et douce  la fois. Elle tait trs tendre, attentionne,
pourtant parfois elle tait compltement distante, indpendante, elle ne voulait
rien savoir. Elle partait souvent toute seule.

- O ?

- Je ne sais pas... Enfin maintenant je pense qu'elle devait partir voir Ylraw, quand
elle allait  Gap... Ou quand elle allait  Paris...

-  Gap, elle y allait souvent ?

- Non pas trs souvent, peut-tre deux ou trois fois par an.

- Elle allait o le reste du temps alors ? Que sur Paris ?

- En fait je ne sais pas trop, a lui arrivait de partir un jour ou deux, je ne sais
pas trop o. Je me demande si elle n'avait pas un amant, ou plusieurs. Elle allait
peut-tre voir Mathieu Tournalet.

- Ah oui c'est vrai celui-l... Un lien a t tabli entre lui et elle ?

Thomas resta muet un instant.

- Il a tait vu chez moi le jour o elle a t assassine,  l'heure prsume du
crime,  part a ce sont juste des suppositions. Fabrice m'a parl de cette histoire
de secte.

- De secte ?

- Il m'a dit que Seth tait dans une secte, qu'elle y avait entran Mathieu, puis
elle avait quitt cette secte, et a aurait t la raison pour laquelle Mathieu l'aurait
tue.

- Whaou ! C'est nouveau a, c'est Fabrice qui te l'a dit ? Il t'a dit quoi d'autre
?

- Rien, il m'a dit par contre qu'il m'enverrait des documents sur a  Cannes ds
qu'il recevrait un rapport de je ne sais plus trop quel organisme.

- Mais, Ylraw, lui, il tait dans cette secte ?

- Non, en fait j'en sais rien, Fabrice ne semblait pas connatre Ylraw, et ce serait
plutt l'inverse, ce serait plutt Ylraw qui aurait fait sortir Seth de cette secte.

- C'est quand mme trange... Cela dit Seth pouvait trs bien avoir d'autres relations
et d'autres buts dans la vie que suivre cet Ylraw... Ils taient peut-tre trs ami
et Ylraw l'a convaincu de laisser tomber la secte... Mais, tu connaissais des gens
qu'elle voyait ? Elle avait des amis ? Elle passait des coups de fil, crivait des
lettres ? Ces gens de la secte, tu penses dj les avoir vus ?

- Non, jamais... Et elle m'avait dit qu'elle recevait si peu de courrier qu'elle
n'avait pas chang son adresse, qu'elle avait toujours chez la famille de son ancienne
nourrice.

- Ah, une personne de plus, son ancienne nourrice ; tu sais o elle se trouvait ?

- Dans les Alpes a priori, mais  bien y rflchir c'tait peut-tre juste une justification
pour suivre Ylraw, quand il rentrait voir ses parents.

- Mais sinon elle n'avait pas d'amis, rien ?

- Non, j'en connaissais pas en tout cas, enfin si elle avait ses anciens amis  Grenoble
et Nancy, mais je n'en ai jamais vu aucun.

- C'est terrible a ! et tu ne t'es jamais pos de questions ?

- Non.

Carole resta silencieuse un instant, tentant de formuler dans sa tte ce qu'elle
allait crire. Thomas continua :

- Mais... Je crois que...

Carole s'arrta d'crire mais elle ne releva pas la tte, elle retint mme sa respiration.
Elle sentit que Thomas allait dire quelque chose d'important, ou de nouveau, ou de
trs intime, et elle voulait l'entendre, ne surtout pas le couper.

- Je crois que j'tais comme hypnotis, comme si je n'avais pas tous mes esprits,
comme si quand j'tais avec elle je voulais juste tre avec elle, la protger, et
que je me moquais du reste.

Carole sourit et releva la tte, elle tapota la main de Thomas en disant :

- a s'appelle l'amour, t'tais amoureux mon vieux, rien de plus...

Thomas se sentit bte, se pouvait-il qu'il fut seulement amoureux ? Il tait sans
doute toujours amoureux de Seth, oui, mais maintenant c'tait diffrent, maintenant
il avait envie de faire l'amour avec d'autre, avec Carole, Emmanuelle... Avant seule
Seth comptait, il pourrait mme dire que seule Seth existait, penser  une autre
fille le dgotait presque... Aprs tout oui, il ne devait tre qu'amoureux...

- Peut-tre...

Il ne voulut pas continuer sur ce sujet. Carole posa son stylo et soupira.

- Donc bref tu ne sais pas grand chose d'elle...

Carole se recule sur sa chaise, regarda dans le vide, puis revint vers Thomas, elle
n'acceptait pas que l'on ne puisse rien dcouvrir d'une personne en vivant quatre
ans avec elle.

- Mais c'est pas possible, tu dois bien avoir des lments, je sais pas moi, des
trucs btes, qu'est-ce qu'elle aimait, qu'est-ce qu'elle n'aimait pas, qu'est-ce
qu'elle mangeait, qu'est-ce qu'elle regardait  la tl, de quoi elle te parlait,
qu'est-ce qui la proccupait, je sais pas moi, toutes ces choses, est-ce qu'elle
te faisait bien l'amour, qu'est-ce qui la faisait tripper, le sexe, la bouffe, la
lecture, la couture, la mode, j'en sais rien, elle avait bien des passions, des envies,
des besoins !

Thomas resta silencieux un instant, tentant de se rappeler tous les moments passs
avec Seth.

- Je ne sais pas vraiment. Elle tait si gentille et si forte. C'est tellement dur
 dire. Elle n'tait pas fan de cuisine, on mangeait des plats surgels gnralement...
Au lit c'tait pas mal... C'tait mme bien, mais... Je ne sais pas si elle en avait
vraiment envie, c'tait plus moi, et encore... Quand j'tais avec elle j'avais pas
vraiment envie d'autre chose que juste la prendre dans mes bras... Ou... Enfin...

- Oui ?

Thomas se sentit bte mais il se parlait plus  lui-mme.

- Je crois que ce que j'aimais le plus c'est quand elle, elle me prenait dans ses
bras, je crois que j'aurais pu y rester des heures. Elle avait cette chaleur...

- Mais vous ne sortiez jamais ensemble ? Mme au cin, restau...

- Trs rarement, au cin, si, de temps en temps, au restau parfois, mais on ne sortait
pas vraiment. Souvent je sortais seul, en bote, avec des potes. Elle n'aimait pas
trop a. Elle n'aimait pas trop la foule, elle n'aimait pas trop les gens. On se
faisait un week-end en Normandie de temps en temps. On n'est presque jamais parti
ensemble en vacances, pas plus que trois ou quatre jours.

- OK... Elle ne travaillait pas tu m'as dit ?

- Non, non elle ne travaillait pas. Mais elle n'avait pratiquement jamais besoin
de rien.

- Tu lui filais de l'argent pour qu'elle s'achte des trucs ?

- De temps en temps... Enfin souvent on allait plutt ensemble faire les magasins,
elle se prenait deux trois trucs. Elle avait quelques conomies, tout du moins c'est
ce qu'elle disait. Pourtant on n'a toujours pas retrouv son compte en banque, donc
je ne sais pas si c'tait vrai ou pas, comment elle faisait, comment elle se payait
ses billets pour Gap... Elle avait peut-tre un amant... Des amants, srement mme...

Ils se turent pendant cinq minutes, Carole regardant dans un premier temps Thomas,
sans trop savoir que dire, puis crivant, gribouillant plus exactement, quelques
mots sur son petit carnet. Thomas regarda dans le vide en se demandant pourquoi il
tait rest si longtemps avec Seth alors qu'il savait qu'elle ne l'aimait pas vraiment,
ou pas comme il le voudrait... Puis il pensa  Stphane, il ne savait pas vraiment
pourquoi. Il se dit tout de mme que c'tait un peu sa faute s'il tait en prison,
et qu'il aurait plutt fallu que ce ft lui qui tut Mathieu Tournalet...

-  quoi tu penses ?

Carole l'interrompit finalement. Il ne voulut pas rpondre sur ses rflexions au
sujet de Seth.

-  Stphane.

- Ton collgue en prison ?

- Oui.

- Tu as des nouvelles ?

- Non.

- Tu n'es pas pass le voir depuis que tu m'en a parl ?

- Non.

- Ce n'est pas trs sympa, tu pourrais au moins le tenir inform de l'avancement
de l'enqute, c'est quand mme un peu pour toi qu'il est en prison.

Thomas dtesta Carole pour cette remarque, pour cette rflexion qu'il vitait  tout
prix d'avoir.

- Je sais que ce n'est pas trs sympa, mais je voulais aller le voir en revenant
de la Cte.

- Il a t jug ?

- Non pas encore.

- Il n'y a rien de nouveau par rapport  ce Mathieu... Comment dj ? Tournalet ?

- Mathieu Tournalet oui.

- Non, enfin juste ce Fabrice que l'on peut dj remercier pour le repas et le coup
 boire que nous sommes en train de prendre.

- Ah oui c'est vrai que Fabrice est l'hritier de Mathieu, je suis bte. Nous sommes
en plein dedans en fait... Bon on en tait o ?... Ah oui... Bon, disons que si tu
te rappelles des lments importants sur Seth, je les rajouterai. Reprenons  son
dpart pour l'le de R, en novembre dernier.

- C'tait la premire fois qu'elle allait sur l'le de R. Je l'ai su parce qu'elle
est partie un peu en prcipitation alors que nous avions un week-end de prvu pour
le premier novembre, et elle m'a tout fait annuler. Elle m'a expliqu qu'elle avait
un ami en galre, qu'elle devait absolument aller le voir, qu'elle tait dsole...

Carole le coupa :

- Thodore ?

- Euh... Oui sans doute. Ben non Ylraw plutt ?

- Ylraw, ah oui srement... Et elle t'a dit quelque chose d'autre ?

- Non, elle m'a juste appel une fois, pour me dire qu'elle allait rentrer, qu'elle
tait fatigue. C'tait trs trange, c'est  partir de ce moment que je l'ai sentie
diffrente.

- Diffrente ?

- Oui, comme si elle tait fatigue, comme si elle avait perdu toute cette nergie
qu'elle avait. Elle tait plus proche de moi, elle se laissait prendre plus souvent
dans mes bras... Je...

- Elle ne le faisait pas avant ?

- Moins, c'tait plutt l'inverse avant, c'tait plutt elle qui me prenait dans
ses bras. Je...

- Et tu ne lui as pas demand le nom de cet ami, et pourquoi tout d'un coup elle
allait moins bien ?

- Je ne lui ai pas demand le nom de son ami non...

- T'es vraiment pas trs curieux pour un policier.

Thomas se retint de rpondre, il ne voulait pas trop avouer  quel point il tait
sous le charme quand il tait avec Seth,  quelle point toutes ses bonnes paroles
de lui poser des questions, de la menacer de la quitter si elle ne rpondait pas,
s'envolaient ds qu'elle tait proche de lui.

- Mouais... Je m'en moquais sans doute un peu...

- T'es pas trs logique, tu as peur qu'elle ait un amant, et quand tu sais qu'elle
va peut-tre en voir un, tu n'insistes pas.

- De toute faon si c'tait pour le vieux Thodore...

- Tu ne le savais pas  l'poque, et puis comme tu l'as fait remarquer, c'tait peut-tre
pour Ylraw.

Thomas ne rpondit pas. Carole n'insista pas.

- Elle t'avais dit autre chose  propos de l'le de R ? Combien de temps y est-elle
reste ?

- Quelques jours, elle est revenue le lundi dans la journe si je me rappelle bien,
ce devait tre le deux ou le trois novembre. Elle ne m'a pas dit grand chose d'autre...
Et...

- Elle ne te disait jamais rien quoi...

- Non, pas grand-chose...

Le silence se fit de nouveau. Thomas eut envie de partir, de rentrer chez lui. Il
ne voulait plus parler de a, il regretta d'avoir accept cet argent, d'avoir voulu
aller  Cannes, d'avoir demand  Carole de venir. Il aurait pu y aller seul, prendre
un peu du bon temps, sortir, profiter... Au lieu de cela il devra parler de Seth
encore et encore, et il ne couchera jamais avec Carole, il n'en avait plus vraiment
envie, et elle ne le voudrait pas, de toute manire. Carole sentit qu'il en avait
un peu marre de parler de Seth, elle rangea donc son petit carnet et lui proposa
une dernire balade avant l'embarquement. Ils firent un tour et Thomas craqua pour
une tartelette au chocolat, Carole rsista, difficilement. Ils prirent finalement
leur avion, Thomas appela juste avant l'htel, pour les prvenir de leur arrive,
ce qu'il n'avait pas encore fait. Carole dormit dans l'avion, mais elle avait prvenu
Thomas que c'tait presque systmatiquement le cas, que ce soit avion, train ou voiture...

Azur et Soleil
--------------



Il y avait un magnifique ciel bleu quand ils arrivrent  Nice, ils dcidrent mme
de passer quelques temps sur la plage de la ville avant de partir pour Cannes, mais
ils furent surpris qu'une voiture ft dj l pour les attendre. Ils partirent donc
directement, mais ne regrettrent pas le splendide coucher de Soleil de la terrasse
de l'htel, qui donnait directement sur la mer.

Ils profitrent d'un succulent repas, offert par la maison. Fabrice appela Thomas
sur le tlphone de l'htel pour lui spcifier que toutes leurs commandes  l'htel
taient  ses frais, et qu'il lui recommandait l'impressionnante cave du restaurant.
Thomas ne savait pas vraiment apprcier le vin, mais Carole, en connaisseuse, ne
put se retenir de terminer le Pape-Clment de 1959, mme si la peur de faire des
btises gcha un peu son plaisir.

Ils ne parlrent pas beaucoup de l'affaire qui les amenait, mais plus de gastronomie
et de choses diverses. Carole se savait de toute faon pas en tat d'une rflexion
constructive aprs les trois quarts d'une bouteille, aussi bonne soit-elle, et les
deux verres de muscat de l'apritif. Elle commenait aussi  sentir un peu Thomas
; elle avait compris qu'il ne voulait pas  tout prix rsoudre cette affaire, consciemment
ou pas, et qu'il lui faudrait jouer avec tact si elle voulait continuer  aller de
l'avant. Le vin lui donnait l'impression de voir clair dans son jeu, de voir son
attirance vers elle, de voir ses faiblesses, ses peurs.

Le temps s'coula doucement, le soir et la fracheur de l'automne approchant les
incitant  enfiler un vtement pour profiter du ressac de la mer et du ciel toil.
Carole rit beaucoup, et Thomas en fut heureux, mais elle riait toujours beaucoup
aprs un bon repas bien arros. Puis elle reprit ses esprits avec le froid de la
nuit. Ils restrent silencieux un instant, somnolant, s'endormant presque, en profitant
de ces quelques instants d'garement, de bonheur, presque. Carole se demanda ce qu'elle
faisait l. Elle se dit que ce n'tait pas sa vie, qu'elle ne connaissait pas Thomas
plus que a, qu'elle n'avait finalement rien  gagner ou  perdre dans cette histoire.
Pourtant elle avait une envie irrsistible de comprendre, de savoir qui tait cette
Seth, ce Ylraw. Elle savait pourtant que Thomas ne lui disait pas tout, soit parce
qu'il ne le voulait pas, soit parce qu'il avait peur. Elle ne pensa pas qu'il la
manipulait, elle ne le jugeait pas assez malin pour a. Elle savait bien qu'il voulait
coucher avec elle, du moins le supposait elle. Elle n'tait pas compltement oppose
 l'ide, il tait plutt beau gosse mme si ce n'tait pas vraiment son genre et
encore moins le type de caractre qui l'attirait. Elle avait toujours du mal  comprendre
qu'il et pu rester quatre ans avec une personne sans rien apprendre sur elle. Thomas
ne voulait pas vraiment rsoudre cette affaire, et finalement pour Carole chercher
 savoir pourquoi tait presque aussi motivant que de dcouvrir qui tait Seth, qui
tait Ylraw, cette secte, cette pierre, et toutes les solutions aux nigmes de cette
histoire...

Ce n'tait pourtant pas sa vie. Elle tait crivain, pas dtective.  vrai dire elle
se dit qu'elle n'tait peut-tre pas vraiment crivain. Est-on crivain sous le simple
prtexte qu'on crit un bouquin ? C'est plus un tat d'esprit qu'un rel mtier.
Pourtant elle aimait crire. Elle avait commenc un autre travail auparavant, elle
avait fait une cole de commerce et dbut sa carrire en travaillant dans une grande
socit du luxe franaise, mais la mentalit et le racisme qu'elle avait rencontr
l-bas l'avait tout bonnement dgote. Des magasins qui avaient pour consigne de
ne pas vendre  certains clients, sous prtexte qu'ils venaient de pays en voie de
dveloppement qui ne mritaient pas, c'taient leurs termes, d'avoir un des luxueux
produits de la compagnie, qu'ils ne correspondaient pas aux "standards" de la clientle
du fabricant, qu'ils terniraient l'image de la marque. Ils allaient mme jusqu'
faire expulser par la scurit des clients chinois ou noirs, des "mauvais clients".
Le manque de respect total vis--vis d'une des employs de la socit, une chinoise
qui dsirait travaillait en France aprs un MBA dans une grande cole d'ingnieur
franaise, l'avait compltement persuade que mme la lutte qu'elle avait commenc
 mener  l'intrieur de cette socit pour la faire voluer et sortir de son carcan
de prjugs racistes et primaires tait vaine, et qu'il lui valait mieux la quitter
au plus vite avant d'y perdre son nergie et son humanit. Depuis elle n'achetait
plus aucun produit de luxe, de peur qu'une telle mentalit puisse tre cautionne
en exibant un sac ou un tailleur, aussi jolis fussent-ils.

Finalement, malgr la pression de ses parents, son pre qui avait mis beaucoup d'espoir
en elle aprs ses brillantes tudes, elle vivait dsormais plus que modestement des
petits ouvrages qu'elle avait publis. Et elle tait beaucoup plus heureuse ainsi,
plus seule aussi. Une vie plus simple,  l'cart de la jungle du capitalisme forcen
et souvent inhumain qui dcoulait de l'inadquation entre la socit de consommation
 outrance et la nature humaine. Socit qui poussait les gens  une incessante insatisfaction
pour qu'ils voulussent toujours plus, qu'il ne fussent jamais rassasis, alors qu'il
tait si agrable et rconfortant de se satisfaire d'une vie simple, d'une vie avec
peu mais qui permet de faire tant, alors que toutes ses camarades de promotion changeaient
de copains tous les six mois quand ils en avaient marre de voir leur copine rentrer
tous les soir  21 heures. Elle n'avait pas de copain pour l'instant, enfin pas vraiment,
mais ne s'tait jamais senti une me trs fidle. Et puis son pre ne lui avait pas
vraiment donn l'exemple avec ses quatre femmes dont la dernire avait cinq ans 
peine de plus que Carole. Sa mre tait toujours en Espagne, mais elle ne la voyait
pas beaucoup. Autant c'tait  son pre qu'elle en voulait le plus, autant elle se
sentait tout de mme beaucoup plus proche de lui.

Et que faisait-elle alors, ce soir, sur la Cte d'Azur, renouant avec le luxe dans
ce somptueux htel, mettant  mal ses rsolutions ?  Que faisait-elle avec ce policier
qui n'en avait pas vraiment la trempe, dans une histoire qui ne la regardait pas
? Peut-tre s'ennuyait-elle, peut-tre qu'elle avait saut un peu vite sur ce qu'elle
pensait tre une opportunit unique ? Au dbut l'histoire de Thomas et de Seth l'avait
intrigue, la jugeant intressante pour le scnario d'un bouquin. Maintenant c'tait
plus que juste une ide de scnario. Elle sentait bien que Thomas avait besoin d'tre
pouss pour avancer, et elle voulait savoir, elle voulait comprendre qu'est-ce que
voulait cette fille  Ylraw. Ylraw, elle avait lu les quelques feuillets de son histoire
dj quatre ou cinq fois, comprenant trop bien le malaise qu'il vivait et pourtant
si suspicieuse  l'gard de cette affaire de bracelet. Il paraissait triste dans
cette histoire,  il paraissait si proche d'elle, si proche de ses ides. Pourtant
sur les photos qu'elle avait trouves de lui, il semblait entour d'amis et heureux.
Elle l'avait vu avec cette fille, sans doute sa petite-amie. Ce devait tre cette
Virginie dont il parlait brivement. Qu'a-t-il fait  l'le de R, que lui a dit
Seth ?  Il est mort en Australie et le voil de retour, neuf mois plus tard. Carole
voulait comprendre, et plus encore, elle voulait le connatre et LE comprendre. Oui,
elle s'ennuyait, elle voulait une vie d'aventures, elle voulait mourir jeune dans
une poursuite infernale avec des bandits surarms aux trousses.

Elle tait presque amoureuse d'Ylraw... Elle avait toujours tait amoureuse de rves
et jamais de ralits.

Quand elle sortit de ses rflexions Thomas dormait tranquillement sur sa chaise,
la tte un peu penche, produisant un lger sifflement. Carole sourit en le regardant
puis en profita pour aller demander  un personnel de l'htel s'ils avaient bien
prvu deux chambres. Celui-ci fut fier d'annoncer qu'une suite avait t rserve,
et qu'elle comportait, s'ils le dsiraient, deux chambres spares. Elle fut un peu
due, et aurait prfr pouvoir bnficier d'une petite chambre vraiment spare,
pour rester un peu seule. Elle revint ensuite doucement vers la terrasse, o trangement
presqu'aucun autre client de l'htel ne se trouvait,  part un vieux monsieur lisant
difficilement un roman aux faibles lumires manant de l'htel. Elle eut envie de
discuter avec lui mais se retint, elle tait fatigue, bien qu'il ne fut qu'une heure
trente du matin, encore tt pour elle, mais elle avait bu et bien mang. Elle rveilla
Thomas dlicatement pour lui dire qu'elle allait se coucher. Il se leva en s'tirant
et baillant, demandant depuis combien de temps il dormait, sans doute pas plus d'une
vingtaine de minutes.

Un jeune du personnel de l'htel, qui n'avait pas l'air des plus rveill, sembla
satisfait de les conduire  leur suite, cette dernire course signifiant sans doute
pour lui la bienheureuse dlivrance et la possibilit d'aller dormir. Carole eut
de la peine  s'imaginer le nombre d'heures que devait faire ces employs.

La suite tait somptueuse, compose d'une grande pice donnant sur un balcon, toujours
du ct de la mer, d'une grande chambre, une plus petite, et une immense salle de
bain. Thomas fut merveill.

- C'est gant !

- C'est clair.

Carole rpondit sans grande conviction devant tout ce luxe, et se demanda si finalement
ce n'tait pas dans la finalit du monde qu'il y ait une catgorie de personne qui
vt dans la misre pour qu'une autre le ft dans des palaces. Mais pour quelques
jours elle se convint de s'accommoder  tant de richesse et d'en profiter un peu
sans se morfondre constamment dans les remords.

Le groom leur indiqua que toutes les boissons taient aux frais de Montglomris,
et qu' leur moindre desiderata ils ne devaient pas hsiter  sonner, puis il leur
souhaita bonne nuit et s'clipsa. Thomas chercha prestement le bar et le trouva habilement
dissimul dans le buffet bas style Louis-Philippe qui ornait la grande pice. Il
demanda  Carole s'il elle dsirait quelque chose, mais Carole avait plus envie d'une
infusion que d'autre chose, et comme elle avait peur que Thomas n'appelt le service
pour ce besoin, elle prtendit ne plus rien vouloir boire. Thomas, du, referma
le bar et fit le tour des chambres. Il eut peur de devoir laisser la grande chambre
 Carole et de se contenter de la petite, mais elle le rassura bien vite quand elle
lui fit comprendre que la petite lui tait rserve. Il ne tenta mme pas de ngocier,
Carole comprit qu'il voulait la grande.

Carole aurait bien pris un bain, l'immense baignoire lui avait donn envie, et elle
s'tait retenue de prendre des bains depuis tellement longtemps... Mais elle fut
prise de cours.

- Je prendrai bien un bain moi... a t'embte ?

Thomas lui demanda innocemment, et elle en fut terriblement vexe, mais elle se raisonna
en concdant qu'il n'avait pas fait cela avec une quelconque mauvaise intention,
c'tait juste qu'elle tait jalouse.

- Mais la baignoire et vachement grande, on peut sans doute y aller  deux ?

Carole frona les sourcils en tournant la tte vers Thomas, elle tait bien installe
dans un des confortables fauteuils de la pice. Elle exclut toute possibilit pour
Thomas de la voir nue, non pas que cette ide la gnait, elle savait qu'elle avait
un joli corps, mme s'il ne lui convenait pas compltement, mais elle tait rancunire,
terriblement rancunire. Thomas, voyant qu'il l'avait offusque, se reprit :

- Enfin je veux dire que dans ce cas l je mettrai mon maillot...

- Non, je ne prends pas de bain, a gche beaucoup trop d'eau...

- Pfff, t'es rabat-joie... Pour une rare fois o tout est permis, tu vas pas faire
ta difficile pendant tout le temps qu'on est ici, profite un peu, c'est pas si catastrophique
si une fois dans l'anne tu prends un peu du bon temps, non ? a te donnera du courage
pour la suite...

Elle ne rpondit pas, Thomas tait trop fatigu et le reste d'alcool dans le sang
lui fit ignorer sans difficult le ddain de Carole. Carole tait d'autant plus nerve
que cette dernire remarque de Thomas rsumait pleinement sa philosophie, tenter
de faire de son mieux, mais de temps en temps lcher un peu du leste... Thomas alla
faire couler l'eau dans la baignoire, puis se rendit dans sa chambre pour dposer
ses affaires, ; il revint dix minutes plus tard en caleon et tee-shirt, Carole n'avait
pas boug, elle tait perdue entre penses construites et dbut de rves. Il l'ignora
compltement et ferma la porte de la salle de bain sans mme adresser un regard 
Carole.

Carole resta encore cinq minutes dans son fauteuil, puis elle craqua, elle porta
ses affaires dans sa chambre, se dshabilla, regarda pendant cinq bonnes minutes
son corps nu dans la glace, ses petites fesses, ses seins qu'elle trouvait jolis,
puis elle se tapa les fesses en se tournant en s'criant un petit "T'es belle ! Va
!", avec un accent du Sud. L'intensit du son de sa voix l'tonna, elle carquilla
les yeux en se mettant la main devant la bouche, retenant sa respiration comme pour
annuler ce qu'elle venait de dire, en esprant que Thomas ne l'et pas entendue.
Puis elle enfila son maillot deux pices et se rendit dans la salle de bain. Elle
y rentra d'une traite et se mit dans la baignoire avant mme que Thomas n'ouvre les
yeux pour savoir ce qu'il se passait.

- Je croyais que a gchait de l'eau ?

- Bah maintenant qu'elle est gche, autant en profiter  deux.

Elle sourit et lui envoya une gicle d'eau. La baignoire tait vraiment grande et
bien faite, ils pouvaient tous les deux s'allonger compltement sans se gner mutuellement,
 croire qu'elle avait t faite pour. Carole avait ferm les yeux, Thomas aussi,
ils profitaient de l'eau chaude et du doux parfum des sels de bains. Carole repassait
dans sa tte leur longue journe.

- Tu crois que c'est une faon efficace de commencer notre enqute ?

Thomas rpondit aprs quelques secondes, comme sortant d'un sommeil lger :

- Super efficace... Quoi de plus efficace que de se dtendre en faisant le vide avant
une preuve ?

- C'est vrai... On n'tait pas sens avoir des lments nouveau de la part de ton
copain ?

- Fabrice ? C'est pas mon copain...

- Oui, bon, je plaisante... Donc ?

- Si, c'est ce qu'il m'avait dit, demain sans doute...

- Tu y crois ?

-  quoi ? 

-  tout a. C'est pas un peu dingue ? Seth, Ylraw mort puis vivant, le fait qu'elle
le suive on ne sait pas pourquoi, Thodore qui dit l'avoir connu dans les annes
trente...

- Tu crois le vieux ? Il radote, il confond, il la prend pour une autre.

- Pourtant mme les parents d'Ylraw lui donnait bien plus que son ge. Toi tu as
interprt leur estimation comme s'ils se trompaient, comme s'ils la croyait plus
vieille de cinq ou dix ans, mais s'ils ne se trompaient pas ? Si Thodore ne se trompait
pas ? Si Ylraw tait rellement mort, et rellement ressuscit ? Si cette histoire
tait vraiment folle ?

- Mais c'est impossible, c'est du dlire. Tu penses qu'elle est immortelle ? Tu penses
qu'elle et Ylraw font partie d'un clan, tu penses qu'elle va revenir ?

Thomas frissonna  cette ide et se redressa mme un peu en regardant autour de lui,
comme si le fantme de Seth venait de passer ses bras autour de lui. Heureusement
que la lumire tait allume. Il soupira, regarda Carole en imaginant son corps presque
nu, puis referma les yeux en repensant  l'agrable sensation procure par l'eau
chaude. Carole reprit :

- Je ne sais pas. J'essaie de prendre le problme sous d'autres angles, les plus
invraisemblables... Peut-tre pas immortelle, peut-tre juste capable de vivre plus
que la moyenne, ou peut-tre capable de rester jeune, de ressusciter, comme Ylraw,
ou peut-tre que c'est juste du dlire, que Thodore se trompe, qu'Ylraw n'est pas
vraiment mort, ou que tu t'es tromp avec un cousin qui lui ressemblait, que Seth
avait vraiment 32 ans, ou bien avait aussi une grande soeur qui lui ressemblait,
et que toute cette histoire est banale, que ce sont juste des concidences qui se
sont accumules pour nous faire imaginer l'invraisemblable.

- Tu le crois ?

- Non...

- Moi j'y crois.

-  quoi ?

- Que tout est banal.

- Et comment tu expliques que Ylraw soit encore l, alors, et que Seth t'ait cach
la vrit pendant quatre ans ?

Thomas resta un moment silencieux, le bain chaud l'endormait compltement :

- Je ne l'explique pas vraiment, je pense juste que l'explication est logique, pas
forcment banale, mais pas extraordinaire, quoi.

Carole devenait aussi un peu plus lente, laissant son esprit voguer au gr des effluves
:

- Mouais, peut-tre... Toujours est-il que c'est quand mme une histoire complique
et que je suis bien curieuse d'en savoir l'explication, extraordinaire ou pas.

Thomas se dit qu'il aurait pu tenter de l'embrasser, ou bien l'a-t-il rv. Carole
se dit qu'elle pourrait retirer discrtement son maillot, pour vraiment tre  l'aise,
mais de peur que Thomas ne l'interprte mal, elle se retint. Finalement ils s'endormirent
tous les deux, et c'est l'eau refroidissant qui les rveilla, une bonne heure et
demi plus tard. Ils clatrent de rire en se rendant compte du ridicule de la situation,
puis Carole sortit prendre une grande serviette et en tendit une  Thomas. C'est
alors que Thomas se rappela de sa brlure. Elle avait t cache avec toute la mousse
du bain, mais si Carole la voyait. Carole dtourna le regard en lui tendant la serviette,
il en profita pour s'enrouler immdiatement dedans et se tourner, elle ne put rien
voir. Carole tait encore un peu endormie et elle lui fit simplement une bise sur
la joue avant de prendre la direction de son lit, o elle s'endormit deux minutes
 peine aprs avoir enleve son maillot, une serviette encore noue autour de ses
cheveux. Thomas ne fit gure mieux, et mme s'il alluma la tl une fois au lit,
en se massant doucement sa brlure, l'implorant presque de le laisser dormir tranquillement,
il s'endormit aussitt et teint la tl trois heures plus tard quand elle le rveilla.
Son bain l'avait dtendu, et il dormit bien, sa brlure ne le gna pas.

Il eut la faiblesse de croire au matin levant qu'elle n'tait qu'un souvenir, mais
un de ses rves de la nuit, de ses cauchemars, lui revint  l'esprit, et il eut un
soupir de rsignation ; le mal reviendrait, si ce n'tait le jour mme, alors le
lendemain, ou dans une semaine, mais il reviendrait.

Il tait finalement tt quand il se leva, ne pouvant plus trouver le sommeil, et
impatient de retrouver Carole, o le Soleil levant,  dfaut. Il avait rv d'elle,
ou fantasm, il ne savait pas trop. Ce mercredi 17 septembre allait tre ensoleill
et il en retira une joie profonde, et presqu'un soulagement en s'allongeant sur une
chaise longue dj sous les rayons du soleil levant en ces 8 heures passes. Leur
terrasse tait presque oriente plein sud et ils pourraient, s'ils le dsiraient,
rester allonger au soleil la journe toute entire. Il se sentit rconfort par les
rayons du soleil et voulut rester ici toute la matine.

Carole, rarement debout habituellement avant 11 heures, fit un gros effort pour se
tirer du lit  son premier rveil, vers les 9 heures 20. Elle enfila une robe de
chambre et aprs un dtour par la salle de bain, trouva Thomas somnolant sur une
chaise longue au Soleil. Elle lui fit une bise et s'installa  ct de lui. Elle
s'allongea et ferma elle aussi les yeux sous les premiers rayons du soleil, mme
si le matin tait encore un peu frais.

- Je vois que notre enqute commence sur les chapeaux de roues.

-  qui le dis-tu, je suis compltement mort.

- Des nouvelles de Fabrice ?

- J'attendais que tu te rveilles pour appeler le service.

- Tu es debout depuis quelle heure ?

- 8 heures et quelques.

- Dsol, mais j'ai plutt des habitudes de lve-tard.

- Pas bien grave, il n'est que 9 heures passes, non ?

- Presque 9 heure et demi quand mme...

Ils se turent un instant profitant du soleil matinal, dj presque chaud. Mais Carole
accepta difficilement que leur sjour ne s'installt dans une farniente certes agrable
mais pas trs productive ; elle avait son livre  terminer, et mieux  faire que
de se dorer au soleil. Elle s'accorda cinq minutes puis se redressa.

- Bon, on va s'y mettre, non ?

Thomas marmonna un oui pas tellement enjou. Carole se leva et s'interposa entre
lui et le soleil. Il ouvrit enfin les yeux.

- Allez, debout, on s'habille et on va djeuner ? En mme temps on peut demander
des nouvelles de Fabrice, on tait pas censs avoir des documents ou je ne sais pas
quoi ?

- Si. Fabrice m'avait dit qu'il avait des documents de son cousin  me montrer.

Carole reprit la direction de sa chambre pour s'habiller, mais quand elle en sortit
Thomas n'avait pas boug d'un pouce, ce qui l'nerva passablement. Elle donna un
coup dans sa chaise et lui dit presque schement.

- Allez bouge-toi un peu, bon je descends commencer de djeuner, tu me rejoindras.

Thomas se redressa en grommelant.

- Mais tu ne veux pas plutt qu'on commande un petit-dj et qu'on le prenne sur la
terrasse, on est bien l, non ?

- On est beaucoup trop bien, si on commence comme a on va passer notre journe 
ne rien faire.

- Ben on est un peu l pour a...

Elle tait maintenant vraiment nerve.

- Moi pas, je suis l pour tenter de voir plus clair dans ton histoire ; OK c'est
cool de rester au soleil et de prendre des bains de mousse, mais j'ai du taf, j'ai
un bouquin  finir, si tu veux rien faire OK, mais dans ce cas moi je me mets  mon
bouquin. Il faut que je gagne ma vie un peu, aussi.

- OK, OK, on va bouger,  je prenais juste le Soleil cinq minutes.

- Je descends.

- Attends-moi, j'enfile juste un jean.

Carole attendit, mais ne le regretta pas car Thomas ne prit vraiment que cinq minutes.
Elle le rectifia.

- On dit une paire de jeans.

Thomas se moqua d'elle :

- Une paire de jeans ? D'o tu sors toi ? On n'est plus au dix-neuvime !

Carole soupira :

- Nous ne sommes mme plus au vingtime non plus, j'ai peut-tre pass mon temps,
aprs tout, tu as raison...

Thomas lui passa le bras autour des paules pour la rconforter, elle fut impressionne
par sa stature, et presque encline  se serrer dans ses bras, mais elle rsista,
il y avait pourtant quelques temps que personne ne l'avait serr dans ses bras. Ils
descendirent ensemble au restaurant de l'htel, o ils furent amplement salus. De
nouveau ils furent installs sur la terrasse, profitant de la belle journe, avec
en plus la mer tentatrice  proximit, sans doute encore assez chaude pour une baignade,
surtout ces jours-ci, chauffe par un tel soleil. Ils refusrent le buffet chaud
au profit d'un bon caf noir agrment de quelques croissants et d'un jus d'orange,
l'un comme l'autre n'tant pas fan de djeuners copieux, en tout cas pas au point
d'une omelette ou d'oeufs au bacon.

Aprs une demi-heure  discuter de choses et d'autres sans relle importance, un
serveur apporta un tlphone pour Thomas, de la part de Fabrice. Ce coup de fil rappela
aussi qu'il devrait donner signe de vie  sa mre. Fabrice lui expliqua qu'ils recevraient
dans la journe un classeur avec l'ensemble des lments suspects concernant son
cousin Mathieu Tournalet. Il lui conseilla aussi d'aller  Nice, o il lui donna
plusieurs adresses de personnes susceptibles d'avoir connu Seth. Thomas s'tonna
qu'il lui demandt de chercher des informations sur elle, mais Fabrice lui confirma
qu'il suspectait une relation assez ancienne entre elle et Mathieu, et cherchait
 en dvoiler la nature exacte. Il demanda  un serveur de quoi noter. Fabrice termina
en lui indiquant qu'ils pouvaient utiliser  loisir les diffrents costumes et habits
disponibles dans les armoires de leur suite, tout comme la voiture de location qu'il
avait spcialement fait demander pour eux. Thomas fut intrieurement satisfait de
n'avoir mme pas de location  payer et de pouvoir d'autant profiter des cinq mille
euros qu'il avait encore presqu'en poche. Carole fut toute excite  l'ide d'aller
interroger des gens et vraiment participer  l'enqute.

Ne sachant pas quand les documents promis par Fabrice allaient arriver, ils ne les
attendirent pas, remettant  leur retour de Nice leur consultation. Ils montrent
simplement dans leur suite pour prendre une veste lgre et leurs papiers. Thomas
jeta un oeil  l'armoire de sa chambre, et fut tonn d'y trouver autant des costumes
que des habits de dtente, mme des paires de jeans, comme disait Carole. Il appella
Carole pour voir les habits fminins disponibles, mais elle s'en moquait et l'attendait
dj  la porte de la chambre.

Thomas ne fut pas du de la voiture de location, une Audi TT dcapotable. Carole
ne le fut pas non plus, mme si elle la regarda d'un air blase, mais intrieurement
elle avait la faiblesse d'aimer les belles voitures. Elle ne lui demanda pas mais
elle mourut d'envie de conduire. Nice n'est qu' une trentaine de kilomtres au Nord-Est
de Cannes et il furent au centre-ville en quarante petites minutes, la circulation
restant dense mais raisonnable pour ces 11 heures 20 passes.

Ils eurent quelque mal  se garer en centre ville de Nice, mais Carole convainquit
Thomas qu'il pouvait bien se payer une place dans l'un des parkings, aussi chre
soit-elle. Carole remit  plus tard la proposition de Thomas de faire un tour sur
la Promenade des Anglais, et ils arrivrent rapidement devant la premire adresse
de la liste de Thomas, qui s'avra tre un petit immeuble de quatre tages. Malheureusement
personne ne rpondit  l'interphone, et ils durent partir en direction de la deuxime
adresse, o ils firent chou blanc de la mme faon.

C'est finalement  midi trente passes qu'ils arrivrent devant un prestigieux htel
particulier. Ils sonnrent avec la peur de ne pas tre reu, mais le majordome qui
leur ouvrit les accueillit chaleureusement en leur demandant l'objet de leur visite.
Il fut convaincu par leur demande de rencontrer madame lisabeth Safri au sujet d'une
de ses anciennes connaissances. Il utilisrent un grand escalier qui les amena dans
un petit vestibule o le majordome les fit patienter. Ils n'osrent mme pas parler
 voix basse, de peur d'tre congdis sur le champ pour manque de tenue. Thomas
regretta de ne pas avoir enfil un des costumes de l'htel, Carole se dit que le
dcor ressemblait un peu  une des scnes de son bouquin, elle nota l'ensemble des
objets de la pice, pour amliorer sa description. Elle se dit aussi qu'elle ferait
bien de prendre des notes de tout ce qu'elle faisait, si jamais, comme elle l'esprait,
elle transcrivait un jour cette histoire en un livre.

Ils n'eurent pas  attendre trs longtemps, pas plus de deux minutes plus tard un
jeune-homme, sans doute mme pas la trentaine, dans un lgant costume, arriva d'un
pas press dans le vestibule.

- Bonjour, c'est  quel sujet ?

Carole, presque par dfi, lui rpondit :

- Bonjour, nous dsirerions nous entretenir avec Madame lisabeth Safri, au sujet
d'une connaissance  elle, Seth Imah.

Le jeune-homme lui rpondit schement :

- Je suis dsol mais nous n'avons malheureusement pas le temps de vous recevoir,
d'autant que belle-maman est un peu fatigue et ne reoit personne.

- Il s'adressa ensuite au majordome, revenu avec lui.

- mile, veuillez les raccompagner, et dornavant s'il vous plat fates patienter
les visiteurs dans l'entre.

Le majordome n'eut pas le temps de protester, une vieille dame, vote sur sa canne,
apparut et rprimandant le prsomptueux jeune-homme.

- Taisez-vous donc, Christophe, avant de parlez de chose que vous devriez connatre
! Je ne serais pas ce que je suis, et vous non plus, d'ailleurs, si Seth n'avait
pas t l.

Le jeune homme prsomptueux perdu immdiatement son air suprieur.

- Je m'excuse belle-maman.

Elle le coupa schement :

- Madame Sofri, je vous prie, que je sache ma petite-fille ne vous a pas encore dit
oui.

- Mais Madame Sofri, je vous rappelle au contraire que nous sommes maris depuis
deux semaines...

- PAS... DEVANT... DIEU ! Je me moque des hommes et de leurs lois, ils ne sont d'aucune
confiance. Retirez-vous, dsormais, je vais recevoir ces jeunes gens dignement, comme
cette famille a toujours fait. Vous avez encore des manires  apprendre, Christophe.

Le jeune-homme se retira sans mme adresser un regard ni  la vieille dame ni  Thomas
ou Carole. La vieille dame s'adressa alors  eux :

- Veuillez l'excusez, ce jeune imprudent, sous prtexte d'un pouvoir qu'il a trop
rapidement acquis, en oublie qu'il n'est qu'un tre de chair et de sang, comme nous
tous, et que c'est sur le respect d'autrui qu'est btie cette famille. Je vous souhaite
la bienvenue, mais suivez-moi donc dans le salon, nous ferons les prsentations une
fois installs, laissons un peu de ct le protocole, si vous le voulez bien, notre
poque n'est plus aussi stricte, sachons en profiter.

Ils ne firent qu'acquiescer silencieusement, tous deux impressionns par cette vielle
dame, et la suivirent dans le somptueux salon o elle les invita  s'asseoir dans
des fauteuils qui parurent d'un autre temps  Thomas et sans doute beaucoup trop
cher pour s'y installer sans remord  Carole. Un domestique vint aider la vieille
dame  s'asseoir, et elle commanda par la mme occasion trois ths  la menthe et
des biscuits. Elle lui somma de mme de conserver au chaud son djeuner juste commenc.
Carole comprenant qu'ils avaient interrompu son repas s'excusa aussitt.

- Nous vous avons drang en plein repas, nous sommes vraiment dsols, si vous voulez
nous pouvons repasser un peu plus tard ?

- Ne vous inquitez pas, ce n'est pas de toute faon avec l'apptit que j'ai que
vous m'avez fait manquer quelque chose. Je suis bien plus friande de conversations
que de mets, aussi bons soient-ils, dsormais. Mais je vous en prie, prsentez-vous.

Carole prit la parole avant mme que Thomas ne put dire un mot. Elle prfra prendre
les devant pour faire en sorte de ne pas irriter la vieille dame, au fort caractre,
semblait-il.

- Je m'appelle Carole Menguez-Marts, je suis crivain, mon ami s'appelle Thomas
Berne, il est policier.

La vieille dame sourit.

- Ah, une crivain ! Et c'est vous qui prenez la parole !  Dsormais les femmes prennent
plus le pouvoir apparent qu'elles ne le faisait dans le pass. Je ne sais pas si
c'est un mal ou un bien, diriger les hommes dans l'ombre a son charme, je dois avouer.
Mais l'poque change, aurions-nous une inversion des rles ? Qu'en pensez-vous, Monsieur
Berne ?

Thomas se sentit bien embt. Carole le coupa alors qu'il s'apprtait  rpondre
une btise.

- Nous ne sommes pas ensemble, juste amis. J'ai rencontr Thomas par hasard alors
qu'il cherchait des informations sur Seth Imah. C'est d'ailleurs ce qui nous amne
ici. Nous avons cru comprendre que vous la connaissiez.

- C'est juste, en effet, mais qui vous a dit une chose pareille ?

Carole hsita, Thomas rpondit :

- Fabrice Montglomris, le cousin de Mathieu Tournalet. C'est une histoire un peu
complique, en fait.

- Je ne connais pas ces noms, trange... tes-vous presss ?

Carole rpondit :

- Non pas du tout. C'est sur la demande de ce Fabrice Montglomris qui nous sommes
ici. Ce dernier a hrit rcemment de la fortune de son cousin, Mathieu Tournalet.
Or il suspecte que son cousin n'avait pas que des affaires propres, et il a demand
 Thomas de jeter un oeil aux diffrents documents qu'il a pu dcouvrir dans les
papiers de son cousin Mathieu.

Carole fit une pause, la vieille dame prit la parole.

- Je me permet de vous couper, mais si vous avez un peu de temps, peut-tre pourriez-vous
me dtailler un peu plus votre histoire. J'avoue que je ne fais pas le lien avec
Seth. D'autre part, si vous n'avez pas encore djeun, je peux commander un repas,
et nous pourrions ainsi, aprs le th, continuer cette conversation, qu'en pensez-vous
?

- Nous acceptons avec grand plaisir, mais surtout ne vous drangez pas pour nous.

- Vous apprendrez jeune fille qu'il est impoli de refuser une invitation  un djeuner,
d'autant quand vous avez spcifi ne pas tre presss.

- Je vous prie de m'excuser, nous sommes flatts par votre proposition.

Elisabeth indiqua au domestique de prparer le djeuner pour trois. Elle se retourna
ensuite vers Carole et Thomas.

- Mais qu'est devenue Seth, aujourd'hui, puisque vous semblez la connaitre ?

- Elle... Elle est morte assassine.

Cette remarque plongea la vieille dame dans une profonde tristesse, elle en eut la
voix coupe, elle eut un soupir et regarda dans le vide un instant ; elle mit ses
doigts replis devant sa bouche en regardant le sol un instant, puis releva la tte
:

- Le repas attendra, racontez-moi votre histoire, je veux savoir comment est morte
Seth.

Carole reprit alors plus en dtail l'histoire de Thomas et de Seth, l'assassinat
de Seth, puis celui de Mathieu Tournalet, elle occulta la rencontre avec Thodore,
mais dtailla la relation suspecte entre Seth et Ylraw. La vieille dame couta avec
attention, en sirotant son th. La nouvelle semblait l'avoir profondment affecte.

-  vrai dire nous ne savons pas rellement la nature des liens entre ce Mathieu
Tournalet et Seth, et d'autre par nous ne savons pas non plus en quoi cela intresserait
Fabrice Montglomris. Celui-ci nous a simplement donn quelques adresses  Nice de
personnes susceptibles d'avoir connues Seth, nous n'en savons pas plus.

- C'est trange, mais il faut dire que je n'ai pas eu de nouvelles de Seth depuis
des annes et des annes. Notre dernire correspondance remonte  si longtemps que
j'en ai oubli la date. Mais je vais vous raconter moi aussi mon histoire, pour que
vous y voyiez plus clair.

Elisabeth se pencha doucement pour prendre un biscuit, Carole prit le plat et lui
prsenta  porte de main, Elisabeth sourit en la remerciant.

- J'ai connu une Seth, oui, mais c'tait en 1918.

Thomas haussa les paules en prenant lui aussi un biscuit, ils les trouvait dlicieux
et en avait dj mang plus de la moiti, il donna son sentiment :

- C'est un peu ce que nous craignions, que ce ne soit pas la mme personne. Il semble
qu'une personne s'appelant aussi Seth vivait dans les annes vingt et trente.

Carole insista pourtant :

- Thomas, tu avais une photo de Seth, non ?

- Oui, mais elle a du rester dans la voiture, ou  l'htel.

Carole s'en voulut de ne pas avoir pens  a.

- Tu n'en as pas d'autre ?

- Peut-tre dans mon portefeuille, je regarde.

Il ouvrit et fouilla dans son portefeuille, puis en sortit une petite photo d'identit,
il la tendit  la vieille dame :

- Si, voil, c'est elle, comme vous voyez elle est trs jeune.

Elisabeth sortit ses lunettes et regarda la photo avec attention. Carole avait le
coeur qui tambourinait, elle avait des picotements sur le cuir chevelu et le ventre
nou. La vielle dame redonna la photo  Thomas et lui demanda :

- De quand date cette photo ?

- Sans doute d'il y a un ou deux ans.

La vieille dame resta un moment silencieuse, puis regarda Thomas et Carole en souriant
:

- C'est elle. Du moins je le crois. La photo est petite, je pourrais la confondre,
sans doute, voil plus de soixante-quinze ans dsormais, mais elle lui ressemble,
et les chances sont tout de mme faibles pour que deux personnes qui se ressemblent
et qui aient le mme prnom ne soient pas les mmes.

Thomas mitigea cette dernire constatation :

-  soixante-quinze ans d'intervalle, les chances sont plus faibles, c'est sans doute
juste une concidence, Seth ne peut pas avoir soixante-quinze ans sur cette photo
!

Carole, qui savourait presque l'tat d'excitation dans lequel la mettait l'hypothse
que ce fut bien la mme personne, tenta tout de mme d'y proposer une explication
plus raisonnable :

- C'est peut-tre sa petite-fille, qui aurait le mme prnom ?

Thomas fut satisfait d'une telle hypothse, il refusait catgoriquement d'envisager
l'ide invraisemblable que Seth put ne pas avoir vieilli. La vieille dame, ne voulant
pas entrer dans ce dbat, tout du moins pas tout de suite, confirma :

- Oui, c'est tout  fait plausible.

Elisabeth se tut alors et le silence se fit pendant quelques instants, Thomas ne
rsista pas  l'envie de manger un nouveau biscuit, Carole mourrait d'envie de demander
l'histoire de Seth, aprs que la vieille dame ait dit, dans le vestibule, qu'elle
n'aurait pas t ce qu'elle fut sans elle. Mais Carole tait impressionne par cette
femme, cette femme, presque, qu'elle aurait voulu dj tre, ou devenir, au moins.
Ce fut Thomas qui rompit le silence :

- Mais, cette Seth que vous avez connue, comment tait-elle, enfin, du point de vue
du caractre, je veux dire.

La vieille dame, perdue dans ses penses, regarda Thomas fixement d'un air grave
puis lui sourit :

- Ah, l'histoire de Seth...

Elle se tut, Carole et Thomas retinrent leur souffle. Elle reprit d'une voix plus
grave.

- J'ai promis... Il y a... Oh ! Soixante-quinze ans oui... De ne pas la raconter.
Mais est-ce que ma promesse tient encore maintenant qu'elle est morte.

Thomas la coupa :

- Peut-tre elle n'est-elle pas morte, aprs tout, si celle que je connaissais n'tait
que sa petite-fille ?

La vieille dame sourit :

- Ah ! Je ne voulais pas vous contrarier, mais, je vais tre franche avec vous, je
ne pense pas que ce fut sa petite-fille. Je pense que c'tait elle, toujours la mme,
et finalement de le croire me donne l'explication de bien des choses... Elle tait
dj mourante  l'poque... Toute cette dcadence... Ce sicle de mort et de mal...
Enfin ! Reprenons...

 cet instant un domestique vint indiqu que le djeuner pouvait tre pris, ils dcidrent
donc de se dplacer dans la salle--manger. La table, comme ils s'y attendaient,
tait superbement mise. Elle tait immense mais ils furent tout trois installs 
une extrmit, la vieille dame expliquant qu'il y avait longtemps qu'elle ne se fatiguait
plus  hausser la voix pour se faire entendre de l'autre bout. Elle fut donc place
 une extrmit, Thomas  sa droite, en face de Carole. La vieille dame commena
son histoire.

Guerre
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Je pense que l'histoire de Seth dbute il y bien plus longtemps, mais je ne l'ai
connue, pour ma part, qu'au printemps 1919.

En novembre 1915, je n'avais alors que treize ans. Mon pre tenait une petite picerie
dans le centre de Nice. Nous tions loin des principaux fronts mais la guerre tait
dj bien l, trop l, et elle nous trouvions dj qu'elle n'en finissait plus. Nous
le sentions  plusieurs gards ; mes deux grands frres taient au combat, et mon
pre, dj g, exempt de guerre pour cause de jambe de bois, luttait, lui, tant
bien que mal pour remplir les talages presque toujours dsesprment vides de sa
boutique. J'ai commenc  lui prter main forte  se moment l, contre sa volont,
dlaissant l'cole ou tout autre occupation.

Il n'y avait pas grand chose  vendre et c'tait d'autant plus difficile qu'il fallait
trouver ravitaillement avant tout le monde. Le rationnement du pain tait dj en
vigueur, et celui de la viande n'allait pas tarder. Je passais mes journes  ngocier
 droite  gauche avec les divers arrivages des campagnes pour alimenter la boutique.
Rapidement mes efforts furent rcompenss, et mes journes prouvantes me valurent
la fiert de mon pre. Notre boutique, mme si elle n'tait pas vraiment remplie,
l'tait dj significativement plus que bien d'autres, au point o rapidement nombre
d'entre elles venaient directement se ravitailler chez nous.

J'tais passe matre dans l'art de dgoter des trsors, des jambons qui arrivaient
cachs dans des charrettes de bois, des sacs de bl et d'orge que je ngociais avantageusement
contre un peu de viande. Bonnan malan je jouais sur la pnurie de chacun pour faire
des petites changes  mon profit et augmenter nos stocks. J'avoue que je n'avais
gure de remords  l'poque. La vie tait dure pour tous et je jugeais me battre
suffisamment pour mriter d'avoir un peu plus que les autres.

Mais je n'tais pas seule dans mes aventures, tienne, le fils unique d'une voisine
dont le pre tait au front, me prtait main forte. tienne tait n en novembre
1897, et il lui manquait peu pour tre lui aussi envoy au combat. tienne tait
un garon timide, qui ne se remarquait pas. Mon pre m'avait demand de l'emmener
avec moi dans mes vires. J'avoue que l'ide ne me plaisait que passablement. tienne
tait gure le genre de garon qui me faisait rver. Il avait cinq ans de plus que
moi, mais il paraissait plus jeune, plus effarouch. Certaines personnes nous donnait
presque le mme ge, il est vrai qu'on me prtait couramment 15 ou 16 ans. J'tais
dj grande pour mon ge, et mme grande compare aux femmes de l'poque. De l'poque
car de nos jours je serais paru petite avec mes un mtre soixante-cinq. Mais de nos
jours c'en est devenu draisonnable,les hommes normaux mesurent plus d'un un mtre
quatre-vingt et les femmes atteignent frquemment un mtre soixante-dix ou soixante-quinze.
Et qui aprs s'tonnent du mal au dos, de la fatigue ! Ils sont grands mais ne peuvent
plus rien faire, ils se cassent en deux au moindre vent. La colonne vertbrale, le
corps n'est pas fait pour supporter une telle stature.  quoi bon tre grands si
c'est pour tous finir avec le dos en compote !

Bref, j'tais grande pour une fille et lui petit pour un homme, et  peu de chose
prs, nous avions la mme taille. J'avais alors la btise de croire, oui, que c'tait
un homme grand et beau qu'il me fallait, un victorieux soldat, ou un riche bourgeois.
Je pensais que je ne mriterais qu'un homme puissant, pire, que seul un tel homme
me mriterait, moi ! Dieu ! Qu'tais-je en droit de mriter, moi prtentieuse petite
fille ? Quelques talents de ngoce ne faisait pas de moi une reine ! Ah pourtant
j'avais la prtention de mon jeune ge, la prtention et l'ambition d'un homme, presque.

tienne tait tout mon contraire, il tait timide et gentil, mais il tait loin d'tre
bte, et mme si je ne l'acceptais pas, prenant toujours  mon profit le succs de
mes marchandages, il y tait pour beaucoup. Il "savait" les gens. Il sentait ce qui
les faisaient avancer, il comprenait leur motivation mieux que quiconque, et ce talent
rendait le marchandage une broutille. Il lui suffisait d'couter parler quelqu'un
pendant dix minutes et il tait capable d'en comprendre la psychologie et le caractre
d'une manire stupfiante.

Je crois que j'tais jalouse de lui pour a, d'autant que j'avais mal digr que
mon pre m'impost sa prsence. La premire semaine il se contenta de me suivre sans
mot dire. En y repensant j'ai honte  quel point je lui menais la vie dure. J'tais
odieuse envers lui, le ramenant sans cesse  un moins que rien, me moquant de son
physique, de sa timidit. Il n'avait pour autant rien pour tre moche, mme s'il
n'tait pas d'une beaut foudroyante. Mais je ne voyais rien que mes rves ; oui
je rvais, sans doute comme toutes les jeunes filles de mon ge, quelle idiote, que
ce serait un riche hritier, ou plus encore un hros de la guerre, qui m'emmnerait
avec lui.

Oh ! Et puis, j'avais tout juste le temps de rver, mes journes taient dures. En
un sens si tienne est tomb amoureux de moi, c'tait sans doute aussi car je lui
rsistais. Moi qui ne voyais en lui qu'un pauvre petit fils unique timide et sans
avenir, il avait pourtant un trsor que j'ai mis longtemps  dcouvrir, il avait
un coeur pur, et plus encore que son intelligence et sa subtilit, il tait bon,
vraiment, se dvouant, donnant toujours sans rien rclamer. Il avait cette force
qui permet de sans cesse faire passer les autres avant soi, cette force que je n'avais
pas, moi.

Il tomba amoureux de moi, jour aprs jour.  vrai dire je trouvais cela presque normal
 l'poque, mais maintenant j'ai le ventre qui se noue encore quand je pense que
mon attitude envers lui aurait pu l'loigner de moi ds le dpart. Toutefois au bout
d'un mois nos relations s'taient considrablement amliores. J'avais toujours 
son gard une attitude dsinvolte et cruelle, mais force tait de constater que mes
affaires allaient encore mieux avec son aide, voire beaucoup mieux. J'ai finalement
modr un peu ma froideur  son gard, et nous tions devenus trs proches trois
mois aprs avoir commenc  faire quipe. Il lui fallut quatre mois pour m'avouer
son amour. Je ne sus qu'en faire. J'tais sans doute trop jeune pour comprendre,
pour comprendre qu'il tait des milliers de fois mieux que tous ces beaux garons
auxquels je rvais.

Mais alors je ne sus que faire de son amour et je me contentais de le repousser en
m'loignant de lui. Il devint pressant, ne comprenant pas pourquoi notre amiti si
forte ne pouvait aller plus loin, mais je me convaincus qu'il ne me mritais pas,
et que mon prince, mon hypothtique prince, viendrait un jour, et que je devrais
tre pure  ce moment l. Je ne savais plus que faire de lui. Nous passions nos journes
toujours ensemble, et la situation devint de plus en plus difficile pour moi, de
le sentir triste  mes cts, et moi de toujours garder mes distances, pour qu'aucun
de mes gestes ne lui laisst d'espoir.

Je mis toute mon nergie  le convaincre de partir au front, quelle sotte. Il aurait,
par son allure frle, sans doute eut aucun mal  ne pas tre enrler pendant encore
une anne ou deux, mais  force d'insistance, et en laissant sous-entendre qu'il
aurait peut-tre alors mon amour, il partit, en avril 1916.

Rares furent les jours o il ne m'crivit pas. Dans les premiers temps il me disait
tout, puis rapidement l'arme appliqua "le retard systmatique", et la censure du
courrier. Pour empcher la dcouverte des stratgies et mouvement de troupes, tout
comme la situation gographique de certains bataillons, l'arme imposait un retard
de plusieurs jours aux lettres, et de plus en relisait un maximum, de faon  imposer
tant que faire se pouvait qu'aucune information secrte ne fut transmise et potentiellement
rcuprable par l'ennemi. Mais l'arme savait aussi que le courrier jouait pour beaucoup
dans le moral des troupes, tout comme le moral du pays, et finalement l'issue de
la guerre. Il fallait entretenir au mieux ces changes d'espoir, pour que la nation
toute entire continue  croire  la victoire, et se batte de toute son unit dans
son but.

Au dbut je lisais  peines ses lettres, n'y rpondant jamais, ou presque. Mes affaires
marchaient de mieux en mieux, et j'avais sans doute un peu appris du talent d'tienne.
Durant l'anne 1916, mon pre racheta une autre picerie, ainsi qu'un bar, presque
pour rien, les propritaires ayant dj de grosses dettes envers lui. En plus de
mes ngoces je m'occupais dsormais aussi de la comptabilit, car mme si je n'tais
pas doue, ma mre l'tait encore moins, et mon pre ne voulait pas en entendre parler.
Mon temps tait prcieux, et il m'arrivait mme de ne pas lire certaines de ses lettres.
Je les ai lu des milliers de fois depuis, et je les relis encore aujourd'hui, elles
sont presque mon bien le plus prcieux.

La guerre continuait, encore et toujours, plus personne ne se faisait d'illusion
alors ; disparue la guerre de trois semaines, en voil plus de cent coules ne ramenant
que des morts, dont un de mes grands frres. Ce fut la premire fois que je vis un
mort, et de le voir, si ple, si maigre... Pendant longtemps j'en eus des cauchemars.
La situation s'aggravait, et il devenait de plus en plus dur de nous approvisionner,
les restrictions empiraient, le pays sombrait dans la morosit et la peur. Mes parents
avaient perdu tout got  la vie aprs la mort de leur fils an, et toute seule
je ne parvenais pas  tenir nos affaires. J'ai bien cru que tout allait s'effondrer,
je ne savais plus que penser, je ne savais plus que faire.

C'est dans les lettres d'tienne que je recouvris l'espoir. Depuis le dbut elles
en taient remplies, elles en dbordaient mme et je ne voyais rien. Je pris alors
le temps de les relire, toutes, une par une, plusieurs fois mme. Et de ses mots
naquit mon amour. Je compris alors que tous mes princes et mes hros n'taient que
pacotille  ct de lui, qu'il les valaient tous mille fois. Et chaque jour ensuite,
 chacune de ses lettres je pleurais de l'avoir fait partir si tt, et je pleurais
dans la crainte qu'il ne revint pas, je me maudissais, je me hassais plus que tout
au monde.

Je me mis  lui crire, moi-aussi, en ce dbut d'anne 1917. Cette anne nous apporta
 la fois du dsespoir, avec la rvolution russe et les risques de capitulation de
l'empire, ce qui librerait le front Est de l'Allemagne, mais aussi de l'espoir,
avec l'entre en guerre des tat-Unis, en avril 1917. La censure et le contrle du
courrier tait de plus en plus svre, et j'en devenais folle de devoir attendre
tous ces jours pour avoir des rponses de lui. Nous avions dcid de nous crire
en patois, pour tre plus libre de nos changes, remarquant que les lettres en franais
prenaient plus de temps.

En aot 1917, ses lettres s'arrtrent. J'crivis, crivis et crivis encore,  lui,
son commandant, sa garnison, ses amis, mais rien. Et je m'enfonais chaque jour un
peu plus dans le dsespoir. La deuxime rvolution russe et le trait de Brest-Litovsk
en dcembre 1917 finirent plus encore de ronger mon espoir de le revoir un jour.

Je ne tins pas plus longtemps, et contre la volont de tous mes proches, je partis,
en janvier 1918, tenter de le retrouver. Dans sa toute dernire lettre, il se trouvait
quelque part dans le Chemins des Dames, cette vritable forteresse naturelle dans
les plaines du Nord. La bataille du Chemin des Dames a dure pendant plus d'un an,
entre avril 1917 et mai 1918. Le Chemins des Dames est forme d'une crte, sparant
Laon au nord de Reims et Soissons au Sud, dans le dpartement de l'Aisne, au nord-est
de Paris. Je ne sais pas combien de centaines de milliers de mort fit cette terrible
bataille...

Dans ses dernires lettres, tienne m'avait confi que l'atrocit des conditions
avait fait se dclencher des mutineries. Les mutins taient irrmdiablement fusills,
et j'avais tellement peur, que la misre, la faim, la mort de ses camarades n'ait
conduit tienne a lui-mme se lever contre l'autorit,  vouloir mettre fin  ces
horreurs.

J'avais emport une bonne partie de mes conomies, une somme qui restait rondelette
pour l'poque, et j'en eu grand besoin devant la rticence des militaires  laisser
une faible femme s'approcher du front. J'ai pass des mois affreux,  dormir dans
des granges, ou mme  mme le sol, dans un coin abrit. Il y avait tant de destruction.
C'tait un peu comme si je ne voyais plus les couleurs tellement le monde tait gris.

Je n'avais mme pas de photo de lui, et au bout de trois semaines d'errance je me
suis demand  quoi bon.  quoi bon chercher un mort ? Je l'avais perdu, je l'avais
fait perdre, je l'avais renvoy alors qu'il me suffisait d'ouvrir les bras. Je priais
Dieu chaque soir, chaque matin, chaque seconde de mon priple, pour qu'il me pardonnt
ma prtention, qu'il me pardonnt ma fiert, et qu'il me rendt mon tienne vivant.

Mais mes recherches ne donnaient rien, et j'tais sans cesse refoule par la hirarchie
militaire qui ne voulait pas qu'une jeune fille trant prs de leur garnison.

Je pus tout de mme en djouer certains et approcher des soldats pour les interroger.
Bien entendu c'tait peine perdue, il y avait des millions d'hommes dans ces tranches
morbides des plaines froides du Nord, et mon tienne n'tait qu'un petit Niois le
plus banal qui soit, mme pas grand, mme pas blond, mme pas distinguable... Mais
que pouvait-on distinguer dans cette poussire, dans ce gris, dans cette terre, dans
cet avant-got de la mort ?

Aucun n'avait vu ou ne connaissait mon tienne, mais souvent, ils me demandaient
si j'tais la soeur de la jeune fille qui tait pass les voir. Au dbut je ne fis
qu'ignorer ces remarques, imaginant que quelques filles de joie avaient t envoyes
pour remonter le moral des troupes, mais le temps passant je finis par m'intresser
 cette jeune fille. Elle tait passe auprs des troupes quelques semaines ou mois
plus tt. Elle tait seule, elle passait les jours de pluie, et elle rconfortait
les soldats. Elle leur disait que la guerre n'tait pas une fatalit, qu'ils pouvaient
la faire cesser, qu'ils devaient se lever contre l'autorit et refuser la mort et
la destruction aveugle de la vie. Avait-elle t  l'origine des premires mutineries
? J'en acquis jour aprs jour l'intime conviction, mais elle restait un fantme...

Parfois j'entendis dire qu'elle avait soign des blesss, parfois mme des mourants.
Tous me dcrivirent sa beaut, tous me vantrent sa voix anglique, douce et apaisante.
Pendant quelques temps, je crus  un subterfuge de l'arme allemande pour pousser
les soldats franais  la rvolte, mais aussi trange que cela puisse paratre, rien
que d'entendre parler d'elle encore et encore, je devins presque moi-aussi persuade
qu'elle tait la voix de la raison, et que je devais comme elle tenter de mettre
fin  ce carnage.

C'tait ma pnitence, je ne sais pas si je le faisais par conviction ou parce que
je pensais que Dieu aurait finalement piti. Que peut-tre il me rendrait mon tienne.
Je me glissais alors vers les soldats, pour tenter de leur faire accepter que cette
guerre stupide ne mnerait nulle part, mais s'ils avaient cru la prcdente jeune
fille, ils taient plus mfiants  mon gard, prfrant encore mourir au combat que
fusills comme mutins. Je prfrais alors simplement aider les blesss et donner
du courage aux autres.

 partir de juillet 1918 les offensives allis furent plus efficaces et les troupes
allemandes commencrent  reculer. Mais je n'avais pas repris confiance pour autant,
j'tais dsespre, d'autant que depuis presque trois mois je n'entendais plus parler
de la jeune fille, j'tais sans doute remonte trop au nord, et le front avanait
trop vite pour que je risquasse  m'y glisser.

Sans espoir, je dcidais d'arrter, d'accepter mon sort et de rentrer chez moi. J'avais
pass six mois dans la guerre, au milieu des morts, de la faim, du froid, du dsespoir.
J'avais pass six mois  aider tant bien que mal les soldats, me cachant de peur
d'tre renvoye loin du front, loin de l'espoir de retrouver mon tienne. Je n'avais
rien trouv de lui, juste cette trange femme, cette fe qui apportait l'espoir aux
hommes. Puis elle avait disparu elle-aussi, ma volont s'envolant avec sa trace.

En rentrant, je dcidais de passer par Paris, je n'tais jamais alle dans la Capitale,
et c'tait presque sur ma route. Je ne savais pas trop ce que j'allais faire l-bas.
 vrai dire je ne savais pas trop ce que j'allais faire tout court. Je n'avais pas
envie de rentrer  Nice. Ma famille tait sans doute morte d'inquitude, mais je
m'en moquais un peu, je ne pourrais avoir l'esprit tranquille qu'en sachant, qu'en
sachant ce qu'il tait advenu d'tienne.

Je n'eus pas de mal  trouver un petit travail sur Paris. Je trouvais une picerie
qui me convenais, et proposais mes services, comme serveuse dans un premier temps,
puis rapidement je mis de nouveau mes talents de ngoce en pratique, et je fus bien
vite trs occupe et charge en plus de l'approvisionnement de l'picerie en question,
de celui de deux autres.

Fin Aot 1918 je mis en place les bases d'une cooprative pour avoir plus de poids
dans les ngociations avec les fournisseurs, et rapidement piceries et autres petites
boutiques la rejoignirent et m'en nommrent grante. C'est dbut septembre que je
repris finalement contact avec ma famille, leur envoyant une grosse somme d'argent
en guise de pardon, mme si je savais que mon pre n'en avait que faire. Mon deuxime
frre tait revenu, il avait t salement bless  l'paule et renvoy chez lui.
Il s'occupait  ma place de la gestion du bar et des deux piceries, et si au regard
de mon pre rien n'tait plus comme quand j'tais l, d'aprs mon frre les affaires
n'taient pas si catastrophiques.

J'avais rencontr un beau jeune homme sur Paris, Georges, le fils d'un riche industriel,
dont le pre tait suffisamment influent pour que son fils ne soit pas envoy au
combat, et qu'il fasse en contrepartie pression pour d'une part relcher la censure
et le retard systmatique sur le courrier, mais aussi, par la mme occasion, imposer
ses produits sur les marchs publics.  bien y rflchir il tait l'homme dont je
rvais quand j'avais rencontr tienne. Mais ce n'est pas cette raison qui m'a tendu
vers lui. Et pour tre franche c'est lui qui est venu vers moi. J'tais seule et
loin de tout ce que j'avais pu aimer, je ne savais mme pas vraiment ce que j'attendais
de ma vie  Paris, un miracle sans doute. Je me suis laisse rconforter dans ses
bras. Il fut mon amant, mon premier homme, celui de mes anciens rves... Je regrette
encore avoir t si faible.

Il tait ambitieux et possessif, exigeant et fier, et j'y perdis ma puret, Dieu
me pardonne. Je sortais beaucoup avec lui, il aimait  me montrer, et se faire mousser
par la mme occasion. Il me trouvait belle et, comme pour tout, voulait s'en vanter.
Je crois que je ne voyais pas son mange  l'poque, j'tais plus dans une situation
de tristesse et il me faisait passer le temps. Je ne l'aimais dfinitivement pas,
mais il m'apportait un peu de tendresse, un peu de rconfort et des bras pour pleurer.
Je ne lui ais jamais parl d'tienne.

Pourtant, fruit du hasard, il le connaissait. C'est ainsi que je le retrouvai dans
cette soire du samedi 28 septembre 1918. Comme souvent George participait  de petites
rceptions-dbats sur des thmes varis, principalement autour de la guerre et la
politique du moment. J'aimais  y aller, et lui  m'y mener, car j'avais un peu plus
de discussion que la plupart des amies de ses camarades, et c'tait une raison de
plus pour me mettre en avant. C'est  l'une d'elle que j'ai rencontr tienne, que
je l'ai retrouv, comme par miracle.

Quand je l'ai vue, dans cette grande salle, je suis reste ptrifie, j'ai joint
mes mains devant ma bouche et j'ai pleur et pri. J'tais parcourue de frissons
de peur et de joie, et mon ventre me tiraillait tellement j'avais peur qu'il ne me
rejett, qu'il ne m'ignort, qu'il ne me rendt tout le mal que je lui avais fait
subir dans les temps bnis o nous tions ensemble,  Nice. Georges s'est approch
de moi pour me demander si j'allais bien, et j'ai ralis alors que je n'tais qu'un
objet pour lui, j'ai ralis que je ne l'aimais pas, que je ne le pourrais jamais,
et qu'il tait un tre odieux et prtentieux, comme moi j'avais pu l'tre avec tienne.
Je lui dis calmement que tout tait termin, et qu'il ne comptt pas me revoir ou
mme me parler. Je fus discrte, je ne voulais pas non plus d'un nouvel ennemi, mais
il tait faible, en vrit, et il resta idiot et bouche be, comme si d'un coup son
charme factice, sa fortune qu'il n'avait mme pas amasse, et son charisme inexistant
de politicien en herbe n'agissaient subitement plus. J'avoue que je n'ai plus jamais
entendu parl de lui,  sa prtention s'ajoutait l'orgueil, et il fit croire,  ce
que j'avais compris, que ce fut lui qui me laisst, trop monotone  son got. Sa
faiblesse et sa btise me firent rire plus qu'autre chose.

Je me dirigeai vers tienne, et il me vit, finalement. Il vint vers moi et m'embrassa,
me demandant comment j'allais et qu'est-ce que je faisais l. Je ne sus que dire,
ne voulant pas m'embarasser d'un gnant cavalier, mme congdi ; je bgayais puis
tombais dans ses bras, et je pleurais  chaude larmes, n'ayant pas le courage ou
la force de dire tout ce que j'avais sur le coeur, tout ce que j'avais endur pour
le revoir, pour le retrouver, pour le prendre dans mes bras.

Il s'excusa et me proposa que nous nous revissions le lendemain, je fus blesse qu'il
ne laisst pas tomber sa soire pour partir avec moi, mais l'image qu'il avait de
moi sans doute encore grave dans sa mmoire tait celle de la gamine odieuse et
fire qui voulait se dbarasser de lui en l'envoyant au front. J'tais dj chanceuse
qu'il voulut me parler, mais tienne tait bon et non rancunier, et aussi mal aurais-je
pu lui faire, il n'aurait jamais voulut, lui, me blesser.

Je pleurais de joie et de peine toute la nuit, plus encore que quand je le croyais
mort, je priais et priais encore, remerciant Dieu de sa bont, je lui promettais,
s'il me donnait tienne, de l'aimer plus que tout toute ma vie et plus encore, de
toujours l'aider, le chrir et le soutenir. J'avais tellement peur qu'tienne ne
se soit lanc dans une nouvelle vie, qu'il ait trouv fiance, et plus du tout envie
de me revoir.

Je lui avais donn rendez-vous sur les quais de Seine, pour que nous fussions tranquille
et pussions discuter sans modration. Il fit beau en ce dimanche 29 septembre 1918.
Je fus en avance  notre rendez-vous de 16 heures, mais tienne encore plus, et je
pris cela comme un signe positif, mais c'tait malheureusement parce qu'il avait
un autre rendez-vous par la suite. Je n'avais donc aucune chance de passer la soire
en sa compagnie. J'avais trop peur, j'tais trop dsespre de le perdre de nouveau,
et je lui avouais mon amour avant mme de le saluer. Je me blottis dans ses bras
en lui demandant de me pardonner, et en lui disant que je ne voulais qu'une chose
c'tait tre avec lui, maintenant et pour toujours, que je ne pourrais pas survivre
sans lui, que je regrettais tant de l'avoir envoy au front, que je m'en voudrais
toute ma vie, et que ma vie loin de lui n'tait que purgatoire.

Il me repoussa tendrement, scha mes pleurs et me proposa de marcher un peu. Il m'expliqua
qu'il tait lui-aussi amoureux, plus que de raison, d'une personne formidable, et
qu'il ne pensait pas que je l'attendisse autant. Je devins triste et svre, ne sachant
que dire ou que faire, partir pleurer pour le restant de mes jours, cesser de vivre,
rentrer  Nice et ne plus voir d'homme de ma vie, ou le suivre sans cesse, sans cesse
jusqu' ce qu'il m'aimt. Il prfra ne pas s'attarder, il prfra ne pas me faire
du mal, et que nous nous sparassions ainsi, remettant dans un futur plus lointain
les retrouvailles. Il me convint de ne rien esprer, car son amour pour sa compagne
tait plus fort que tout. Et il me laisst.

Je pleurai pendant des jours, n'ayant plus got  rien, puis Paris me dgota et
je rentrai chez moi. Je retrouvai avec plaisir mes parents et mon grand frre, qui
m'accueillirent les bras ouverts sans mme me demander ni me reprocher plus que cela
mon abscence de presque dix mois. L'armistice du 11 novembre fut accueillie avec
joie, pourtant en un sens pour moi cette guerre tait perdue, j'avais perdu tienne,
et aussi goste que ce fut, mon rconfort tait bien faible, peut-tre aurais-je
voulu alors mourir quand j'tais sur le front, ne jamais avoir retrouv sa trace,
ne jamais tre passe par Paris, tre reste seule...

Mon frre avait tant bien que mal fait vivre les deux piceries et le bar de mon
pre, et je me plongeai alors du mieux que je pus dans le rtablissement des affaires.
Je russis rapidement  revenir avec une profitable situation, mettant toujours 
profit mes talents de ngociatrice, associs  l'tude des personnalit que m'avait
enseigne mon tienne. Je n'avais que l'once de son talent, mais elle me permit de
sortir dfinitivement ma famille de la mdiocrit, et d'apporter, presque comme pardon
de ma longue absence, une retraite paisible et  l'abri du besoin  mes parents.
Je n'avais jamais connu mes grand-parents. Ma mre tait orpheline, mon grand-pre
paternel mort  la guerre de 70, deux ans aprs avoir eu mon pre, et ma grand-mre
paternelle dcde en janvier 1908, aprs un hiver trop rigoureux.

Je me consacrai corps et me  nos affaires grandissantes. Dbut fvrier de l'anne
1919, trois mois aprs mon retour, l'tat satisfaisant des finances familiales m'avaient
redonn le sourire, mme si je pleurais encore trop souvent mon tienne. Maintes
fois j'avais pens retourner  Paris, l'emmener de force, ou me tuer devant ses yeux
pour qu'il comprt combien je l'aimais. Mais autant mon amour ne se ternissait pas,
autant mon orgueil et ma fiert tait encore l, et seul en secret je dvoilais ma
faiblesse, ma tristesse et mon dsespoir.

Nombreux taient les jeunes hommes qui, appts tant par ma beaut que par mon argent,
dfilaient sous les recommandations d'un tel ou d'un tel autre. Je n'avais que 16
ans et demi, encore bien jeune et pourtant dj tellement femme. J'avais refus mon
adolescence pour pnitence de ma maldiction. Mon grand frre, travaillant toujours
avec moi, insistait pour que je prisse un peu plus de temps pour vivre ma jeunesse,
d'autant que bien vite viendrait l'ge ou il me faudrait trouver poux, et o je
regretterais sans doute la libert et la joie de cet aprs-guerre que je pouvais
vivre avec insouciance.

Mais non, mon seul rconfort tait alors dans la volont de mener d'une main de fer
notre patrimoine, et de devenir seule ce dont j'avais rv qu'un beau chevalier m'apportt
tant jeune. Je n'avais pas besoin d'homme, je n'en avais plus besoin.

Le 3 mars 1919, en un lundi matin pluvieux, o le soleil se reposait aprs une semaine
prcdente splendide nous donnant espoir d'un printemps magnifique, alors que j'expliquais
 mon frre les diffrentes consignes  donner, je tentais en effet le plus possible
de passer par son intermdiaire pour transmettre les directives, il n'tait pas encore
vu d'un trs bon oeil qu'une femme dirigea les affaires d'une famille, mon frre
a subitement perdu son attention  mon gard pour regarder une personne entrant dans
le bar. Je me retournai pour voir qui donc lui fit tant d'effet, et j'avoue que je
suis, moi-aussi, reste bouche be devant tant de beaut. Et mon coeur battit  m'en
rompre la poitrine quand je vis entrer tienne  sa suite.

Vous l'aurez compris, cette fille tait  la fois celle qui avait lev les mutineries
sur le chemin des Dames,  la fois celle que j'avais poursuivi sans jamais la trouver,
en qui j'avais trouv un modle, alors que je cherchais mon tienne, et celle qui
me l'avait pris, dont il tait tomb follement amoureux.

 cet instant j'eus envie de mourir, j'eus envie qu'il ne me vit pas. J'tais habille
sans attention,  peine prsentable, et je me sentis comme un crapaud  ct d'une
fe,  ct de cette fille dont j'tais presque tombe amoureuse en la voyant. Mais
je n'eus pas d'aigreur envers elle, car elle tait bien plus que je ne pourrais jamais
tre, et tienne la mritait, il la mritait bien plus que moi...

Mais personne ne mritait Seth, aucun homme ne la mritait, et mme tous runis.

Tout se passa si vite, toutes ses ides qui tourbillonnaient dans ma tte alors qu'elle
s'approchait de moi. Elle ne me salua pas, me sourit simplement, et une bouffe de
chaleur m'envahit, je dtournais le visage, de peur d'tre rouge comme une pivoine,
mais elle d'un doigt sur ma joue elle me le fit tourner, mais pas vers elle, vers
tienne. Elle prit ma main, la mit dans celle d'tienne, puis serra nos deux mains
jointes entre les siennes, embrassa tienne sur la joue, et partit.

Ce moment fut le plus fort que je vcus dans ma vie, plus fort que toute ma vie runie,
j'tais transporte, le bonheur mme coulait dans mes veines. tienne me prit dans
ses bras, je pleurai, pleurai des larmes de joie qui effacrent en une seconde toutes
celles de peine que j'avais verses. Me moquant des manires, j'embrassais tienne
d'un long baiser, qu'il me rendit tellement bien que j'en frissonnai.

Seth nous avait unis, et pour cette raison  jamais je lui devrais reconnaissance
et gratitude, car elle est le bien, elle est peut-tre ce qui se rapproche le plus
de ce que chaque homme imagine comme tant Dieu. Et depuis ce jour, c'est Dieu 
travers elle que je remercie.

tienne m'aima de ce jour jusqu' sa mort, le 13 juillet 1997,  l'ge de 99 ans
passs. Je suis aujourd'hui ge de 101 ans, et chaque jour je prie toujours Dieu
pour ce jour bni, pour ce lundi 3 mars 1919 o Seth m'apportt mon Amour.

Mais vous vous demandez sans doute quelle fut l'trange histoire d'tienne et de
Seth ? Repassons dans le salon, nous pourrons satisfaire notre gourmandise par ces
excellents petits biscuits que sait concocter le talentueux cuisinier de notre ptisserie
de la rue de la Buffa et je terminerai alors par l'histoire qu'il ne me racontt
que plus tard.

Je raconte aussi cette histoire  mes arrires-petits-enfants, en les gardant bien
de la rpter  leurs parents, pour qu'ils sachent que tout n'est pas dans ce monde
aussi simple que veulent nous le faire croire les sages d'aujourd'hui.

tienne
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En aot 1917 il fut plus que grivement bless dans les tranches du Chemin des Dames
et loign du front pour se faire soigner. Plusieurs balles lui avaient travers
la colonne vertbrale et il tait immobilis sur son lit, attendant patiemment que
la mort veuille bien de lui, ne sentant ni n'entendant plus rien du monde environnant.
Il m'a certifi tre mort ce jour l, d'avoir vu son esprit flotter au-dessus des
champs de mort et de misre qui entouraient l'hpital de fortune. 

Mais la mort ne voulut pas de lui, et c'est un ange qui le ramena sur terre et se
matrialisa, comme il aimait  le dire, pour lui apporter la sagesse qui lui manquait,
sous la forme de Seth.

C'est elle qu'il vit trois semaines aprs sa blessure, quand il ouvrit les yeux dans
cette petite ferme de Champagne, loin de tout.

- Je m'appelle Seth, je vous ai emmen avec moi pour vous soigner, vous tes encore
gravement bless, mais je vais vous aider  vous rtablir. Je suis moi-mme trs
prouve, et votre rtablissement prendra du temps. Ne parlez pas, reposez-vous simplement,
je passerai vous voir une fois par jour, pour vous donner nourriture et eau, et faire
votre toilette.

Du temps passa. Des jours et des jours, tienne retrouvait petit  petit ses esprits,
et finalement un jour put de nouveau enfin parler.

- Mais ? Qui tes-vous ? Et o sommes-nous ?

- Nous sommes en Champagne, dans une petite ferme plus qu'isole, loin de la guerre,
tout du moins pour l'instant.

- Mais... Quelle date sommes-nous ? Depuis combien de temps suis-je ici, je me rappelle
de vous comme d'un rve, mais...

- Nous sommes le 13 novembre 1917, vous avez t gravement bless le 18 Aot, je
vous ai amene ici pour vous soigner.

- Mais ? Pourquoi ne suis-pas rest  l'hpital du front ? Vous tes infirmire ?
Pourquoi suis-je seul ici, il y d'autres personnes ?

- Non, vous tes seul. Je ne suis pas infirmire, pas vraiment, tout du moins. Mais
ne vous fatiguez pas trop  tenter de comprendre pour l'instant, attendez d'tre
rtabli, vous comprendrez alors.

Et il resta ainsi, allong sans pouvoir bouger, pendant presque trois mois, chaque
jour Seth venait lui donner nourriture, eau et prendre soin de lui. Au mois de dcembre
1917, enfin il put bouger, simplement quelques doigts d'abord, puis, jour aprs jour,
au gr des soins de Seth, il rapprit  bouger les bras, ses jambes,  se dresser,
 marcher, manger, se laver.

Il sortit enfin sous le soleil blafard du mois de dcembre 1917. Il tait perdu dans
une petite maisonnette en pierre, chauffe par un feu de bois aliment chaque jour
par Seth. Il ne voyait rien  perte de vue, seulement des bois et des champs. Il
avait encore du mal  bouger, et il ne put gure plus que faire le tour de la petite
ferme, plus une maisonnette abandonne qu'une ferme,  ce titre. Il ne vit qu'un
petit sentier arrivant de la fort, se demandant si Seth arrivait par l. Il rentra
ensuite, car il faisait froid en ce 23 dcembre.

Seth arriva plus tard ce jour l, et elle le prvint aussi qu'elle ne viendrait plus
pendant une semaine, lui laissant un sac rempli de provisions, et lui indiquant la
rserve de bois pour le chauffage. Elle lui fit promettre de marcher tout les jours,
et d'utiliser la plume et le papier qu'elle lui donna pour rexercer sa main  l'criture.

Il passera Nol seul, intrigu, tonn, curieux de cette situation si calme, de ces
mois de tranquilit et de douceur, sans mme savoir ce qu'il en tait de la guerre.
Seth lui en avait trs peu parl, ce n'tait que dernirement qu'elle lui apportait
des coupures de presse et quelques nouvelles du front, pas vraiment bonnes.

Seth revint le 2 janvier 1918, elle paraissait fatigue, mme si elle rayonnait toujours
autant la beaut, la douceur et la sagesse. tienne lui avait crit un pome, qu'il
lui rcita. Elle en fut touche et le remercia par un baiser. Il l'a prit dans ses
bras et elle se laissa faire, se blottissant comme pour prendre un peu de chaleur
humaine dans cette poque bien noire.

Ils restrent l'un contre l'autre de nombreuses minutes. tienne s'aperut que Seth
pleurait. Elle ne lui dit pas pourquoi et scha ses larmes, puis ils parlrent de
nouveau de la guerre, elle lui parla du gouvernement, de la nomination de Clmenceau
 la tte du conseil par Raymond Poincar, de l'enttement de celui que l'on appelait
"Le Tigre", et qui deviendrait aussi le "Pre la victoire",  vouloir faire la guerre,
 vouloir la gagner  tout prix et craser les Allemands. Qu'importait-il, aprs
tout, d'tre Franais ou Allemands ! Les hommes ne pouvaient-ils pas vivre simplement
en paix, sans toujours vouloir devenir plus forts que leur voisin ? Qu'importaient-ils
 tous ces malheureux dans les tranches que ce soit bien ou mal, si c'tait pour
finir rongs par les rats ?

- C'est vous qui avez contribu aux mutineries, en avril, sur le chemins des Dames
?

- Oui c'est moi, mais que pouvais-je d'autre ? Laisser ces hommes mourir sous un
commandement aveugle et forcen ? De quel droit peut-on imposer  un homme de mourir
dans des conditions atroces pour le bon plaisir de gouvernements aussi mauvais les
uns que les autres ?

- Mais pourtant il faut bien se dfendre, il faut bien se protger ?

- Se protger contre quoi ? Se protger contre d'autres hommes comme nous qui ne
comprennent pas pourquoi il se battent,  qui l'on fait croire que le monde sera
meilleur quand ils en seront les matres ? Combien de morts, de dsespoir, de famines,
de guerres vous faudra-t-il pour comprendre que vos tats stupides ne sont que les
jouets d'hommes assoiffs de pouvoir qui se moquent du reste ? Combien de morts vous
faudra-t-il pour comprendre que vos ennemis, ce sont vos chefs, ce sont ces hommes
qui se jouent perdument du bien ou du mal, du marxisme, de la dmocratie ou de la
dictature, et qui ne veulent qu'assouvir leur soif de domination, leur certitudes
et leur orgueil.

- Mais... Je... Il faut bien que des gens dirigent les pays, il faut bien que des
personnes soient responsables, organisent, grent ?

- Vous n'en tes donc pas capables, vous, d'tre responsable, de vous organiser et
vous grer ?

- Si, moi, mais le pays ?

- Et s'il n'y avait pas de pays, si c'tait juste vous ?

- Mais... Comment ? Il faut bien des institutions, il faut la police, l'arme, il
faut des coles.

- Pourquoi ? Pourquoi faut-il la police ? L'arme ? Des coles, vous pensez que vous
n'tes pas capable d'lever vos enfants et de les surveiller, vous pensez que vous
ne connaissez personne qui puisse leur apprendre le bon sens, l'esprit critique,
la solidarit ?

- Si, sans doute, mais les mathmatiques, l'histoire...

- A-t-on besoin de l'arme pour a ? A-t-on besoin de la police, de gouvernements,
d'institutions ?

- Non, mais, il faut grer la construction des chemins de fers, l'entretien des chemins...

- Vous pensez que vous n'tes pas capable de savoir si vous devez construire ou pas
une route entre votre voisin et vous ? Vous pensez que pour votre bonheur il vous
faut absolument un chemin de fer entre Paris et chez vous ?

- Mais, a ne marcherait jamais sans autorit, ce ne serait que querelles sur querelles,
ce ne serait que cacophonie !

- Vaut-il mieux se quereller avec son voisin et mettre cinq jours pour aller  Paris,
ou tuer des millions de personnes pour une cause qui nous chappe ?

- Non, bien-sr, mais, on ne peut pas refuser le progrs, et l'tat permet d'assurer
une cohsion, il permet de satisfaire le plus grand nombre, et puis le pouvoir est
au peuple dans une rpublique.

- Pensez-vous vraiment que si l'on donnait le choix  chaque mre de ce pays ou d'Allemagne
entre cette guerre qui leur a tu leurs enfants ou de laisser le monde tel qu'il
tait en 1914, elles choisiraient la guerre ?

- Non, bien-sr, mais les femmes n'ont pas une vision claire de la politique, elles
ne voient pas assez loin, elles...

Seth fondit en larmes et s'loigna en criant :

- Elles choisissent la vie plutt que la mort ! Et elles ont tort pour a ?! Elle
ne mritent donc pas le pouvoir car elles lvent vos enfants et les protgent !
Elles refusent votre soif idiote de pouvoir, de politique et de domination ! Pauvre
fou ! Vous n'tes que des pantins !

Seth sortit et ne revint pas de plusieurs jours. tienne mdita longuement sur les
paroles de Seth, imaginant un monde sans tat, un monde o on se querellerait avec
son voisin. Il marcha un peu sur le chemin, celui par lequel il pensait pouvoir partir,
mais au bout d'un kilomtre, dj extnu, et toujours perdu dans la fort, il revint
vers la maison. Trois jours plus tard Seth arriva un soir, le soleil dj couch.
Il l'a salua, ne sachant trop si elle lui en voulait, et ils dnrent en silence.
tienne avait crit quelques penses sur ce que lui avait inspir les paroles de
Seth. Il lui les montra et elle fut ravie. Ils parlrent encore longuement de politique,
d'tats, de guerre, des rvolutions russes, de Lnine.

Pendant un mois encore, tienne passa du temps  crire et  se remettre, il marchait
dornavant plusieurs heures par jour, trottinant mme un peu. Seth passa la dernire
semaine du mois de janvier 1918 exclusivement en sa compagnie. Il fut convaincu,
jour aprs jour, que cette guerre n'tait que chimre.

Quand il fut compltement remis, grce au soin de Seth, celle-ci lui demanda alors
d'aller  Paris, et de consacrer toute son nergie  convaincre chaque personne,
importante ou pas, que cette guerre ne menait nulle part, et que l'obstination de
Georges Clmenceau ne ferait que ruiner le pays, tant de ses ressources que de ses
hommes vigoureux.

C'est ainsi qu'tienne se retrouva  Paris, participant  toutes les discussions
ou runions politiques, crivant dans diverses gazettes, utilisant sa capacit 
comprendre et  convaincre. Seth ne le voyait que dans l'ombre, pour changer avec
lui quelques nouvelles et un peu d'amour. Car ils furent amants, oui, et tienne
l'aima encore toute sa vie, tout comme il m'aima moi.

Quand il m'a rencontr,  Paris, la guerre touchait  sa fin, mais il avait encore
beaucoup de rancoeur  effacer, et Seth le retint encore. Il savait, en un sens,
que Seth l'avait choisi, que Seth l'utilisait, que Seth voulait qu'il parlt pour
elle, car personne n'coutait une femme, alors.

Puis elle me le ramena.

Ylraw 2
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Sydney 2
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Jour 130
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J'arrive enfin  me servir de ce maudit bracelet.

Du temps a pass, combien, je ne suis sr de rien, j'ai compt cent vingt-cinq jours,
mais ce peut tre plus. Voil donc maintenant longtemps que nous sommes ici, plusieurs
semaines, plusieurs mois, incapable de savoir si je suis si loin de la vrit.

Mais gardons nos vieilles habitudes, soumettons nous au temps, et contentons-nous
d'ordonner nos souvenirs.

Jour 131
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J'ai perdu une grande partie de ce que j'avais "crit" hier, fausse manipulation
; je ne suis pas encore trs au point avec ces bracelets. Quoi qu'il en soit voil
la suite de l'histoire, aprs notre dpart de chez Martin,  Melbourne, si loin d'ici...

Nous sommes donc chez Martin, dans son attente. Erik sommeille profondment, se remettant
de ses blessures. Quant  moi je termine l'criture de mes aventures et discute avec
Naoma, rsistant  ses indcentes propositions d'aller faire un somme, mme si la
fatigue a repris le dessus sur mes interrogations et que l'envie ne m'en manque pas.
Du bruit parvient d'en bas, nous pensons que Martin revient avec, nous l'esprons,
de quoi au moins bander correctement les blessures d'Erik, et les miennes tant que
nous y sommes.

Ce n'tait pas lui. Quelques secondes plus tard, alors que j'ai  peine eu le temps
de me lever de ma chaise, six hommes entrent subitement dans la pice. Six hommes,
immenses, de vraies armoires  glace, arms de nombreux couteaux et sabres. Six hommes
habills de faon trs trange, type touristes allemands gars, le tout saupoudr
de ponchos, sans doute pour cacher leurs armes blanches. Chacun porte soit un couteau
soit une pe. Six hommes aux visages presque identique, comme des clones. Nous comprenons
 leurs mines que ce ne sont pas de grands enfants nostalgiques de Halloween. Ils
nous font signe de les suivre. Ils ne disent pas un mot. Naoma est ptrifie.

- Qui sont ces gens... Mon Dieu... Ylraw... Tu les connais ?

Nous nous sommes levs, Naoma s'est blottie derrire moi.

- Je n'en ai aucune ide, jamais vu des Conan le barbare pareils.

Vu mon tat il m'est difficile de tenter une quelconque rbellion, d'autant que Naoma
ou Erik pourraient en souffrir si ces hommes la rprimaient avec leurs pes. Deux
hommes nous tirent violemment par le bras Naoma et moi, alors que deux autres rveillent
Erik et lui retirent sans mesure le botier que j'avais install pour tenter de limiter
les missions lectromagntiques de l'metteur que je pensais prsent dans son mollet.
Ce rveil brutal ne manque pas de le faire sursauter et surtout crier de douleur.
Il est bien sr compltement dboussol. Les hommes nous incitent  enfiler nos chaussures,
ils jettent  Erik un tee-shirt et ses jeans. Deux m'agrippent et m'emmnent dj,
ils tirent sans mnagement sur mes blessures, je ne peux retenir des cris de douleur..
Erik ne comprend pas ce qui lui arrive :

- Mais qu'est-ce que... Qui sont ces gens, Franois ?!

Je suis dj dans la pice voisine entran, cartel presque, par ces hommes quand
je lui rpond en criant :

- Je ne sais pas Erik ! Nous n'avons rien vu venir ! Je suis dsol !

Dsol de vous attirer avec moi dans ces histoires. Dsol de ne pas avoir eu le
courage et la force de rester seul... J'ai du mal  marcher, mais Erik d'autant plus
et je ne mrite pas de me plaindre. Je me rapproche de lui pour l'aider  descendre
les escaliers. Sa blessure  la jambe saigne, tout comme ma blessure au bras. Les
hommes nous font rapidement sortir de la maison. Nous arrivons pniblement dans la
rue. Il doit tre 18 heures passes, il fait encore grand jour et trs chaud.

Les hommes se sont recouverts de leurs ponchos, masquant leurs couteaux et pes.
Je suis tenu en respect par l'un d'eux qui maintient coll  mon bras droit, sous
son poncho, un couteau prt  trancher au moindre geste non conforme. J'aide tant
bien que mal Erik  marcher en le soutenant sur mon paule gauche. Il est lui-mme
accompagn  sa gauche par un autre homme. Deux autres se tiennent derrire nous,
encore un accompagne Naoma devant, et la marche est dirige par le sixime, qui avance
avec quelques mtres d'avance sur nous, faisant office d'claireur.

Un petit car nous attend au coin de la rue, une personne se trouve dj au volant.
Nous montons, nous trois accompagns des six hommes, et le vhicule dmarre aussitt.
L'intrieur est compos de trois ranges de trois siges, deux d'un ct et un de
l'autre, termin par une range de quatre siges. Nous sommes chacun, Erik, Naoma
et moi, assis sur le sige presque central, entours de deux des hommes. Personne
n'a dit un mot depuis le dpart. Ces hommes sont tranges. Ils laissent dgager une
impression drangeante, quelque chose que je n'arrive pas  dcrire. Le chauffeur
lui est plus conforme  l'ide de baroudeur filou que l'on engage au forfait pour
quelques mauvaises besognes.

J'ai du mal  supporter cette soumission, et  dfaut de pouvoir physiquement leur
tenir tte, tant bien trop faible, je tente d'engager la conversation avec le chauffeur.

- Il fait plutt beau vous ne trouvez pas ? On va faire une balade ? Vous nous emmenez
o comme a ?

-  l'arop...

Il est coup par l'homme assis juste derrire lui qui lui fait signe de se taire.
Naoma laisse chapper un cri de douleur. L'homme  mes cts me soulve pour me forcer
 me tourner et voir la lame du couteau du voisin de Naoma lui entailler lgrement
le bras. Je serre le poing, je bouillonne de colre. L'homme  la gauche de Naoma
le sent et il lui saisit le poignet et lui place un couteau sous la gorge. Elle est
en plus plaque contre le sige par l'homme  sa droite qui lui tord le bras droit.
Il me fait un signe de la tte signifiant srement qu'au moindre cart supplmentaire
ils n'hsiteront pas. La peur qu'il lui fasse le moindre mal me fait redevenir raisonnable
; mais malgr mes tentatives de leur faire comprendre que je vais rester sage, ils
laissent Naoma dans cette position trs inconfortable pendant pratiquement tout le
trajet.

L'aroport de Melbourne est  une dizaine de kilomtres du centre, et nous devrons
y tre en moins de vingt minutes. Malheureusement nous nous rendons  un aroport
plus petit, sans doute pour les vols domestiques, "Avalon Airport", il nous faut
sans doute presqu'une heure pour nous y rendre, le chauffeur conduit trs doucement.
Les contrles sont inexistants et notre petite compagnie traverse rapidement l'aroport
pour se retrouver sur les pistes. Les six hommes, le chauffeur n'tant plus avec
nous, nous dirigent jusqu' un jet  bord duquel nous montons. Il y a une vingtaine
de places et les hommes nous rpartissent loin les uns des autres. Je me trouve au
fond, je vois Naoma quelques siges en avant et Erik juste derrire le poste de pilotage.
S'ensuit une longue attente, o la parole nous est toujours interdite. Le pilote
doit sans doute attendre l'autorisation de la tour de contrle. Je n'ai toujours
pas de montre mais plus d'une heure doit facilement s'couler. Erik semble s'tre
assoupi, et je ne vais pas tarder  faire de mme, nous sommes tous deux puiss
de notre journe. Naoma pleure en silence ; je vois sur ses joues couler des larmes.
Mais elle ne dit rien, attendant patiemment. Je ne sais vraiment que faire, pas plus
qu'o nous emmnent ces hommes. Mais je ne suis pas de taille. Erik est trs mal
en point et ne pourra pas m'aider, Naoma n'en a de toute vidence pas les moyens,
et les miens sont tellement limits... Je suis contraint de prendre mon mal en patience,
et le dsespoir et la fatigue prennent petit  petit le dessus.

Nous dcollons finalement, une heure ou deux plus tard, alors que la nuit tombe,
et je prends la rsolution de mettre  profit le vol pour rcuprer des forces. Je
meurs de soif, et l'atmosphre sche de l'avion n'arrange pas les choses. Je baisse
mon attention et tente de m'endormir. Il nous sera de toute faon difficile de mettre
en oeuvre quoi que ce soit avant l'atterrissage. La dcision prise je m'endors en
quelques secondes, mon veil ne tenant qu' la tension que je m'imposais, mon corps
mourant de fatigue.

Je serais incapable de dire combien de temps  dur le vol, profondment endormi
je ne suis rveill que par quelques perturbations qui secouent l'avion  l'approche
de notre arrive. Sydney ! Je reconnait au loin l'Opra illumin dans la nuit maintenant
profonde. Voil notre destination. Une fois de plus bien des efforts qui s'avrent
vains... Plus d'un mois de cavale pour me retrouver au mme endroit. Ah... Lassitude...
Je me dgourdis tant bien que mal les membres sentant qu'approche de nouveau le moment
o une action sera possible. Mais que puis-je rellement risquer ? Ils se vengeraient
sur Naoma et Erik  la moindre tentative. Il me faudrait les liminer tous d'un coup,
c'est impossible ! D'autant que je n'ai aucune arme et au mieux je ne pourrai que
leur subtiliser une de leurs pes. Mon espoir serait que nous passions dans un lieu
public o la foule protgerait une initiative de ma part ; je ne pense pas qu'ils
oseraient se servir de leurs armes dans une telle situation. Comme pour notre dpart
de Melbourne, nous n'atterrissons pas sur l'aroport international de Sydney, mais
un plus petit, "Bankstown Airport". L'avion roule pendant d'interminables minutes
avant de se garer  distance raisonnable des halls de l'aroport, qui semble tout
de mme tre d'une taille consquente. Nous descendons sur la piste toujours encadrs
chacun par deux des hommes.

Un homme me tient par le bras droit, j'y ai une blessure  peine soigne et l'paule
m'est trs douloureuse. Mais j'ai l'impression qu'au plus la douleur perdure, au
plus la rage de me rvolter monte en moi. Je serre les dents pour garder mon calme,
pour chercher le moment opportun. J'attends difficilement que nous arrivions dans
le hall de l'aroport aprs une longue srie de couloirs trop calmes pour qu'une
action porte ses fruits. Nous avanons aussi vite que ces hommes parviennent  faire
marcher Erik, qui a beaucoup de mal. Naoma ne dit pas un mot. Je pensais au premier
abord que le passage des dtecteurs de mtaux serait une barrire, mais comme  Melbourne,
venant d'un avion priv sur une ligne intrieure, nous n'en avons traverss aucun.
Le hall contient beaucoup de monde, malgr l'heure tardive, sans pour autant que
ce soit une foule suffisamment dense pour qu'une personne se dbattant puisse passer
inaperue ; de plus plusieurs policiers patrouillent.

Je suis parcouru de quelques frissons, quelques contractions musculaires fruits de
ma colre montante, colre physique, comme si mon corps voulait outrepasser mon esprit.
Pourtant je ne m'emporte pas habituellement, et j'ai toujours une assez forte capacit
 garder mon calme, mais peut-tre toutes ces aventures finissent-elles par me pousser
 bout. Peut-tre mes blessures, ces douleurs qui me minent, tapent sur mes nerfs
depuis trop longtemps ; peut-tre encore cette impuissance, cette incomprhension,
cette extnuation emplie de dsespoir viennent-elles  bout de mes limites. J'ai
peur en effet que sous peu je ne puisse plus contrler mon envie de rvolte. Je suis
entour de deux personnes, l'homme  ma droite maintient mon bras sous son poncho
avec la lame de son couteau prte  me tailler les veines tandis que l'homme  ma
gauche cache lui une pe d'une main, et a l'autre pose sur mon paule.

Je souffle, ferme les yeux un court instant et rcupre ma pierre dans la main gauche.
Ma pierre, mon soulagement, ma folie sans doute, ma force aussi... Tout change, mes
douleurs semblent s'attnuer, et cette brlure, presque connue, presque rconfortante,
qui crase de son poids l'ensemble des autres souffrances. Trouver du rconfort dans
une douleur plus grande, quelle dmence ! Je la conserve quelques minutes, quelques
minutes pour reprendre des forces et du courage. Trop peut-tre, peut-tre ne fait-elle
qu'attiser ma colre. Mais qu'importe, il suffit ! Je m'arrte de marcher et la range
dans ma poche. Les deux hommes m'accompagnant s'arrtent.

Je reste immobile, ils s'impatientent. L'homme  ma droite me tire par le bras, celui
 ma gauche me pousse. Je me laisse aller et tombe en avant, l'homme  ma droite
me retient et je me retrouve suspendu par le bras, je ne suis gure tonn qu'il
soit assez fort pour y parvenir, mais le tiraillement de l'paule m'arrache des cris
de douleur, qui font leurs premiers effets sur la foule. Dans le mme temps celui
 ma gauche se baisse pour me relever, mais, toujours soutenu par mon bras droit,
je me retourne et m'agrippe au poncho du premier pour prendre de l'lan et donner
un puissant coup de pied dans la tte de l'autre. L'homme qui me tient est dstabilis
en avant et tente de se retenir mais ne me lche pas. L'homme  qui j'ai donn le
coup de pied est projet en arrire mais ne laisse pas tomber son pe. Aprs ce
coup de pied, voyant que l'homme ne m'avait pas lch, je bloque avec ma jambe son
pied et pousse fortement tout en tirant avec mon bras et tentant de pivoter. Cette
fois-ci il part en avant et laisse mon poignet pour parer sa chute. Je me retourne,
tombe sur lui et me jette sans attendre sur l'homme  qui j'ai donn un coup de pied
alors que les quatre autres hommes s'apprtent  intervenir. Naoma hurle, la foule
s'espace. Il est gn par son poncho et hsite  sortir son pe. Hsitation fcheuse
pour lui car je lui saute dessus par sa gauche et place ma jambe derrire la sienne
et la tirant en avant, il perd l'quilibre et tombe en arrire. Je tombe lourdement
sur lui.  travers le poncho je saisis l'pe, la fait pivoter pour placer le tranchant
contre lui et la remonte tout en m'appuyant de tout mon corps. Il laisse chapper
un cri touff. Je pars tout de suite en avant en emportant le poncho avec moi de
faon  ce que celui-ci lui recouvre le visage. Deux des quatre hommes restants qui
hsitaient  agir jusqu' prsent, pensant sans doute que deux seraient assez pour
me matriser, se lancent vers moi et soulvent leur poncho pour sortir leurs pes
au grand jour. Je rcupre sans trop de mal celle de l'homme que j'ai envoy  terre
et pare tout juste un coup impressionnant de l'un d'eux. Elle pse des tonnes ! Je
suis projet en arrire par la puissance du coup. Trois policiers crient  tout le
monde de lever les mains en l'air. Les hommes s'en moquent et ne relvent mme pas.
Les deux hommes manient leurs pes d'une seule main avec une dextrit remarquable
alors que je ne peux gure, malgr toute ma rage, que parer difficilement les coups
qu'il me porte avec mon pe, tenue  grande peine  deux mains. Mais le jeu ne dure
pas longtemps, en moins de quelques secondes ils se coordonnent et attaquent simultanment,
et alors que je soulve mon pe pour me protger d'un tranchant du haut de l'un,
je ne peux viter un coup pointant de l'autre, je suis transperc de part en part
au niveau du ventre...

La tension retombe... Le calme... Je lche mon pe... Elle n'a mme pas le temps
d'atteindre le sol, un des hommes la rcupre alors que l'autre, une fois son pe
retire de mon ventre, se rapproche et me prend sur son paule. Les policiers continuent
de crier, tout comme la foule. Tout tourne... Sans attendre ils partent en courant.
Ma pierre, il faut que je la prenne dans ma main... Je suis ballott... Je ne vois
plus clair, pas plus que je n'entends... J'arrive  la rcuprer dans ma poche...
Je la serre du plus que je peux, le mal s'attnue mais j'ai toujours la tte qui
tourne... Je ne crois pas que les policiers aient tir de coups de feu... Je ne sais
pas... J'ai une absence... Il y a du bruit, tellement de bruit... Je ferme les yeux,
oublie tout... Je reprends connaissance quand je suis allong sur le sol d'un fourgon...
Je n'ai plus ma pierre, c'est foutu... Je crois qu'Erik et Naoma sont proches de
moi... Je leur demande pardon... J'entend Erik, au loin, il rpond que c'tait de
toute faon le moment ou jamais, et s'excuse de n'avoir pas pu ragir... Naoma pleure...Elle
me parle, je crois... Je perds de nouveau connaissance quelques minutes plus tard.

L'Au-del
---------



Rveil difficile... Quand j'ouvre finalement les yeux je me trouve allong dans une
sorte de demi-tube pench en arrire, sans doute avec un angle d'une trentaine de
degrs avec le sol. Je suis nu. Il fait un peu frais. Je suis dans une pice circulaire,
compose de cinq tubes identiques au mien, vides. Une sorte de table mtallique leur
fait suite puis cinq siges, le tout dispos le long de la paroi. Paroi qui est elle
aussi d'apparence mtallique, lisse. Il se dessine nanmoins ce qui semble tre une
porte, et ce que je pense tre un placard. La lumire n'est pas blouissante, mais
j'ai l'impression qu'elle s'intensifie petit  petit. J'ai un peu de mal  me lever,
mais je me sens plutt bien. Je suis engourdi, il me faut quelques minutes avant
de marcher correctement. Je fais rapidement le tour de la salle mais ne trouve rien
de supplmentaire. J'ai peur que la porte soit ferme, mais en cherchant le mcanisme
d'ouverture, je mets naturellement la main sur une tablette,  mme le mur, qui se
rvle tre le bouton d'ouverture. En sortant prudemment j'arrive dans une autre
pice entourant la premire, qui forme une sorte de grand anneau. Il n'y a toujours
personne, pas un bruit. Je reste mfiant et tente de ne pas faire trop de bruit,
mais tout parait dsert. Soudain j'aperois Naoma et Erik au travers d'une fentre.
Ils se trouvent  l'extrieur. Je sors alors rapidement par une porte plus grande
que la premire, mais au mcanisme d'ouverture identique. Naoma se prcipite vers
moi.

- Franck ! Franck !

Elle me saute au cou. Elle me harcle de questions :

- Franck, mais qu'est-ce que tu fais l, mais comment c'est possible ? C'tait donc
toi dans le dernier tube ? Ils t'ont ressuscit ? C'est toi qui est entr quand nous
tions en train de partir ? C'est Bakorel qui t'a aid ? Et o est-il, lui ? Oh je
suis si contente ! a va ?

Naoma sautille sur place, elle semble folle de joie, je ne comprends rien.

- Euh et bien oui je crois que je vais bien. Mais je comprends rien  tes questions,
o sommes-nous ?

- Mon Dieu Franck, mais, tu ne te rappelles de rien ?

- Ben non, je comprends absolument rien, c'est qui Bakotruc ?

- Oh Franck ! Je suis tellement contente de te retrouver enfin ! Je vais tout te
raconter, a te rafrachira la mmoire !

Elle me tire encore vers elle et me prend dans ses bras. Erik est  ct d'elle,
lui aussi me salue :

- Bienvenue parmi nous, Ylraw, c'est vrai que a fait plaisir de te revoir enfin
! Franchement je n'y comptais plus trop...

Je ne comprends rien. Mais je ne suis pas normal, mon esprit est comme embrum. C'est
alors que je m'aperois que je n'ai plus de blessures, mon ventre n'a presque rien,
plus de marque d'pe, juste une cicatrice qui ne semble qu'un reste d'un pass lointain.
Il en va de mme pour mes autres marques, ma brlure au poignet, mes cicatrices aux
jambes, aux bras, il n'en reste que des taches diffuses.

- Mais qu'est ce qu'il se passe, o sommes-nous ? Au paradis ? Pourquoi n'ai-je plus
de blessures ? Qu'est-ce que...

Erik est amus par cette ide :

- Au paradis ? Ah ! Oui, peut-tre, aprs l'enfer ! Pour tre francs nous ne savons
pas encore o nous sommes. Je me suis rveill il y a  peine une heure ou deux,
et Naoma quelques heures auparavant.

- Oui c'est comme la premire fois j'tais encore la premire.

- Quelle premire fois ? Et pour les blessures ?

J'ai soudain un flash. Paniqu.

- Et ma pierre, o est ma pierre ? O sont nos affaires, nos habits ?

Erik sourit et me rpond :

- J'ai bien peur qu'il ne faille quelques temps pour que nous retrouvions nos affaires,
si on les retrouve. Ne compte pas trop dessus en tous les cas...

Je ne comprends strictement rien  ce qu'il se passe, je suis compltement dboussol...
Je peux sans doute dsormais me passer de ma pierre, les effets du bracelet s'tant
dissips, mais j'ai tout de mme peine  l'accepter, elle m'apportait un peu de courage
quand j'en manquais. Je fais la moue, Erik et Naoma rigolent. Naoma me serre de nouveau
dans ses bras.

- Ah mon Franck ne t'inquite pas nous allons tout te raconter, mais nous ne comprenons
pas tout nous non plus ! Mais va donc te chercher un habit, je vais me faire des
ides si tu restes ainsi !

C'est vrai que je suis nu, mais il fait trs chaud et j'ai loin d'avoir froid. La
pice o je me suis rveill tait sans doute climatise. Je suis Erik et Naoma et
nous retournons  l'intrieur de la pice comportant les tubes, et Naoma m'accompagne
jusqu' une paroi o, aprs avoir plac ma main contre un dtecteur identique  ceux
commandant l'ouverture des portes, une petite trappe que j'avais identifie comme
celle d'un placard s'ouvre. Je trouve  l'intrieur d'un petit espace une combinaison
plie, similaire  celles de Naoma et Erik. Je l'enfile. Elle est tout  fait  ma
taille. C'est une sorte de matire extensible avec une seule ouverture au niveau
du cou, assez lourde, plus qu'on l'imaginerait, elle doit faire plusieurs kilos.
La combinaison comporte aussi des renforts au niveau des pieds et permet de se passer
de chaussures, c'est vachement bien foutu. Elle a de plus une sorte de couche au
niveau de la culotte qui rentre un peu entre les fesses. C'est trs agrable  porter
et on ne se sent pas du tout serr comme on pourrait le croire de prime abord. Je
bouge un peu avec, pendant ce temps Erik m'explique la situation :

- Depuis que nous sommes arrivs nous sommes sortis jeter un oeil, Ylraw. Il semble
que nous soyons en plein milieu d'une fort.

Je m'accroupis, saute, bouge les bras et les jambes :

- Au milieu d'une fort ? Mais c'est quoi ce dlire ? On tait  Sydney. Vous ne
voulez vraiment pas m'expliquer ce qu'il s'est pass, mme dans les grandes lignes
?

- Je pense que nous allons avoir pas mal de temps avant de nous sortir de ce nouveau
ptrin, nous allons te raconter.

Naoma se propose :

- Oui, je vais tout te raconter depuis le dbut, de toute faon on semble compltement
perdu, ici. Quel est ton dernier souvenir ?

Mon dernier souvenir date de l'instant prcdent mon vanouissement dans le fourgon
 la sortie de l'aroport de Sydney, aprs mon coup d'pe dans le ventre. Naoma
et Erik semblent trouver cela logique. Naoma prend alors la parole pour raconter
ce dont elle se souvient.

" J'tais alors affole, m'imaginant qu'ils allaient te laisser mourir sur place.
Je pleurais tellement, je ne voyais presque plus rien ! "

Naoma fait une parenthse :

- Je dois aussi avouer que j'ai tendance  pleurer pour un rien. Il ne faut gnralement
pas trop y faire attention, la moindre motion se traduit souvent sur moi par des
larmes. Ce n'est pas pour autant un signe grave ou inquitant. a me joue souvent
des tours,  la premire colre je verse assez rapidement des pleurs, ce qui a le
don de dstabiliser mes interlocuteurs.

Elle reprend :

" Mais  bien y rflchir, en t'imaginant en train de mourir, dj mort peut-tre,
je crois que j'tais vraiment triste, affole, panique. C'est vrai que nous ne nous
connaissions pas tant que a aprs tout, et depuis pas trs longtemps en fait, mais
tu sais j'tais dj trs attache  toi et puis tu avais t tellement gentil 
Melbourne, quand je n'allais pas bien. J'avais tellement envie de t'aider ! Mais
j'tais tellement dmunie ! Je tentais tant bien que mal de te venir en aide en suppliant
les hommes de me laisser bouger. Mais ils ne voulaient rien savoir et ils continuaient
 nous plaquer tous les trois au sol, j'tais compltement crase. Ils avaient srement
peur qu'on tente de nouveau de nous vader. Je ne savais vraiment pas quoi faire,
j'tais dcourage mais je me dbattais tellement que les hommes ont d me maintenir
 trois pour m'empcher de bouger ! Ils ont parl entre eux alors qu'avant ils n'avaient
pas dit un mot. Mais je n'ai rien compris, ils parlaient sans doute la langue des
gens de l'organisation, comme tu me l'avais racont.

Mais mme ! Je me moquais de ce qu'ils pouvaient bien dire ! Je ne voulais pas me
laisser faire, pas cette fois-l, pas encore ! Alors je me suis encore plus nerve,
je bougeais dans tous les sens, me dbattais du plus que je pouvais, je criais !
Mais manque de chance ils en ont eu vite marre et le conducteur a d leur donner
un somnifre ou quelque chose comme a. Il m'ont mis un mouchoir devant la bouche,
et j'ai eu beau boug dans tous les sens et retenir ma respiration je n'ai pas rsist
et je me suis endormie en quelques secondes. Il ne restait plus qu'Erik de rveill,
mais il ne se rappelle pas trop de ces moments. Quand il m'avait racont il m'avait
dit qu'il tait lui aussi en piteux tat et tout ce qu'il a pu me dire c'est que
le trajet a dur prs d'une heure. Ensuite les hommes nous ont descendus  ct d'une
sorte de chteau et ils nous ont ports pendant de longues minutes dans un ddale
de couloirs et d'escaliers, encore et encore. Ils ont fini par nous installer dans
des compartiments un peu comme ceux dans lesquels nous nous sommes rveills tout
 l'heure, ces sortes de tubes. "

Naoma fait une pause alors que nous nous apprtons  ressortir. La pice dans laquelle
nous nous trouvons ne doit pas faire plus d'une trentaine de mtres carrs, environ
six mtres de diamtre. La lumire provient d'une sorte de lampe diffuse au plafond,
peut-tre un ensemble de petites loupiotes ou diodes. Une lumire presque rconfortante.
Je demande  Naoma et Erik s'ils ont fait un tour approfondi de la pice. Erik rpond
:

- J'ai fait le tour de cette pice rapidement, oui, mais nous avons pu manquer des
choses. Il y a plusieurs autres pices. Celle-ci se trouve au centre de l'autre pice
circulaire que tu as traverse pour sortir, qui donne elle-mme sur encore d'autres
pices, mais nous allons te montrer. C'est Naoma qui a trouv pour les combis, ne
sois pas jaloux je n'ai pas eu la chance de la voir toute nue...

Naoma se sent vise par cette remarque :

- Pfff ! Je n'en ai pas vu beaucoup plus, avant que vous ne vous rveilliez le tube
reste ferm de toute faon, et je t'ai montr pour les combinaisons juste aprs.
Oui en attendant j'ai aussi fait un tour, mais toute seule j'avais un peu peur et
j'ai prfr attendre que l'un de vous se rveille. Dans cette pice  part les combis
je n'ai rien vu d'autre.

Erik s'apprte  sortir, en dclenchant l'ouverture de la porte il commente :

- Il semble que toutes les portes fonctionnent avec des dtecteurs d'empreintes.
La bonne nouvelle c'est que a marche pour Naoma et pour moi, et apparemment pour
toi puisque tu es sorti.

- Oui c'est vrai. Mais plus logiquement ce n'est peut-tre pas un dtecteur d'empreintes,
juste un bouton, et a marche pour tout le monde, vous ne pensez pas ? Comment sinon
pouvaient-ils avoir nos empreintes ? Ils faudraient que les gens qui nous ont amen
l les aient programm.

- Hum, c'est vrai, je ne sais pas... D'autant que les gens qui nous ont amens l...
Toutefois a ne ressemble pas tellement  un bouton, et tant donn ce que nous avons
dj vu auparavant je suis bien prt  croire n'importe quoi. Tu changeras peut-tre
d'avis quand nous continuerons de te raconter.

Tous ces mystres m'nervent.

Nous sortons de la pice pour arriver dans celle qui englobe la prcdente. Cette
configuration ressemble un peu  la structure du btiment secret du Pentagone dans
lequel j'tais enferm.  ce propos j'imagine que ce doit tre les mmes personnes
qui en sont  l'origine. Je ne me rappelle pas par contre s'il y avait des pices
circulaires  Sydney. Non il ne me semble pas. Je reste de nouveau impressionn par
la luxuriante fort visible au travers des fentres. La pice comporte une srie
de tables arranges contre les parois. Une seule porte permet de sortir vers l'extrieur.
Nous avanons sur la gauche. Une nouvelle pice, spare de celle o nous nous trouvons
par une grande porte, se trouve accole  la premire  quatre-vingt-dix degrs environ
par rapport  la porte de sortie. La porte est ouverte. La pice est toujours de
forme circulaire, seule une table centrale avec des sortes de cages et de tiges mtalliques
sur le pourtour attirent notre attention. Elle possde une grande baie vitre qui
dvoile encore un peu plus de la superbe vgtation extrieure. Une porte sur le
ct donne sur ce que je qualifierais d'un couloir, ou un hall, qui est en fait une
petite pice ronde, elle aussi, qui s'ouvre sur quatre portes, cinq en comptant celle
d'o nous arrivons, et deux sortes d'ouvertures, de trous, qui laissent supposer
la prsence d'un sous-sol. Ces deux ouvertures se trouvent de part et d'autre d'une
porte centrale. La configuration nous parat passablement dangereuse, d'autant qu'il
n'y a aucune barrire pour prvenir une ventuelle chute. La premire porte  gauche
redonne sur la pice principale. La seconde, en face, permet d'accder  une nouvelle
pice circulaire, meuble uniquement de trois tables, elle aussi fournie en grandes
baies vitres donnant vue sur la fort. La troisime porte, sur la droite, donne
sur un petit espace, avec un trange tube muni d'une sorte de coussin au bout, plus
exactement une sorte de couche-culotte, qui a la forme pour pouser un fessier. Je
reste perplexe, tout comme Erik, face  l'utilit de cet lment :

- C'est peut-tre pour se reposer, il n'y a presque aucune chaise dans ces trucs.

Naoma est plus pragmatique.

-  mon avis ce sont les toilettes, un videur de combi quoi.

Erik est d'accord :

- Ah oui, bien sr ! Tu as sans doute raison.

Je suis pour ma part perplexe, je ne comprends pas trop ce qu'elle entend par l
:

- Un videur de combi ?

- Je t'expliquerai...

Ce serait en effet logique que ce soient des toilettes, dans la mesure o  part
le sous-sol, nous n'en avons trouves aucune pour l'instant, et que les gens qui
vivent ou vivaient ici devaient bien avoir des besoins. "Videur de combi" ? Celles-ci
se comportent peut-tre effectivement comme des couches-culottes, et ce bidule permettrait
d'aspirer le tout ? Je suis impatient que Naoma et Erik me racontent ce qu'ils savent,
je reste vraiment pour l'instant compltement dans le flou. La quatrime porte, toujours
sur la droite, celle au centre des deux ouvertures, est ferme, le capteur d'empreintes
ne nous permet pas de l'ouvrir, et comme toutes les autres portes elle ne comporte
aucune poigne manuelle. Erik, qui commentait la visite, termine :

- Voil, c'est le tour rapide que nous avons fait tout  l'heure, ensuite nous sommes
alls voir dehors. Retournons-y au moins a te donnera une vision d'ensemble sur
les btiments. On tentera d'aller dans ces trous un peu plus tard, ils ne m'inspirent
pas confiance.

La fort est vraiment magnifique, de puissants arbres immenses le tout baignant dans
une abondante vgtation, parseme de fleurs, de lianes et de plantes grimpant le
long des troncs. Nous avanons un peu pour avoir une vue d'ensemble des btiments.
La structure dans laquelle nous nous trouvions est compose de quatre dmes, imbriqus
les uns dans les autres. Le premier, le principal, est le plus grand, et les trois
autres, plus petits, lui sont accols autour. Chacun devant correspondre  l'une
des pices visites. La construction se trouve au centre d'une clairire, assez grande,
presque parfaitement ronde, peut-tre cinquante mtre de diamtre, o trangement
aucun arbre ne pousse, simplement une pelouse rase, laissant supposer que le lieu
est entretenu. Je remarque que le dme principal est beaucoup plus grand que ne le
laissait suggrer la hauteur du plafond.

- Il doit y avoir une autre pice au-dessus, le dme fait au moins six mtres de
haut et le plafond tait  tout casser  trois mtres dans la pice principale.

En effet, aprs vrification, dans les autres pices le plafond pousait les formes
sphriques de leur dme respectif, contrairement  celui, plat, du dme principal.
Nous ressortons dehors pour faire le tour des btiments. En levant la tte je suis
interpell par la couleur du ciel, d'un bleu si profond que jamais mes multiples
randonnes aux sommets des montagnes ne m'avaient permis de voir. Je reste rveur
un instant, Erik regarde comme moi le ciel si pur :

- Oui c'est vrai, je me demande bien o nous sommes...

Un brin de nostalgie se laisse deviner dans sa voix. Je pense tout haut :

- On doit se trouver dans une fort tropicale srement, en Afrique sans doute. Peut-tre
que c'est Etiola qui nous a fait venir ici. La temprature et l'humidit ont l'air
leves. Cela dit c'est trange car si je sens bien qu'il fait chaud sur mon visage
la combi semble tre toute frache. Vous ressentez la mme impression ?

Erik et Naoma rigolent. Naoma rpond :

- Ah mon Franck il faut que je continue mon histoire !

Erik poursuit :

- J'espre que nous sommes en Afrique... Quoique je n'en sais rien aprs tout...
Comment savoir...

Naoma reprend donc la suite de l'histoire alors que nous nous loignons un peu des
btiments pour explorer les environs :

" Quand je me suis rveille j'tais allonge dans un tube, une sorte de tube pench,
je pense que c'tait un peu le mme que ceux dans lesquels nous nous sommes retrouvs
en arrivant ici, mais je n'ai pas eu vraiment le temps de regarder en dtails. Tout
d'un coup plusieurs hommes sont rapidement venus vers moi et ils m'ont tire, presque
trane, hors de la pice dans laquelle je suis arrive. Je ne comprenais rien, j'tais
toute engourdie, j'avais du mal  marcher et les hommes devaient presque me porter.
Il m'a fallu plusieurs minutes avant de voir clairement. Je n'tais pas encore compltement
rveille et j'ai mis un petit moment avant de faire le point dans ma tte, me rappeler
de Sydney, l'enlvement et le reste. Mais je m'attendais  trouver les mmes hommes
qui nous avaient enlevs  Sydney, mais je ne les reconnaissais pas, ils taient
tous diffrents, et plus petits, enfin il me semblait. En tous cas ils n'taient
plus habills du tout avec leur ponchos et leurs habits ridicules. Une chose de sre
c'tait qu'ils taient beaucoup plus nombreux, et beaucoup plus excits, il y avait
beaucoup de bruit, les gens criaient, d'autres courraient dans tous les sens, mais
je ne comprenais absolument rien  ce qu'ils disaient. En fait sans doute trois ou
quatre hommes m'accompagnaient, et ils devaient en repousser d'autres qui se pressaient
pour me voir. C'est  ce moment que je me suis aperue que j'tais toute nue, et
j'ai compris que c'tait srement l'origine de tout ce remue-mnage. C'tait affreux
je ne pouvais mme pas cacher ma poitrine et mon sexe avec mes mains, ils me tranaient
presque par terre par les bras, j'tais oblige de courir presque pour ne pas tomber
! C'tait vraiment horrible... Et puis ils me serraient si fort, j'avais terriblement
mal. Je ne pouvais mme pas me dbattre tellement il fallait que je marche vite pour
ne pas tomber ! Et il y avait toujours cette cohue qui nous suivait. a a dur trs
longtemps, peut-tre vingt minutes, une demi-heure, je ne sais pas trop, je n'en
pouvais plus.

Nous avons march dans pleins de couloirs et d'escaliers, puis enfin nous avons fait
une pause devant l'entre d'une zone qui devait avoir un accs restreint parce qu'
partir de l seuls quatre hommes sont rests avec moi. Ce n'tais pas trop tt j'en
tais presque  me laisser traner et me moquer de mon sort. Je me sentais dj un
peu mieux, et nous avons pu marcher un peu moins vite. Nous avons march jusqu'
un ascenseur, qui est descendu pendant au moins dix minutes, puis nous avons chang
encore une fois ou deux d'ascenseur. C'tait si long, je grelottais de froid, sans
compter que j'avais aussi du mal  respirer, je ne sais pas si c'tait le froid,
ou si j'tais essouffle parce que nous avions couru. Nous ne faisions que descendre
et descendre encore, toujours plus profond. Finalement les hommes m'ont laisse dans
une cellule. Il y avait juste une petite lumire, c'tait terrible. J'ai bien cru
qu'ils allaient me laisser mourir de froid. Finalement quelques minutes plus tard,
peut-tre dix minutes, ils se sont enfin dcid  me lancer une combinaison pour
m'habiller. C'tait une combinaison d'un seul tenant, qui ressemblait beaucoup 
celle que nous avons dsormais, plus lgre il me semble, mais je n'en suis pas certaine.
Je l'ai enfile rapidement en passant par le col, qui tait aussi la seule ouverture,
ne sachant pas comment faire autrement. Je me suis sentie un peu mieux, j'avais dj
moins froid, mais ce n'est pas pour autant que je n'tais pas ptrifie de peur.
Je me trouvais dans une petite salle sans fentre,  peine claire par une toute
petite lampe. Les parois taient mtalliques, toutes grises, si froides, c'tait
vraiment triste. La pice tait ferme par une grosse grille. J'tais vraiment dans
une cellule de prison. J'ai un peu secou la grille mais il n'y avait rien  faire,
elle n'a mme pas vacill. Il n'y avait absolument personne dehors, et je n'entendais
pratiquement aucun bruit, juste le souffle lger de la ventilation, et des chos
lointains que j'tais incapable d'identifier, des sortes de bruits sourds, comme
des machines, ou je ne sais pas. J'ai pass les longues heures qui ont suivi  pleurer
en me demandant ce qu'ils allaient bien pouvoir faire de moi. Je m'tais cale, prostre
dans un coin. Je ne savais vraiment pas qu'esprer, je me pensais spare de vous
pour de bon. Je crois que je ne n'ai jamais eu autant peur, que je n'ai jamais t
aussi dsespre.

Je suis reste toute seule pendant plusieurs heures, c'tait interminable. Enfin,
j'ai entendu des hommes venir, je ne savais pas trop si tre rassure ou pas, mais
au moins j'allais peut-tre tre fixe sur mon sort. Ils ramenaient Erik. Je ne savais
pas trop alors si j'tais contente de le revoir vraiment, c'tait surtout toi que
j'attendais. Mais bon j'tais quand mme bien rassure de ne plus tre toute seule.
Mme si depuis le dbut je ne lui avais jamais vraiment fait confiance, l'imaginant
plus comme un bandit sans scrupule qu'autre chose. Je ne comprenais vraiment pas
pourquoi tu tais rest avec lui. Il tait tout nu lui aussi et comme pour moi il
lui ont lanc une combinaison quelques minutes plus tard. Mais avant de l'enfiler
il est rest un moment  s'observer. Je n'osais pas trop regarder, mais voyant qu'il
ne s'habillait pas je lui ai finalement demand pourquoi il ne s'habillait pas. Et
en fait il tait dboussol de s'apercevoir que toutes ses blessures taient cicatrises.
Et j'ai ralis que c'tait vrai pour moi aussi, la coupure au bras que l'homme m'avait
faite dans le car,  cause de toi d'ailleurs, se remarquait  peine, parfaitement
soigne. Mais c'tait encore plus spectaculaire chez Erik, sa jambe qui tait encore
compltement ensanglante par la blessure par balle, quand les hommes sont arrivs
chez Martin et nous avaient emmens, et son paule aussi, taient compltement guries,
comme si des mois s'taient couls. Il ne restait que des petites marques et il
ne ressentait plus aucune douleur. C'est  ce moment que nous nous sommes demands
si ces tubes n'taient pas une sorte de mthode de soins acclrs. Mais a voulait
dire que nous y tions rest plusieurs jours, plusieurs semaines peut-tre, ou plus
encore !

Je dois quand mme bien avouer que je me sentais un peu mieux de ne plus tre seule.
Mais je m'inquitais normment pour toi. Nous ne savions toujours pas si tu tais
encore vivant ou pas ! Tu avais quand mme reu un coup d'pe dans le ventre, et
dj dans le fourgon j'avais eu peur que a ne te tue. Mais nous avons eu la rponse
quelques heures plus tard quand enfin tu nous as rejoins  ton tour. "

J'interromps l'histoire de Naoma.

- Moi ? Mais... Je ne me souviens de rien, ce n'tait pas dans les mmes tubes o
je me suis rveill tout  l'heure ?

Naoma sourit.

- Non pas du tout, mais ne sois pas si impatient. Je crois que nous ne comprenons
pas tout nous-mmes, mais il faut que je te raconte toute l'histoire si tu veux esprer
saisir quelque chose.

J'accepte de ne plus l'interrompre, alors que nous suivons Erik dans l'exploration
de la fort aux alentours des btiments. Il semble y avoir les reste d'un petit sentier,
mais il commence  tre envahi par les plantes, contrairement  la clairire. Naoma
reprend son histoire :

" Tu tais tout nu, toi aussi, ce qui n'avait plus rien de vraiment tonnant pour
nous. Mais je n'ai pas eu la patience d'attendre qu'ils te fassent parvenir une combinaison
pour te serrer dans mes bras. J'tais si contente de te revoir en vie. Et comme Erik
tu es rest perplexe en regardant ton ventre, tonn de n'y voir qu'une lgre marque.
J'avoue que ton air bta m'a fait sourire, et je n'ai pas pu m'empcher de te prendre
encore dans mes bras pendant de nombreuses secondes. Erik t'as expliqu que lui aussi
tait guri de ses blessures. Tu nous as pos une foule de questions mais malheureusement
nous n'en savions pas beaucoup plus que toi, un peu comme maintenant. J'tais vraiment
rassure de nous voir  nouveau runis, mme si rien ne nous expliquait encore o
nous tions et surtout ce qu'il se passait. Mais je crois bien que d'tre avec toi
tait tout ce qui m'importait, je te faisais confiance pour le reste.

Quand vous avez,  chacun votre tour, bien regard que ce que je disais sur la grille
tait vrai, parce que bien sr ni l'un ni l'autre vous ne m'aviez cru, et qu'il tait
impossible de trouver un moyen de l'ouvrir, nous avons tent tous les trois de rflchir
un peu plus  la situation. Une de tes premires suppositions a t de faire rfrence
 Matrix, le film. Le plus fou c'est que tu avais vraiment l'air srieux quand tu
racontais que nous nous tions rveills de notre monde antrieur qui n'tait en
ralit qu'un rve, et que c'tait le vrai monde dans lequel nous nous trouvions
 prsent. Mais Erik a t plus terre--terre et il t'a rappel qu'il se souvenait
que les hommes nous avaient transports dans des tubes aprs de longs couloirs et
escaliers, et qu'ils venaient de nous dplacer de nouveau de tubes identiques  travers
d'autres couloirs, laissant supposer que nous tions toujours dans la banlieue de
Sydney, l mme o ils nous avaient conduits avec le fourgon. D'aprs lui ces couchettes
ne devaient tre qu'un moyen pour nous soigner. Mais tu nous as fait remarqu que
cette hypothse n'expliquait pas vraiment tout :

- Mouais, c'est srement le plus proche de la ralit, mais combien de temps sommes-nous
rests  l'intrieur ? Pour que nos blessures disparaissent, mme en considrant
que cette technique permette une acclration des activits biologiques du corps
humains, il faudrait plusieurs semaines pour qu'il ne reste que des marques si insignifiantes
de nos blessures ! J'tais quand mme presque mort !... Je n'ai pas fait attention,
mais vous n'auriez pas vu une horloge ou un truc du genre entre la salle des tubes
et ici ?

Je t'ai avou tout comme Erik que j'tais bien trop proccupe pour penser  ce genre
de dtails. Tu a poursuivi :

- Si ces hommes voulaient faire quelque chose de nous, je ne pense pas qu'ils auraient
eu la patience de nous laisser croupir pendant des semaines dans ces tubes. Sauf
s'ils voulaient juste nous empcher de nuire, enfin m'empcher de nuire, parce que
je ne pense pas que vous ayez quoi que ce soit  voir dans cette histoire.

Erik a continu le raisonnement :

- Et mme s'ils voulaient juste t'loigner pourquoi te soigner ? Pourquoi ne pas
t'avoir simplement laiss mourir de tes blessures ?

- Oui tu as raison. Ils veulent forcment quelque chose de nous, ou de moi. a tendrait
donc  soutenir que nous ne sommes pas rests trop longtemps dans ces tubes. Mais
nous n'avons absolument aucun lment qui nous permette de dterminer ni l'heure
ni la date. Il ne fait pas trs chaud, mais mme en plein t si nous sommes  plusieurs
dizaines ou centaines de mtres sous terre il est impossible de faire la diffrence
entre l't et l'hiver.

Pour tre francs nous n'avions Erik et moi pas beaucoup plus d'ides. Tu as jet
 nouveau un coup d'oeil  la fermeture de la grille, mais elle tait solidement
maintenue par une sorte de serrure lectronique, un gros boitier avec des lumires.
Mme en nous y mettant tous les trois nous n'avions aucun espoir de la faire bouger,
les tiges de fer faisaient au moins trois centimtres. Il ne nous restait gure plus
qu' attendre. J'ai mme commenc  douter un peu de toi, avec toutes ces histoires
:

- Mais que te veulent ces hommes ? Qui es-tu pour eux ? Qu'est-ce que tu as fait
? Ou  eux, qu'est ce que tu leur as fait ? Est-ce que tu m'as vraiment tout racont
?

- Je ne crois pas avoir oubli de choses importantes. Pourquoi ? Tu penses que je
te cache des choses ? C'est vrai que je suis profondment dsol de vous avoir entrans
dans ces histoires, mme si je suis bien content de ne pas me retrouver seul ici.

Erik a tent de nous remonter un peu le moral.

- De toute faon ma vie tait merdique, alors...

J'ai repris un peu confiance en toi :

- Je ne sais pas trop Frank, enfin Ylraw... Il faut que je m'habitue  t'appeler
comme a ! Mais tu comprends je suis un peu perdue... Et puis tu m'as dj menti,
justement, sur ton nom, sur ton histoire.

- Oui c'est vrai. Mais je ne t'ai menti presque que sur mon nom. C'est juste que
j'ai gard mon histoire pour moi au dbut. Je n'aurais peut-tre pas d aller chez
toi ce jour-l, finalement, tu serais  peut-tre tranquille avec Martin  l'heure
qu'il est...

J'ai eu des remords et l'impression de t'avoir bless. Je me suis approche et je
t'ai pris dans mes bras :

- Non ne dis pas a. Je suis dsole si j'ai dout. Je suis contente que tu m'aies
racont ton histoire. Et puis qu'aurais-tu pu faire de plus ? Comment prvoir ? C'est
peut-tre une chance pour nous, aprs tout. Peut-tre allons-nous sauver la plante
d'un dangereux complot !

Tu m'as dcoch un sourire.

Erik est rest plus pragmatique, comme d'habitude :

- Complot ou pas, en attendant c'est mes fesses que je voudrais sauver.

Nous avons pass un peu de temps  regarder plus en dtail la salle dans laquelle
nous tions, mais  part des petits trous dans le plafond, srement l'aration d'aprs
Erik, il n'y avait pas grand chose. Mais en fait nous n'avons pas vraiment eu le
temps de nous impatienter, quelques minutes plus tard des voix se sont faites entendre
dans le couloir, et rapidement plusieurs hommes sont apparus  la grille. Ils l'ont
ouverte et sont entrs dans la pice, bien en rangs. Ils n'avaient vraiment pas l'air
gentils et vu leur nombre je ne pense pas qu'aucun de nous n'a eu l'envie de tenter
quelque chose, je me suis serre contre toi, je t'ai pris par le bras.

Ils sont rests immobiles pendant un petit moment, puis ils se sont carts, pour
laisser la place  un homme, enfin... Je ne sais pas trop ce que c'tait, il avait
l'apparence d'un homme en tous cas.

Samedi 29 janvier 2005 jour 648
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Une exception, je m'accorde une exception en rajoutant ce paragraphe alors que je
me relis, en bafouant l'ordre chronologique.

Jour 648, 29 janvier 2005. Je ne me rappelle de rien et c'tait Naoma qui racontait,
mais je sais que c'tait lui, lui que je voyais pour la premire fois. Il est entr,
majestueux srement, si grand, lgrement bleut, ne conservant que la perfection
du corps humain, sans dfaut, sans d'autres courbes que de lisses et douces lignes,
et prenant plaisir  provoquer les pauvres hommes de leur laideur. Il m'a parl sans
doute, comme il le fera encore plus tard. Il s'est adress  moi, rien qu' moi,
dans mon esprit. Ni Naoma ni Erik ne pourront me dire ce qu'il m'a confi. J'avoue
que je serais curieux de savoir ce que tu m'as dit, alors...

Fin de l'exception

Jour 131
--------



Naoma continue son histoire :

" Il tait trs grand, plus grand qu'Erik, plus grand que tous les autres, il devait
mesurer largement plus de deux mtres. Il n'avait pas vraiment de visage, comme s'il
portait un masque. Son corps entier tait bleu, tout lisse. Il n'avait pas de sexe,
pas d'yeux, pas d'oreilles, pas de poils. Je ne sais pas trop en fait s'il portait
une combinaison, ou une armure... Mais je ne pense pas, c'tait trop, je sais pas,
trop uni pour tre un habit ?  vrai dire c'est un peu comme si toutes les parties
habituellement peu harmonieuses du corps humain taient remplaces par des courbes
douces et parfaites. De plus, mais je ne sais pas trop comment te dcrire, il y avait
comme une lumire, comme un rayonnement, une sorte d'aura bleute qui l'enveloppait,
ou qui se dgageait de lui. Quand il est arriv les hommes ont mis un genou  terre.
Je sentais de la force qui manait de lui, et je crois que l'espace d'un instant
je pensai tre devant Dieu... Je suis tombe  genoux, sans le vouloir, toi tu es
rest debout. Je... Je ne sais pas trop ce que je croyais, peut-tre que je voulais
me faire pardonner, comme si nous tions morts et dans l'attente du jugement... J'ai
pens  tellement de choses en si peu de temps...

Personne n'a dit un mot, peut-tre cinq minutes, peut-tre plus, puis soudain le
silence s'est bris. Il est bris par un cri, un hurlement mme. J'tais quasi hypnotise
et il m'a fallu quelques instants avant de revenir  la ralit, avant de comprendre
que c'tait toi, c'tait toi qui criais, hurlais mme. Tu est tomb  genoux puis
sur le ct au sol. Tu te tenais la tte entre les mains, tu semblais souffrir affreusement.
J'ai voulu m'approcher de toi mais je ne pouvais pas, j'tais paralyse. Je ne suis
parvenue que difficilement  tourner la tte pour te voir agoniser... C'tait terrible...
Terrible... "

Naoma s'arrte de raconter. Depuis qu'elle a commenc ce passage de grosses larmes
coulent sur ses joues. Je tente de la rconforter, mme si j'ai beaucoup de mal 
comprendre pourquoi je ne me rappelle de rien. Je la prends dans mes bras.

- Allons, c'est pas grave, je suis l non ? Tout s'est bien termin finalement.

- Oui, enfin pas tout  fait comme tu le penses. Mais il ne faut pas trop t'inquiter
si je pleure. Ds que j'ai une motion ou me rappelle un moment fort, je ne peux
rien contre, je fonds en larmes.

- Je crois que j'ai trouv des fruits !

Erik, qui tait un peu en avant, moins intress par l'histoire de Naoma, nous interpelle
prs d'une sorte de grand buisson, un arbuste, recouvert d'un type de fruit jaune
orang, de forme ovode, de la taille d'une petite pomme. Je prends un fruit dans
ma main :

- C'est comme une sorte de mangue, mais en plus petit.

- C'est vrai, mais quant  savoir s'ils sont comestibles ?

Naoma est toujours un peu prudente, Erik est plus pragmatique :

- Il faudra bien que l'on se dbrouille pour manger, de toute faon... Je gote.

Il essuie son fruit sur sa combinaison et mord  pleines dents  l'intrieur.

- Hum, c'est plutt bon, c'est vachement sucr.

- Tu devrais faire attention, tu ne devrais en manger qu'un petit bout et attendre
pour voir si a ne te fait pas mal...

- Naoma a raison, Erik.

Erik acquiesce et ne termine pas,  regret, son fruit. Il le jette alors au loin,
en direction d'un fourr. Bien mal lui en a pris, car en bondit alors un fauve, une
sorte de lopard. Nous paniquons, je crie  Naoma :

- Attention, il nous fonce dessus, Naoma, cours !

Naoma part en courant en direction des btiments, mais nous avons march une bonne
vingtaine de minutes, et la clairire n'est pas toute proche. Le lopard se lance
 la poursuite d'Erik qui se fait rapidement rattraper, mais il a au passage russi
 casser une branche morte et le lopard se voit assner un violent coup au moment
o il saute sur Erik. Il se retrouve propuls au sol o il roule habilement pour
se remettre en position d'attaque. Malheureusement pour Erik sa branche s'est brise
au moment du choc et il ne lui reste plus qu'un court bton avec lequel il tente
dsesprment de tenir en respect le lopard qui tourne autour de lui, s'apprtant
 lui sauter dessus. Je fais de mon mieux pour ramasser une grosse pierre enfouie
sous la mousse que je lance de toutes mes forces sur le lopard. Il est svrement
touch au garrot, tombe mais se redresse aussitt et se prpare  se lancer vers
moi. Erik, qui s'est trouv une nouvelle branche, prends son lan et le frappe de
toutes ses forces sur la tte. Sa branche est sans doute beaucoup plus solide que
la prcdente mais le lopard n'en est pas assomm pour autant, il recule simplement
de rage en boitant lgrement du ct o je l'ai bless. Je trouve alors moi aussi
un solide morceau de bois. Le lopard observe tte baisse, en crachant de rage vers
Erik et moi. Notre dernier assaut simultan est inutile, il ne demande pas son reste
et se retourne pour bondir dans les profondeurs de la fort.

Erik et moi retournons en courant en direction des btiments, en esprant que Naoma
est saine et sauve et n'aura pas fait de mauvaises rencontres. Nous la retrouvons
en chemin, alors qu'elle revient avec une barre de mtal qu'elle a trouve l-bas
dans l'espoir de nous venir en aide.

- Vous allez bien, que s'est-il pass ? J'ai trouv cette barre, mais vous avez russi
 le tuer ? Vous n'tes pas blesss ?

Erik lui dtaille la situation :

- Non, nous avons russi  le faire fuir sans qu'il ne nous fasse de mal. Mais nous
allons devoir tre beaucoup plus prudents  l'avenir. Ce n'est pas pour arranger
nos affaires si en plus d'tre perdus et sans rien  manger nous devons nous prmunir
de btes sauvages

Cette simple vocation me rappelle que mon ventre me tiraille.

- C'est vrai que je commence  avoir faim. Dommage qu'on ne l'ait pas assomm, on
aurait pu faire un petit mchoui de lopard.

Naoma protectrice des animaux dans les situations extrmes :

- Le pauvre, il tait joli quand mme. On aurait dit un gros chaton.

La remarque de Naoma me semble un peu dplace :

- Le pauvre ? Je te rappelle qu'il a bien failli nous bouffer ton chaton.

- Oui c'est vrai, tu as raison... Et que fait-on maintenant ?

- En attendant, retournons aux btiments pour les fouiller un peu plus, peut-tre
trouverons-nous des armes ou au moins de quoi nous protger.

- Tu as raison, Franck. Tu crois que c'est le fruit qu'a lanc Erik qui l'a rveill
? Ou alors nous observait-il depuis un moment ?

- Je pense qu'il nous observait, mais a n'a pas beaucoup d'importance.

Erik n'est pas trs enchant par notre plan :

- J'aimerais bien continuer  faire le tour des environs. Je n'ai pas envie de moisir
ici pour le reste de mes jours, et je  suis pas spcialement du type boy-scout. Retournez
aux btiments  si vous voulez, je vais prendre la barre de Naoma et continuer mon
inspection.

Je n'apprcie gure la proposition d'Erik :

- Je ne pense pas que ce soit super prudent qu'on se spare, tu ne veux pas que nous
allions juste au moins chercher chacun une barre comme Naoma, histoire d'tre un
peu plus protgs ? En plus nous pourrions essayer de trouver un sac ou un panier
pour ramasser des fruits et d'autres trucs qu'on pourrait manger. Il y avait d'autres
barres comme la tienne, Naoma, si je me rappelle bien, non ?

- Oui oui, il y en avait plusieurs, je n'en ai pris qu'une car je voulais faire vite.

Erik se laisse convaincre de nous accompagner. Naoma a trouv les barres dans la
salle sous le deuxime dme, l o se trouve la grande table et la baie vitre. Ces
locaux pourraient bien tre une sorte de poste d'tude ou d'observation des animaux
et de la fort. Les cages devaient servir  enfermer des petits animaux pour les
tudier. Elles peuvent tre transportes car elles sont munies d'une poigne. Nous
en prenons une chacun Naoma et moi, en plus d'une barre en mtal. Je me demande 
quoi elles pouvaient tre utiles :

- Peut-tre que ces barres servent bien  se protger des animaux, par exemple en
lanant de petites dcharges lectriques, toutefois il ne semble y avoir aucun bouton
ni mcanisme dans ce but.

- Oui c'est vrai qu'elles sont tranges, elles ont l'air trs solides mais en mme
temps elles sont si lgres. Elles sont faites de quoi  votre avis, d'aluminium
?

- C'est peut-tre un alliage spcial, mais je dirais plutt du titane en ce qui me
concerne, c'est un mtal plus lger et plus solide que l'acier, et la couleur ressemble.

- Tu connais la couleur du titane ?

Erik nous coupe :

- On s'en moque un peu de savoir en quoi sont ces barres, ne tranons pas, je ne
sais pas quelle heure il est mais nous ne sommes pas spcialement dans de beaux draps,
et si a se trouve de nouveaux copains sont  notre recherche et peuvent nous tomber
dessus d'une minute  l'autre.

Cette rflexion d'Erik me fait froid dans le dos. Certes je ne me considre pas comme
sorti d'affaire, mais depuis ce matin tout est tellement trange. Le fait que je
m'vanouisse presque mort avec une entaille dans le ventre, et que je me rveille,
 deux doigts de ce que je considre comme le jardin d'Eden... J'ai du mal  imaginer
le lien,  faire la connexion, un peu comme si tout n'tait, depuis le dbut, qu'un
immense rve... Depuis mon rveil sur l'le de R en fait, je suis peut-tre bien
mort  ce moment... Quoi que j'avais le bracelet avant, tout ne peut donc pas tre
parti de l.  vrai dire je pense que j'attends beaucoup du rcit de Naoma. Il me
manque tellement d'lments que je n'essaye mme pas de vraiment comprendre ce qu'il
se passe. Mais Erik a raison, le monde ne s'est pas arrt de tourner, et si je ne
sais pas comment j'ai atterri ici, rien n'empche pour autant mes poursuivants d'tre
sans doute toujours  mes trousses.

- Je suis d'accord avec toi, Erik, mais je suis encore un peu perdu, peut-tre que
j'y verrai un peu plus clair quand Naoma aura fini de me raconter ce qu'il s'est
pass avant que nous n'arrivions ici. Repartons dans la fort, nous devons trouver
comment partir d'ici, tu as raison. Pendant ce temps Naoma tu peux continuer  raconter
?

- Oui si tu veux.

Nous repartons, avec nos barres et nos cages, en direction de la fort, et Naoma
reprend son rcit :

" Je ne saurais dire pendant combien de temps tu as cri, plusieurs dizaines de secondes,
et puis plus rien. Tu ne faisais plus un bruit, ne disais plus un mot, tu es rest
allong au sol. Tu tremblais un peu, comme aprs une dcharge lectrique. L'tre
bleu est rest encore un instant, tu as eu un soubresaut, puis il a fait demi-tour
et il est reparti. Je suis parvenue enfin  me lever. Je me suis prcipite vers
toi, mais... Je ne sais pas vraiment comment expliquer, ce que t'avait fait cette
chose... Quelques minutes se sont coules et puis tes tremblements ont pass. Erik
a profit que le groupe d'hommes tait en train de sortir, hypnotis par la prsence
de l'tre, pour tenter une vasion. Il s'est prcipit vers le dernier d'entre eux
et l'a pris en tranglement. Celui-ci a t surpris mais il a russi  l'empcher
de crier. Ensuite Erik est parvenu rapidement  quitter la cellule. Aussitt dehors,
il a lch l'homme et il a pris la fuite en courant. J'ai entendu ses pas dans le
couloir. Je suis rest l, j'tais perdue, toi, qui semblait sans vie, Erik qui s'chappait,
et moi, toute seule, dmunie... Il y a eu une grande agitation chez les hommes, certains
sont partis  la poursuite d'Erik, d'autres ont gard la cellule. Ils parlaient tous
entre eux, une langue que je ne comprenais pas, une sorte d'arabe ou plutt la sorte
d'hbreu dont tu m'avais parl, la mme langue que parlaient tous les hommes que
tu avais rencontrs au long de tes aventures...

Je suis reste seule avec toi. Tu n'tais pas mort, mais tu ne bougeais plus. Je
me suis mise  pleurer de nouveau, toujours dsespre que rien ne te fasse ragir.
Pourtant tu respirais, tu clignais des yeux... Je ne savais vraiment pas quoi faire,
je me suis leve, je t'ai tourne autour, j'en ai mme t jusqu' te secouer violemment,
en te criant de me parler, de me dire ne serait-ce qu'un mot... Mais rien... J'avais
tellement peur qu'il ne t'et dtruit le cerveau, vol ton esprit ou une atrocit
similaire... Je suis reste sans doute une vingtaine de minutes, recroqueville sur
toi,  pleurer en rptant ton nom, te suppliant de me rpondre...

Erik est finalement revenu au bout de quelques temps, vingt minutes peut-tre. Il
s'est fait ramener par plusieurs hommes, qui le tenaient solidement les bras bloqus
dans le dos. Ils l'ont pouss comme un malpropre dans la cellule et ils ont referm
la grille en lui envoyant des injures ou des menaces. Il est rentr sans mot dire
et je lui ai moi aussi lanc des regards noirs de colre de nous avoir abandonns.
Il est all s'asseoir contre une paroi sans mme venir te voir. Au bout de quelques
instants il a quand mme demand aprs toi :

- Qu'est-ce qu'il a ?

Je n'avais pas vraiment envie de lui parler :

- Qu'est-ce que a peut te faire ?

Je crois que ma remarque ne lui a pas plu :

- Qu'est-ce qu'il y a ? Tu m'en veux parce que j'ai tent de m'vader, tu crois que
c'est mieux de rester l  pleurnicher ?

Cette rflexion m'a mise hors de moi, j'ai hurl en pleurant :

- Je t'en veux parce que tu nous as laisss sans mme t'en proccuper ! Tu n'en as
rien  faire de nous, tout ce qui t'intresse c'est sauver ta peau !

- Oh calme-toi petite ! Depuis quand on est potes toi et moi ? Ylraw m'a sauv la
vie et j'ai une dette envers lui, OK. Mais ce n'est pas parce qu'il est mal en point
que je n'ai pas le droit de tenter quelque chose. C'est bien aussi ce qu'il avait
fait  l'aroport, non ? Et c'est pas pour autant que je vous aurais laisss tomber,
mme si je ne vois pas trop  quoi tu nous sers.

Je n'ai mme pas eu la force de lui rpondre, tellement il me dgotait. Et je crois
qu'il m'a fait un peu peur, et j'ai prfr l'ignorer. Oh mon Dieu j'aurais tant
aim pouvoir te rveiller et partir rien qu'avec toi... Mais tu n'avais pas boug
depuis que cette chose t'avais jet son sort ou son malfice. Aprs quelques temps
Erik s'en est aussi inquit.

- Il a parl depuis ?

- Non.

- Tu as essay de le bouger ?

Erik s'est approch et s'est agenouill prs de toi pour prendre ton pouls et tenter
de te faire ragir, mais rien, bien sr... Il t'a ensuite tourn pour t'allonger
sur le dos. Je n'tais pas trs confiante dans ce qu'il faisait, c'tait plus une
personne qui devait tuer les gens plutt que les soigner. J'avais peur qu'il ne soit
trop brutal.

- Il ne faut peut-tre pas le bouger.

- Et tu veux qu'on le laisse crever dans cette position ? Et arrte de chialer bordel
!

Sa remarque n'a fait que provoquer le redoublement de mes larmoiements. J'en avais
trop marre, je me suis leve en m'loignant un peu, au cas o il s'nerve, pour lui
crier dessus.

- Je pleure si j'ai envie ! OK ! Tu ne me prends pas la tte !  Je pleure pour un
rien, c'est comme a ! Alors m'embte pas avec a !

Il m'a regard d'un air curieux, comme une gamine qui fait son caprice, puis s'est
retourn vers toi, me prenant sans doute pour une folle ou une hystrique.

- C'est bon, c'est bon, fais pas un cake, pleure si tu veux... Il a vraiment l'air
dans un sale tat, il ne ragit plus  rien. Merde, putain, mais qu'est-ce que lui
a fait ce machin ?...

J'ai attendu trente seconde pour me calmer un peu, scher mes pleurs, et je me suis
rapproche :

- Il avait racont que lorsqu'il tait prisonnier au Pentagone puis  Sydney il avait
ressenti une douleur terrible au cerveau, et que c'est grce  sa pierre qu'il s'en
tait sorti. C'est peut-tre la mme chose ?

- Mouais, j'ai pas vraiment cru  ces histoires, mais finalement, c'tait peut-tre
vrai, de toute faon ce mec en bleu n'tait pas normal, je n'arrivais plus  bouger,
j'tais paralys, toi aussi ?

- Oui, je n'ai pu bouger que quand il est sorti.

- Ouais, c'est vraiment bizarre... Aide moi, nous allons l'appuyer contre le mur,
peut-tre n'est-ce juste qu'un tat comateux qui va passer.

J'ai aid Erik  te tirer et t'appuyer dos  la paroi. Ensuite je t'ai parl, mais
tu avais toujours le mme regard vide. Je ne sais pas du tout combien de temps nous
sommes rests  te parler. Nous n'avions vraiment aucune ide de l'heure. Nous tions
toujours dans la mme faible pnombre transperce seulement par une petite lumire
au plafond. C'tait un peu comme si le temps s'tait arrt.

Il a d s'couler plusieurs heures. Plusieurs heures o je suis reste prs de toi,
mais rien. Tu n'as mme pas boug, et seule ta respiration me rappelait que tu tais
encore en vie. J'ai fini par m'endormir quelques heures sur tes jambes, rvant que
tout ceci n'tait qu'un cauchemar et que je me rveillerais le matin dans tes bras,
comme si ce n'avait t que la fin de la seule nuit que nous avions passe ensemble,
et que toutes ces histoires n'avaient t que le fruit de mon imagination suite au
rcit de tes aventures...

Mais bien sr que non ! a aurait t trop beau ! Quand je me suis rveille tu n'avais
toujours pas boug ; Erik dormait profondment dans un coin, et on n'entendait juste
le ronronnement d'une machine, srement le systme de ventilation. Je t'ai murmur
doucement  l'oreille, en laissant glisser des larmes sur ma joue.  Je t'ai pris
le bras pour le lever, mais il est retomb sans susciter la moindre tincelle d'espoir.
J'ai pleur encore et encore, mais cette fois l je crois que j'tais vraiment triste,
ce n'tait pas juste des larmes d'motion. J'tais tellement perdue. Qu'allais-je
bien pouvoir faire ? Qu'allions-nous devenir ? Maintenant qu'ils t'avaient fait tout
ce mal, allaient-ils nous laisser mourir de faim ? J'tais vraiment dsespre.

Je n'ai pas russi  me rendormir, j'avais trop peur, j'tais trop triste... J'ai
attendu, presque rsolue  me laisser mourir, pour que tout a finisse...

Mais en fait nous n'tions pas vraiment abandonns, et le matin des hommes nous ont
apport  manger. Ils ont gliss au travers de la grille des sortes de galettes.
Erik a t moins mfiant que moi et je pense surtout qu'il avait trs faim. Il en
a manges avidement plusieurs d'affile. J'avais trs faim aussi, et si j'ai mordu
timidement dedans au dbut, rapidement j'ai imit Erik. Elles avaient un got plutt
bon, lgrement sales, assez dures, de couleur jaune orange. C'tait un peu entre
une galette et un pain. Elles collaient un peu aux dents mais on pouvait aussi les
laisser fondre dans la bouche. Vers la fin on trouvait un petit got sucr, c'tait
trs bon. Je n'avais jamais mang de trucs pareils. Les galettes taient accompagnes
de sortes de "pains" d'eau. C'tait trs marrant c'tait comme des petits pains un
peu mous, un peu flasques, un peu transparents, et quand on mordait dedans ils fondaient
dans la bouche. Mais ils n'avaient pas vraiment de got, c'tait vraiment comme de
l'eau. Le fait de boire me rappela qu'il n'y avait pas de toilettes dans la cellule,
et que ce n'tait pas gnial si nous devions faire nos besoins dans un coin. J'ai
demand  Erik :

- Tu sais comment faire si on a envie de faire pipi ?

- Non, je ne sais pas comment faire, il faut peut-tre leur demander.

- Mais s'ils ne parlent pas anglais comment est-ce qu'on peut faire ?

- Et bien je ne sais pas, on peut leur mimer, ils devraient comprendre.

Je me suis rendu compte que ces proccupations taient bien futiles par rapport 
ton tat. Je me suis retourne vers toi, tu n'avais toujours pas boug, tu tais
encore appuy au mur. Et j'ai eu de la peine rien que de savoir que j'avais mang
sans mme penser  toi. Je t'ai apport un bout de galette, mais bien sr tu n'as
pas plus ragi. J'en ai coup un petit morceau et te l'ai mis dans la bouche, mais
rien. J'ai fondu en larme en te voyant ainsi, je me suis retourne vers Erik, en
esprant sans doute qu'il puisse faire quelque chose de plus que moi, qu'il puisse
te ramener, qu'il puisse te sauver...

 ce moment l deux hommes sont passs dans le couloir, ils avaient sans doute fini
la tourne des cellules pour distribuer la nourriture. Erik les a interpells. Il
a tent de leur demander pour les toilettes ; il a parl en disant quelques mots
en diffrentes langues ; je lui ai souffl comment on dit toilettes en franais,
je croyais m'en rappeler, mais bien sr les hommes n'ont pas compris. Finalement
Erik se dcida  miner l'action de faire pipi et je crois qu'ils ont saisi. Ils se
sont loigns, et nous avons pens avec Erik qu'ils taient alls sans doute chercher
la cl de la cellule. Mais un seul homme est revenu et il a tendu  travers la grille
une combinaison  Erik. Erik l'a rcupre par rflexe mais l'homme ne l'a pas lche,
et par ses signes nous avons compris qu'il demandait  Erik de se changer et de lui
donner la combinaison qu'il portait en change de la nouvelle. Nous nous sommes demands
si en fait ils n'avaient pas compris notre demande, ou s'il nous tait ncessaire
de revtir une combinaison spciale pour sortir, mais la nouvelle ressemblait comme
deux gouttes d'eau  l'ancienne. Finalement Erik s'est chang et il a donn son ancienne
combinaison en change de la nouvelle, mais l'homme est reparti tout de suite. Erik
l'a rappel, mais celui-ci n'a rpondu qu'en nous lanant ce qui devait tre un juron,
il tait srement nerv de nos manires, puis il a disparu.

- Tu crois qu'il n'a pas compris, pourtant j'ai t assez clair, comment auraient-ils
pu comprendre que je voulais une nouvelle combi ?

- Peut-tre que ces combis ont des sortes de couches-culottes intgres ? Et quand
tu lui as dit, il a compris que la tienne tait utilise et devait tre change ?

- Ah ouais c'est pas bte ! C'est vrai qu'on sent comme une couche au niveau du sexe
et des fesses. C'est peut-tre bien a. C'est vrai qu'elles ont l'air assez paisses,
quand mme.

Avant d'enfiler sa combinaison, Erik a jet un coup d'oeil  l'intrieur. Il tait
recouvert de micro-alvoles un peu gluante qui auraient trs bien pu recueillir la
transpiration ou le reste. Pour s'en convaincre, Erik a retourn le col et il a crach
dessus. Je me suis leve pour venir voir, et effectivement le tissu avait l'air comme
vivant, et la bave a t aspire par la combinaison. Il me semble qu'il y avait une
oeuvre de science-fiction qui exposait ce concept :

- a me rappelle un film o ils avaient aussi des combinaisons qui recyclaient la
transpiration, c'est peut-tre pareil.

- C'tait un livre, non ?

- Je sais plus, peut-tre.

- Enfin peu importe, toujours est-il que si on n'essaie pas on ne saura pas...

Erik a alors enfil la combinaison. Et quelques secondes plus tard la preuve semblait
concluante, il tait toujours au sec. J'tais un peu plus rticente mais rien que
le fait d'y penser j'avais une envie terrible de faire pipi. J'ai essay de faire
juste un tout petit peu, mais je n'ai pas pu me retenir et j'en suis mme alle jusqu'
pousser un soupir de soulagement, ce qui n'a pas manqu de faire sourire Erik, bien
sr. Et c'est vrai que la combinaison semblait tout absorber.

- Mais, Erik,  ton avis comment fait-on pour savoir quand elle est pleine ? Tu crois
qu'elle absorbe vraiment tout ?

- Je ne sais pas, peut-tre y a-t-il un voyant, ou une marque qui apparat ? Et je
pense que cela absorbe tout, oui.

- Comment tu peux en tre aussi sr ?

- Parce que...

J'ai compris par son sous-entendu qu'rik tait plus tmraire que moi.

- Ah... Et, euh, tu crois que a permet aussi de ne pas avoir  se laver ? Ou qu'ils
vont nous emmener aux douches  un moment ?

- J'en sais rien ! Comment veux-tu que je le sache, je n'en sais pas plus que toi
!

Je me rendis bien compte que je l'nervais avec mes questions, et qu'il se serait
bien pass de moi. Je me suis excuse et je suis retourne prs de toi. J'ai essay
de nouveau de te faire manger un peu de la galette, mais tu tais toujours amorphe.
"

- Bon  propos de manger, on peut les manger ces fruits alors ?

Je coupe Naoma alors que nous nous retrouvons  ct de l'arbuste o nous avions
trouv les fruits, juste avant que le lopard ne nous attaque. Erik mord dj dans
l'un d'eux :

- Vous faites comme vous voulez, mais moi cette fois-ci je le mange en entier.

Naoma se rappelle notre malheureuse premire tentative :

- a vaut mieux de toute faon, si tu le lances a risquerait de rveiller une autre
bte.

- Bof ce ne serait pas pour me dplaire de faire un petit barbecue !

- Toi Franck a va bien, je croyais que tu ne mangeais que du soja.

- Je varie mes apports protidiques, c'est trs diffrent, et a fait trs longtemps
que je n'ai pas mang de lopard grill, donc pas de problme !

- Ha ! T'es bte !

Naoma me file une tape, puis nous copions Erik en mangeant chacun deux ou trois fruits.
C'est vrai qu'ils sont fameux. Mais quelques fruits ne nous nourriront toutefois
pas suffisamment, et nous serons bien obligs, si nous devons rester ici longtemps,
de piger quelques animaux. Toutefois si je me rappelle bien ce que disait Pixel,
la socit du temps o l'homme vivait de cueillette et de chasse tait celle o les
gens travaillaient le moins. En effet quelques heures par jour, pas plus de trois
ou quatre, suffisant  assouvir leurs besoins alimentaires, ils pouvaient consacrer
le reste de leur temps  se reposer et s'amuser. Je me demande quand mme si j'arriverai
 subsister sans ne plus jamais aller sur Google News ou linuxfr.org ? Il s'est dj
sans doute pass une ternit depuis mon dpart de France, et je serai vraisemblablement
 mon retour incapable de comprendre quoi que ce soit suite aux rvolutions quotidiennes
du monde linux... Bah ! L'heure n'est pas  la mlancolie ! En attendant ce moment,
finalement pas tellement redout s'il marque mon retour au pays, o je serai juste
bon  figurer dans un muse, je donne un coup de main  Naoma et Erik pour remplir
un des paniers avec des fruits, en mangeant deux ou trois fruits de plus au passage.
Nous reprenons notre exploration. En ce qui concerne les animaux, il semble y en
avoir beaucoup mme si ceux-ci sont apeurs par notre prsence. De nombreux et bruyants
oiseaux occupent galement la coiffe de la fort, mais la hauteur des arbres est
quelque peu rebutante  tout espoir de vouloir y grimper. Les barres de fer nous
permettent de progresser plus rapidement en cartant les plantes et lianes qui barrent
le passage, mme si Erik, qui ouvre la voie, rpte  plusieurs reprises qu'il donnerait
cher pour avoir une machette. Nous n'avons pas trop d'inquitudes de nous perdre,
la fort est tellement dense que notre piste pourrait tre suivie les yeux ferms.

Nous progressons encore un peu, plus dans l'espoir de trouver quelque chose  manger
que d'une issue ; ces quelques fruits nous ont ouvert l'apptit. La fort semble
interminable et il est impossible de savoir quelle direction permettrait de trouver
autre chose que des arbres encore des arbres et toujours des arbres. Quand je pense
que certains se lamentent de la disparition des forts tropicales, il est vident
qu'ils n'ont jamais t perdus au beau milieu !

Mais notre progression est vite stoppe par une pluie soudaine et intense. Et si
la cime des arbres nous vite la douche froide, nous dcidons rapidement de remettre
 plus tard notre exploration, tant la trs forte humidit et la vgtation de plus
en plus mouille nous procurent une sensation de chaleur humide et touffante trs
dsagrable. Naoma me montre comment utiliser la combinaison pour crer une capuche
; il suffit pour cet usage d'tirer au niveau du col pour s'en recouvrir la tte,
c'est ingnieux et efficace. Elle m'explique que cette capuche  l'avantage supplmentaire
de laver les cheveux, ou en tout cas de les rendre tout jolis. Nous trottinons alors
avec nos paniers et nos barres jusqu'aux btiments. Les combinaisons sont bien impermables,
et nous n'avons somme toute que quelques rafrachissantes grosses gouttes sur le
visage ; la temprature doit toujours friser les trente degrs, ce qui devrait nous
mettre  l'abri d'un rhume, qui reste le pire de mes cauchemars, ou le second, aprs
le sable...

L'intrieur du btiment aurait tout pour tre glauque, pourtant il y rgne une ambiance
rconfortante. La douce lumire doit sans doute y contribuer, ou peut-tre la vision
de la luxuriante fort. Nous retournons dans un premier temps  l'intrieur de la
pice avec les tubes, la seule comportant de quoi nous asseoir, et un peu plus frache.
Nous nous reposons de notre course en mangeant encore un fruit ou deux. Alors qu'Erik
entreprend l'exploration mticuleuse de la pice, Naoma reprend son histoire :

" Donc, nous venions tout juste de dcouvrir le fonctionnement des combinaisons,
et j'tais toujours terriblement inquite de ne pas parvenir  te faire manger. Tous
nos efforts avec Erik pour te faire avaler quelque chose taient vains, ou presque.
Tout ce que nous esprions, c'tait que la galette, qui avait la proprit de fondre
quand on la gardait dans la bouche, te permette de rcuprer un peu d'nergie, mais
nous avions peur de t'touffer si tu n'avalais pas correctement. C'tait tellement
dsesprant que le simple fait de te voir me faisait pleurer. Je me sentais tellement
dmunie... "

Naoma soupire.

- Je crois que je n'ai pas tellement l'envie ni la force de raconter la suite, Erik
le voudra peut-tre ?

Je me retourne vers Erik, qui tte la paroi millimtre par millimtre  la recherche
d'une trappe, ou un bouton quelconque. Il prend la suite de l'histoire :

" Naoma a pt les plombs, compltement. Personnellement je sentais bien ce qui allait
se passer, dans l'tat dans lequel tu tais, sans manger ni boire, je ne donnais
pas cher de ta peau. Je passais le plus clair de mon temps  la regarder, j'avais
dj abandonn l'ide d'ouvrir la grille ; et depuis ma tentative d'vasion, ils
ne l'avaient ouverte  aucun moment, autant dire que c'tait pas le mieux barr du
monde. Nous n'avons revu personne de ce qui devait tre notre deuxime jour en cellule,
et j'en ai dduis que les galettes et les pains d'eau devaient tre notre seule ration
quotidienne, suffisante cela dit, leurs trucs taient plus nourrissants qu'ils en
avaient l'air. Je suis rest sans grand espoir d'volution plusieurs heures durant
 regarder Naoma sangloter, tenter de voir  travers la grille ou encore essayer
d'en comprendre le fonctionnement. Je n'osais mme pas lui parler, tellement elle
tait dsespre, elle ne m'coutait pas, de toute faon. Lors de ma fuite, juste
aprs le dpart du clown en bleu, j'avais parcouru une bonne centaine de mtres dans
les couloirs. Ceux-ci taient composs exclusivement de cellules, vides pour la plupart,
 l'exception d'une ou deux. L'extrmit de la section dans laquelle nous nous trouvions
semblait donner sur une zone condamne. J'avais russi  enfoncer une premire porte
mais je m'tais retrouv dans une pice sans lumire remplie de caisses, de barres
de mtal et autres dbarras. Tout ce que j'avais remarqu c'tait que les deux autres
portes de cette salle taient bloques avec des barres de mtal soudes ou fixes,
et une trappe, sans doute d'aration, o un homme pouvait, je m'tais dit  ce moment,
se glisser. Mais il faut dire que je n'tais rest que quelques secondes avant l'arrive
de mes poursuivants. Mes yeux s'taient  peine accoutums au noir et je n'avais
pas vraiment eu le temps d'en dcouvrir davantage. Je ne savais donc pas encore si
nous pouvions aller plus loin ou pas. Bref seul dans une voie sans issue face  une
dizaine je n'avais aucune chance, et j'avais prfr la jouer conciliant en rentrant
sagement dans la cellule.

Pour en revenir  Naoma, son tat empira de manire progressive. Elle pleurait sans
arrt, te suppliant de boire ou de manger, mais bien sr tu restais toujours sans
bouger. J'ai tent  un moment de l'loigner un peu de toi, pour lui parler et lui
faire comprendre que ce n'tait plus vraiment toi, que tu tais dj parti, mais
elle n'a rien voulu entendre, rtorquant que bien sr pour moi c'tait dj la fin,
que je m'en moquais, mais qu'elle ne t'abandonnerait pas, qu'elle ne devait pas s'loigner,
et qu'elle devait continuer  tenter de te faire boire et manger. Bref elle m'a jet
comme un malpropre et m'a nerv, je l'ai laiss faire, je n'aurais peut-tre pas
d.

La nuit fut calme, et au petit matin nous avons retrouv des galettes et de l'eau
comme la veille, cette fois-ci nous en avons mis de ct pour manger un peu plus
tard ; mais nous devions sans doute avoir ta portion en plus, ce qui faisait que
nous avions largement assez pour nous deux. Nous t'avions allong le soir pour la
nuit, sans que cela change grand chose, tu restais toujours immobile et le regard
dans le vide. Naoma n'avais srement pas beaucoup plus dormi cette nuit l  la vue
des cernes sous ses yeux. Elle tait sans cesse contre toi, te parlant, tentant toujours
de te faire avaler un peu de galette. Elle tait compltement perdue. Et franchement
j'tais pas beaucoup plus avanc moi moi non plus, et je ne savais pas du tout combien
de temps il nous faudrait attendre avant qu'il se passe quelque chose. Son tat allait
en empirant, tellement qu' un moment, tentant de nouveau de l'loigner, je suis
mme devenu violent et je l'ai gifle pour tenter de la faire revenir  la raison.
Elle s'est mise alors  sangloter dans mes bras, rptant qu'elle ne voulait pas
que tu meures, qu'elle ne voulait pas te laisser l...

Ce matin l tu as gard les yeux ferms, la fatigue t'avais peut-tre finalement
endormi,  moins que tu n'ais sombr dans le coma, impossible  dire. Quand Naoma
s'en est aperue son tat a encore empir. Je suis moi aussi venu tenter de te rveiller,
mais rien n'y a fait. Pour tre franc j'avais dj accept depuis longtemps que tu
finirais de cette faon, que petit  petit les rserves de ton corps s'puiseraient,
et que tu mourrais de faim ou de dshydratation. Mais j'avais peur que Naoma ne pt
mme pas ne serait-ce qu'envisager que ta fin pt tre telle,  ct de nous, sans
que nous ne pussions rien faire. Comme elle ne russissait pas  te ranimer, elle
s'est leve et a commenc  marcher nerveusement de long en large dans la pice,
en rflchissant tout haut  un moyen de nous sortir de l. Mais les moyens taient
plus que limits, c'est rien de le dire, sans aucun outil, avec une grille digne
d'un coffre fort ; nous n'avions gure de possibilits. Elle a fini par s'acharner
sur la grille, la tirant, poussant, secouant sans que celle-ci ne vacille. Je suis
intervenu alors que les hommes, attirs par ses cris, approchaient. Une fois de plus,
blottie dans mes bras, elle a pass de longues minutes  sangloter. Je dois dire
que j'tait un peu mal  l'aise, j'ai pas trop le profil de baby-sitter, j'ai toujours
eu tendance  plutt envoyer balader les capricieuses. Depuis la veille elle avait
refus de manger, par "solidarit", n'importe quoi, mais je suis finalement parvenu
 lui faire avaler doucement une galette, et  lui faire accepter qu'il ne fallait
pas craquer, qu'il nous fallait rester calmes car sinon nous allions nous aussi finir
comme toi. Franchement je me serais cru son pre, a m'a fait rflchir  deux fois
 l'ide d'avoir des gamins.

Elle s'est endormie finalement, sans doute puise. Je dcidais de la conserver dans
mes bras, assis contre la paroi. Je n'aurais pas aim que les potes me voient dans
une situation pareille. Mais bon, je n'avais rien d'autre  faire, de toute faon.
Mais elle ne dormit que quelques heures, et aussitt rveille elle a repris son
mange frntique entre tenter de te rveiller, tenter de te faire manger, tourner
en rond dans la pice et secouer la grille. Je crois qu'elle s'approchait aussi de
ma limite de tolrance, commenant significativement  me taper sur le systme. Il
faut dire que dans une cellule qui ne devait pas dpasser dix mtres-carrs, sans
rien  faire, ce n'tait dj pas vident de rester calme sans qu'en plus elle fasse
son caprice hystrique. Je savais que je devais rester serein et attendre une opportunit,
mais l'enfermement et les phrases que rptait sans cesse Naoma me faisaient petit
 petit moi aussi sombrer dans un tat d'nervement dangereux.

C'est vraiment horrible de rester enferm, et encore plus quand on ne sait pas le
sort qui nous attend, franchement a m'a fait penser aux pauvres diables des camps
pendant la guerre. J'avais dj t retenu prisonnier pendant plusieurs jours il
y a quelques annes, et j'tais devenu compltement fou. Pourtant je savais que je
devais rester calme, mais c'tait plus une raction incontrlable, peut-tre un manque
d'air, de lumire, d'espace, un rflexe claustrophobe, enfin... Bref, pour ne pas
que cette mme situation se reproduise, j'ai pris alors la dcision de faire des
pompes et des abdos pour me calmer et passer mon nervement, pour limiter l'tat
de tension. Mais tout allait en empirant, et Naoma a commenc  s'en prendre  moi,
 me faire des critiques. Je n'ai mme pas relev ses premires remarques, de simples
sous-entendus sur mon incapacit  avoir ragi avec toi  l'aroport, et surtout
d'avoir voulu te vendre pour de l'argent. Mais ses attaques taient de plus en plus
claires, et si je continuais, indiffrent,  faire mes exercices physiques, elle
en est venue bientt  me crier dessus,  me demander de rpondre, de m'expliquer.
Je me contentais alors de dire que cela ne servait  rien de parler du pass.

La journe passa, et elle ne me laissait mme plus m'approcher de toi, criant que
je ne voulais que ta mort depuis le dbut, et qu'elle te protgerait, contre moi,
contre eux, contre tout.

La pire journe fut la suivante. J'ai trs peu dormi, et Naoma pas du tout. Elle
parlait constamment  voie basse, et je ne pouvais plus en faire abstraction. Au
matin,  bout de nerfs, je dcidais finalement de la calmer avec une paire de gifles.
Je haussais considrablement la voix en lui disant de se taire et de reprendre ses
esprits. Mais elle a tent de se dfendre. Elle m'a griff, ce qui m'a mis dans une
colre noire et rapidement je l'ai envoye au sol avec un coup srement beaucoup
trop fort. Mais j'tais  la limite, moi aussi, de perdre les pdales. tourdie par
le choc, elle s'est trane et est alle se prostrer dans un coin  pleurnicher.
J'esprais ne pas lui avoir fait trop mal et je regrettais tout de suite de m'tre
emport, mais il valait mieux sans doute que je ne laisse pas trop mon exaspration
et mon nervement s'accumuler. Elle a alors pris peur de moi et je n'ai pu l'approcher
pour m'excuser. Je me suis rsolu  ne pas tenter quoi que ce soit. J'ai toutefois
pu constater ton tat, alors qu'elle tait enfin loin de toi. tat qui n'tait pas
fameux, ton pouls ne devait pas dpasser trente battements par minute. Ensuite je
suis moi-aussi retourn dans mon coin et j'ai enfin pu dormir quelques heures.

Quand je me suis rveill, Naoma t'avais emport avec elle dans un coin, me menaant
de me tuer si je m'approchais d'elle ou de toi. Franchement je ne pensais pas qu'on
pouvait casser un cble  ce point. Elle refusa mme la galette que je lui tendis,
en gage d'apaisement, prtextant que je l'avais sans doute empoisonne. Elle se prcipita
par contre sur la ration du jour pour srement s'assurer de la rcuprer avant que
je n'ai le temps de la toucher.

Bakorel
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C'est ce jour l que je fis la connaissance de Bakorel. J'avais repris comme la veille
ma sance d'exercices physiques quand j'entendis un sifflement inhabituel. Il ne
me fallut pas longtemps pour trouver l'origine du sifflement, elle tait aussi celle
de la chute de petit bout de mtal ou de sable : l'une des trappes d'aration au
plafond. Les trappes en elles-mmes taient petites, pas plus de dix centimtres,
mais elles devaient donner sur un conduit beaucoup plus large, du mme genre que
celui que j'avais vu lors de ma tentative de fuite. Le plafond tait assez haut,
mais je distinguais tout de mme un visage. Cette personne me parlait, mais je ne
comprenais rien. Je lui parlai  mon tour, pour qu'il s'aperoivent que je ne parlais
ni connaissais sa langue. Aprs un instant je compris qu'il tentait de se prsenter.
Il rptait quelque chose comme "Bakorel". Je ne savais pas du tout qui tait ce
type, mais aprs tout il pouvait peut-tre nous aider  nous sortir d'affaire. Je
rptai moi aussi mon nom, en me dsignant, puis le sien, en pointant le doigt vers
lui. Mais causer avec une bouche d'aration a vite ses limites, et si je distinguais
plus ou moins son visage, il ne pouvait faire de gestes pour que je puisse apprendre
un peu plus de sa langue.

Je devais tre fatigu car il me fallut une bonne heure avant d'avoir l'ide non
pas d'apprendre sa langue, mais de lui apprendre la mienne. J'en oubliais Naoma,
qui restait dans son coin, pour mimer diverses actions en nonant le nom ou le verbe
correspondant : marcher, manger, parler, droite, gauche... Au bout de quelques heures
mon interlocuteur savait compter jusqu' dix, et reconnaissait la plupart des membres
de mon corps. Je lui faisais rciter en pointant du doigt l'objet ou en mimant l'action,
et en attendant qu'il donnt le nom correct. Puis il disparut, sans doute plus proccup
alors  trouver de quoi manger, ou dj lass de son nouvel ami. Je fis encore quelques
pompes, puis je m'endormis enfin pour une bonne et longue nuit, alors que Naoma restait
invariablement au mme endroit.

La journe suivante ne fut qu'une rptition de la prcdente, Naoma ne m'adressait
plus la parole. Je ne pense pas qu'elle avait dormi, toujours  pleurer en tentant
de te soigner. Dans l'aprs-midi Bakorel revint, et je tentais cette fois-ci de lui
faire comprendre que je voulais sortir, en mimant l'ouverture des grilles. Il avait
l'air d'avoir retenu de manire impressionnante tous les mots de la veille. La seule
chose que j'avais retenu pour ma part, c'tait la faon de dire "bonjour" ou "salut"
; cela ressemblait  quelque chose comme "moyoto", ou "mioto". Nous parlmes quelques
heures, et j'esprais qu'il avait saisi que je lui demandais des outils, un couteau,
ou des tiges mtalliques. Il me rveilla un peu plus tard, en laissant tomber par
la bouche d'aration plusieurs petites barres en mtal. Certaines restrent coinces
par la grille, mais je pus rcuprer deux tiges suffisamment solides pour servir
d'armes. Je tentai ensuite de les utiliser pour ouvrir la grille, mais le systme
tait trop rsistant pour que je russisse quoi que ce soit. J'avais dj pens tenter
d'attraper l'homme qui nous apportait la nourriture en tranglement, mais celui-ci
tait mfiant et nous demanda de nous reculer avant de faire passer les galettes
au travers de la grille. En me couchant, j'imaginai un plan o nous ferions tous
les morts, pour les inciter  entrer dans la pice.

Mais je n'eus mme pas besoin de a. Le lendemain matin Naoma n'tait pas veille.
Je m'en inquitai et fut rassur de constater qu'elle dormait profondment. Toi,
par contre, tu tais bien mort. Et sans doute depuis dj longtemps, un jour, peut-tre
plus. Tu tais glac comme le mtal des parois, et tes muscles commenaient dj
 perdre de leur rigidit. Tu n'avais toutefois pas encore ces tches vertes sur
le ventre qui apparaissent gnralement aprs deux ou trois jours. J'emportais Naoma,
qui dormais toujours aussi profondment, et la couchais de l'autre ct de la pice.

Quand elle se rveilla finalement elle allait un peu mieux. Je dus lui faire comprendre
que tu tais mort. J'imaginais qu'elle allait de nouveau faire une crise et devenir
hystrique, mais elle ne dit pas un mot et sombra en sanglots dans mes bras.  bien
y rflchir je me dis qu'elle devait dj le savoir, mais qu'elle ne l'avait pas
encore accept. De dormir enfin lui avait fait reprendre le sens des ralits. Elle
rflchit alors qu'il tait peut-tre toujours temps de te renvoyer dans les tubes
pour te soigner, et pris l'initiative de crier pour faire venir quelqu'un. Pensant
qu'un telle manoeuvre pouvait servir mon ide et qu'ils ouvrissent enfin la grille,
je me joignis  elle pour appeler de l'aide.

Un homme ne tarda pas  arriver. Je tentai de pousser Naoma de la grille ; elle parlait
 toute vitesse en anglais. Elle recommena  faire une crise, mais je pus m'intercaler
et mimer plus calmement  l'homme, en te dsignant, que tu tais mort. Je faisais
semblant d'abord de laisser pendre ma tte en tirant la langue, puis je signifiai
l'arrt du coeur avec mes deux mains sur la poitrine qui simulaient les battements
qui ralentissaient puis stoppaient. L'homme me demanda de me reculer pour qu'il pt
observer. Je tirai Naoma avec moi et il jeta un oeil vers ton corps sur le ct.
Il fit un signe de la tte laissant supposer qu'il avait compris et partit. Naoma
me bombarda de questions, savoir s'il avait compris, ce qu'il allait faire, s'il
allait revenir. Elle m'nervait plus qu'autre chose et je tentais de la rassurer
en rpondant positivement  ses questions pour qu'elle se calmt enfin, qu'ils allaient
venir te chercher, t'emmener dans les tubes et te soigner.

Nous attendmes facilement une demi-heure avant qu'un petit rgiment ne revnt. Ils
se mfiaient sans doute et ne voulaient pas rpter le mme scnario que la premire
fois. Naoma tait prs de toi, quant  moi je dus me reculer jusqu'au fond de la
cellule avant qu'ils fussent suffisamment confiants pour ouvrir et entrer. Mais ils
ne se mfirent pas de Naoma et ce fut ma chance, car au moment d'emmener ton cadavre,
ils le mirent simplement dans un bac  roulettes vide, du mme genre avec lequel
ils amenaient la nourriture. Ceci provoqua une crise d'hystrie chez Naoma, qui s'accrocha
au bac en hurlant qu'il fallait t'emmener dans les tubes, qu'ils devaient te gurir.
Il y avait en tout huit hommes, et je ne bougeai pas tant qu'ils ne sortirent pas
de la pice. Deux d'entre eux tiraient le bac, et quatre autres tentaient de matriser
Naoma. Matriser n'est toutefois peut-tre pas le mot, car sans doute il ne leur
fallut pas grand-chose pour l'immobiliser  quatre. J'avais l'impression qu'ils jouaient
avec, profitant chacun leur tour de la peloter avec entrain en la tirant en arrire.
Il me semblait que Naoma ne s'en rendait mme pas compte, se moquant perdument que
l'on lui toucht les seins ou ailleurs, et elle ne pensait qu' s'accrocher au bac
en envoyant balader  grands coups de pieds ou de poings tout ce qui tentait de l'en
sparer. Bref elle n'eut pas trop de mal  sortir de la cellule avec eux, alors que
ceux-ci rigolaient entre eux de la voir si enrage. Quand les deux hommes prs de
moi s'avancrent pour sortir de la cellule, alors qu'ils taient focaliss sur Naoma,
et sans doute bien jaloux de leurs camarades en train de s'amuser avec elle, ce fut
alors que je les attaquai.

J'avais une tige en fer dans chaque main. En arrivant par derrire le premier homme,
je lui plantai une tige au niveau de la carotide et le repoussait rapidement avec
un grand coup de pied. J'avais dj test la solidit de ma combinaison, et celle-ci
tant trop solide pour que je puisse facilement la transpercer avec une tige, je
devais me concentrer sur la tte et les partie non couvertes. Sur ce le second se
retourna mais il n'eut le temps de ragir quand je le projetai vers le fond de la
cellule et refermai la grille sur lui. La grille bloque j'avais deux assaillants
de moins. J'eus alors un moment d'hsitation, partir avec ou sans Naoma.

Je dcidai de prendre le risque de l'emmener avec moi. Elle m'avait beaucoup tap
sur les nerfs, mais pour autant je me sentais un peu responsable. Je savais que tu
ne l'aurais pas laisse, toi, et j'avais des remords de n'avoir rien pu faire pour
te sauver. Et surtout dans le quart de seconde que j'avais pour prendre ma dcision,
je craignais que l'un d'eux ne tentt d'abuser d'elle si je la laissais entre leurs
mains. La grille ferme deux hommes se prcipitrent vers moi, mais non arms je
les blessai avec mes tiges mtalliques. Ils n'eurent pas le temps de prendre Naoma
en otage, je la tirai vers moi en poussant violemment du pied le bac o se trouvait
ton corps. Trois des hommes furent bousculs et je n'attendis pas mon reste pour
partir en courant en entranant Naoma. Sur le moment si elle n'avait pas couru je
l'aurais sans doute laisse l. Mais elle courut avec moi, rapidement mme, j'en
tais tonn. "

Naoma interrompt Erik.

- Ben oui comme je l'avais dj racont  Franck je suis sprinteuse dans un club
d'athltisme. Je ne me rappelle pas trop encore de ces instants, mais ds qu'il faut
courir je cours ! J'ai d avoir une sorte de rflexe...

- Eh ! Regardez ce que j'ai trouv !

- Oh non...

Je laisse chapper un soupir de dsespoir suivi d'un rire sarcastique quand je vois
Erik nous montrer un bracelet ! Du mme genre que tous ceux que j'ai dj vus. Il
se trouvait dans un petit compartiment sur le ct d'un des tubes. Et aprs vrification
il s'avre que les trois tubes dans lesquels nous nous trouvions en possde un, mais
seul la personne qui se trouvait dans le tube peu l'ouvrir, par un mcanisme de dtection
d'empreintes digitales, similaire  celui qui commande l'ouverture de la trappe pour
les combinaisons. Naoma s'interroge sur ma raction :

- Pourquoi tu dis "oh non" ? C'est le mme bracelet que tu avais au tout dbut ?

- Ben ouais, c'est par un truc comme a que tout a commenc. Mais  quoi il sert
vraiment je n'en sais rien. Je ne pense pas qu'ils soient tous aussi dangereux que
celui que j'avais, mais franchement je ne sais pas  quoi ils servent, en tout cas
ils semblaient tous en avoir dans l'organisation.

Erik regarde le sien et tente de l'inspecter :

- Ce bracelet ne peut pas tre qu'un bijou, c'est peut-tre une sorte d'metteur
pour ne pas se perdre, ou une sorte de tlphone portable ?

C'est sans doute un truc dans le genre, mais rien que de le voir je ressens un manque
cruel de ma pierre.

- Peut-tre, mais bien malin celui qui m'expliquera comment il marche, il n'y a aucun
bouton, aucune partie mobile...

Naoma en profite pour ouvrir et rcuprer celui qui se trouvait dans la petite trappe
de son tube.

- Bon bref il ne nous sert  rien quoi... Peut-tre qu'on devrait le mettre, il pourrait
ouvrir des portes secrtes ou des trucs dans le genre ? La porte ferme dans l'autre
pice, peut-tre ?  Hum, c'est pas trop mal. Il n'a pas l'air trs mchant...

Naoma l'enfile et se regarde avec. Je prfre refermer la petite trappe sans le toucher.

- Mouais, perso je fais gaffe, j'en ai dj bien assez bav  cause de ces saloperies,
et je me mfierais. Tout ce qu'il pourrait faire, c'est qu'il leur permette de nous
reprer de nouveau et que l'on se retrouve dans le mme ptrin...

- Bon on verra, on a qu' les laisser l pour l'instant.

Erik et Naoma replace leur bracelet respectif dans leur petite bote, quand  moi
je ne tente mme pas d'ouvrir la mienne.

- Tu continues l'histoire, j'aimerais bien savoir la suite quand mme.

- OK.

Erik continue son histoire tout en reprenant son inspection.

" Donc, nous tentions de nous chapper. La chance que j'esprais avoir, c'tait d'abord
qu'ils ne soient pas capables de nous rattraper avant que nous n'ayons russi  atteindre
la salle du fond o j'avais d baisser les bras la premire fois, mais surtout d'arriver
 bloquer la porte suffisamment longtemps pour que nous puissions nous chapper par
la bouche d'aration. J'ai eu un premier rconfort quand j'ai vu qu'ils n'avaient
pas rpar l'ouverture de la porte. Une fois dans la pice, je me suis dpch de
pousser tout ce que je trouvais contre la porte, tout en criant  Naoma de faire
de mme. Les hommes n'ont pas tard  tambouriner contre la porte, mais j'ai eu la
chance de pouvoir renverser toute une tagre, un chafaudage presque, pour la bloquer.
Pendant cinq bonnes minutes nous avons continu  pousser des bacs  roulettes plein
de gravas, des grosses tiges en fer et des plaques de mtal. Puis quand je suis parvenu
 bloquer une grosse barre de fer, qui avait par chance la bonne taille pour aller
de l'amoncellement contre la porte jusqu' la paroi oppose, j'ai jug que cela nous
donnerait bien un quart d'heure de tranquillit, peut-tre moins si par malchance
ils dcidaient d'utiliser une arme pour forcer l'entre.

Malheureusement je ne me suis aperu qu' ce moment l que la bouche d'aration tait
plus petite que je ne l'avais imagine, et que nous ne nous y glisserions pas si
facilement que a, mme si l'option restait envisageable ; Je n'avais gure envie
de finir bloqu dans un tuyau  je ne sais pas combien de mtres sous terre. J'ai
chang mes intentions et en premier lieu j'ai tent de m'attaquer  l'une des portes
cloisonnes, celle  l'oppos de celle par laquelle nous tions arrivs, elle semblait
tre la moins bloque et plus susceptible de constituer un chappatoire. Nous avons
pouss  plusieurs reprise un bac rempli contre cette porte, et les barres ont commenc
 cder, nous donnant bon espoir. Il nous fallait faire vite nous entendions les
hommes eux aussi sans doute en train de projeter par rptition quelque chose contre
la porte. J'esprais simplement que ce n'tait pas le bac dans lequel ils avaient
mis ton corps. Mais dans l'urgence je n'avais pas vraiment le temps pour ce genre
de pense et je redoublais d'efforts. Quand enfin la porte a commenc  cder, une
puissante aspiration s'est faite sentir, comme si l'autre ct tait dpressuris.
Il a fait rapidement trs froid dans la pice, mais les combinaisons nous protgeaient
efficacement.  ce moment j'ai entendu les hommes cesser de taper contre la porte
et crier d'affolement sans doute suite  l'aspiration qui a suivi  leur niveau,
une fois l'air de notre cellule puis. Pas totalement puis toutefois car nous
pouvions encore respirer, mme si la quantit d'oxygne disponible tait sans doute
bien moindre,  la vue des haltements que nous devions faire. Quand il y a eu assez
d'espace pour me laisser glisser une barre de fer entre la porte et la paroi, je
m'en suis servi de pivot et j'ai russi  mnager rapidement assez de place pour
que nous pussions nous faufiler Naoma et moi.

Mais nous n'tions pas pour autant sortis d'affaire. La lumire s'chappant par l'ouverture
faite nous permettait  peine  de distinguer le gouffre devant nous. Il faisait horriblement
froid, et il nous tait toujours aussi difficile de respirer, nous ne pouvions rester
l trs longtemps, il nous fallait une issue.

Aprs quelques dizaines de secondes nos yeux se sont accoutums un peu plus  l'obscurit,
et j'ai distingu alors que nous nous trouvions vraisemblablement dans une ancienne
section des locaux sans doute dtruite par une explosion ou un effondrement. Cela
se prsentait comme un trou conique dont je ne distinguais pas le sommet. Au niveau
o nous nous trouvions, le tour tait constitu des restes des parois mtalliques,
et en face il me semblait distinguer la suite du couloir. Nous pouvions faire le
tour, il restait suffisamment de sol praticable sur le bord pour arriver jusqu'
l'autre ct. Mais si cette zone tait vraiment condamne, je pensais que nous ne
trouverions rien en allant plus avant. D'autant que vues les conditions de froid
et de manque d'oxygne, je n'avais aucune ide  combien de centaines de mtres voire
de kilomtres nous nous trouvions sous terre.

La temprature tait vraiment glaciale, il devait largement faire en dessous de zro
; Naoma tremblait de froid. Elle m'a montr du doigt le fond du trou en me demandant
de regarder. On n'y distinguait de la lumire  quelques dizaines de mtres en contrebas.
Pour arriver l-bas il nous faudrait descendre la paroi, mais les pierres et les
rochers bouls ne devraient pas nous rendre la tche trop dure. Il nous fallait
juste esprer que tous ces gravas n'allaient pas s'effondrer de nouveau sous notre
poids.

De toute faon nous ne pouvions pas attendre, et si les hommes semblaient avoir abandonn
l'ide de nous poursuivre, c'tait sans doute car ils ne donnaient pas cher de notre
peau une fois ici. J'ai entran Naoma avec moi et nous nous sommes lancs dans la
descente, en direction des lumires. a a t trs dur, j'avais les doigts gels,
un mal fou  respirer. De nombreux cailloux roulaient sous nos pas et dvalaient
la pente pour tomber avec fracas au fond de la cavit. Je me forais  respirer trs
rapidement pour ne pas perdre connaissance, et malheureusement ce n'a pas t le
cas de Naoma, qui s'est vanouie vers le milieu de la pente. Je ne pouvais pas la
prendre avec moi, j'avais peur de m'vanouir  mon tour. Elle tait juste au dessus
de moi et je l'ai secoue vigoureusement pour tenter de la rveiller, mais rien n'y
a fait. Soudain j'ai tendu l'oreille, j'ai cru en effet entendre mon nom ! J'ai pens
tout d'abord  une hallucination mais j'ai entendu encore plus clairement quelqu'un
criant "Erik"  rptition. Bakorel ! Bien sr ce ne pouvait tre que lui, il avait
sans doute entendu le tapage de notre vasion, et connaissant les plans des btiments
il tentait de nous retrouver. Je criais  mon tour son nom. Il s'est guid fortuitement
grce  ma voix jusqu' ce que la sienne devnt claire. Il tait juste en dessous
de nous. Il a alors cri "Sortir" plusieurs fois avec insistance. Il voulait sans
doute nous faire comprendre que l'endroit tait dangereux, la belle affaire, j'aurais
imagin qu'il avait compris que ce n'tait pas vraiment le genre d'endroit idal
ou nous aimions faire la sieste. Je devais lui demander de venir m'aider, et je n'avais
pas beaucoup de vocabulaire pour le faire, j'ai tent nanmoins d'utiliser "blesser",
terme qu'il devait avoir appris quand je mimais pour avoir une arme. Aprs quelques
secondes il comprit et vint me rejoindre.  nous deux, surtout lui pour tre franc,
nous avons russi  descendre Naoma jusqu'au niveau des boulis au fond du trou.
Ensuite nous avons d nous faufiler entre les blocs de roche pour arriver dans la
zone d'o provenaient les quelques lumires que nous avions vues du haut de la paroi
rocheuse.

Je respirais toujours autant pour ne pas m'vanouir. Il fallait rapidement sortir
Naoma d'ici o elle allait s'asphyxier. Je suivais Bakorel dans un amoncellement
de dcombres, de restes humains, d'outils, de chariots, de bras robotiss. La zone
devait tre une mine dont l'accs avait t condamn sans doute aprs l'boulement
qui avait tout dtruit. C'tait un vrai cauchemar, entre les odeurs, prsentes malgr
la temprature, le froid, le manque d'oxygne. Notre marche me semblait durer des
heures. Nous passions dans des couloirs et des couloirs... Enfin nous sommes arrivs
auprs d'un ascenseur. Il y a eu un violent souffle quand la cabine est arrive 
notre niveau. La monte a t lente. Je pensais  Naoma mais je n'avais pas la force
de m'en occuper. Quand la porte de l'ascenseur s'est ouverte, j'ai enfin respir
 grandes bouffes. Mais sans perdre de temps j'ai fait du bouche  bouche  Naoma.
Heureusement aprs quelques dizaines de secondes elle s'est rveille... "

Naoma reprend la parole :

" Je crois que ce n'est vraiment qu' ce moment que je repris vraiment conscience.
Je n'avais que des souvenirs trs partiels de ce qui s'tait pass avant, un peu
comme si j'tais veille mais pas consciente. Tout tait flou, un peu comme un rve.
Je crois me souvenir qu'Erik m'avait frapp, cela avait d me marquer. Je me rappelais
un peu mieux de la course puis du froid. Par contre je ne savais pas du tout qui
tait la personne avec nous et je le demandai tout de suite  Erik :

- Mais c'est qui lui ?

- Bakorel. Ne t'inquites pas, il est avec nous, enfin je crois.

- Mais c'est qui ?

- Je ne sais pas, je l'ai connu dans la cellule alors qu'il passait dans les conduits
d'aration. Ce doit tre un clandestin ou un prisonnier vad, cela dit je ne sais
pas pourquoi il reste ici. Peut-tre que c'est un ancien SDF qui trouve  manger
et de quoi s'occuper dans ces couloirs...

J'avais mal  la tte, trs froid et j'tais toute essouffle. Erik m'a expliqu
alors ce qu'il s'tait pass depuis deux jours pendant que nous nous reprenions.
Bakorel s'est absent pendant ce temps. Je crois que j'tais consciente que tu tais
mort, mais je ne sais pas vraiment si je ne pensais pas encore que tout cette histoire
n'tait qu'une farce, tellement j'tais perdue. J'ai demand  Erik que faire, je
n'avais aucune ide de ce que nous pouvions bien entreprendre :

- On fait quoi maintenant ?

- Il faut qu'on se tire d'ici. Mais on doit tre vachement profond, j'ai jamais eu
un froid pareil, et il manquait de l'air, c'est incroyable, je pensais pas que c'tait
comme a si profond... Enfin, il nous faut remonter.

- Ben oui plus prs du centre de la Terre il devrait faire plus chaud ? Mais tu dis
que l'on doit se trouver prs d'une ancienne mine ?

- Oui, en tout cas par l o nous sommes passs a y ressemblait, il y avait des
outils, des chariots...

- Mais une mine en plein coeur de Sydney, c'est du dlire !

- Les galeries sont peut-tre trs longues, ils nous on fait marcher vachement longtemps,
et puis avec ces ascenseurs, nous sommes peut-tre  plusieurs kilomtres du centre.

Bakorel est revenu  ce moment, en nous ramenant une pte qui avait le mme got
que les galettes que nous avions dans les cellules. Nous l'avons beaucoup remerci
et nous avons mang avec apptit. Il a fait des gestes vers moi et j'ai compris qu'il
me demandait mon nom. Je lui ai dit. Il m'a salu d'un "moyoto". Il tait marrant.
Il ne devait pas avoir plus de vingt ans. Il n'tait pas trs grand, il devait faire
ta taille tout au plus. Il n'avait pas de combinaison, il tait habill de bouts
de tissus mal cousus les uns aux autres.

Bakorel nous a alors fait des signes pour que nous le suivions. Il tait impatient,
semblait-il, de nous faire visiter ce qui avait l'air d'tre sa maison. Comme me
l'avait expliqu Erik, cette section avait sans doute t cloisonne comme le reste
aprs l'boulement dans la mine, et Bakorel devait pouvoir tre tranquille en restant
ici. Le tout tait constitu d'une petite dizaine de salles. Il s'tait amnag dans
l'une d'elle une chambre  coucher avec un amoncellement de bouts de tissus et de
combinaisons dchires. Il y avait aussi dans la pice une sorte de machine qui,
aprs quelques mimes avec Bakorel, semblait tout simplement tre un radiateur.

Dans une salle voisine se trouvait la salle de bain, ou tout du moins le faible quivalent.
Une cuvette de mtal surmonte d'une sorte de robinet d'o coulait un fin filet d'eau
servait de lavabo. Bakorel nous a montr l'usage en buvant une gorge avec un bol
 ct. Il semblait tenir  ce que pas une goutte ne soit perdue. L'quivalent de
la baignoire tait un grand bac de fortune fabriqu avec des bouts de mtal rempli
d'une sorte de plastique  bulle, un peu comme celui prsent dans les emballages.
Nous avons compris que c'tait le moyen de se laver quand Bakorel a mim d'enlever
ses habits et de se frotter avec le plastique tout le corps. Ensuite il a russi
 nous expliquer que ce plastique n'tait autre que le revtement intrieur de nos
combinaisons. 

Nous avons passs une salle puis nous sommes arrivs dans celle qui servait de toilettes.
L'odeur n'tait pas terrible. Elles taient constitues simplement d'un WC mais qui
bizarrement se trouvait en hauteur. Bakorel avait cr, pour y arriver, comme un
chafaudage sur lequel il montait avec une petite chelle, comme pour les lits superposs.
Nous avons conclu qu'il ne devait pas y avoir d'vacuation simple et qu'il fallait
profiter au maximum de la gravit.

Mais c'tait en ralit un peu plus compliqu encore, et nous nous en sommes aperus
en revenant dans la salle que nous avions vite, entre la salle de bain et les toilettes.
Bakorel nous a prvenu que l'odeur ne serait pas gniale et il nous a donn deux
bouts de tissus pour que nous respirions au travers. En effet l'odeur empestait dans
la salle. Bakorel nous a prsent une machine trs complexe, qui expliquait entre
autre pourquoi les toilettes taient en hauteur. Leur vacuation arrivait en haut
de l'appareil, et passait dans tout un tas de tuyaux et de systmes. Bakorel nous
a malheureusement fait l'honneur d'une dmonstration. Il y avait un ensemble de feuilles
plastiques  bulles usages dans un coin. Il en a pris deux ou trois qu'il a introduites
dans une sorte de petit four. Ensuite il a vers une sorte de liquide visqueux dans
un orifice, nous a bien montr une fois de plus l'arrive des toilettes, et pour
terminer il a actionn la mise en marche de son appareil. Il s'est dplac alors
de l'autre ct de la machine, et quelques secondes plus tard il a actionn une manette
pour produire un petit cube. Petit cube qui n'tait autre que ce qu'il nous avait
fait manger tout  l'heure, je l'ai compris quand il en a mang un bout ! En voyant
la scne je n'ai pas pu m'empcher de vomir, coeure d'avoir manger une chose pareille.
Mais le pire ne s'arrte pas l ! Bakorel est alors accouru et s'tant assur que
j'allais bien, il a ramass le vomis avec une petite pelle et il est all l'introduire
dans une autre entre de son appareil ! Sur ce rebelote j'ai vomis de nouveau ! Erik
a clat de rire. Bakorel a fait de mme quand il a d comprendre la raison pour
laquelle j'avais la nause. Nous sommes alors rapidement sortis de la pice, et j'ai
respir un peu mieux une fois dehors. "

Erik coupe de nouveau la parole  Naoma.

- C'est pas tout a mais nous-aussi il faudrait peut-tre qu'on trouve o on est
et autre chose  manger que des fruits non ? Et o dormir ?

Naoma prenait petit  petit des habitudes de boy-scout, ou de girl-scout, je ne sais
pas si a se dit.

- Boah on peut dormir dans ces tubes non ? Tu veux retourner dans la fort ? Ah ouais
il ne pleut plus et il fait encore pas mal jour, on pourrait tenter de continuer
 explorer un peu. Peut-tre que l'on peut trouver des plantes ou des racines  manger
?

Erik n'est pas trs convaincu.

- Mouais bouffe des plantes si tu veux moi je prfrerais un peu de viande, on y
va ?

Je propose de prendre les paniers :

- Reprenons les paniers si a se trouve il y aura des champignons aprs la pluie
?

Et voil notre petite expdition repartie en direction de la fort. La pluie s'est
bien arrte mais le sol est compltement dtremp. Toutefois l'humidit a eu pour
effet de faire sortir une flope de bestioles diverses qui courent dans tous les
sens. Petite souris, lzards, insectes... Ils grouillent de toutes parts.

Je partage mon exprience des lzards :

- Si vous voyez un lzard n'hsitez pas j'en ai mang en Australie c'est pas mal.

Naoma s'inquite de la cuisson :

- Oui mais comment va-t-on faire du feu, en frottant des bouts de bois les uns sur
les autres ?

L'ide me rappelle un film que j'avais vu en revenant d'un sjour au ski  Courchevel,
 Moutier, en attendant notre train.

- Ah oui je me rappelle Tom Hanks faisait un truc comme a dans "Seul au monde" et
c'tait pas super vident.

Erik toujours trs terre  terre :

- Super tes rfrences.

- T'as mieux ?

- Non mais je la ferme.

- Je t'emmerde...

Je tente de dtendre l'atmosphre en changeant de conversation :

- a pourrait tre utile si par chance la salle des WC fonctionnait pareil que la
machine  bouffe de Bakorel que vous avez vu.

Naoma est coeure.

- Berk, quand j'y repense, dire que j'ai mang de ce truc pendant je ne sais pas
combien de jours...

- Vous tes rests l-bas autant que a ?

- Ben en fait on n'en sait rien, il n'y avait pas vraiment de jours et de nuits,
et puis tu verras dans la suite que ce n'est pas si simple que a.

Erik s'impatiente :

- Vous feriez mieux de tenter de trouver le dner plutt que de papoter.

Erik a raison et sur ce je prends la dcision de quitter la voie qu'il trace pour
en crer une moi-mme, dans l'espoir de trouver quelques animaux. Naoma se contente
elle de ramasser les fruits et autres plantes qui pourraient tre comestibles. Je
lui recommande cependant, comme elle n'a pas de barre, de rester derrire Erik, au
cas o une bte sauvage nous attaque de nouveau. Mais la chasse est d'une facilit
dconcertante. Et en moins de deux heures nous assommons deux petits rongeurs de
la taille d'une marmotte et trois gros lzards aussi pais que le bras. Jugeant notre
chasse et notre cueillette suffisants, et de plus le jour commenant  dcliner,
nous retournons vers les btiments et tentons de ramasser des branches de bois pas
trop humides. En prvision des jours prochains nous amassons un tas consquent de
manire  disposer de bois sec plus facilement.

Mais l'preuve du feu se rvle difficile, d'autant que le manque d'herbe sche ou
de papier ne facilite pas la tche. Nous profitons de l'exprience infructueuse pour
aussi couper de l'herbe et la mettre de ct de faon  la faire scher. D'autant
que sans outils, ni hache ni couteau, nous finissons par nous retrouver tous les
trois assis autour d'un tas de branche, le regard dans le vide... Frotter des bouts
de bois, faire tourner un bton contre un autre, taper des pierres l'une contre l'autre,
contre une barre metallique... Rien, mme pas un semblant de fume ou une tincelle,
dsesprant... Erik n'est pas trs inspir devant le tas de lzards et de marmottes
:

- On ne va quand mme pas les manger crus ?

Naoma dsespre :

- C'est nul Robinson...

Je suis perplexe sur ces btiments :

- Ils devaient bien manger les gens qui habitaient ici ! Il y a peut-tre une cuisine
qu'on a loup, ou au sous-sol ?

Erik est d'accord :

- Oui il faudrait que nous allions au sous-sol, maintenant que nous avons ces barres
je me sens un peu plus confiant, j'avoue que je n'tait pas trs rassur  l'ide
de me retrouver l-bas dessous dans le noir.

Je me moque de lui :

- Tu deviens froussard Erik ? T'as peur de quoi ? Il n'y a personne par ici ?

Naoma tente de calmer le jeu :

- Commencez pas OK ? On ira l-bas tous ensemble, comme a si on se fait attaquer
on se fera manger tous les trois !

Erik est ravi :

- Super ide.

Je m'impatiente un peu :

- On mange un fruit et on y va ? On verra demain pour le feu...

Le soir commence  tomber, et le ciel revt un panel de couleur vraiment superbe.
J'ai presque envie d'escalader la coupole principale pour voir au dessus des arbres.
Mais plus que pour observer le couchant, cette ide m'inspire pour avoir une vue
plus claire d'o nous nous trouvons. Toutefois si dans un premier temps je remets
au lendemain cette escalade, jugeant risqu de me casser la figure en montant alors
qu'il fait dj sombre et que je ne verrais sans doute pas trs loin, Erik me fait
justement remarquer qu'au contraire la nuit nous permettrait de distinguer des lumires
au loin. Ils m'aident alors  grimper sur le dme le plus petit, et par suite de
l je parviens  me hisser sur l'un des deux accols au plus haut. Je ne suis pas
encore suffisamment haut pour dpasser la cime des arbres, mais j'ai bon espoir de
parvenir  grimper sur le principal qui, de ses deux ou trois mtres de plus, devrait
convenir. C'est moins vident que la premire partie de l'ascension et je dois m'y
reprendre  deux ou trois fois, glissant en clatant de rire contre le mtal lisse
sans pouvoir trouver  quoi me retenir, avant de russir  m'accrocher finalement
sur un rebord au sommet. Rebord se rvlant celui d'une parabole encastre dans le
haut du dme. Celle-ci n'est pas compltement fixe, elle semble pouvoir pivoter sur
des vrins, ou tout autre mcanisme la soutenant.

Le paysage est magnifique, des reflets du soir aux premires toiles apparaissant,
tout semble si pur. La fort s'tend  perte de vue, et on distingue clairement le
relief sous le manteau d'arbre, la canope encore un peu fumante de la chaleur de
la journe. Mais l'horizon n'est pas si loin, et nous nous trouvons au centre d'une
sorte de cirque, entour d'une barre rocheuse en dessinant le pourtour. Le tapis
vert de la jungle s'tale sur le fond lgrement ovode d'une immense coupelle, qui
doit faire  vue d'oeil plus de cinquante kilomtres de rayon, peut-tre cent, et
dans laquelle nous semblons nous trouver en plein centre. Difficile de trouver quelle
direction serait la meilleure. J'ai du mal  croire que je n'ai jamais vue d'image
satellite d'une telle formation, qui doit sans nul doute tre du plus bel effet vu
de l'espace. Nous devons nous trouver en plein centre de l'Amazonie,  moins que
la jungle africaine n'offre de mmes paysages. Mais quoi qu'il en soit il nous faudra
atteindre cette barre rocheuse avant de pouvoir sortir d'ici. Je reste pensif, regardant
les toiles apparatre. Comment ces btiments ont-ils t construits ? Il n'y a aucune
trace de route. Par voie arienne, sans doute, un poste d'observation de la faune
et la flore loin de toute civilisation ?

Erik et Naoma me sortent de mes penses en me demandant ce que je vois. La descente
est un peu plus ardue que la monte, mais en se laissant glisser le long de la paroi
pour atteindre le dme infrieur, elle se passe plutt bien. Une fois revenu  leur
niveau, je leur explique la situation, puis nous rflchissons par o partir :

- Il nous faudra prendre une direction au hasard, j'en ai peur...

Naoma tente de se creuser la tte :

- En observant le ciel demain, nous pourrions peut-tre voir d'o viennent les nuages,
ce qui indiquerait la direction de la cte ?

La proposition de Naoma est sduisante, mais il n'empche que les ctes peuvent se
trouver  plusieurs centaines de kilomtres d'ici. Erik est moyennement convaincu.

- Mouais, a peut nous mener loin, ce serait plus pratique si nous voyions un avion
ou quelque chose dans le genre. Nous pourrions remonter l-haut un peu plus tard,
pendant la nuit noire. Peut-tre aurons-nous plus de chance d'apercevoir les lumires
d'une ville dans le ciel nocturne, mme au-del des montagnes.

Nous acquiesons  la proposition d'Erik, mais dans un premier temps nous retournons
tous dans les btiments pour l'exploration du sous-sol. La porte d'accs  ce qui
doit tre l'escalier ou l'ascenseur pour le sous-sol est toujours ferme, le dtecteur
ne fonctionnant pas, et les rares prises  sa surface sont insuffisantes pour que
nous puissions tenter de la forcer. Il nous reste ces deux trous dont nous distinguons
 peine le fond environ trois mtres plus bas. Je suis perplexe quant  ce que nous
pourrons voir l-bas dessous :

- a m'a l'air bien sombre, nous n'allons rien y voir, mme pas pour allumer, on
devrait peut-tre essayer de trouver une lampe, ou peut-tre attendre de parvenir
 faire du feu ? a me fait penser qu'on aurait d rentrer les lzards, si a se
trouve un autre prdateur va nous les voler. Erik insiste :

- Oui nous les rentrerons tout  l'heure, mais j'aimerais quand mme descendre, il
y a peut-tre un tunnel ou une issue.

Aprs tout pourquoi pas ?

- Tu penses vraiment ?... Bof, si tu le dis, allons-y alors.

Je me lance donc... Sans grand succs. Je comptais m'agripper au rebord et me laisser
tomber une fois pendu, pour limiter la hauteur de chute, mais peine perdue. Un plateau,
une plaque mtallique, glisse sous mes pieds lorsque je m'engage sur le vide. Vraisemblablement
un ingnieux systme d'ascenseur qui explique l'inutilit d'une protection contre
une chute. Le rebord doit tre parsem de capteurs qui, dtectant une prsence, actionnent
l'avance du plateau. Je m'extasie devant ce systme, Erik est plus terre  terre
:

- Oui c'est trs cool mais comment on descend avec ce truc ?

Je me retourne sur la plaque pour tenter de dnicher un mcanisme.

- Il doit certainement y avoir un capteur ou un bouton.

Mais, malchance, si cette commande existe, elle nous est reste introuvable. Que
ce soit sur un trou comme sur l'autre, nous avons saut, tent de bloquer la plaque
avec les barres de fer, sommes monts tout trois dessus, mais toujours le plateau
se glissait avant nous, et ne louvoyait que lgrement face  nos assauts. Il ne
semble maintenu en quilibre par aucun mcanisme visible, seulement un puissant champ
magntique, ou un quivalent, doit le stabiliser. Je reste vraiment perplexe :

- Il doit bien y avoir un moyen, une cl, une commande bon sang !

Naoma a une ide :

- Peut-tre avec les bracelets ?

- Pas bte, mais perso je ne me risquerais pas  mettre ces trucs, je prfre encore
bouffer du lzard cru.

Erik s'nerve un peu :

- C'est quand mme pas croyable, il y a bien un moyen !

En tous les cas si ce moyen existe, les deux heures suivantes passes  chercher
un poste de commande, un interrupteur ou un quelconque disjoncteur, ou encore un
moyen autre pour bloquer ces plateaux ou les actionner, ne nous permirent pas de
le trouver.

Aprs une dernire tentative de faire du feu, solde bien entendu par un nouvel chec,
nous rentrons le reste des fruits et les prises de chasse  l'intrieur, puis, la
nuit tant maintenant profondment noire, et le ciel dgag, je dcide de remonter
sur le toit, en qute de quelques lumires de civilisation. C'est peu convaincant.
La nuit semble si pure, c'est vraiment un lieu privilgi pour l'observation des
toiles, et c'est plus  leur lumire que je me consacre  dfaut d'en trouver 
l'horizon. J'ai du mal  croire que nous n'ayons install de tlescope par ici, le
ciel est d'une puret extrme. Plus jeune, enfant mme, j'avais une passion pour
l'astronomie, les plantes, les autres mondes, tout cela me fascinaient. Mais j'ai
beaucoup oubli et je suis dans l'incapacit totale de reconnatre la moindre constellation,
pas mme la grande ourse, pourtant si simple  trouver. Toutefois cela indique sans
doute que nous sommes dans l'hmisphre sud, et explique que le ciel me soit si tranger.
Je contemple nanmoins de longues minutes la douce trane de la Voie Lacte, que
j'ai rarement vue aussi belle, avant qu'Erik et Naoma ne m'interpellent, impatients.
Je les rejoins.

- Je n'ai absolument rien vu, pas une seule lumire, mme un semblant. Le ciel en
est magnifique, d'ailleurs, mais je n'ai reconnu aucune constellation,  mon avis
nous devons nous trouver dans l'hmisphre sud.

Erik n'est pas convaincu.

- Mouais... Tu devrais terminer ton histoire, Naoma...

- Oui tu as raison.

Je commence  tre un peu fatigu :

- Nous devrions plutt aller nous coucher, non ? Il est srement tard et il faudra
bien demain que nous trouvions comment faire du feu pour avoir autre chose  manger
que ces fruits.

Naoma est d'accord avec moi :

- Allons dans les tubes, ils sont assez confortables, et de plus je pourrai continuer
un peu l'histoire.

Jour 132
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Une fois tous trois confortablement allongs, Naoma reprend son rcit :

" Une fois la visite de sa maison termine, Bakorel nous a emmen dans une nouvelle
pice aux murs recouverts de graphitis, d'inscriptions, de dessins. Il s'est mnag
un espace vierge en effaant une partie du mur, et avec une sorte de bout de roche,
une sorte de craie, il a commenc  dessiner. Il a dessin deux cercles, sur le premier
il a rajout un carr avec une flche et nous a fait comprendre que a reprsentait
l'endroit o nous nous trouvions. Ensuite il a sembl nous demander si nous venions
de l'autre cercle. Erik m'a suggr que Bakorel pensait que nous venions d'une autre
plante. Peut-tre avait-il toujours t sous terre, ou peut-tre n'avait-il jamais
vue de noirs, car c'est vrai que moi et Erik avions la peau de couleur, et nous n'avions
vu que des personnes blanches ici.

- Tu crois qu'il est n ici et n'a jamais mis les pieds dehors ?

- En tous les cas a en a l'air.

Je tentais alors de mimer  Bakorel que nous ne venions pas d'une autre plante,
mais que nous venions d'en haut, de la surface. J'ai aussi essay d'indiquer que
c'tait l que nous voudrions retourner. J'ai t tonne quand il a employ le terme
"sortir", mais Erik m'a expliqu qu'il lui avait appris quelques mots de vocabulaire.
Bakorel tait perplexe et il a tent de nous dissuader en rptant que sortir galait
mort. Bakorel semblait trs curieux, et ensuite il a crit son nom sur le tableau,
dans une langue qui devait srement tre de l'hbreu, la mme que celle sur les cahiers
que tu avais trouvs, puis il nous a demand d'crire nos noms. J'ai crit "Naoma"
et "Erik", et il a regard nos deux noms d'un regard surpris. Sans doute s'attendait-il
 ce que nous utilisions le mme alphabet que lui. Alphabet qu'il a sembl ensuite
crire, tout comme il a crit les chiffres de zro  neuf. J'ai fait de mme  mon
tour et j'ai t trs impressionne par sa capacit  retenir et  prononcer correctement
l'alphabet anglais. Nous avons continu ce jeu en prononant et crivant des mots
communs, parfois assorti d'un dessin. Il tait beaucoup plus fort que moi pour la
mmorisation. Et il semblait bien ne jamais avoir rien connu d'autre que la vie dans
ces btiments souterrains, car il ne connaissait pas ce qu'est un arbre, une voiture,
un lapin... Nous sommes arrivs  bout de la patience d'Erik aprs avoir vainement
tent de lui demander son ge, mais il n'a pas compris la notion d'anne, je ne suis
mme pas sure qu'il comprenait ce qu'tait le Soleil dans mes dessins tentant d'expliquer
le tour que fait la Terre autour de celui-ci.

Bref nous avons cess ce petit jeu et Erik est revenu sur notre volont de remonter
 la surface. Bakorel semblait refuser et Erik et moi nous sommes alors partis seuls
 la recherche d'une issue pour sortir d'ici. Mais toutes les issues taient verrouilles.
La zone tait vraiment condamne et a expliquait pourquoi Bakorel tait tranquille
ici, il avait d trouver un moyen d'y accder alors que tous les autres pensaient
que la zone tait compltement inaccessible. Erik m'a expliqu qu'il devait persister
une conduite de ventilation non obstrue, et nous avons entrepris ds lors de trouver
un moyen de nous glisser dans l'une d'elle dont nous avions trouv l'ouverture dans
le couloir prs de l'ascenseur. Elle tait haute et Erik m'a fait la courte chelle
pour m'aider  parvenir jusqu' la grille. Mais impossible de l'ouvrir, celle-ci
tait si solidement fixe qu' mains nues nous n'avions aucune chance de la retirer.

Bakorel nous regardait d'un air amus, et il s'est enfin dcid  nous appeler pour
nous indiquer son moyen d'accs. Et je crois qu'il nous aurait fallu des jours ou
des semaines pour parvenir  le dnicher, et surtout en comprendre le fonctionnement.
Il nous a fallu dans un premier temps dbloquer puis ouvrir une lourde porte, et
nous avons aid Bakorel  la pousser puis  la refermer. Nous sommes ensuite arrivs
dans un couloir non clair o j'ai tenu le bras de Bakorel pour le suivre. Il a
compt tout haut en anglais pour nous indiquer le nombre de pas  effectuer. Il tait
vraiment formidable. Il en a profit d'ailleurs pour apprendre  compter de dix 
vingt, il fallait dix-neuf pas. Il a alors saut pour s'accrocher  une chelle escamotable
qui est descendue sous son poids. Nous sommes monts avec lui et il a fallu ensuite
pousser une plaque avec une poigne pour arriver dans un conduit. Une fois tous rentrs,
il a bien fait attention  refermer l'accs. Le conduit tait suffisamment large
pour que nous puissions nous y dplacer  quatre pattes. Il tait bord de multiples
tuyaux et fils, et plus qu'une conduite d'aration il devait tre un moyen de maintenance
pour rparer ou intervenir quand il y avait un soucis au niveau des cbles.

Nous avons avanc pendant dix  quinze minutes avant d'arriver  une paroi.  mesure
que nous avancions il faisait de plus en plus chaud. et la paroi, si elle n'tait
pas brlante, tait quand mme trs chaude. Nous avons entendu des bruits de machines,
et parfois mme j'ai cru distinguer des voix. Alors a commenc la partie prilleuse.
Cette paroi tait en ralit une porte, ou plus exactement un bouchon, que Bakorel
a pouss le long du conduit jusqu' ce qu'une lumire rouge vive nous claire par
l'ouverture qu'il avait rvle sur le bas de la conduite. Les cbles et les tuyaux
taient sectionns  ce niveau, c'tait sans doute la consquence de l'isolement
de la zone. Il restait juste un fil dans une rainure, srement faite par Bakorel,
qui devait tre l'arrive d'lectricit qu'il avait rtabli. Bakorel s'est gliss
dans l'ouverture et s'est suspendu alors aux rebords. Le trou n'tant que sur la
partie centrale de la conduite, il y avait des rebords auxquels on pouvait s'accrocher.
Nous avons compris qu'il passait ainsi par dessous le bouchon et atteignait l'autre
ct de la paroi.

Autant en le voyant faire ce passage ne me faisait pas peur en imaginant tre au
dessus d'un couloir avec deux ou trois mtres de hauteur sous plafond, comme dans
les couloirs ou nous tions, autant la dcouverte du contrebas m'a refroidi. Je devrais
plutt dire rchauffer pour tre exacte, aux vues des immenses forges qui parsemaient
la salle gigantesque qui se dvoilait sous moi. Plusieurs dizaines de mtres plus
bas, peut-tre trente ou cinquante mtres, des centaines d'hommes s'affairaient 
manier les bacs remplis d'acier en fusion qui tait dvers dans les moules. Je ne
distinguais pas clairement ce qu'il se fabriquait ici, le champ de vision tant rduit
par les maints conduits et barres de fer traversant la salle et soutenant toute la
structure. Mais c'tait sans doute tout cet enchevtrement qui permettait que personne
ne remarque Bakorel. Erik m'a pousse finalement, s'impatientant :

- Alors ! Tu avances !

- Mais, c'est norme, je... Il y au moins cinquante mtres  de vide !

- coute, il est pass lui non, ou alors laisse moi ta place !

Je pouvais difficilement faire marche arrire, tant physiquement que pour mon honneur,
et je me suis lance dans le passage. Ce n'tait pas si facile, et sans l'aide de
Bakorel je ne sais pas si j'y serais arrive. Il m'a indiqu, tout en me tirant,
que je pouvais m'accrocher aux cbles pour faciliter ma remonte. Erik arrivant je
lui ai aussi indiqu de faire de mme et nous voil tous les trois de l'autre ct...
Erik a admis quand mme que le tout tait plutt impressionnant,  mon grand tonnement
il s'est mme excus :

- Excuse-moi Naoma, j'admets que j'ai moi aussi eu quelques secondes d'hsitation
avant de me lancer, c'est vraiment surprenant.

Bakorel nous a alors fait signe de ne pas faire de bruit, et nous l'avons suivi silencieusement
en jetant un coup d'oeil rapide chaque fois qu'une petite ouverture nous permettait
d'observer ce qui se trouvait en-dessous. Nous sommes passs ainsi par-dessus de
multiples autres grandes salles ou travaillaient des centaines ou peut-tre des milliers
d'hommes. Une chelle nous a amen ensuite dans des quartiers plus calmes, puis de
nouveau des grandes salles. Dans ces dernires il m'a sembl voir une fabrication
de galettes, telle que celles que nous avions pour nos repas en cellule. C'tait
d'ailleurs tout prs d'ici que Bakorel nous a demand de l'attendre. Il est descendu
dans l'un des couloirs au moment ou personne ne passait et il a pris soin de refermer
l'accs. Erik m'a alors demand de me mettre sur le ct pour qu'il tente de se glisser
prs de moi pour discuter doucement, je lui ai alors fait part de mon tonnement
:

- Tu as vue toutes ces salles ? C'est fou, mais que fabriquent-ils ?

- Dans les dernires salles j'ai vu qu'ils en sortaient des galettes...

- Oui mais celle d'avant ? Les premires ? La forge et  celle d'aprs ? C'est dingue
toutes ces installations ici sous terre, comment personne ne peut-il tre au courant
?

- Aucune ide, on dirait comme une communaut indpendante, c'est peut-tre une secte,
 moins que l-haut  la surface nous soyons tous mens en bateau depuis des annes
et qu'il existe une sorte de socit secrte souterraine...

- Mais c'est impossible, avec les appareils modernes, les radars et tout, et mme
le bruit, ce ne doit pas tre dur  trouver, on arrive quand mme  dtecter des
nappes de ptrole  des kilomtres sous la surface !

- Tu as raison, mais Ylraw disait que ces hommes avaient des entres dans les gouvernements
et les sphres du pouvoir, peut-tre qu'ils aident  garder toutes ces installations
secretes.

- Bakorel semblait dire que c'tait dangereux de sortir, tu crois que nous ne pourrons
pas partir d'ici ?

- Je n'en sais rien, peut-tre l'a-t-on juste tellement mis en garde qu'il n'a mme
pas tenter de sortir. Mais c'est aussi trs trange, nous n'avons vu aucune femme
ou enfant depuis notre arrive, dans les forges je veux bien, mais mme dans les
usine de nourriture il n'y en a pas.

- a a l'air trs grand, peut-tre sont-elles dans d'autres sections, celles qui
fabriquent les habits par exemple.

- Oui c'est possible, il faudra que nous demandions  Bakorel. Qu'est-il all chercher,
d'ailleurs, il te l'a dit ?

- Non il m'a juste fait signe de rester ici et d'attendre sans faire de bruit, du
moins c'est ce que j'ai compris, puis il est descendu.

Nous avons parl encore quelques instants de diverses autres choses, de cette attention
que Bakorel avait de ne pas gaspiller de l'eau, pourtant l'eau ne devait pas faire
dfaut si profond, et ces combinaisons tranges recouvertes de ce tissus qui permet
de se laver, puis chacun est parti dans ses penses, silencieusement... J'tais si
triste de ne plus t'avoir  nos cts, si triste que cette histoire, qui tait finalement
la tienne, tout d'un coup ne ft plus ton affaire... Je me disais que je devrais
poursuivre ton rcit, mais que je ne savais pas trop comment faire pour retrouver
la premire partie que tu avais dj crite, peut-tre si j'arrivais  retrouver
l'adresse dans l'ordinateur de Martin. J'ai t tire de mes rvasseries par des
cris et du vacarme. Erik est repass derrire moi au cas ou il faille repartir en
arrire. Il ne fallait vraiment pas tre claustrophobe dans ces conduites, je crois
que je ne serais mme pas parvenue  me retourner pour rebrousser chemin, il me faudrait
reculer.

Tout d'un coup les cris se firent plus proches, et des personnes sont arrives en
courant de la direction vers laquelle tait partie Bakorel. Bakorel qui n'a pas tard
 passer en courant juste en-dessous sans s'arrter, suivi de cinq ou six hommes
le poursuivant. J'ai cru comprendre qu'il m'avait fait signe de partir en arrire,
mais je n'en tais pas sre. Mais Erik tait d'accord avec moi qu'il tait plus prudent
de retourner dans la cachette de Bakorel, endroit o nous serions le plus susceptibles
de le retrouver. Nous avons alors parcouru le chemin inverse. Au dbut la multitude
de croisements et de bifurcations ont commenc  nous perdre. Je me suis mise  m'affoler
un peu  l'ide d'tre compltement dsoriente et loin du bon trajet. Heureusement
grce au bruit des forges nous sommes parvenus  retrouver le parcours. Une fois
le chemin de retour plus facile  suivre, nous avons observ plus prcisment les
salles sur lesquelles nous passions. Il y avait bien deux salles de fabrication de
galettes, une autre o je n'arrivais pas  distinguer  quoi s'affairaient les hommes,
plusieurs couloirs et des salles vides, et enfin les suffocantes et bruyantes forges
proches de l'entre de la cachette. J'avais toujours un peu d'apprhension  me suspendre
dans le vide, et j'ai manqu de crier quand une de mes mains a gliss un peu, mais
je suis parvenu sans trop de mal  passer de l'autre ct. Erik m'a conseill de
ne pas refermer derrire nous, ce passage tant srement la seule issue pour Bakorel.
C'tait aussi trs compliqu pour arriver jusqu' la cachette, car nous tions alors
dans le noir. Mais finalement nous avons retrouv l'chelle escamotable et nous sommes
retourns attendre Bakorel tapis dans un coin, au cas o quelqu'un d'autre que Bakorel
n'arrive jusqu'ici.

Nous avons attendu plusieurs heures, puis, finalement quelqu'un tenta d'ouvrir la
lourde porte. Erik avait tudi le mcanisme actionnant l'ascenseur, qui aurait pu
tre une sorte de sortie de secours, mais c'tait inutile car c'tait bien Bakorel
qui est arriv souriant les bras et les poches chargs de bouteilles et de galettes.
C'tait sans doute de cette faon qu'il rcuprait les complments pour fabriquer
ses propres galettes. Mais ce soir, c'tait repas de ftes, et nous avons eu droit
 une demi galette encore un peu chaude comme festin !

Avant de nous coucher, j'ai parl encore plusieurs heures avec Bakorel, pour nous
amuser un peu, apprendre de nouveaux mots, mais aussi pour lui poser plein de questions.
Je croyais comprendre que les grosses forges servaient  fabriquer des avions et
des armes. Bakorel comptait le temps en nombre de cycles de sommeil, et cela fait
plus de quatre mille cycles qu'il comptait, et il pensait que cela faisait huit mille
cycles qu'il tait n. Si un cycle faisait  peu prs un jour, il avait donc aux
alentours de vingt-deux ans, ce qui semblait correspondre, mme si je lui aurais
donn trois ou quatre ans de moins. Il s'tait cach ici avec sa mre avant qu'elle
ne se soit faite attrape, puis emmene et peut-tre tue par ces hommes. Il n'y
avait pas de femme ni d'enfant ici, ceux-ci taient tous ailleurs, je n'ai pas trs
bien saisi o... "

Je me suis endormi alors que Naoma raconte ses dernires dcouvertes avec Bakorel.
Au petit matin elle me dit avoir arrt de me parler quand elle s'est aperue que
je ne rpondais plus  ses questions pour savoir si j'coutais ; elle m'a alors fait
un bisou sur la joue avant de s'endormir  son tour.

C'est Erik qui nous rveille de bon matin, avec sa finesse habituelle. Je me suis
rveill plusieurs fois dans la nuit, inquiet, et ce n'est que tard que je me suis
rellement endormi. Erik est toujours un peu distant, et je crois qu'il se mfie
encore, ou n'est pas des plus joyeux de se retrouver je ne sais o perdu avec nous.
Je ne sais pas encore grand chose de sa vie, de ce qu'il faisait avant, s'il a des
enfants, mais je ne crois pas d'aprs ses commentaires, s'il avait une copine...
Naoma a un peu peur de lui je crois, elle ne lui fait non plus pas totalement confiance,
malgr le temps qu'ils ont pu pass tous les deux quand j'tais mort, enfin presque
mort je pense, puisque je suis toujours ici...

- Debout, j'ai fait du feu.

Je suis rveill en sursaut, mais rapidement sur pattes.

- Tu as russi ! Cool.

Naoma baille et s'tire, toujours dans son tube :

- Mais on ne va quand mme pas manger un lzard ou un rat grill au djeuner !

Erik repart sans plus attendre vers son feu.

- Tu fais comme tu veux moi j'ai faim !

Nous rejoignons Erik, il a dj install un petit montage pour faire griller un lzard.
Il a plac le feu dans l'entre,  l'extrieur, de cette faon le feu sera protg
en cas de pluie.

- On devrait peut-tre tenter de faire pousser du bl, je pourrai ensuite faire de
la farine et du pain.

Naoma est enchante :

- Oh oui ! Du bon pain comme tu faisais  la boulangerie !

Erik est moins enjou :

- Pourquoi pas creuser une rivire et construire un moulin tant que vous y tes,
je n'ai pas envie de passer ma vie ici moi.

Naoma lui fait la moue en allant se chercher un fruit.

- pfff.

Je me suis mis  m'occuper de tourner les lzards, pour surveiller la cuisson :

- Mouais, en attendant je ne sais pas comment nous allons partir, il nous faudra
sans doute aller jusqu' la barre rocheuse, et le voyage prendra plusieurs jours,
peut-tre mme des semaines  travers cette jungle.

Erik, assis en face de moi, pense  autre chose :

- C'est vrai.  moins que l'on arrive  faire marcher ces tubes.

Je ne sais toujours pas vraiment le fin mot de leur histoire.

- Ces tubes ? Qu'est ce que tu veux dire ? Ces tubes permettent de se dplacer ?
Ce sont des tlporteurs ?

Erik me tend un lzard puis se tourne et interpelle Naoma :

- Tiens, mange donc ce lzard, il a l'air bon. Naoma, continue de lui raconter, il
bosse dans l'informatique aprs tout, si a se trouve il trouvera comment ces trucs
marchent.

Naoma accepte finalement de manger aussi un bout de lzard, pendant qu'Erik prpare
un des gros rats. Elle me rappelle les deux trois lments qui n'taient pas trs
clairs juste avant que je m'endorme, et continue l'histoire :

" Bakorel nous a prpar un coin pour dormir dans sa chambre, et il m'a particulirement
gt en me donnant le meilleur lit. Il n'tait pas forcment trs confortable, mais
j'tais tellement fatigue que je me suis endormie en quelques secondes. Je ne sais
pas combien de temps j'ai dormi, mais quand je me suis rveille j'tais toute seule
dans la pice. J'ai eu d'abord un peu peur et je me suis prcipite au dehors, mais
j'ai t rassure de retrouver Erik et Bakorel en pleine discussion dans la salle
d'criture. Bakorel m'a tendu un bout de galette un verre d'eau, et Erik m'a rsum
la situation.

- Il y a bien un moyen de remonter, et il semble qu'il y soit dj all, ce que je
ne comprends pas trs bien. Toujours est-il qu'il connat le chemin et il peut nous
aider  arriver  la surface. Mais c'est trs long et il nous faudra au moins deux
jours entre tous les conduits et les chelles. Il semble connatre la structure des
btiments par coeur, c'est impressionnant, il sait tous les endroits o il y a un
danger, o il faut faire attention, enfin... Il nous faut juste prendre de quoi manger
pour arriver l-haut.

- OK.

J'aurais bien demand s'il tait possible de se laver les cheveux, mais je pense
qu'Erik l'aurait mal pris.  dfaut j'ai demand  Bakorel s'il savait combien de
temps nous pouvions conserver les combinaisons sans les changer. J'tais un peu gne
de lui expliquer que nous faisons nos besoins dedans, mais il n'a pas eu l'air d'en
tre tonn le moins du monde, et il m'a alors montr qu'aux bouts des manches il
y a de minuscules petits points de couleurs bleus et rouges, et qu'une fois tous
ceux-ci  rouge, il fallait changer ou vider la combinaison. De plus il semblait
indiquer qu'en sus de ces indicateurs, il existait une sorte de pression sur le ventre
quand la combinaison tait pleine. Je tentais d'tre subtile en lui demandant si
la combinaison pouvait servir  se laver les cheveux, et j'ai t surprise quand
il m'a indiqu qu'il suffisait d'tirer le col pour qu'il devienne une capuche et
lave les cheveux par la mme occasion. J'ai t impressionne de l'efficacit de
cette sorte de shampoing, mes cheveux en ressortirent plus propres que jamais. J'ai
compris alors que je pouvais faire de mme pour me laver les mains, juste tirer
la combinaison pour les glisser  l'intrieur.

Dpart
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Mais nous n'avons pas perdu de temps, et une fois un peu de nourriture emballe,
nous nous sommes prpars  partir. Erik s'est inquit quand mme que nous n'ayons
pas d'eau, mais Bakorel avait heureusement quelques pains d'eau qui taient une vraie
merveille pour transporter de quoi boire facilement. Nos paquetages prts, nous avons
repris sans tarder le chemin de la veille pour sortir. J'tais toujours ptrifie
par cette sortie au niveau des forges, et il ne faudrait pas que je fasse ce passage
souvent si je ne voulais pas mourir d'une crise cardiaque.

 marcher  quatre pattes en permanence je compris rapidement qu'il nous faille deux
jours, c'tait trs prouvant ; je me suis demande comment faisait Bakorel qui se
promnait dans ces couloirs depuis plus de dix ans ! Heureusement que tout s'est
plutt bien pass, nous avanions doucement mais nous ne faisions que de rares et
courtes pauses. Par contre nous traversions toujours et toujours les mme enchanement
de couloirs, de salle de fabrication de combinaisons, de galettes ou de je ne sais
encore trop quelles armes dont parlait Bakorel. Aprs cinq ou six heures, nous nous
sommes enfin arrts enfin pour manger et nous reposer un peu.

Erik et Bakorel ne m'ont pas laiss plus d'une demi-heure de pause, nous sommes repartis.
Mes genoux me faisaient horriblement souffrir, je ne savais pas si je pourrais tenir
trs longtemps. La combinaison avait beau amortir un peu, ce n'tait pas tellement
le frottement mais juste le poids du corps qui fatiguait. Je bnissais les passages
o nous devions monter une chelle, permettant de se dgourdir les jambes et de s'tirer
un peu. Nous nous sommes attards quelques instants au-dessus d'une salle o une
trentaine d'hommes s'entranaient au maniement de l'pe. Sans doute de ceux qui
nous avaient amens ici. Mais combien d'hommes y avait-il dans ces sous-sols ? Je
profitais d'une nouvelle pause quelques heures plus tard pour le demander  Bakorel.
Il lui a fallu quelques temps pour m'expliquer le principe de la multiplication,
qu'il dcrit en reprsentant des petits groupes virtuels sur le mur. Finalement il
estimait, si j'ai bien compris, entre dix mille et trente mille le nombre d'habitants,
ce qui me parut norme. Peut-tre n'tait-ce plus justement qu'entre mille et trois
mille, comme le pensait Erik. Mais en y rflchissant s'il fallait fabriquer la nourriture,
les combinaisons, et toutes leurs usines et forges pour les armes et les avions,
c'tait peut-tre cohrent. Il me paraissait juste incroyable qu'il y ait dix mille,
voire mme trente mille personnes qui vivent cachs sous le sol depuis des dizaines
d'annes.

Nous avons continu notre avance, et nous nous sommes arrts pour le soir, autant
qu'il puisse y avoir un soir au milieu des lumires artificielles, aprs tre monte
 des chelles pendant sans doute prs d'une heure. J'avais les bras en compote.
Je ne sais pas combien de centaines de mtres nous avions monts. Bakorel nous avait
emmen dans un petit recoin un peu plus large, ou il faisait un peu plus chaud, pour
la nuit. Je tentais de lui demander la distance entre sa cachette et ici, et entre
ici et la surface. Il m'indiqua tout d'abord son unit de mesure, quelque chose qui
ne devait pas faire loin d'un pied, soit de l'ordre de trente-trois centimtres.
En utilisant cette mesure, nous avions mont environ six cent mtres dans la journe,
et je fut heureuse d'apprendre qu'il ne nous restait que quatre cent mtres pour
le lendemain. Nous tions descendu  prs d'un kilomtre sous terre, c'tait vraiment
incroyable.

Je dormis mal, trs mal, inquite et rveille au moindre bruit qui rsonnait dans
la conduite. Je ne savais pas trop s'il y avait des btes qui couraient, ou des insectes,
mais rien que d'y penser j'en avais la chair de poule. Bakorel, lui, semblait dormir
profondment, et je n'ai pas entendu Erik. Mais quand Bakorel s'est finalement rveill
et que nous avons mang un bout,  la vue de la mauvaise humeur d'Erik, pas tellement
qu'il n'en eut pas d'habitude, mais  ce moment d'autant plus, je me suis dit qu'il
n'avait pas d lui non plus faire de si beaux rves. Le djeuner a t frugal mais
ces galettes tenaient bien au corps.

Nous n'avons pas tran et nous avons repris rapidement notre route. La conduite
a chang un peu aprs, elle tait dsormais circulaire et non plus rectangulaire,
et plus troite. Cette nouvelle forme ne me gnait pas encore trop mais Erik avait
plus de mal, il tait beaucoup plus grand et plus large que moi et Bakorel. En plus
le bruit tait beaucoup plus fort quand nous nous dplacions et nous devions stopper
au moindre signe suspect. J'en regrettais presque la premire journe. Et les tracas
ne se sont pas arrts l ; aprs deux ou trois heures, Bakorel a sembl perdre un
peu son orientation et nous avons fait plusieurs fois marche arrire face  des culs
de sac. De toute vidence il ne reconnaissait plus le chemin, ou celui-ci avait chang
depuis son dernier passage. Il nous a finalement demand de l'attendre, seul il aurait
plus vite fait d'explorer les diffrentes possibilits pour retrouver la bonne voie.

Cette nouvelle pause ne m'a pas dplu, au point que je m'endorme mme avant le retour
de Bakorel. Il a bien confirm qu'il y avait eu un changement dans la configuration
des conduites, et que si nous dsirions continuer il nous faudrait traverser rapidement
quelques couloirs, o le danger guettait, avant de retrouver plus tard la suite du
chemin. De toute faon nous n'avions pas le choix, nous n'tions pas monts jusqu'ici
pour nous arrter, nous voulions cote que cote ressortir au grand jour.

J'ai eu trs peur, traverser ces couloirs, me cacher le coeur battant dans une salle
ouverte au hasard quand des hommes approchaient, courir vite et silencieusement en
longeant le mur d'une salle remplie de personnes travaillant sur des sortes d'ordinateurs,
et enfin monter sans bruit le long d'une chelle couinant au moindre mouvement brusque.
J'esprais de tout mon coeur qu'il ne faudrait pas qu'on retournt l-bas ! Je me
disais presque que je prfrais tre attrape plutt que revivre toute cette angoisse.

Heureusement la suite a t plus simple, au moins au dbut, et on voyait  l'tat
des installations que nous arrivions dans des parties plus anciennes, beaucoup plus
anciennes. J'ai tent de demander  Bakorel l'ge de ces btiments, en lui faisant
l'analogie entre son ge de huit mille jours, et en lui demandant l'quivalent pour
tout ce qui nous entourait, il m'a rpondu qu'il pensait que cette structure avait
entre vingt mille et trente mille jours, ce qui faisait  peu prs soixante  quatre-vingt
dix ans. Je ne trouvais pas dment qu'une telle structure puisse avoir t commence
au dbut du sicle, enfin, au dbut du sicle dernier, et qu'il eut fallu toutes
ses annes pour en faire un si gros complexe abritant vingt mille personnes. De plus
il semblait rajouter, mais je ne suis pas sre d'avoir bien saisie, que depuis quelques
mois tout tait plus rapide, qu'ils fabriquaient plus d'avions, alors qu'avant c'tait
plus tranquille. Il mimait plutt bien et il m'amusait  me reprsenter l'ouvrier
qui travaillait sur un avion puis passait plusieurs jours  ne rien faire, puis le
mme ouvrier qui mourrait dsormais sous la charge de travail. Il allait donc sans
doute se passer quelque chose dans peu de temps, peut-tre l'organisation avait bien
peur que tu dcouvres quelque chose...

Nous avons avanc et grimp tout le reste de la journe, mais j'tais puise et
nous n'allions pas assez vite pour Bakorel qui nous rprimandait de vouloir faire
des pauses. Mais je ne me sentais pas compltement la petite fille capricieuse dans
la mesure o s'il ne disait rien, Erik n'avait pas l'air mcontent de s'arrter de
temps en temps. Et pour terminer Bakorel dcida finalement de faire une nouvelle
coupure de sommeil, remettant au lendemain l'arrive en surface. Je dormis mieux
cette nuit l, sans doute plus par fatigue que par le fait que je me sentais rassure.

Nous avons eu encore trois bonnes heures de monte le lendemain matin, mme si j'avoue
ne plus avoir alors trs bien la notion du temps, je ne sais pas trop si on se rend
compte des minutes et des heures quand on n'a plus de montre pendant plusieurs jours.
Sur la fin Bakorel paraissait de plus en plus stress.  un moment nous avons fait
une pause pendant laquelle nous avons mang un peu et surtout pendant laquelle il
nous a expliqu qu'il n'y avait plus de conduites qui nous permettaient d'avancer
tranquillement ; nous allions devoir emprunter les couloirs, et, naturellement, affronter
les dangers associs. Je reconnaissais facilement la faon dont il disait que c'tait
dangereux, car il mimait alors avec une tte bizarre en la laissant pendre sur le
ct, la langue tire, les yeux mi-clos. Bref nous nous sommes retrouvs dans les
couloirs, ce qui m'a rendu extrmement nerveuse, sursautant au moindre bruit. Nous
avons pourtant march sans encombre jusqu' un premier ascenseur, qui nous a permis
de gravir une dizaine de niveaux rapidement. Malheureusement  l'ouverture des portes
des personnes marchaient dans le couloir, et Bakorel a command tout de suite la
redescente d'un niveau en se cachant derrire moi et Erik, qui tournions le dos,
en esprant que les hommes n'y verraient rien, dans la mesure o nous portions des
combinaisons similaires aux leurs. Nous avons attendu quelques secondes au niveau
infrieur puis nous sommes remonts, et la voie tant libre nous avons march rapidement
jusqu' un second ascenseur. Mais Bakorel, aprs un rapide coup d'oeil, ne l'a pas
utilis et nous l'avons suivi jusqu' trouver une salle vide dont la porte tait
ouverte ; Bakorel est entr et nous l'avons suivi. Il a ferm la porte et nous a
expliqu alors qu'il y avait quelques ascenseurs avec une camra, il fallait donc
faire trs attention. Il a dit qu'il y avait beaucoup de camras aussi dans les couloirs,
mais que la plupart taient casses. Par contre celle des ascenseurs l'taient plus
rarement. Il nous a aussi indiqu que nos combinaisons taient normales et que tout
le monde en portait ici, par contre notre visage, je pense qu'il voulait dire notre
couleur de peau, n'tait pas normal. Il tait vraiment trs fort pour mimer tout
ces messages, et au passage apprendre quelques mots de plus. Je pense qu'il t'aurait
plu.

Une fois ces claircissement faits, Bakorel a jet un oeil au dehors et nous sommes
repartis. Il nous a fait trottiner dans plusieurs couloirs,  croire qu'il connaissait
tout par coeur, puis nous avons d monter un plan inclin pendant un bon moment.
C'est l que soudain une voix s'est faite entendre derrire nous, nous avions t
reprs ! Bakorel nous a cri "sortir ! Sortir !". Sans doute voulait-il que nous
courrions du plus vite que nous pouvions, de toute faon nous l'avions bien compris.
Courir en monte n'est pas chose aise et les hommes  nos trousses semblaient entrans.
Heureusement que nous avions un peu d'avance car ceux-ci gagnaient du terrain. Cette
avance nous a permis, au dtour de quelques autres couloirs, de prendre plusieurs
intersections et finalement d'entrer dans une salle sombre pour nous cacher. J'esprais
de tout mon coeur que ces hommes auraient perdu notre trace. Nous sommes rests de
nouveau plusieurs minutes sans dire mot,  l'afft du moindre bruit. Mais ce n'a
pas t de l'extrieur qu'est venu le danger, mais de la salle mme quand la lumire
s'est allume et que nous avons compris que nous tions dans une salle de repos.
Un homme tait en train de se rveiller. Fortuitement avant qu'il ne le soit compltement
nous avons quitt discrtement les lieux et nous avons repris notre marche. Nous
avons enfin trouv un nouvel ascenseur, Bakorel semblait satisfait et nous sommes
monts encore de cinq niveaux.

Mais c'est  ce moment que les choses se sont vraiment compliques, quand les portes
se sont ouvertes, trois hommes nous faisaient face, et nous n'avons gure pu les
viter, Bakorel a ragi au quart de tour et leur a fonc dedans, il en a renvers
un et est parvenu  passer. Erik lui aussi ne s'est pas fait attendre et il a pouss
les deux autres en rajoutant un puissant coup de point. Quant  moi, j'ai saut et
j'ai march sur le premier qui se relevait avant de partir au pas de course  la
suite de Bakorel. Mais il ne leur a pas fallu longtemps pour nous repartir aprs,
et la situation est devenue critique, les lieux tant beaucoup plus habits que ceux
que nous avions traverss jusqu' prsent. Nous fmes ainsi bientt la cause d'une
vritable dbandade, des dizaines d'hommes nous courant aprs.

Jusqu'alors nous trouvions une voie de libre aux intersections rencontres, mais
 celle-ci nous avons d choisir celle avec le moins de personnes, et nous prparer
 les affronter. Ingnieusement Bakorel a retir sa veste pour leur lancer  notre
approche, et il a gliss au sol pour les dsquilibrer. Erik a profit de l'effet
de surprise, tout comme moi, et un crochet de sa part assorti d'un grand coup de
pied de la mienne nous a permis d'en envoyer deux  terre alors que le troisime
tentait de matriser Bakorel qui se dbattait comme une furie. Erik lui est tout
de suite venu en aide et nous sommes repartis de plus belle, quelques secondes seulement
avant que la troupe de nos autres poursuivants n'arrive.

J'ai eu bien peur  ce moment que nous ne soyions faits, je ne savais pas trop o
nous emmenait Bakorel, mais la situation ne faisait qu'empirer, et lui-mme semblait
dpass. Nous ne pourrions jamais tenir tte  tous ces hommes, ils allaient finir
par nous coincer, nous avions eu de la chance, mais a ne durerait pas... Je me voyais
dj de nouveau en cellule... Mais c'tait sans compter sur l'imagination de Bakorel.
Aprs un tournant, celui-ci acclra brutalement pour sprinter du plus vite qu'il
pouvait, il nous a cri "sortiiiiir" en mme temps ; si la situation n'avait pas
t aussi critique j'en aurai explos de rire. Bref nous l'avons imit et ainsi nous
sommes parvenus  une sorte de ponton sans que personne n'ai le temps de nous voir.
Bakorel s'est alors jet sous la barrire en s'accrochant  l'un des piquet la soutenant.
Nous n'avons gure eu le temps de comprendre et Erik et moi avons fait de mme 
deux autres piquets, sans rflchir. Rapidement nous avons lach le piquet comme
lui pour nous accrocher  des barres de fer sous la plate-forme. Toujours en l'imitant
nous avons aussi pass nos jambes sur les barres, pour tre plus  l'aise et pour
tenir plus longtemps. Pendant ce temps nous avons entendu les hommes au pas de course
passer au dessus de nous. Bakorel nous a fait signe de regarder en bas, il nous a
dsign du doigt, puis il a indiqu le bas, ensuite il nous a montr les choses prsentes
en bas et semblait demander si l'une nous appartenait.

Je suis reste sans voix. Ces choses, une trentaine de mtres en contrebas, sans
doute en ralit ce qu'ils fabriquaient ici, taient des sortes d'avions de combats,
ou plus justement des vaisseaux comme on voit dans les films de science-fiction,
des gros, des petits, des centaines d'hommes autour aidant les pilotes  les dplacer,
sur les bords de grands containers de missiles. La salle immense avait tout d'un
garage, ou les mcanos rparaient ou ajustaient... C'tait incroyable...

Bakorel lui n'y a trouv, bien sr, rien de particulier et quelques minutes aprs
le passage des hommes il est remont sur le pont. Il m'a aid  le rejoindre et il
est reparti prudemment de l'autre ct du plateau. Nous sommes alors arrivs dans
un nouveau hangar, et Bakorel nous a demand de nouveau si nous avions quelque chose
 nous dans les avions au sol. Nous lui avons fait signe que non, mais nous n'arrivions
pas dans le faible temps que nous avions  lui faire comprendre que nous n'tions
pas arrivs en avion. Je commenais  me poser de srieuses questions sur l'endroit
o nous tions. Nous avons continu et avons travers un nouveau btiment avant d'arriver
en vue d'une autre hangar. Erik et Bakorel taient devant, et j'ai aperu quelque
chose qui m'a fait faire un dtour. J'ai appel Erik tout de suite :

- Erik !

Il n'a pas rpondu, j'ai cri plus fort.

- Erik ! Viens voir !

Finalement il a rpondu, il se trouvait avec Bakorel au-dessus d'un nouveau hangar,
j'avais, moi, pris un petit couloir qui donnait sur une grande baie vitre.

- Non viens toi, il faut qu'on parte d'ici, on va pas tarder  se faire choper, il
faut lui faire comprendre qu'on n'est pas venu avec ces trucs, dpche toi !

J'ai insist :

- Non toi viens, vite, c'est important !

Erik s'est rapproch. Il est apparu dans le couloir et m'a prise par le bras.

- Il vaut mieux suivre Bakorel, sinon nous allons rapid... Oh chiottes !

Il s'est tu en voyant ce que je voyais par la baie vitre. J'avoue que j'avais du
mal  comprendre moi-aussi, et j'tais bouche be.

Nous tions au dessus du sol, devant nous s'tendait une grande plaine de poussire
et de roche grise, jusqu' une barrire rocheuse probablement  plusieurs kilomtres
de l. Aux pieds des btiments se trouvaient des pistes d'envol o taient stationns
des vaisseaux similaires  ce que nous avions vus dans les hangars. Certains d'entre
eux dcollaient ou atterrissaient, lgrement de biais. Des hommes en combinaison
spatiale s'affraient autour des vaisseaux, alors que d'autres vhicules  chenilles
tiraient ou poussaient les vaisseaux sur les pistes. Le ciel tait noir, et rempli
d'toiles, et un peu au dessus de l'horizon on distingue une plante bleue et blanche,
toute petite.

Bakorel est rapidement venu nous tirer de notre stupfaction, et il a aussi sans
doute compris que nous ne nous attendions pas  trouver ce paysage  la surface.
Rapidement nous sommes tombs d'accord de repartir nous cacher, et nous avons couru
 toute allure dans les couloirs pour revenir sur nos pas. Bakorel a finalement choisi
une pice vide  la porte dj ouverte ou nous sommes rentrs et avons referm tout
de suite la porte. "

Je ne peux m'empcher d'interrompre Naoma.

- Mais tu veux dire que vous n'tiez pas sur la Terre ? Tu es sre que c'tait bien
l'extrieur, que ce n'tait pas un cran ou quelque chose comme a ?

Erik s'exclame :

- Prends nous pour des cons aussi, c'tait bien l'extrieur, et non nous n'tions
pas sur la Terre. Le plus probable tait que nous fussions sur la Lune, la plante
au loin ressemblait bien  la Terre, mais elle semblait un peu petite.

Naoma acquiesce. Je ne comprends pas :

- Petite ?

- Oui petite. Quand on voit la Lune de la Terre, celle-ci n'a pas toujours la mme
taille mais bon en gros elle  un certain diamtre.

- Diamtre apparent...

- Oui on s'en fout tu comprends ce que je veux dire, et bien l la plante tait
beaucoup plus petite que la taille de la Lune vue de la Terre, alors que a devrait
plutt tre le contraire.

- Mais ce n'tait pas la Lune alors, et la gravit, vous aviez l'impression de peser
plus lourd ou moins lourd que sur Terre ?

Naoma rpond :

- Et bien je ne sais pas, je dirais pareil ? J'ai pas trop fait la diffrence, et
toi Erik ?

- Non plus.

- Ce n'est srement pas la Lune alors mais c'est o ? C'est les tubes ! Les tubes
! C'est des tlporteurs ! C'est pour a qu'on s'est retrouv dans les tubes en arrivant
ici ! Mais alors on n'est peut-tre pas sur la Terre ?

- Ben...

- Oh bordel c'est dingue !

Erik reste plus serein :

- Mais on peut trs bien y tre quand mme, il faut avouer que a ressemble pas mal,
et puis tu verras quand Naoma te racontera la fin de l'histoire. En attendant, allons
chasser.

Nous partons de nouveau  la chasse avec nos barres et nos paniers, mais j'avoue
que je suis bien pensif sur ce que m'ont racont Naoma et Erik. Les hommes nous auraient
enlevs sur Terre pour nous emmener sur la Lune ou une plante je ne sais o, tout
cela pour que je rencontre un mec bleu qui m'a dtruit le cerveau ? Mais qui ces
gens pensent que je suis ? C'est compltement invraisemblable... Mais comment expliquer
autrement ? Un rve, l'emprise de la drogue, une sorte d'agonie de mon cerveau, ce
n'est pas beaucoup plus crdible... Sans rponse je finis par me consacrer plus activement
 la chasse de faon  l'acclrer et plus rapidement avoir la suite du rcit de
la part de Naoma. Je fais remarquer que nous devrions tenter de trouver de quoi faire
un rcipient pour rcolter de l'eau  la prochaine pluie. Bien sr sans outils c'est
plus facile  dire qu' faire. Si nous avions ne serait-ce qu'un petit canif, il
permettrait dj de creuser une branche de bois. Toutefois les fruits que nous ramassons
sont gorgs d'eau et dsaltrent normment, sans compter qu'en esprant avoir une
pluie aussi violente que la veille, en dix minutes en crant un creux dans nos mains
nous pourrons sans doute boire plus qu'il n'en faut. Mais c'est toujours plus rassurant
d'avoir  porte de main un peu d'eau plutt que de tabler sur le bon vouloir de
la mto. Jusqu' prsent nos progressions dans la fort ne nous ont pas permis de
dcouvrir une rivire ou une retenue d'eau.

La chasse tout comme la cueillette ne sont pas mauvaises, la fort regorge d'animaux
et de fruits. Nous restons tout de mme proches les uns des autres, percevant de
temps en temps quelques gros animaux qui nous tournent autour. Mais, s'il a le don
de faire partir toutes nos proies, le vacarme fait en tapant deux barres l'une contre
l'autre ou sur une des cages en fer fait aussi partir en courant les gourmands qui
nous voudraient comme plat principal.

En deux ou trois heures nous avons largement de quoi manger pour la journe, de plus
n'ayant pas de moyen de conserver nos aliments, il est inutile d'en chasser plus
que ncessaire. Nous ramenons l'ensemble aux btiments, et repartons chercher du
bois mort pour le feu. Ceci fait, notre journe de labeur tant termine, il ne nous
reste plus qu' profiter du Soleil ou continuer notre exploration des environs. Cette
fois-ci c'est au tour d'Erik de monter sur le toit, non pas pour reprer la lueur
d'une ville, il fait bien trop jour, mais tant le plus grand de nous trois il aura
peut-tre plus de chance de dcouvrir une clairire ou d'autres btiments  proximit.
Mais rien, des arbres, des arbres, des arbres...

Nous dcidons tout de mme de retourner explorer plus en avant la fort, dans l'espoir
de trouver quelque chose. Je supplie Naoma de poursuivre son rcit, alors qu'Erik
nous fraye un passage dans les sous-bois.

" Bakorel avait bien compris, au vue de notre tonnement, que nous ne nous souvenions
pas tre arrivs par vaisseaux. Mais, comme me l'a fait remarquer Erik, autant on
pourrait admettre que des mines dans le sous-sol puissent rester secrtes, et encore,
il tait plus difficilement crdible que des vaisseaux partent incognito sur la Lune
sans que personne ne s'en inquite :

-  moins que ce soit la premire fois ?

- Oui mais mme dans cette hypothse, il devient tout de suite plus difficilement
imaginable que cette base existe depuis soixante ans, comme le dit Bakorel. Et si
on pousse le bouchon plus loin en admettant que cette base a t commence ds l'arrive
de l'homme sur la lune, c'tait quand ?

- Hum, en 1969 je crois

- Oui, donc en imaginant qu'elle ait t commence en 69, et donc qu'elle n'ait que
trente ans, c'est impossible que personne ne l'ait vue dans des tlescopes amateurs
ou autre !

- J'avais lu qu'il y avait des rumeurs laissant penser que les images de la NASA
de l'homme marchant sur la Lune taient fausses.

- Oui... Aprs tout peut-tre que tout le monde est de mche et que l'on nous mne
en bateau depuis toujours, mais dans ce cas l plus rien n'est vrai et je jette l'ponge.

Pendant que nous discutions avec Erik, Bakorel semblait vouloir nous dire quelque
chose. Quand finalement je l'ai cout, enfin, je le regardais mimer, pour tre exacte,
il a rpt que nous ne pensions pas tre venus en vaisseau. Puis il nous a reprsent
tous deux endormis, allong dans une sorte de couchette penche. Les tubes ! Je demandai
des prcisions en mimant le systme d'ouverture des tubes et le fait que nous soyons
nus, il a confirm ! J'essayai alors de lui dire que nous tions sur la plante que
nous avons vue dans le ciel, que l-haut nous tions alls dans des tubes, puis que
nous avions disparu pour apparatre dans les tubes, ici. Bakorel a acquiesc et poursuivi
en nous demandant, je crois, si nous voulions retourner l-bas. Nous avons bien sr
t affirmatifs. Il nous a prvenu que ce serait dangereux, mais nous lui avons confirm
que nous voulions bien y aller quand mme.

Bakorel nous a dessin un plan imaginaire sur le sol et nous a fait comprendre que
la salle des tubes n'tait pas trs loin d'ici,  environ deux cent mtres, et que
nous allions y aller en courant. J'avais le coeur qui tambourinait rien que d'y penser,
mais je ne me sentais pas non plus de faire tout le chemin inverse pour retourner
dans sa cachette, alors...

Bakorel a jet un oeil dans la salle o nous nous trouvions, sans doute  la recherche
d'une arme ou de quoi se dfendre, mais il n'y avait qu'un ordinateur sur un bureau
avec une chaise proche et des piles de chaises entasses les unes sur les autres
contre une paroi. Question autodfense je crois que l'on a vu mieux qu'une chaise,
alors ni de une ni de deux nous avons pris une grande inspiration, puis nous avons
ouvert la porte et nous sommes partis au pas de course.

Il ne faudrait pas longtemps avant que nous soyons de nouveau reprs, mais cette
fois-ci ce n'tait plus la mme histoire. Les hommes ayant perdu notre trace, et
ils s'taient sans doute arms et mis  patrouiller. J'en fis les frais et j'ai t
touche au bras en traversant une intersection. Erik a alors pris alors la direction
des oprations. Nous avons sem le premier groupe d'hommes aprs deux trois zigzags,
et je louai Dieu que ces btiments soient de vrai labyrinthes. Bakorel a voulu continuer
 courir mais Erik l'a retenu et nous avons avanc lentement jusqu' une nouvelle
intersection. Erik a donn un rapide coup d'oeil, la voie tant libre nous avons
continu.  la suivante nous avons redoubl de prudence en entendant deux hommes
discuter. Ils s'approchaient, au moment ou les deux hommes dbouchaient du couloir,
Erik les a surpris et Bakorel lui a prt main forte. Bakorel a tout de suite rcupr
l'arme du premier  et n'a pas hsit une seconde  s'en servir. J'ai retenu un cri.
Les armes taient silencieuses mais trs efficaces. C'taient des sortes de petits
fusils avec un prolongement pour prendre appui sur l'avant-bras. Erik semblait dcontenanc,
il n'y avait pas de gchette. Nous sommes repartis et Bakorel lui a expliqu le fonctionnement.
J'avoue que je n'ai pas suivi  ce moment, pensant plus  ma blessure et  rester
derrire Erik. "

Naoma stoppe et s'adresse  Erik :

- Erik, tu pourrais raconter la fin peut-tre, pour moi c'est un peu flou.

Erik prend la suite de l'histoire :

" L'arme en question tait pilote par la pense. Ce que Bakorel m'a expliqu en
courant, c'tait que je devais glisser les capteurs sous ma combinaison pour les
avoir au niveau de la peau. En effet c'est vrai que les hommes avaient eux les manches
retrousses. Une fois cette tenue prise, il fallait regarder sa cible fixement et
s'imaginer tirer dessus, et alors l'appareil, qui en plus de recevoir des ordres
des nerfs dans le bras pouvait aussi en donner quelques uns, me donnait des indications
sur comment placer mon bras correctement pour avoir la cible que j'tais en train
de regarder. C'tait trs impressionnant, l'appareil donnait de petites impulsions
au bras pour le dplacer  droite ou  gauche, ou encore en haut et en bas. Enfin
bref je ne tardai pas  en tester l'usage. Nous n'avions encore personne  nos trousses
et ne restions jamais trs longtemps en ligne droite, car ces armes taient trs
efficaces et nous n'aurions pas fait long feu. Heureusement pour nous ils ne semblaient
pas tous en avoir, et l'approche de la salle des tubes s'est faite plutt facilement.
Enfin facilit toute relative car Naoma a t de nouveau touche,  la jambe cette
fois, et la blessure avait l'air svre, et moi sur le ct du ventre. J'ai d la
traner tant bien que mal avec moi dans la salle n'ayant pas le temps ni les moyens
de faire plus, ma blessure tant aussi trs douloureuse. De plus je tirais simultanment
autant que je pouvais sur les hommes approchant pour les empcher de nous avoir en
ligne de mire. Ces armes taient vraiment fabuleuses. Bakorel une fois  l'intrieur
a t on ne peut plus expditif et n'a pas hsit  tirer sur quatre des cinq hommes
prsents dans la pice, les envoyant au tapis. Il a parl au cinquime, qui a verrouill
la porte et a commenc  s'affrer sur les ordinateurs proches des tubes. Heureusement
qu'il tait l, sinon nous aurions eu un mal fou pour faire comprendre ce que nous
voulions, d'autant qu'une fois dans les tubes l'homme aurait bien pu nous envoyer
au fin fond de l'enfer, ou nulle part... Bakorel nous a indiqu alors de retirer
nos vtements et de nous placer dans les tubes. Je me suis occup tout d'abord de
Naoma qui avait perdu connaissance, et une fois allonge dans un tube, je me plaais
moi-mme dans un deuxime. Bakorel parlait toujours  l'homme restant alors que l'on
entendait ceux  l'extrieur tenter de dfoncer la porte. Les tubes se sont refermes
sur nous, et je n'ai plus rien vu. Je suis rest veill quelques minutes, la dernire
chose que j'entendis fut une grosse explosion suivie de nombreux bruits caractristiques
des armes ; c'tait sans doute la porte qui avait explos avant l'entre de la cavalerie.
"

Naoma reprend la parole.

- Pauvre Bakorel, il a srement t tu quand les hommes sont entrs. C'est vraiment
bte, alors qu'il nous avait sauvs. Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai parl
de Bakorel quand tu t'es rveill, nous tions persuad qu'il avait finalement russi
lui aussi  entrer dans un tube.

- Mais alors a veut dire que je suis vraiment mort l-bas ?

- Et bien oui, nous te l'avons dit, que croyais-tu ?

- Et bien je me disais que je n'tais pas vraiment mort, ou en tous les cas que les
hommes m'avait emmen dans les tubes pour me soigner. Mais vous tes sr que je n'tais
pas dans l'un des tubes  ce moment l et que j'ai t transport par la mme occasion
?

Erik semble ngatif :

- Les tubes taient vides. Peut-tre qu'il y en avait d'autres dans une autre salle,
mais ceux dans lesquels nous sommes partis, qui taient les mmes que ceux dans lesquels
nous sommes arrivs, taient bien vides, j'en suis sr.

Naoma hausse les paules :

- Moi je ne sais pas, je n'tais pas consciente, seul Erik a vu.

- Mais comment est-ce possible alors ? Est-ce que j'aurais pu tre l avant vous
? O Bakorel aurait-il russi ensuite  me faire passer ? Combien de temps prends
la tlportation ?

Erik donne son avis :

- Aucune ide. C'est assez rapide puisque les hommes n'ont pas russi  nous arrter
aprs quelques minutes seulement dans les tubes, mais vu que cela gurit toutes nos
blessures, ce doit tre tout de mme assez long. Peut-tre que le corps est transmis
tel quel au dbut, et il est ensuite soign de l'autre ct.

- Et vous ne savez pas o tait sens vous envoyer Bakorel ?

Naoma rappelle les dtails de leur aventures :

- Et bien plus ou moins, de la faon dont nous lui avons fait comprendre, c'est la
plante que nous avions vu dans le ciel. Mais peut-tre a-t-il indiqu  l'oprateur
de nous renvoyer simplement de l d'o nous venions, ce qui voudrait dire que nous
sommes de retour sur Terre.

Je suis un peu dubitatif :

- Comment pourrait-on savoir ? C'est vrai que tous ses arbres, cette jungle, et mme
les btes que nous voyons n'ont pas l'air d'extra-terrestres, mais qui sait, la vie
s'est peut-tre dveloppe sous la mme forme ailleurs ?

Erik est toujours plus pragmatique :

- a j'en sais rien, ce qui est sr c'est que l'on peut respirer normalement, que
le Soleil brille normalement, que le ciel est bleu et que j'ai la trique au rveil,
jusque l, rien d'anormal.

Naoma rigole.

- T'es con Erik des fois.

- Moi aussi j'ai la trique au rveil.

Naoma hausse la voix en rigolant :

- Toi aussi t'es con. C'est pas a qui va nous sortir de l !

Erik redevient srieux :

- De toute faon nous n'aurons pas trente-six manires de partir d'ici, il nous faudra
trouver une direction et nous y tenir, une fois sur ces montagnes on pourra avoir
plus de choix.  moins que vous prfriez que nous nous installions ici dfinitivement
?

Je pense que je pourrais m'accommoder de cette vie, au moins quelques temps :

- La vie n'a pas l'air trop dure, un peu de chasse et de cueillette le matin, puis
sieste l'aprs midi et balade le soir, c'est plutt ppre, par contre on risque
de s'ennuyer un peu  force.

Humour fin d'Erik :

- Et puis je suis pas partageur.

Naoma ne comprend pas.

- Quoi ?

- Non rien.

Stycchia
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Si ce n'est pas la Terre, cette plante lui ressemble beaucoup, tant par sa nature
magnifique que par les rythmes de pluie et de Soleil, les nuages traversant le ciel
bleu si pur... Nous avons nourriture et logis sans effort, qu'esprer de plus ? l'den
ne devait pas tre trs diffrent...

Deux jours s'coulent, nos explorations ne donnent rien de probant. Nous envisageons
de plus en plus srieusement notre dpart, sans doute notre isolement commenant
 peser. Combien de temps depuis mon dpart ? Des mois, depuis dbut novembre, fin
dcembre  Sydney, et puis ? Nous sommes sans doute dj bien avancs en 2003...
Et qui sait peut-tre sommes-nous rests des mois dans ces tubes, comment savoir
? Mes cheveux et mes ongles n'ont pas l'air d'avoir pouss pendant mon sommeil prolong,
mais rien n'indique que le processus n'est pas une sorte d'hibernation... Naoma me
parle souvent, qu'elle a peur, qu'elle s'inquite... Je la rassure comme je peux,
je n'ai pas plus d'lments qu'elle, mais il est vrai que je suis un peu la cause
de toutes ces msaventures, et qu'elle serait sans doute tranquillement en train
de vendre le nouveau pain au levain de Martin si je n'avais dcid d'aller  la boulangerie
ce dernier jour... Erik est plus discret, c'est sans doute le personnage qui veut
une telle attitude, impassible et indestructible, je ne sais vraiment si nous pourrons
tre amis un jour, o s'il gardera cet loignement...

Ah, et vous mes amis, que pensez-vous donc ? Vous m'imaginez sans doute tous mort...
Et cette histoire ? Qu'est-ce que toutes ces incroyables choses, ces hommes, ces
vaisseaux, ces tlporteurs, ces bases lunaires ou je ne sais o... Mais o est la
vrit ? O est le rel ? Que croire ? Soleil oh mon Soleil ! Toi, je ne sais mme
plus si c'est toi qui est l-haut, je ne sais mme pas te reconnatre avec certitude,
je ne sais mme pas si ta douce chaleur caressant ma peau m'est familire...

Nous sommes tous un peu inquiets, inquiets que subitement des hommes arrivent par
ces tlporteurs pour nous rcuprer. Mais partir ainsi,  l'aventure, sans savoir
si aller vers le sud ou vers le nord, sans d'autres outils que ces barres de fer,
je crois que cette perspective nous tonnait un peu. Peut-tre aurions-nous voulu
un signe. Il ne tarda pas.

Comme tous les matins depuis cinq jours nous partons tous trois en fort pour la
ration quotidienne. Nous innovons un peu de jour en jour en capturant de nouveau
petits animaux, inconnus jusqu'alors. Nous n'avons curieusement plus t embts
par un quelconque lopard ou autre flin peu avenant depuis que nous emmenons ces
barres de fer avec nous. Sur le chemin du retour, je suis un peu en avance et porte
les proies, Erik et Naoma finissant de remplir une cage avec des fruits. Soudain
j'aperois dans l'alle que nous avons trace,  une cinquantaine de mtres, une
fille, plutt une femme. Une femme ! L, devant moi ! Elle me regarde, je ne sais
que faire, je pose mon fardeau et m'avance vers elle. Elle se recule et part en courant
dans la direction oppose. J'hurle  Naoma et Erik :

- Erik, Naoma, venez ! Vite, j'ai trouv une meuf !

Nous devons nous trouver  deux ou trois cent mtres de la clairire, mais je ne
parviens pas  la rattraper, elle court vraiment trs vite ; ce qui ne manque pas
de me rappeler quelque chose... Bref, quand j'arrive  la clairire, je trouve un
groupe de cinq personnes en train de pitiner notre feu, tandis que la fille les
rejoint. Ils se retournent, il y a trois filles et trois garons, habills de manire
 peu prs identique, aux couleurs prs, en combinaisons ressemblant aux ntres.
Je ne sais que faire. Quelques secondes plus tard arrive Erik essouffl :

- Qu'est ce qui se pass... C'est qui eux ? Bordel le feu !

Au moment ou Erik crie, les six hommes s'lvent dans les airs dans un gros bourdonnement.
Ils ont comme des ailes d'abeilles dans le dos, c'est incroyable, ils se sont envols
au quart de tour ! Nous nous approchons, je tente de calmer le jeu, pour qu'ils ne
partent pas, mais ils s'envolent plus haut et tels des insectes disparaissent tous
en volant  toute vitesse... Naoma n'est arrive que pour les voir partir, elle portait
les trois barres au cas o nous en aurions eu besoin, elle les laisse tomber en les
voyant. Erik note leur direction :

- Ils sont partis par l, retenons-le, c'est quoi, le nord ?

Le problme c'est que nous ne savons pas dans quel hmisphre nous sommes :

- Ben non le sud... Enfin a dpend, oui bon disons Nord-nord-est.

Naoma s'inquite :

- Pourquoi sont-ils partis ? Vous vous tes battus ? Vous leur avez fait peur ? Et
c'est qui ?

Erik lui rsume la situation  Naoma :

- J'ai cri en les voyant pitiner le feu, a les a effrays, et quand Ylraw s'est
approch, ils sont partis.

Naoma ne comprends toutefois pas tout :

- Mais comment ils volaient comme a dans le ciel ?

Je lui explique :

- Ils avaient des sortes d'ailes dans le dos, comme des abeilles,  qui leur permettaient
de voler, c'est fou !

Erik confirme :

- a faisait le mme bruit d'ailleurs, un gros bourdonnement.

Ce dernier commentaire d'Erik m'ouvre les yeux :

- Mince mais oui, mais bien sr, quand la nana m'a retir mon metteur au bord de
la route, quand je me suis retourn et que j'ai entendu un bourdonnement, c'tait
a ! Et la combinaison, oui c'est sr, cette nana est l'une de ceux-l ! Bordel c'est
dingue !

Erik n'est pas plus avanc :

- a veut dire quoi, qu'ils sont gentils ?

- Ah, a je ne sais pas, mais en tous les cas a veut dire que tout n'est pas compltement
dcorrl, et que des bouts se recoupent.

Erik le pensait dj :

- On avait dj trouv les bracelets qui montraient que ce n'tait pas n'importe
quoi.

Il a raison.

- Oui tu as raison Erik.

Naoma tente d'interprter les faits :

- Donc il est possible que l'on soit bien sur la Terre.

Je ne pense pas que ce soit un signe suffisant :

- Pas forcment, mais c'est srement la preuve qu'il existe des hommes avec une technologie
plus avance et qu'ils font des trucs pas trs catholiques, mme chez nous, sur Terre.

Naoma soupire :

- a ne nous avance pas beaucoup quoi... Vous croyez qu'ils vont revenir ?

Je n'en sais pas beaucoup plus qu'elle :

- Je pense qu'ils sont alls chercher du renfort oui, bien que je n'en sois videmment
pas sr.

Naoma est toujours plus optimiste :

-  moins qu'ils ne passaient juste par l et on crut que le feu pouvait reprsenter
un danger ? Voyant que les lieux taient habits ils ont compris qu'ils nous avaient
drangs et sont repartis ?

Je suis moins confiant :

- Tu as peut-tre raison Naoma, mais pour l'instant tous les gens que l'on a rencontrs
n'taient pas spcialement de notre ct, il n'y a gure que cette fille qui m'ait
aid.

Depuis le dbut Erik voulait partir au plus vite :

- De toute faon nous voulions nous tirer d'ici, non ? Autant en profiter, c'est
le moment ou jamais.

Naoma n'est pas enchante  l'ide de partir tout de suite :

- Mais peut-tre qu'ils pourraient nous aider ? Ils n'avaient pas l'air mchants
?

Erik n'est pas d'accord :

- Mouais, je prfre prendre les devants.

Je suis cependant du mme avis qu'Erik :

- Moi aussi, nous attendons que la pluie passe et nous partons ? Qu'est-ce qu'on
emporte ?

Naoma fait notre maigre inventaire :

- Et bien nous n'avons pas beaucoup de choix,  part les barres et les cages, nous
n'avons trouv rien d'autre...

Alors qu'Erik s'affre  amorcer un nouveau feu, nous sortons avec Naoma deux barres
pour chacun et trois cages. Nous avions dj test le mcanisme de vidage des combinaisons,
et nous profitons de ces derniers moments ici pour les recharger, ou les dcharger,
suivant le point de vue. Il suffit pour cette opration de s'asseoir sur le petit
sige, le tout ne prend pas plus d'une minute. Une combinaison semble pourvoir fonctionner
pendant une bonne semaine, il nous faudra faire sans par la suite, ou plus intelligemment
tenter de l'conomiser. Pas plus de deux heures plus tard nous avons fait un digne
festin de dpart et nous sommes prts  partir. Naoma se pose tout de mme quelques
questions sur la direction.

- Mais, si vous pensez qu'ils peuvent tre dangereux, c'est pas un peu bte de justement
partir dans leur direction ? On ne devrait pas plutt partir en sens inverse ?

Je donne mon point de vue :

- Hum, c'est vrai mais en partant dans une autre direction ce n'est pas sr que nous
trouvions quoique ce soit, et de plus je prfre pouvoir observer d'o ils viennent
avec un peu de distance plutt que d'y tre retenu prisonnier.

Erik va dans mon sens :

- Je suis assez d'accord avec Ylraw, si nous sommes sur la Terre nous devrions trouver
un ville o un village, et si nous ne sommes pas sur la Terre je ne veux pas terminer
ma vie en sauvage donc il faudra bien qu'on tente de partir d'ici.

Naoma rflchis encore au dpart :

- Bon, ben, si tout le monde est d'accord, alors allons-y ! On ne fait pas un dernier
tour pour voir si nous n'avons pas manqu quelque chose ? On pourrait peut-tre prendre
un de ces bracelets avec nous ?

Erik est impatient :

- On a dj fait des dizaines de tours et nous n'avons rien trouv, il y a juste
ce sous-sol o nous ne sommes pas parvenu  rentrer, mais c'est pas maintenant que
nous allons russir. Et pour le bracelet Ylraw est contre.

- Disons que je pense que c'est une mauvaise ide, aprs si vous tes pour tous les
deux, vous pouvez en emporter, mais je pense que c'est un moyen pour eux de nous
reprer.

Naoma annonce alors le dpart :

- Bon, on y va alors, c'est reparti !

Elle n'tait au dbut pas trs enjoue  l'ide de s'enfoncer dans la fort, elle
semble maintenant au contraire toute excite, dcidment, les femmes... Nord-nord-est,
je ne sais si nous conserverons la direction correctement, d'autant que le Soleil
ne fait que se laisser deviner  travers la cime des arbres. Les premiers kilomtres
sont aiss, nous avions dj progress dans une direction proche de celle que nous
dsirons suivre, bien sr ce n'est plus la mme histoire quand nous devons de nouveau
ouvrir la voie. Nous nous relayons Erik et moi, mais souvent les buissons ou autres
lianes nous obligent  faire des dtours. Naoma a la bonne ide de toujours rester
face  la direction souhaite, et nous vitons ainsi les trop grosses dviations.
Quelques providentiels nouveaux fruits nous permettent de temps en temps une rconfortante
et dsaltrante pause. La chaleur est touffante, nous le ressentons d'autant plus
en quittant la combinaison pour faire nos besoins. Celle-ci ont une certaine capacit
 isoler ou absorber notre chaleur pour donner une impression de fracheur. Naoma
jette un oeil en arrire :

- S'ils nous cherchent vraiment, ils n'auront pas beaucoup de mal  nous retrouver,
vue l'autoroute qu'on laisse...

Naoma a raison, et nous dcidons alors d'tre plus discrets, nous contorsionnant
plutt que les plantes pour nous faufiler. Srement quelques heures s'coulent encore
avant que l'habituelle pluie ne nous indique que nous avanons dans l'aprs-midi.
Nous ne faisons pas de pause pour autant, et profitons simplement de quelques passages
privilgis ou de petites douches nous permettent de nous rafrachir et boire abondamment.
Nous parlons peu, chacun plus concentr  se frayer un passage ou perdu dans ses
penses. Le soir arrive vite, et nous n'hsitons pas  le faire arriver plus vite
pour justifier une pause. La journe nous a permis de capturer quelques proies, et
une fois un tapis moelleux d'herbes confectionn, nous ramassons du bois mort dans
l'espoir de pouvoir faire un feu, si ce n'est le soir mme, au moins le lendemain
matin.

Ne sachant si un tour de garde est ncessaire, nous admettons un compromis en plaant
les barres de mtal en quilibre autour de nous de faons  ce qu'elles tombent si
quelque chose ou quelqu'un s'approche. Je crois cependant que nous n'avons pas beaucoup
dormi cette nuit l, inquiets de tous les bruissements de la nature. C'est quand
la lumire du jour pointa son nez qu'enfin je m'endormis de fatigue, pour tre rveill
quelques heures plus tard par les jurons d'Erik ne parvenant pas  faire du feu.
Dans ce climat le bois mort pourri vite, et il est toujours humide, sans abri o
l'entreposer comme nous le faisions dans la clairire, j'ai bien peur que nous devions
nous habituer aux crudits... Mais la faim justifie nos faibles moyens et les petits
animaux se laissent manger, une fois dpecs et nettoys.

La matine ressemble  la prcdente, si ce n'est que nous avanons moins vite. Vers
la mi-journe nous engageons une nouvelle tentative de faire un feu, c'est un chec,
et le gros lzard captur par Erik fini tel quel dans nos estomacs, accompagn de
quelques fruits pour faire passer... Soudain Naoma nous fait taire, et le temps de
faire abstraction des bruits d'oiseaux et autres animaux nous entendons comme elle,
un bourdonnement. Tout le monde aux abris ! Nous nous sparons pour nous glisser
sous divers arbustes et broussailles. Le bourdonnement s'amplifie puis se stabilise
en dessus de nous, nous sommes sans doute reprs. Commence alors une virevolte digne
d'un essaim, pendant plusieurs minutes voire dizaines de minutes. Ils nous cherchent,
c'est certain, mais sans doute apprhendent-ils de traverser le couvert pour venir
jusqu' nous. Ils s'en iront finalement, nous laissant quelques temps dans l'incertitude.

Je demande enfin :

- Vous les entendez encore ?

Erik rpond :

- Non, depuis un moment.

Naoma s'interroge :

- Ils ont eu peur vous croyez ?

J'ai un avis moins optimiste :

- Je pense qu'ils ne savaient pas trop comment descendre jusqu' nous, ils avaient
l'air nombreux.

Nous nous relevons finalement et repartons. Naoma s'inquite toujours :

- Vous pensez qu'ils savaient que c'tait nous ?

Mais je lui rappelle que les lments ne sont pas vraiment en notre faveur :

- Ils ne seraient pas rests si longtemps sinon, je doute qu'ils  se soient donn
rendez-vous l par hasard. Ils doivent avoir des dtecteurs ou des trucs du genre.

Erik remarque cependant que pour l'instant ils n'ont entrepris aucune action :

- Toutefois, ils n'ont pas l'air arm, sinon ils auraient pu tirer de l-haut.

Naoma tente toujours de se remonter le moral :

- Peut-tre qu'ils ne nous veulent pas de mal ?

Erik plus pragmatique :

- Peu importe ce qu'ils nous veulent, ce qui est sr c'est qu'ils nous cherchent.

Naoma se dsespre :

- Mais qu'est ce qu'on peu faire ?

Mais moi comme Erik n'avons pas beaucoup d'ides :

- Pas grand chose, j'en ai peur, juste trouver autre chose avant qu'ils ne nous trouvent.

Naoma cherche quelque chose  quoi se raccrocher :

- Mais quoi ?

- Ta mre...

Erik en a vite marre des questions de Naoma, elle se retourne les yeux tous tristes
vers moi, je lui fais un bisou et nous continuons silencieusement. La pluie ne se
fait pas trop attendre, et nous arrivons vite au soir, puiss comme la veille, peut-tre
plus encore. Toujours sans feu, mais je crois que nous nous faisons une raison, nous
n'aurons pas de viande grille avant longtemps.

Je fais une suggestion :

- Nous devrions peut-tre marcher la nuit et dormir le jour ?

Erik ne comprend pas :

- Pourquoi ?

- Et bien la nuit prcdente j'tais suffisamment inquiet par les bruissements de
la nuit pour que cela m'empche de dormir, et je ne me suis endormi qu'au petit matin.
De plus ils nous chercheront srement de jour, et si nous dormons peut-tre que leur
capteurs nous trouverons moins facilement.

Naoma m'interrompt :

- Pourquoi moins facilement ?

- Et bien j'imagine que ce sont des dtecteurs  infrarouge, et en plus de pouvoir
se cacher sous des buissons en dormant, le corps a une temprature moins leve dans
ces moments l.

Erik approuve :

- Oui, ce peut-tre une ide.

Naoma n'est pas trs satisfaite :

- a veut dire que nous devons repartir encore ! Je suis creve moi !

Je la rassure :

- On pourrait dormir quelques heures puis marcher jusqu'au petit matin, et dormir
jusqu' se faire rveiller par la pluie ?

Nous tombons d'accord et disposons comme la veille les barres pour nous signaler
la venue d'un intrus. En me couchant je me gratte la joue et ralise alors une chose
trange. Ma barbe ne semble pas avoir pouss. Pourtant voil plusieurs jours que
nous sommes ici.

- Erik, tu n'as pas remarqu que ta barbe ne pousse pas ?

- Oh, tu sais, je n'ai jamais vraiment eu de barbe, je ne peux pas vraiment dire.

Naoma confirme :

- Ah oui mes jambes sont encore toutes douces, c'est gnial !

- C'est surtout trs bizarre...

Erik ne semble pas plus tonn que a :

- Oui, boah ben ce n'est qu'un mystre de plus, nous ne sommes plus  a prs...

Je crois que nous sommes trop fatigus pour vraiment raliser combien ce phnomne
est anormal. Naoma se blottit contre moi et nous nous endormons tous les trois en
quelques secondes. Quelques hululements nous rveillent un peu plus tard, et nous
levons le camp sans trop tarder. L'ide de marcher de nuit, si elle est bonne, n'en
est pas moins que faiblement lumineuse, et nous progressons  une vitesse d'escargot
dans un noir quasi complet. Naoma ne lche pas mon bras, inquite  chaque murmure
de la nuit. Nous accueillons avec bonheur les lumires matinales qui nous redonnent
courage pour encore quelques heures de marche. Et c'est enfin puiss que nous slectionnons
un grand arbuste couvert de fruits pour abriter notre sommeil. Naoma toujours blottie
contre moi, je m'endors en quelques secondes.

C'est bien la pluie qui me rveille, aprs un somme sans doute de cinq ou six heures.
Erik est dj debout, Naoma dort encore, toujours sur moi. Je me retire doucement
et je rejoins Erik.

- Tu es debout depuis longtemps ?

- Je ne me suis pas rendormi aprs leur passage.

- Ils sont revenus ? Fichtre, j'ai rien entendu !

- Tu as de la chance, ils ont tourn un bon moment. Mais tu avais raison, ils ne
sont pas rests au-dessus de nous, et passaient et allaient, sans doute nous cherchaient-ils
mais ne nous ont-ils pas reprs directement. Je vais aller chasser le petit-dj,
tu restes prs de Naoma ?

- Si tu veux je peux y aller moi.

- Non c'est bon.

Naoma se rveille un peu plus tard, Erik n'est pas encore revenu.

- Erik n'est pas l ?

- Il est all chass, il va revenir.

- Tu les as entendu ? Ils ont tourn un bon moment.

- Non Erik m'a dit mais je n'ai rien entendu. a va toi ?

- Ben, je crois, enfin, je ne sais pas trop. Je crois que je suis contente d'tre
l avec toi, perdue je ne sais pas o, c'est un peu un fantasme de jeune fille de
se retrouver avec un prince charmant dans un pays inconnu pourchasse par des mchants.
Peut-tre que l'histoire aurait t mieux si Erik n'tait pas l, enfin, tu comprends...

- Erik est un mec bien, Naoma, et s'il y a un prince charmant entre nous d'eux c'est
sans hsitation lui.

- Je crois qu'il ne m'aime pas trop.

- Oh je ne dirais pas une chose pareille, je pense plutt qu'il est un peu jaloux
que tu restes si prs de moi.

Mais Erik arrive justement  ce moment l :

- Ne vous inquitez pas ! Je ne vous aime ni l'un, ni l'autre ! Petit-dj !

Erik nous surprend et jette  terre deux rongeurs aux longues oreilles, des sortes
de lapins sans doute. Nous ne tentons mme pas de faire du feu, et ce djeuner aval,
nous partons sous la pluie. La barre rocheuse ne doit sans doute plus tre trs loin
si nous avanons, comme je le pense, d'une quinzaine ou une vingtaine de kilomtres
par jours. Nous marchons jusqu' la nuit tombe, et rptons le mme programme que
la veille, quelques heures de sommeil, puis nous repartons pour une lente progression
nocturne.

La pente se fait progressivement sentir, et la fort laisse place  une modeste vgtation
sur les flans de la montagne, poussant sur d'imposants talus de limon sans doute
lessiv de la montagne par les averses quotidiennes. Les lueurs du jours se laissent
deviner  l'est, mais la nuit est encore profonde. Il n'y a pas de lune et les toiles
sont encore magnifiques. Je ne reconnais encore aucune constellation, si ce n'est
la molletonneuse trane de la Voie Lacte. Nous dcidons finalement de nous arrter
alors et de retourner dans la fort dormir un peu, pour aviser une fois le jour lev
comment procder. Il peut en effet tre risqu d'entreprendre l'ascension dans le
noir, d'autant que nous serons compltement  dcouvert.

Nouvelle confection rapide d'un petit abri, puis sommeil jusqu'aux fortes chaleurs
de midi. Je suis le premier rveill cette fois-ci et je me charge donc de partir
en qute du repas. Je suis vraiment impressionn par la facilit avec laquelle nous
attrapons ces petits animaux, moi qui me rappelle encore mourir de faim dans la brousse
australienne...  mon retour Erik et Naoma mangent les fruits que nous avions ramasss
la veille.

Je leur demande :

- Vous les avez entendu ? Moi pas.

Erik termine sa bouche et confirme :

- Non moi non plus, ils ont peut-tre abandonn.

Je me tourne vers la cime de la paroi rocheuse :

- Esprons, parce qu'une fois l-haut, on pourra difficilement se cacher.

Naoma termine son fruit et demande :

- Qu'est ce que l'on va voir l-haut ? Et si on ne voit rien ? Qu'est ce qu'on va
faire ?

Je n'en sais pas plus qu'elle :

- Je n'en sais rien, de toute faon on est paum alors, on ne pourra pas l'tre plus.
Si vraiment on ne peut rien faire on pourra retourner aux btiments et tenter autre
chose, je ne sais pas, peut-tre attendre que ces gars reviennent, ou tenter de faire
marcher les tubes, utiliser les bracelets, je ne sais pas...

Erik nous remet en route :

- On verra une fois en haut, en attendant, allons-y.

Nous profitons de deux bonnes heures de monte au Soleil avant que la pluie ne rende
le terrain beaucoup plus glissant et difficile, mme si les chaussures intgrs aux
combinaisons sont de trs bonne qualit. Nous arrivons mme directement au niveau
des nuages, et nous nous autorisons une pause  quelques centaines de mtres du sommet,
alors que notre visibilit est quasiment nulle, et que la pluie battante nous a puiss,
tant physiquement que moralement. Nous trouvons un abri providentiel nous permettant
d'attendre avant de profiter de la vue une fois les nuages dissips et le ciel dgag.
Nous apprcions de ne pas tre en bas  ce moment l, la pluie entranant dans une
multitude de ruisseaux se transformant en torrent des quantits impressionnantes
de sable et de roche. Je m'tonne d'une telle rosion.

- C'est incroyable que la montagne existe toujours ainsi malmene tous les jours
par ces averses !

Naoma a bien une explication :

- Peut-tre qu'elle pousse toujours ?

- Oui c'est possible, mais cette formation montagneuse est tout de mme d'une structure
assez bizarre. Mais tu as peut-tre raison j'avais lu je ne sais o qu'il existe
des massifs dont la croissance est juste compense par l'rosion.

Erik propose une autre possibilit :

- Ou alors il ne pleut pas depuis longtemps...

Cratres
--------



Et c'est Erik qui avait raison, comme nous l'observons, la pluie termine, dresss
sur le sommet de la montagne. Montagne qui n'en est pas une, mais le rebord d'un
immense cratre abritant la dense fort que nous avons traverse, et dont le centre
ou presque laisse deviner la clairire et le brillant reflet des btiments mtalliques.
Mais notre tonnement ne s'arrte pas l. Ce cratre n'est en effet pas le seul,
bien au contraire, et  perte de vue nos horizons en sont emplis, spars par une
mer d'un bleu parfait. Une certitude apparat donc, cette plante n'est pas la Terre,
et au vue de tous ces cratres-les  peine rods, elle ne doit pas avoir t colonise
depuis bien longtemps. Ce qui est tout de mme trs trange, et la roche impermable
de la surface devant expliquer le phnomne, c'est que ce soit l'extrieur des cratres
qui soit sous les flots, et non pas l'intrieur, pourtant d'altitude bien moindre.
Nous nous trouvons sans doute sur le plus grand cratre des environs, ce qui expliquerait
pourquoi il a t choisi pour la construction des btiments. Nous distinguons nettement
une dizaine de cratres plus petits autour du ntre, eux-mmes la rplique conforme
de celui-ci, avec une dense fort en leurs seins.

Nous restons de longues minutes  contempler la vue, croyant avec peine la ralit
de cet tonnant paysage. C'est Erik qui le premier a l'ide de regarder vers le Nord-Nord-Est,
d'o sont senss venir les hommes-abeilles que nous avons vus.

- Ils se peut qu'ils viennent de cet immense cratre  l'horizon, il a l'air au moins
aussi grand que celui dans lequel nous sommes.

Nous nous tournons tous vers la direction indique par Erik, silencieux quelques
secondes, puis Naoma demande :

- C'est vrai, mais comment peut-on aller jusque l-bas ?

Je m'interroge moi-aussi :

- a m'a l'air trs loin, on dirait mme qu'il est de l'autre ct de l'horizon.

Naoma imagine dj comment faire pour aller jusque l-bas :

- Il faudrait que nous construisions un radeau, c'est pas le bois qui manque.

Erik la ramne  la ralit :

- Peut-tre, mais niveau cordes et outils, c'est plus limite.

Je ramne mes rfrences culturelles :

- Dans "Seul au monde", il fabriquait des cordes avec des lianes je crois.

Erik toujours trs positif :

- Et il ptait dans l'eau pour avancer ?

Je rponds srieusement :

- Non je crois qu'il avait des rames.

Erik rigole et me file une tape.

- Il faudra bien qu'on se dbrouille de toute faon, tu as raison...

Naoma regarde le cratre le plus proche :

- On pourrait mme peut-tre y aller  la nage, d'un cratre  l'autre, il n'a pas
l'air si loin.

L'ide ne sduit gure Erik :

- Je prfre encore tresser des cordes...

Mon ventre crie famine :

- Je commence  avoir faim pour ma part :

Erik est le premier  se lancer sur la descente vers la mer.

- Bon, ne restons pas l trop longtemps non plus, a vous dit du poisson au dner
?

Naoma est enchante :

- Oh oui et un feu sur la plage ! Il nous faudrait une guitare...

- Tant qu' faire des cordes...

Je crois que j'aime assez l'humour d'Erik...

Nous nous lanons vers la mer. Le dnivel jusque l ne doit pas faire la moiti
de celui que nous avons mont depuis la fort. Je suis bon dernier tout de mme,
je n'ai jamais aim les descentes. Le soleil est bas sur l'horizon et dj s'annonce
le plus beau coucher que je n'aie jamais vu, le ciel s'irisant de milles feux. Le
pourtour du cratre est constitu d'une bande forestire d'une bonne centaine de
mtres, et nous sommes dus de dcouvrir que le bord de mer n'est pas une paradisiaque
plage de sable fin, ce qui n'est gure tonnant si la plante n'a t que rcemment
terraforme, le roulis de la mer n'ayant pas eu le temps de transformer les rochers
pourtant dj rods en grains de sable. Toutefois cette hypothse de terraformation
reste loin d'tre certaine, mes connaissances en formation des plantes tant bien
loin de pouvoir me permettre d'en juger. Aprs tout c'est peut-tre une plante naturelle,
ou le vrai berceau de l'humanit, ou je ne sais encore quel monde dcouvert par cette
organisation qui semble nous cacher tant de chose...

La mer est trs peu profonde, et ne doit pas dpasser quelques dizaines de mtres
entre les bandes sparant les pentes douces des cratres. Nous aurions pu nous en
douter, la mer regorge de poissons,  croire que tout est fait sur cette plante
pour nous persuader de nous installer l pour toujours, en petits Robinsons. Ce qui
est peut-tre la volont des personnes qui nous ont envoys ici, aprs tout. Avec
quelques remords de nous liminer, ils ont prfr nous donner une retraite au Paradis
? Il fait beaucoup moins chaud et humide qu' l'intrieur de la cuvette, et je me
demande si les pluies quotidiennes ne sont pas un microclimat propre au cratre.
Le bois beaucoup plus sec et moins pourri que nous trouvons dans les sous-bois confirmerait
cette hypothse. Nous sommes tents par faire un feu, mais sur le bord de mer il
serait sans doute rapidement repr. De plus si ces tranges hommes-abeilles ont
rellement perdu notre trace, comme pourrait le suggrait le fait que nous ne les
ayons vu aujourd'hui, ce serait bien inopportun de la leur rappeler.

Mais avant de me payer un bain dans les eaux tides et transparentes, j'entreprends
de vrifier quelque chose qui me turlupine depuis quelques temps. Je ne retrouve
pas les sensations habituelles de mon corps. Je n'ai pas ressenti le classique mal
 la plante des pieds pourtant systmatique dans mes prcdentes randonnes ; pas
plus que je n'ai relev de douleurs aux genoux dans la descente, certes rapide, mais
consquente tout de mme, de la pente du cratre. Pourtant tout semble l, mes cicatrices,
mes tches de rousseurs... Mais je ne sens pas mon corps comme je le sentais auparavant.
J'ai une sensation diffuse de calme, comme si la tension que j'ai toujours connue
s'tait envole. De plus ma peau semble plus douce, plus belle, mes veines ne ressortent
pas autant sur mes avant-bras... Naoma me regarde, curieuse, elle sort de l'eau o
Erik se trouve  attraper des poissons avec nos petites cages, que nous avons toujours
avec nous. Elle est nue, magnifique, je reste un moment extasi devant ses formes
parfaites.

- Qu'est ce que tu fais, tu ne viens pas te baigner ? Et me regarde pas comme a
! Tu me gnes !

- Je crois que ce n'est pas mon corps.

- Comment a ?

- Ce n'est pas mon corps, il lui ressemble, mais ce n'est pas lui. Et toi, es-tu
sre que c'est bien ton corps, es-tu sre que tes seins taient aussi beaux ? Ta
peau aussi douce ?

- Mais ? Eh, tu crois que je te vois pas venir avec tes excuses pour pouvoir vrifier
par toi-mme !

- Non Naoma, je suis srieux, regarde bien, et quand tu cours, tu n'a pas l'impression
de ne pas avoir les mmes sensations ?

- Et bien, c'est vrai que je suis tonne par la capacit de souffle que j'ai, je
ne sais pas mme au meilleur de ma forme si j'ai eu autant d'endurance avant, mais
je me suis dis que c'tait peut-tre juste parce que depuis deux semaines on n'arrte
pas de courir dans tous les sens...

- Peut-tre, je ne sais pas aprs tout...

- Et puis comment est-ce que l'on aurait pu changer de corps, tu crois qu'ils auraient
changer notre cerveau de corps pour le mettre dans un autre ? Remarque, pour toi
peut-tre, comme tu tais mort ou pas loin sur la Terre, et vraiment mort sur la
Lune, c'est peut-tre vrai, peut-tre qu'ils t'ont mis dans un nouveau corps.

- C'est vrai que je suis mort deux fois dj... Quelle vie !

- Allez, oublie un peu tout a et vient te baigner au milieu des poissons !

Erik a dj attrap plus de poissons qu'il n'en faut pour tout un rgiment. Je nage
un petit moment avec Naoma, et c'est vrai que le cratre le plus proche n'a pas l'air
trs loin, un petit kilomtre tout au plus.

- On pourrait nager jusqu' l'autre cratre ?

Je suis un peu rticent :

- C'est un peu loin non ? On ne devrait pas plutt aller aider Erik et commencer
 fabriquer le radeau ?

- On peut prendre un peu de repos non ? On pourrait juste se balader un peu, enfin,
tre un peu tous les deux quoi...

- Je ne pense pas que ce soit une bonne ide, mme si c'est bienheureux que nous
soyons dans l'eau ; ce que je t'avais dit  Melbourne tient toujours.

- Oui, enfin bon plus vraiment, c'est un peu foutu pour ne pas m'entraner dans tes
histoires maintenant, je crois qu'on va devoir terminer ensemble.

- C'est vrai, mais ce serait injuste face  Erik, et il...

- Et puis quoi encore ! Tu voudrais que je fasse un coup chacun ? J'ai le droit d'en
prfrer un non ? Si c'est juste pour vous permettre de tirer votre coup je suis
d'accord, c'est une mauvaise ide. Bon si c'est comme a je rentre...

Sur ce elle se retourne et part en crawl vers la plage. J'ai quelques difficults
 la rattraper, et je la stoppe en lui agrippant le bras. Elle se dbat.

- Naoma ! Naoma, coute !

Je ne me rends pas compte si l'eau sur ses joues sont des pleurs ou de l'eau de mer.

- Quoi encore ? Tu voulais pas me blesser et tout, c'est a ? Et c'est mieux qu'on
soit ami ? OK je connais. Tu peux le dire si je ne te plais pas ! Ce serait un peu
moins hypocrite que tes excuses  la con !

- coute, je meurs d'envie d'aller avec toi de l'autre ct, mais l n'est pas la
question. Nous ne devons pas crer de dsquilibre entre nous trois, ou bien l'un
va se sentir  l'cart ou de trop. Si on veut s'en sortir, il faut que l'on soit
au maximum entre nous trois, ou nous allons perdre de l'nergie dans des querelles
stupides.

- C'est Deborah, hein ? C'est elle, tu l'aimes...

- Non ! Enfin je ne sais pas... Et puis on s'en fout ! Je ne la verrai sans doute
plus jamais, alors l n'est pas la question, pour l'instant on doit se sortir d'ici.
Ne crois pas que tu ne me plaise pas ou que je te rejette, mais c'est  cause de
moi que vous tes paums ici, et je veux vous sortir de l tous les deux.

- Tu sais a ne me drangerait pas de devoir rester ici avec toi...

- Peut-tre mais moi je ne pourrais jamais rester ici sans savoir le fond de cette
histoire, et je veux vous sortir de l avec moi, et par dessus tout je ne voudrais
surtout pas avoir  choisir  un moment entre l'un ou l'autre, tu comprends ? Tu
n'aimes pas Erik mais c'est quelqu'un de bien, j'en suis persuad.

- C'est un bandit, un voyou, comment peux-tu dire a ?

- Et les gens qui m'ont poursuivi, c'taient qui ? Des personnes qui avaient leur
entres dans les gouvernements ? O est le bien ou le mal ? Erik n'a peut-tre pas
un pass recommandable, mais il est digne de confiance, tu ne devrais pas te mfier
de lui comme a... Enfin... On rentre ?

- OK.

Je lui fais un bisou sur la joue et nous repartons vers la plage.

Naoma sort de l'eau et va renfiler sa combinaisons, je passe prs d'Erik, il m'interroge.

- Un problme ?

- Non, c'est bon, elle a peut-tre juste un peu de mal  se retrouver toute seule
ici.

- Tu sais il ne faut pas te gner pour moi, je comprends trs bien, et puis peut-tre
que a l'aiderait  tenir le coup.

- Je ne pense pas que ce soit une bonne ide, je veux qu'on se sorte d'ici, et je
ne veux pas perdre du temps  autre chose.

- Perdre du temps ? T'es dur ! Elle est quand mme superbe.

Naoma revient vers nous :

- C'est quoi ces messes basses ! De quoi a cause ici.

Erik a toujours une bonne rpartie :

- Rien, on causait poisson.

Je rentre dans son jeu en dsignant le poisson ridicule que tien Erik :

- Oui, il est superbe, tu ne trouves pas ?

Naoma comprend bien que nous rigolons :

- Pff, vous n'tes pas gentils, vous vous moquez.

- Erik disait qu'il te trouvait superbe, il a partiellement raison, mais je trouve
quand mme que niveau cuisine c'est pas la panace depuis qu'on est au paradis, et
franchement si tu veux qu'on s'installe ici va falloir faire quelques progrs...

Naoma apprcie moyennement :

- Je vais te faire une tarte au poisson, tu verras une fois que tu te la serras prise
en pleine figure tu deviendras tout de suite plus raisonnable !

Elle attrape le poisson d'Erik et me le lance  la figure. S'ensuit un bataille de
poissons, sous l'oeil furieux d'Erik qui s'est fatigu  le pcher, mais il ne manque
pas de prendre part au combat quand il en reoit un en pleine figure.

Il s'crit :

- C'est malin ! Et maintenant ! Vous tes fiers j'espre.

Je suis fautif :

- Moi pas trop.

Naoma, qui rigole encore, lui fait des yeux de chien battu :

- Moi non plus, pas trop, dsol Erik... On va aller en repcher...

Erik est furieux :

- Non non vous n'allez pas en repcher du tout, on ne va rien gaspiller, vous allez
nettoyer celui-l et le manger !

Je m'tonne de la position d'Erik :

- Depuis quand tu es colo toi ?

Erik me lance un faux regard de colre et Naoma regarde rveusement les arbres 
vingt mtre de nous.

- Vous tes sr qu'on ne peut pas faire de feu, ce serait bien quand mme...

Pas de feu, mais une fois le poisson mang cru, se pose le problme de l'eau, car
autant la jungle regorgeait de fruits juteux et tait quotidiennement tmoin d'averses,
autant rien de tel sur le bord de mer. Rapidement assoiffs par le sel, nous comprenons
que de rester ici ne pourra pas se faire sans un moyen de produire de l'eau potable.
Avant le radeau la priorit est donc de confectionner un rcipient, soit pour tenter
par un mcanisme d'vaporation et de condensation d'liminer le sel, ou,  dfaut,
de retourner dans la cuvette pour faire une rserve. Et le vrai travail de Robinson
commence alors, tresser des cordes avec des lianes et des herbes, tailler des pierres
pour les rendre tranchantes et couper le bois. Il y a bien quelques baies dans les
sous-bois, mais rien de comparable au dsaltrants fruits que nous trouvions de l'autre
ct. Deux jours sans averses nous permirent de confectionner nos premiers pseudo-bols
dans des troncs d'arbres, mais si le systme d'vaporation fonctionne, celui de condensation
moins, et impossible de rcuprer de l'eau douce. Nous avons par contre profusion
de sel, et dcidons de l'utiliser pour tenter de conserver quelques poissons mis
de ct.

Sans trace de nuages de pluie  l'horizon, nous dcidons d'organiser pour le lendemain
une expdition de l'autre ct du rebord, vers la cuvette. Nous sommes maintenant
en possession de plusieurs rcipients, certes plutt lourds, pas trs esthtiques
et aux capacits modestes, sans doute pas plus de quelques litres, et de nombreuses
cordes pour les transporter en bandoulire. Malheureusement ils ne nous donneront
pas plus d'un jours ou deux de rserve, mais nous n'avons gure le choix, et nous
esprons que cette eau ne s'vaporera pas trop vite...

Difficile nuit la gorge sche, avec mal de tte et mauvais souvenirs de la chaleur
australienne. Nous mangeons peu le matin, un peu de poisson sch au soleil, mais
il ne fait que nous enflammer la gorge un peu plus. Nous continuons  l'ombre nos
travaux d'lagage de tronc et en vue de la confection d'un radeau. Mais trop impatient
d'une douche rafrachissante, nous partons le soleil encore loin de son plus haut
vers les sommets. Somme toute la monte est plus longue que nous le pensions, et
sans doute deux bonnes heures si ce n'est plus nous sont ncessaires avant d'entrevoir
de nouveau notre rsidence d'accueil. Il est encore tt et, aprs avoir descendu
un bon quart de la pente vers la jungle, nous nous plaons tant bien que mal dans
les rares ombres que nous trouvons, et attendons impatiemment l'arrive de la pluie.
Elle arrivera comme toujours, quelques heures aprs que le soleil soit pass  son
znith.

Nous buvons et nous rinons sous les tides et grosses gouttes. Mais nos rcipients
sont loin d'tre la panace, et aprs bien des labeurs nous ne ramenons sur notre
petit chantier mme pas de quoi subsister un jour de plus,  ce dprimant constat
s'ajoutant que la descente au soleil a chauff l'eau et la rend imbuvable. Mais qu'importe,
elle se rafrachira pendant la nuit et nous n'avons quoi qu'il en soit gure le choix.
Nous convenons que l'un de nous ira de nouveau le lendemain remplir deux nouveaux
rcipients. Je m'affaire le reste de la soire  justement creuser et augmenter la
contenance de ceux que nous possdons dj, alors qu'Erik continue  rassembler des
rondins en vue de la fabrication du radeau, et que Naoma tresse de nouvelles cordes.
Les arbres sont des types de palmiers, le coeur en est tendre et le bois facile 
travailler, ce qui est une aubaine face  nos faibles outils.

Le poisson sch au soleil est assez bon, et nous avons presque compltement cess
d'en manger du cru. Nous compltons notre alimentation avec quelques algues qui ont
l'air comestibles, et surtout les baies et ces sortes de racines que nous dterrons
facilement. La vie n'est pas aussi facile que dans la cuvette, mais le travail quotidien
et le radeau progressant nous donnent du courage. Je tente de rcapituler le temps
depuis lequel nous sommes partis de Sydney, ou au moins, si nous ne savons pas le
temps que prend la tlportation, le nombre de jours que nous avons connus. Sur la
Lune, Erik et Naoma me disent avoir pass huit jours. Nous sommes rests cinq jours
aux btiments avant que les hommes-abeilles n'arrivent, puis notre trajet jusqu'ici
a pris trois jours. Et ce soir voil six jours que nous sommes l, soit vingt-deux
jours au total, plus de trois semaines. Il est difficile de dire si les jours sont
plus longs ou plus courts ici, mais ils ne semblent pas significativement diffrents
de ceux sur la Terre.

Le vingt-troisime et vingt-quatrime jours sont trs semblables, nous terminons
notre radeau et je suis de corve d'eau. Nous pouvons dsormais transporter une dizaine
de litres dans deux gros rcipients, faits de bois et de lianes tresses, auxquels
s'ajoutent une dizaine d'autres plus petits ou moins russis que nous abandonnerons
sans doute pour notre dpart. Notre outillage est devenu plus consquent, form de
trois ou quatre haches et plusieurs pierres tailles qui nous permettent de creuser
le bois. De plus nous possdons plusieurs lances avec lesquelles nous attrapons des
poissons. Notre radeau, qui se trouve au bord de l'eau, car nous avons eu peur de
ne pas pouvoir le dplacer en le fabricant trop loin de la mer, reprsente un rectangle
de trois mtres sur deux environ. Il est constitu de trois couches de bois bien
sec attaches par bien plus de corde qu'il ne faut, mais nous avons quelques doute
sur l'effet de l'eau et du sel sur nos tressages.

Le vingt-cinquime et vingt-sixime jour nous avons droit  de la pluie ! Enfin !
Cette aubaine tombe  pic et nous permet de ne pas avoir  nous proccuper de l'eau
et terminer les rames et des cages en bois avec lesquelles nous comptons attraper
et stocker les poissons. La pluie cesse en soire du vingt-sixime jour, et c'est
 ce moment que nous embarquons toutes nos affaires sur le radeau, barres de fer,
cages, outils, rserve d'eau et de poissons... Notre premire traverse est modeste,
et sert principalement  mettre notre radeau  l'preuve. Nous parcourons le petit
kilomtre qui nous spare du cratre voisin. Et nous aurions quoi qu'il en soit gure
fait plus, le radeau s'enfonant beaucoup trop dans l'eau une fois charg. Nous nous
refusons  faire demi-tour, mais il nous faudra rajouter une couche de rondin de
bois et rehausser encore le plateau pour esprer voyager au sec.

Le petit cratre o nous nous trouvons doit tout de mme faire quelques kilomtres
de diamtre, mais la vgtation  l'intrieur est beaucoup plus sche et nous n'aurons
pas la chance d'avoir des averses quotidiennes. Ses rebords ne doivent pas faire
plus de cent ou trois cent mtres de dnivele. La pluie des jours prcdent a bien
form plusieurs petites retenues d'eau, mais nous avons quelques remords  boire
de cette eau stagnante. Nous conomisons donc l'eau que nous avons, dans l'espoir
de fabriquer rapidement l'amlioration  notre radeau, et de pouvoir partir en direction
d'un cratre beaucoup plus gros, toutefois encore petit en comparaison de celui duquel
nous venons, qui doit lui se trouver  plusieurs dizaines de kilomtres de l o
nous sommes.

Erik et Naoma s'entendent un peu mieux, et ont un peu appris  se connatre ; elle
n'a plus peur dsormais de rester seule avec lui, mme si elle continue  se blottir
contre moi chaque nuit. Je ne sais pas si ces deux personnes auraient pu devenir
mes amis si les conditions avaient t plus normales... Ce qui est sr, c'est que
j'aurais eu du mal  rencontrer Erik sans quitter mon travail  Mandrakesoft. Je
me demande combien de temps nous allons nous supporter avant que l'un ne dpasse
ses limites. Je tente d'tre le plus calme possible quand Naoma ou Erik font des
btises ou quelque chose qui me dplat, mais j'admets que par moment j'ai besoin
d'aller faire un tour un peu tout seul... Ce qui est rarement une solution car souvent
Naoma insiste pour venir avec moi quand elle me voit partir...

Mais dans l'ensemble tout se passe plutt bien, et le vingt-septime jour tout comme
le vingt-huitime, nous rajoutons assez firement la touche finale  notre rafiot.
Nous ne partons pas ce mme jour, mais attendons plutt le petit matin suivant pour
partir, cette fois-ci pour la grande traverse. Nous avons eu la chance de trouver
plus de fruits sur le bord de mer de ce petit cratre que nous n'en avions sur notre
prcdent, et cette cueillette nous aidera  supporter le voyage jusqu' notre prochaine
tape.

Vingt-huitime jour, nous naviguons toute la journe, et sous le soleil j'avoue que
c'est assez difficile  supporter, heureusement que nous piquons une tte de temps
en temps pour nous rafrachir. Notre radeau rehauss ne prend plus du tout l'eau,
et nous pouvons rester au sec. Nos rservoirs d'eau nous permettent juste de terminer
le voyage sans que nous n'ayons  souffrir de soif. Toutefois une grande quantit
d'eau s'vapore, et nous buvons beaucoup plus que deux litres par jour sous le soleil.
Nous n'arrivons  notre destination que le soir dj bien avanc.

Le temps se couvrant, annonant, nous l'esprons, de la pluie pour la nuit ou le
lendemain, et nous trouvant sur le bord du cratere oppos  la direction d'o venaient
les hommes abeilles, nous dcidons de fter notre glorieuse traverse par un feu.
Et la fte ne s'arrte pas l car en sus du poisson, nous attrapons deux petits animaux.
Nos rserves de sels nous autorisent mme un assaisonnement, le vrai Paradis !...
Il y a maintenant plusieurs jours que nos combinaisons ont montr signe de fatigue,
et leur fonction de rgulation thermique devenant inoprante, il devenait difficile
de les supporter ; nous les portons donc en bandoulire, Naoma s'autorisant une petite
exception en dchirant la sienne, ce qui n'a pas t chose aise, pour se confectionner
un petit haut des plus affriolant.

Vingt-neuvime jour, il pleut, aucun espoir de prendre la mer, beaucoup trop mouvemente.
Nous pchons donc et entreprenons le rajout d'une gouverne  notre radeau. Lors d'une
accalmie nous grimpons en haut du rebord, mais le ciel trop charg ne nous permet
pas de voir suffisamment loin. Ce cratre est plus petit que ce que j'aurai cru au
dbut, et ne doit pas dpasser quelques kilomtres de diamtre, peut-tre dix. Il
ne comporte d'ailleurs pas une jungle aussi dense que la cocotte minute gante de
notre cratre d'accueil nous avait concocte.

Erik regarde l'horizon :

- On ne voit plus le gros cratre d'o ils semblaient venir.

Je confirme :

- Non le ciel est trop bas.

Naoma n'est mme plus trs sre de la direction :

- C'tait par o ? Pourtant on voit l'horizon.

Je crois me rappeler :

- Par l je crois, mais sans soleil c'est difficile  dire, toutefois il tait 
peu prs dans l'alignement entre le cratre dans lequel nous sommes arrivs l-bas
et le petit o nous avons fait notre premire pause.

Erik s'interroge lui-aussi :

- C'est  quelle distance tu penses ?

Mais je reste indcis :

- Difficile  dire, je me rappelle pendant mes randonnes dans le Sud de la France
que nous tions supposs, par endroit, voir la Corse qui est une le qui se trouve
 plusieurs centaines de kilomtres. D'ailleurs Naoma a raison, comme on voit l'horizon,
le cratre doit se trouver derrire la courbure de la plante ; on peut tenter de
calculer une estimation de la distance.

Je trouve une pierre et un rocher adquat pour ma dmonstration et entreprend quelque
menue gomtrie.

- Si nous considrons que cette plante  un rayon de six mille kilomtres, un peu
moins que la Terre, que c'est une sphre parfaite et que le rebord de notre cratre
d'accueil est  un kilomtre au dessus du niveau de la mer. Si nous admettons de
plus que le cratre vers lequel nous allons dpasse aussi le niveau de la mer d'un
kilomtre, la distance maximale  laquelle nous pouvons voir l'autre du haut de l'un
se trouve en cherchant la longueur du troisime ct d'un triangle dont les deux
premiers mesure chacun six mille un kilomtres...

Naoma coute attentivement :

- On peur arrondir  six mille...

- Non surtout pas ! Car c'est ce kilomtre qui fera toute la diffrence ! De plus
nous savons de ce triangle que la hauteur, qui est un rayon de la plante, perpendiculaire
au troisime ct mesure six mille kilomtres.

Erik s'intresse aussi au calcul :

- On peut faire Pythagore.

- Tout  fait, cela nous donne le calcul de deux fois la racine carre de six mille
un au carr moins six mille au carr. Tu vois que si j'avais arrondi  six mille,
et bien je serai tomb sur six mille moins six mille, soit zro.

Erik entreprend dj le calcul de tte :

- Six mille un au carr, a fait combien ? Hum, a fait trente six quelque chose
et..

- Attends, vous vous rappelez peut-tre de vos formules remarquables  l'cole, l'une
disait que 'a' au carr moins 'b' au carr, cela fait 'a' moins 'b' facteur de 'a'
plus 'b', ce qui donne dans ce cas 1 au carr facteur de douze mille un. Et donc
racine carre de douze mille un.

Naoma a compris quand on pouvait arrondir ou pas :

- Dans ce cas nous pouvons arrondir  douze mille, car le un est bien ngligeable,
non ?

- Oui effectivement il est ngligeable. Pour calculer une approximation de la racine
carre on peut utiliser la formule de la tangente de Newton.

Naoma a oubli ses cours de maths :

- C'est quoi la formule de la tangente ?

- C'est une mthode invente par Newton pour trouver la valeur pour laquelle une
fonction s'annule. Par exemple si je prends la fonction qui  X associe X au carr
moins douze mille. Cette fonction s'annule pour X gale racine carre de douze mille,
ce que nous cherchons. La mthode consiste  choisir un point si possible pas trop
loin de la valeur que l'on cherche, puis de trouver pour ce point pour qu'elle valeur
de X la tangente s'annule. Ensuite avec cette nouvelle valeur on recherche de nouveau
pour quelle valeur la tangente  la courbe s'annule, et ainsi de suite... La formule
gnrale c'est que le terme suivant de la suite gale le terme actuel moins la valeur
de la fonction pour ce terme divis par la valeur de la drive de la fonction pour
ce terme.

Je crois que je les ai sems, mais sans papier ce n'est pas trs tonnant :

- C'est compliqu...

- Non pas trop tu vas voir, ces calculs constituent une suite. Il suffit de calculer
quelques termes pour avoir une trs bonne approximation. Pour la fonction X au carr
moins A, la formule se simplifie en un demi de X plus A divis par X. Nous allons
calculer deux ou trois termes tu vas voir. Par exemple pour 12000, 100 fois 100 donnant
10000, on peut amorcer la suite avec ce nombre, la valeur suivante dans la suite
se calcule comme tant la moiti du terme actuel plus le nombre dont on cherche la
racine divise par le terme actuel, dans notre cas cela donne un demi de 100 plus
12000 sur 100, soit 100 plus 120, qui font 220. Divise par 2 cela donne 110. Si
on calcule le terme suivant on trouve un demi de 110 plus 120000 sur 110, soit...

Je fais rapidement le calcul sur le rocher...

- 219 sur deux, soit cent neuf et demi, qui doit tre dj une bonne approximation.
Donc on peut dire, comme il faut deux fois cette longueur, que ce cratre est au
plus  environ deux cent vingt kilomtres...

Erik, pour une fois, fait preuve d'optimisme :

- Il peut tre  moins cela dit. Combien a ferait si on ne considre qu'ils ne mesure
chacun que cinq cents mtres de haut ?

Je refais mes calculs et je tombe cette fois-ci sur presque quatre-vingt kilomtres,
gure moins. Erik n'est pas trs rassur.

- Mouais, c'est pas beaucoup moins, en plus il avait quand mme l'air assez grand,
mais c'est difficile  dire  cette distance.

- Oui mais il me semble que nous n'en distinguions que le haut, ce qui voudrait dire
qu'il tait derrire la courbure de la Terre, donc  plus de deux cent kilomtres.

- En considrant qu'il fait bien un kilomtre de haut, et puis on en voyait pas que
le haut, une bonne partie quand mme, peut-tre la moiti de la hauteur.

- Oui, bon mais c'est l'ordre de grandeur, de toute faon je ne sais pas non plus
la taille de la plante, c'est juste que nous n'avons pas l'air beaucoup plus lourd
ou plus lger, je pense qu'il ne faut pas compter sur moins de cent cinquante kilomtres,
de toute faon. Et si on peut aller jusqu'au cratre qu'on voit l-bas, qui doit
se trouver  une trentaine de kilomtres, et encore pas vraiment dans la direction,
nous devrons nous prparer  plusieurs jours de voyages.

Erik regarde attentivement le petit cratre un peu sur la gauche :

- Oui en plus je ne pense pas que a vaille le coup que l'on passe par cette petite
escale, a nous rallongera considrablement la distance totale, et en plus il nous
faudra toujours faire une longue traverse : il n'a pas l'air beaucoup plus prs
de notre direction...

Naoma, pensive jusqu'alors, s'exclame enfin :

- Plus de cent kilomtres, cent cinquante, peut-tre deux cents ! Mais vous tes
fous comment peut-on y arriver ? Nous n'aurons jamais assez d'eau !  Combien faut-il
de temps pour faire une traverse pareille ? Dj aujourd'hui tu disais que la distance
faisait entre dix et vingt kilomtres et il nous  fallu toute la journe.

Erik fait rapidement le calcul :

- Oui si on est optimiste et qu'on compte vingt kilomtres en vingt heures ;  un
kilomtre par heure en considrant qu'on se relaie pour ramer il faudra entre cent
et deux cent heures, a fait entre quatre et huit jours, on aurait  peine tenu deux
jours en se rationnant avec nos rservoirs actuels, on ne tiendra jamais une semaine,
en plus elle s'vapore.

- Il nous faudrait une vritable citerne !

Je n'ai pas beaucoup d'ide ?

- Que nous n'avons pas... Je ne sais pas comment faire...

Erik se moque de moi :

- Il faisait comment dans "Seul au monde" ?

- Ben je ne sais plus, je ne suis pas sr qu'il pensait  l'eau...

Erik rigole :

- Pfff, encore un film pour fillette.

J'ai une brillante ide :

- On pourrait utiliser les combis, elles sont tanches, remplies elles devraient
facilement contenir une soixantaine de litres, si on compte large avec douze jours,
cela fait cinq litres par jour par personne. Dans le dsert il faut compter dans
les dix litres pour survivre par les grosses chaleurs. Ici il ne fait pas aussi chaud
et on pourra se rafrachir dans la mer, en plus avec un peu de chance il pleuvra
une fois ou deux, donc a devrait tre largement suffisant.

- Hum, sauf que j'ai dchir la mienne...

- Arg ! Tant pis avec deux, soit cent vingt litres, a fait encore trois litres par
jour par personne, c'est juste mais si on arrive  destination en huit jours au lieu
de douze et qu'on fait un petit abri pour se protger du soleil, a devrait tre
suffisant.

- Si nous ramons toute la journe il nous faut un paquet d'eau, trois litres ne suffiront
pas, en tout cas pas si on doit tenir dix jours. En plus avec l'vaporation.

- Bah avec de l'ombre et en plus si nous arrivons  placer les combinaisons dans
l'eau de mer, a viterait que l'eau  l'intrieur ne se rchauffe trop. Et puis
Naoma es beaucoup trop habille, elle nous donnera des bouts de la sienne pour que
nous nous fassions des jupes.

Erik fait la moue :

- Mais, euh, en plus elles sont pleines non ? Ce n'est pas un peu crade  l'intrieur
?

- On fera avec, sauf si tu as une meilleure ide.

- Non j'ai pas d'ide...

Je deviens prvoyant :

- Par contre il faudrait faire un essai, ce serait un peu la misre de se retrouver
en plein milieu et s'apercevoir qu'elles fuient ou qu'elles ne marchent pas comme
prvu.

La marche  suivre convenue, nous redescendons vers notre radeau et attachons une
premire combinaison  l'arrire. Toutefois nous n'avons pour l'instant pas d'eau,
et il serait bien malheureux qu'il ne repleuve pas de nouveau avant que nous partions,
et que de nouveau plusieurs jours de scheresse s'enchanent. Mais de gros nuages
continuent  arriver, et s'il ne pleut pas ce soir, d'ici  demain matin nous devrions
avoir de quoi faire... Nous profitons de la soire pour mettre en place, grce 
des feuilles de palmier, de quoi faire de l'ombre sur le radeau, trois petits carrs
de feuilles maintenus par une armature en bois.

La chance nous sourit, et une pluie fine et continue commence vers le milieu de la
nuit. Il fait trs sombre, aucune lumire, cette plante ne semblant pas possder
de lune, ou tout du moins nous ne l'avons pas vu pendant les trois semaines depuis
lesquelles nous sommes arrivs. Nous avons plac les rcipients sur le radeau, et
une fois ceux-ci plein, nous les vidons dans la combinaison. Le tout n'est pas trs
rapide, d'autant que la pluie n'est pas aussi chaude que celle de la cuvette, et
nous sommes vite transis par le froid. Heureusement l'eau de la mer, elle, est encore
toute tide et nous rchauffe  tour de rle. Nos deux rcipients doivent reprsenter
 peu prs cinq litres chacun, mais leur ouverture est trop troite et leur remplissage
est trs lent. Nous tentons d'utiliser le fond des cages mtalliques pour canaliser
l'eau, mais cette technique reste encore trop lente pour esprer remplir la combinaison.
Les petits filets d'eau qui se forment sur la pente du cratre auraient plus de dbit,
mais ils ont tellement l'air charg de limon que nous hsitons  nous en servir.

Bref, le petit jour se lve et nous n'avons pour l'instant vers que quatre rcipients
dans la combinaison, soit une vingtaine de litres. Finalement en dsespoir de cause
nous utilisons les coulements venant de la paroi. Le dbit y est important et en
quelques minutes le rcipient est rempli. Nous laissons ensuite l'eau se stabiliser
 l'abri sous les arbres et les particules en suspension se dposer au fond pendant
une dizaine de minutes. Naoma tente elle d'utiliser quelques feuilles de palmiers
d'o s'chappe un mince filet d'eau pour remplir un autre rcipient. Le temps que
les limons se dposent, sa mthode n'est pas beaucoup plus longue que la notre pour
obtenir un rcipient plein. Mais en confectionnant nous mme avec les feuilles un
tuyau d'coulement, l'ide de Naoma devient mme brillante.

Quand la pluie cesse, en fin de matine, et qu'extnus nous allons nous coucher,
nous avons les deux combinaisons remplies ; toutefois leur tissus tant extensibles,
et l'eau sans doute pas assez dense pour crer une pression suffisante partout, les
jambes sont correctement remplie mais le torse n'est pas aussi plein qu'il le pourrait.
Mais nous avons tout de mme compt sept ou huit rcipients plein par combinaison,
ce qui doit nous faire une quarantaine de litres, soit quatre-vingts au total. En
rpartissant sur les douze jours de voyage, notre ration ne correspond plus qu'
un peu plus de deux litres par personne et par jour, ce qui devient beaucoup plus
limite, mais nous n'avons gure le choix.

Nous nous rveillons pour un superbe coucher de soleil, en dbut de soire, en ce
trentime jour, premier mois que nous ftons par un feu et un festin de poisson grill.
Nous ne sommes plus du tout fatigus d'avoir dormi toute la journe et plutt impatient
de reprendre la route, enfin. Le radeau charg, nous dcidons de partir le soir mme,
le temps s'claircissant et la fracheur de la nuit rendant le maniement des rames
plus supportable. Naoma s'absente un dernier instant alors que nous vrifions avec
Erik que les combinaisons ne fuient pas.

- Regardez ce que j'ai trouv en allant faire pipi un peu plus loin.

Naoma revient avec des sortes de roseaux, Erik se moque :

- Tu veux faire un bouquet de fleur pour fter notre dpart ?

- Mais non, regarde, les tiges sont longues et creuse, elles pourront servir de pailles
pour boire dans les combinaisons, sinon nous en aurions sans doute renvers  chaque
fois !

- Pas bte !

Erik la taquine :

- a m'tonne de toi...

Naoma le prend sur le ton de la plaisanterie :

- Tu vas pas commencer, je te rappelle que nous allons devoir nous supporter encore
plus que d'habitude pendant huit ou dix jours !

- C'est bien ce qui m'effraie...

Je me demande si les combis sont vraiment la bonne solution :

- Et les combis, elles fuient ?

Mais Erik semble positif :

- Si elles fuient c'est pas beaucoup, en tous les cas on ne s'en rend pas compte.

- On fera avec quoi...

- Oui.

Un denier petit tour sur la plage pour vrifier que nous n'oublions rien, et nous
mettons le rafiot  l'eau. Nous avons trois rames, dont deux sont attaches de faons
 rendre leur maniement plus ais. De plus un petit lit compos d'herbe et de feuilles
mortes permettra, nous l'esprons,  celui dont ce n'est pas son tour de dormir un
peu. Nous avons en effet convenu qu'alors que deux ramaient le troisime dormirait,
puis il remplacerait celui qui rame depuis le plus longtemps et ainsi de suite. Si
nous dormons tous de manire  peu prs identique, nous devrions parvenir  faire
trois priodes par jour. Reste  savoir toutefois si ramer seize heures d'affile
n'est pas trop illusoire.

Traverse
---------



Naoma et Erik prennent le premier tour. Je n'ai pas vraiment sommeil mais vue la
dure journe qui m'attend, je n'utilise pas la troisime rame et me repose allong
sur le lit de feuille, ou donne un peu de courage  Naoma qui a dj des ampoules
aux mains aprs quelques heures. N'apercevant pas notre destination, nous nous fixons
de toujours garder le petit cratre et notre cratre maternel toujours bien dans
l'axe, puisque c'est ce qui nous semble le plus fiable indice, si ce n'est le seul,
indiquant la bonne direction.

Berc par le clapotement de l'eau contre le radeau, et le grincement des rames, je
m'endors finalement. C'est un cri qui me rveille en sursaut, je me redresse, Naoma
me regarde les larmes aux yeux :

- Franck, il m'a dit de mettre mes mains dans l'eau pour soigner mes ampoules ! 

Je me rassure en voyant que rien de grave n'est arrive, je baille et lui demande
:

- Elles avaient clat ?

- Oui, elles saignaient mme...

- Forcment...

Erik s'tonne :

- Quoi ? C'tait pas une bonne ide ? Tu ne lui aurais pas proposer toi ?

- Disons que je l'aurai prvenu que a allait tre douloureux.

- Oui quand je lui ai demand si le sel allait faire mal, il a dit pas trop...

- Elle ne l'aurait jamais fait sinon...

Je la sermonne :

- Tu aurais d me rveiller, j'aurai pris ta place, c'est pas trs malin si tu ne
peux plus ramer  cause de a.

Mais elle ne veut pas se laisser faire :

- Je ramerai !

Erik ne veux pas perdre de temps :

- Oui bon OK vas donc te reposer.

Je regarde o nous nous trouvons :

- Mais vous avez driv !

Naoma regarde aussi :

- Non, pas trop... Ah si un peu...

Qu'importe, ce n'est pas le moment de perdre courage :

- Bon pas grave on va rattraper...

Naoma regarde vers notre direction :

- En tous les cas moi je ne vois toujours rien  l'horizon...

Je regarde moi dans la direction oppose :

- Rien d'tonnant regarde d'o l'on vient, nous n'avons pas d faire plus de dix
kilomtres.

Erik tente de l'expliquer :

- Il faut dire que le radeau n'est pas des plus arodynamiques, et il pse son poids
! En plus je ne suis pas sr que les courants soient bien en notre faveur, c'est
sans doute pour cette raison que nous avons driv.

Je change de sujet :

- Vous avez bu ?

Erik rpond :

- Oui, elle est reste frache, mais c'tait la nuit, on verra ce soir... Les pailles
de Naoma sont pas mal...

Naoma est fire de ses pailles :

- Un peu qu'elles sont pas mal ! Bon sur ce, bonne nuit les garons !

Trente-et-unime jour. Nous avanons  bonne allure avec Erik, mais je sens qu'il
est puis. Le soir arrivant, Naoma n'tant pas encore rveille, Nous faisons un
pause pour pcher quelques poissons. Naoma se rveille, mange un bout avec nous,
et elle remplace Erik. Le rythme est moins soutenu, mais il me permet de me reposer
un peu. La journe est reste couverte, et nous n'avons pas eu trop chaud, c'est
une aubaine. Toutefois le ciel se dgage, et le lendemain sera sans doute beaucoup
plus caniculaire.

Erik se rveille au milieu de la nuit, le ciel est splendide, aucun nuage, aucune
lumire.

- Vous avez vu cette trane lumineuse ?

Je lve leux yeux, reste une seconde silencieux devant les milliers d'toiles ressortant
dans le ciel d'un noir parfait, la Voie Lacte s'tend comme une brume d'toiles
:

- Le truc molletonneux l ? C'est la Voie Lacte, c'est le cen...

- Non non pas a, le trait fin qui part de l'horizon l et s'arrte l.

Je vois effectivement le trait fin et lumineux dont parle Erik :

- Ah oui, qu'est ce que c'est ?

Naoma aussi regarde :

- Et regardez, il reprend de l'autre ct, de l  l'horizon oppos !

Je m'crie :

- Et ! Mais ce doit tre un anneau ! La plante doit avoir un petit anneau !

Naoma complte :

- Mais, pourquoi est-il coup ?... Ah ! C'est l'ombre de la plante !

- Oui sans doute.

Cette dcouverte faite, nous nous octroyons une pause commune de dix minutes, Erik
mange un bout puis me remplace. Je mange moi aussi un bout, bois un bon quart de
litre et je m'allonge pour contempler ce petit anneau. Il se voit  peine, il doit
vraiment tre tout petit ou trs loin. Mais, puis, je m'endors sans gure plus
de rflexions... Naoma  peut-tre raison, peut-tre que je pense un peu trop  Deborah...

Cinq jours s'coulent. Cinq jours de canicule. Ramer le jour est trs prouvant,
d'autant que l'eau s'puise beaucoup plus vite que prvu, mme en nous rationnant.
Nous doutons de plus que les combinaisons ne soient pas un peu permables, et la
chaleur et l'vaporation sont peut-tre aussi responsables de l'puisement de nos
ressources. Il nous semble en plus qu'un lger got sal se laisse deviner, confirmant
que les combinaisons doivent laisser filtrer un peu d'eau. Mais notre destination
est dsormais en vue, et nous conservons moral et courage.

Fin du trente-sixime jour, dbut du trente-septime jour, je remplace Naoma qui
fatigue plus vite que nous, et ses priodes plus courtes nous font dcaler un peu
chaque jour les horaires de passage. Ce n'est pas plus mal ainsi chacun a aussi l'inconvnient
de dormir de jour. Nous mangeons ensemble encore et toujours du poisson, et nous
nous reposons un peu en pataugeant et pchant pendant une petite heure. Puis Naoma
se couche et nous reprenons les rames.

Quarante-et-unime jour. Il n'a toujours pas plu, nous n'avons plus d'eau depuis
deux jours. Naoma ne rame plus, et nous ne le faisons Erik et moi que la nuit, quand
la chaleur est moins forte. Nous passons notre journe appuy au radeau, le corps
dans l'eau. Nos petits parasols ne servent pas  grand chose tellement l'air est
chaud, sans compter la rverbration. Dix jours que nous sommes partis, notre destination
s'est considrablement rapproche, mais au rythme actuel il nous faudra au minimum
encore cinq jours. Nous n'apercevons dsormais plus notre cratre de dpart pas plus
que celui o nous avons atterri au tout dbut. Nous avons tous la migraine, nous
ne nous parlons presque plus.

Il fait encore plus chaud aujourd'hui que les jours prcdents, et nous avons tout
juste le courage de pcher et nettoyer encore des poissons, d'autant qu'ils sont
plus rares depuis que nous sommes loin des ctes. La mer s'est approfondie, et si
les premiers jours nous en apercevions toujours le fond dans l'eau claire, ce n'est
maintenant plus le cas. Je redoute quelques plus gros poissons qui pourraient s'avrer
dangereux, mais c'est rester dans l'eau o mourir dessch par le soleil... Tout
ce que j'espre c'est que cette chaleur touffante provoquera l'vaporation de suffisamment
d'eau pour entraner rapidement un orage...

Mes espoirs sont satisfaits, et en fin d'aprs-midi de gros nuages noirs se montrent
 l'horizon. La pluie et les tonnerres ne se font pas attendre, et alors qu'Erik
et moi reprenons avec enthousiasme les rames, Naoma tente de rcuprer le plus d'eau
de pluie possible. Mais bien vite notre rve tourne  l'aigre. La mer se creuse et
il nous devient impossible de ramer, nous devons nous affairer  nous accrocher tant
bien que mal au radeau dans des creux de plusieurs mtres, en esprant que nos cordes
tiennent bon et que le radeau ne se disloque pas.

La tempte dure plusieurs heures, pendant laquelle nous perdons notre gouverne, la
plupart de nos outils, une rame et une combinaison. Nous avons tant bien que mal
sauv nos deux principaux rcipients, solidement attachs, et rcupr une vingtaine
de litres d'eau dans la combinaison restante. Naoma s'est salement blesse au dos
 un moment ou le radeau s'est presque retourn, et nous avons tous les mains en
sang de nous tre retenus pendant des heures  des cordes tranchantes. Nos mains
font peur  voir, couvertes de cicatrices, de blessures ; nous avons peine  les
ouvrir. La fin de la nuit est plus calme, et nous dormons tous trois, puiss.

Au petit matin je rveille Erik pour que nous nous remettions  ramer. La tempte
nous a fait considrablement driver, et ne nous a pas rapprochs de notre destination,
loin de l. Heureusement en ce quarante-deuxime jour la mer est de nouveau calme,
et la temprature un peu plus frache, bien qu'encore caniculaire. Nous ramons de
nombreuse heures avec Erik et nous nous inquitons pour Naoma qui ne se rveille
pas. Mais rien de grave, sa blessure lui fait trs mal, mais elle semble se cicatriser
et elle va bien, hormis qu'elle est trs fatigue.

Notre radeau a tout de mme beaucoup souffert, et mme si nous l'avons rpar tant
bien que mal en resserrant quelques cordes et en retirant quelques rondins qui ne
tenaient plus, il ne rsistera pas  une nouvelle tempte. C'est la raison pour laquelle
nous forons la cadence ; nous ramons un tiers du temps tous les deux, et un tiers
du temps seul alors que l'autre se repose. Naoma est dsole de ne pouvoir nous aider,
mais sa blessure lui empche tout mouvement du bras gauche.

Trois jours s'coulent et la cte ne doit pas tre dsormais  plus d'une vingtaine
de kilomtres, mais la chaleur a repris de plus belle, et d'inquitants nuages noirs
nous font redouter le pire. Et le pire arrive, mme s'il ne dure pas. Le soir du
quarante-cinquime jour une tempte digne de la prcdente clate de nouveau. Heureusement
nous trouvant plus prs des ctes, la mer est moins profonde et les creux moins important
que trois jours auparavant. Mais notre crainte tait juste, le radeau ne tient pas,
et nous nous retrouvons rapidement  nous accrocher comme nous le pouvons  des rondins
de bois pour ne pas trop boire la tasse. Je maintiens Naoma avec moi, qui a du mal
 s'agripper avec sa blessure, et je ne sais ce qu'il advient d'Erik. Les courants
nous sont plus favorables cette fois-ci, et si nous drivons vers le nord-est, cela
nous rapproche sensiblement de la cte. Au petit matin, alors que nous avons pdal
toute la nuit, en interpellant Erik de temps en temps, nous ne sommes qu' une dizaine
de kilomtres de la cte. Aucune trace d'Erik, mais nous n'avons gure la force de
faire plus de recherche que quelques appels, et n'aspirons qu' une chose, atteindre
le rivage. Naoma y met du sien et pdale vigoureusement avec ses jambes, appuye
sur moi et le rondin. Je donne pour ma part aussi des mouvements du bras droit, me
tenant avec le gauche.

Plusieurs heures s'coulent, et nous ne baissons pas les bras. Naoma m'arrte toutefois
alors qu'elle a vu quelque chose sur la plage maintenant plus qu' quelques centaines
de mtres, un kilomtre peut-tre. Une personne sur la plage nous fait de grands
signes avec les bras, c'est Erik ! Nous redoublons de courage, et vingt minutes plus
tard nous nous serrons tous dans les bras les uns des autres...

Jour 133
--------



Erik est enchant de nous retrouver enfin, il s'est prcipit vers nous pour nous
aid  sortir de l'eau :

- Oh bon sang ! Vous allez bien ? a me fait plus que plaisir de vous revoir, j'avais
tellement peur que vous ayez t assomms, et fini noys ! Mais je n'ai rien pu faire
! Quand le radeau s'est disloqu, je suis rest coinc dans la corde par une jambe
et dans la tempte j'ai d batailler pour me maintenir  la surface pendant une bonne
heure avant de finalement pouvoir me retirer. Ensuite j'ai nag du plus vite que
j'ai pu, mais il y avait tellement de vagues ! Je ne voyais ni n'entendais rien,
je vous ai appel un bon moment, j'ai tourn autour des restes du radeau. Au petit
matin j'ai finalement dcid d'aller directement vers la plage, en esprant que vous
y seriez, je ne savais pas trop quoi faire d'autre, et puis j'tais extnu. a fait
plusieurs heures que je suis arriv, j'ai parcouru plusieurs kilomtres le long de
la plage vers l'est, le courant allant dans cette direction je pensais avoir plus
de chance de vous voir par l. Mais ne trouvant rien, mme pas de restes du radeau,
je suis un peu mont le long de la pente pour avoir un point de vue. C'est l que
je vous ai vus en train de nager. Je vous ai appel et fait des signes, mais vous
ne m'avez pas vu ni entendu. Le temps de redescendre, vous tiez dj presque arriv,
et comme vous n'aviez pas l'air trop amoch, je ne suis pas all  votre rencontre,
j'ai une sale blessure  la jambe, et le sel n'est pas trs agrable dessus...

Naoma, puise, s'allonge par terre :

- Comme j'tais blesse, Franck m'a aid  m'accrocher, c'est pour cette raison qu'il
n'a pas pu aller t'aider, c'est ma faute...

Erik la rassure :

- Mais non c'est la faute de personne, on est tous l non ? Oublions a et reposons-nous,
nous l'avons bien mrit, quelle aventure ! Bordel je pensais vraiment pas qu'on
s'en sorte...

Je m'allonge avec Naoma, je suis aussi  bout de forces. Nous nous endormons tous
les deux puiss.

Lagon
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Fin du quarante-sixime jour, nous sommes sur ce nouveau cratre, mais que va-t-on
y dcouvrir ? Nous avons perdu tous nos outils, il ne nous reste gure que les quelques
bouts de la combinaison de Naoma avec lesquels nous conservons un semblant de pudeur,
et encore, Erik ayant perdu le sien, je dois couper la mienne en deux pour qu'il
ne reste pas nu. Nous refusons tout deux poliment que Naoma lui prte le bout avec
lequel elle masque sa poitrine, non pas que l'ide nous aurait dplu, toutefois...

Le soir tombant, nous n'avons gure plus de force qu'il n'en faut pour arracher quelques
feuilles et nous confectionner une couche pour nous endormir quasiment instantanment,
malgr notre sieste dans l'aprs-midi, l'preuve nous a vraiment vide de toutes
nos forces.  l'ombre des sortes de palmiers, nous dormons sans doute plus de dix
heures. Je me rveille  plusieurs reprises, inquit par un bruit d'animal ou d'oiseau,
mais je me rendors bien vite.

Le jour est dj bien avanc quand nous nous levons enfin. Nous mourrons de faim,
mais nous n'avons pas une envie foudroyante de poisson, et tombons d'accord pour
nous contenter de quelques baies ce matin et de remettre le festin royal  de l'autre
ct de la montagne, imaginant que ce cratre aura sans doute la mme configuration
que celui par lequel nous sommes arrivs sur cette plante trange. Nous entamons
l'ascension au plus vite, ne voulant pas avoir trop  supporter la chaleur qui s'annonce
une fois de plus caniculaire. S'il n'est pas plus haut, le rebord de se cratre n'est
srement pas plus bas que celui des btiments. Son ascension nous demande toute la
journe, d'autant que pieds nus, elle est rendue trs difficile. Nous n'allons certes
pas vite et nous ne marchons pas durant plusieurs heures dans les fortes chaleurs
de l'aprs midi, mais son sommet culmine sans doute bien au-del des mille mtre
au-dessus du niveau de la mer, peut-tre mille cinq-cents. Nous n'y arriverons que
le soir.

C'est une fois de plus par un superbe coucher de Soleil que nous atteignons le sommet,
et nous sommes loin d'tre dus du point de vue. Soleil, enfin, c'est un abus car
ce n'est pas mon Soleil qui se couche dans des rougeurs magnifiques... Mon Soleil
qui se trouve tellement loin, et que je ne sais mme pas reconnatre parmi la multitude
d'toiles peuplant le ciel nocturne... Mais pourrais-je mme le voir ? Ne suis-je
pas si loin que je ne puisse mme distinguer sa lumire ? Ah, Terre...

Nous sommes aussi tonns du cratre, il a une forme diffrente des prcdents, quand
bien mme qu'il en soit effectivement un. Il possde une forme allonge, sans doute
le mtore l'ayant form percuta le sol avec un angle faible, crant une longue bande
de terre mergeante dont nous sommes  l'extrmit. Il est chancr et la mer pntre
 l'intrieur par la partie Nord, qui s'ouvre dans une baie borde  l'Est par une
large langue de terre qui s'tend  perte de vue au del de l'horizon. La pente 
l'intrieur est assez abrupte et ne laisse qu'une bande forestire de quelques kilomtres
 peine de largeur autour du lagon. Le lagon lui-mme doit faire plusieurs dizaine
de kilomtre de large, cinquante, soixante, peut-tre quatre-vingt. Aucune ville
ou village ne nous apparaissent, mais nous ne distinguons pas clairement les dtails
de l'tendu au Nord qui s'efface dans la nuit  l'horizon.

Nous mourrons de faim, et si belle soit la vue il nous tarde de trouver de quoi nous
sustenter. Mais aussi presss soyons-nous, la descente est longue et pnible, et
la fatigue, la soif et l'puisement nous gagnent rapidement. Il nous sera difficile
de passer une nuit supplmentaire sans boire et manger, et nous ne pouvons nous permettre
d'abandonner, aprs tout ce que nous avons parcouru... Il fait nuit noire quand,
enfin, nous atteignons la fort. Nous nous mnageons un petit lit en contre-haut,
Erik reste avec Naoma et je pars  la recherche de nourriture. Il fait trs sombre
et j'ai peine  distinguer ; de plus j'ai quelques craintes  trop m'introduire dans
la fort, et je reste  la lisire.

Il me faut une bonne demi-heure avant de trouver enfin une sorte de fruit qui ressemble
 ce que nous avions l'habitude de manger au dbut. Mais je n'ai rien pour les transporter
et ce serait dommage de n'en ramener que quelques uns. J'entreprends alors de dmler
une touffe de ronces qui pourront constituer un petit panier si je m'y prends correctement.
Elles sont cependant remplies d'pines et je casse tout d'abord un bton pour en
tirer un partie un peu  l'cart.

Btes
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J'ai vu ses yeux, dans le noir de la fort...

Je les ai vus, brillants, une fraction de seconde avant qu'il n'attaque. Une sorte
de lopard, du mme type sans doute que le tout premier, le seul autre que nous ayons
vu. Il se lance sur moi les deux pattes en avant, j'ai tout juste le temps de me
protger le visage avec le bton, qu'il mord frocement. Il me griffe aux deux paules
avec ses pattes avant et au ventre avec ses pattes arrires. Je tombe  la renverse
et je parviens  le projeter sur le ct. Je n'ai pas le temps de me relever dj
il s'lance de nouveau. Il me mord  l'avant-bras et me griffe au ventre. Ses griffures
font horriblement mal, et je sens mes blessures saigner. Je suis puis et j'ai du
mal  avoir des initiatives. Je lui donne plusieurs coups de bton du bras gauche,
mais je n'ai aucune force. Je m'crie :

- Corps de merde !

Il me lche finalement et quand il ressaute je place le bton droit sous lui et le
projette plus loin, mais une fois de plus je n'ai pas le temps de me relever et je
ne peux que parer son attaque avec mon bton. Corps de merde ! Je ne sens rien, je
n'arrive  rien, je n'ai pas cette rage qui dcuple mes forces, je suis tellement
fatigu, je me sens impuissant, livr  la mort comme un agneau. Je ne vais tout
de mme pas finir bouff par cette sale bte !

Je djoue une nouvelle de ses attaques et par chance parvient  le frapper vigoureusement
sur la tte. Mon bton se brise mais il est sonn un instant. Je saigne de toute
part et je sens mes forces s'en aller, mais dans un dernier regain de rage je soulve
une lourde pierre et lui envoie avec toute l'nergie qu'il me reste sur l'paule.
Il roule au sol et se redresse difficilement sur trois pattes en crachant. Il recule
doucement vers la fort mais je ne vais pas le laisser partir, oh non !

Je rcupre rapidement ma pierre et alors qu'il se retourne pour s'enfuir il la reoit
directement sur la nuque. Il s'croule  nouveau. Une troisime, quatrime et cinquime
fois son crne s'crase sous ma colre, avant que, n'ayant mme plus la force de
soulever la lourde pierre, je me laisse tomber au sol.

Je reste quelques instants, allong,  respirer profondment, pour reprendre mon
souffle, et quelques forces. Puis je m'assois, je le distingue  peine dans le noir,
 deux mtres de moi. Je suis salement amoch. Mais la crainte que l'un de ses confrres
ne passe par l me fait me hter, d'autant que je veux prvenir Erik et Naoma du
danger. Je place le lopard sur mon dos, et me contente d'emporter trois fruits sur
mon bras bless. Il me faut encore un long moment avant d'arriver en titubant vers
Erik et Naoma. Erik accourt :

- Ylraw, j'tais inquiet, mais je ne voulais pas laisser Naoma, j'ai l'impression
qu'il y a des btes qui rod... Ah t'es au courant... Mais tu es bless ! Tu saignes
de partout ! C'est grave ! Attends, je vais t'aider  monter.

Erik attrape les fruits et le lopard, puis m'aide  grimper sur le rocher. Naoma
dormait, elle est rveille par le bruit.

- Mon Dieu Franck, mais tu saignes de partout ! Que s'est-il pass ? Ah ! C'est quoi
cette bte !

- N'ais pas peur il est mort, et pas moi...

- C'est le mme genre que celui que vous aviez fait fuir ?

Erik rpond :

- Oui on dirait. Allonge toi Ylraw, nous allons regarder tes blessures, elles saignent
toujours ?

- Je ne sais pas mais a fait affreusement mal...

Je m'allonge en respirant profondment, j'ai la tte qui tourne, Naoma s'occupe de
moi. Mais il n'y a pas grand chose  faire, nous n'avons ni tissus ni pansement.
Je me contente de rpandre le peu de bave qu'il me reste sur les blessures pour dsinfecter...
Quand je me sens un petit peu mieux j'accepte le fruit qu'Erik me tend, et qui me
dsaltre un peu. Nous mangeons ensuite  pleines dents le lopard qu'Erik a dpec
avec une pierre tranchante. Le ventre plein, je m'endors en quelques secondes juste
aprs, sans mme la force de discuter un peu.

Je suis rveill plusieurs fois dans la nuit, soit par mes blessures qui sont douloureuses
quand je bouge, soit par des bruits suspects. Je m'aperois qu'Erik a d ramener
plusieurs branches de bois qu'il a disposes tout autour de nous.

Je suis pourtant le dernier debout quand le lagon reoit enfin les rayons du Soleil
par-dessus les hauts rebords du cratre. Erik s'aperoit que je me suis rveill
:

- a va ?

- Oui je crois, j'ai faim.

- Il reste du lopard, je ne suis pas all chercher de nouveaux fruits, je pense
qu'il est plus prudent que l'on ne se spare pas. J'avais mis des branches tout autour
pour la nuit, je ne sais pas si elles nous ont protgs ou pas, mais je n'ai rien
entendu, et vous ?

- Je me suis rveill quelques fois, mais plus parce que mes blessures me faisaient
mal. J'ai eu un peu froid par contre. Je pense que ce serait pas mal d'utiliser la
peau du lopard.

Naoma s'exclame :

- Le pauvre ! Mais tu n'es pas contre les habits en peau d'animaux ?

Sa remarque ne me convient gure :

- Et oh ! Il est mort ton lopard ! Et vu ce qu'il m'a fait, c'est de bonne guerre
! Je ne l'ai pas dzingu au fusil, c'tait  la rgulire ! Et j'ai gagn, alors,
hein ! J'en fait ce que je veux !

Erik coupe nos chamailleries :

- Mangeons un bout, puis allons chercher des fruits, j'ai toujours autant soif.

Naoma semble impatiente de bouger :

- Ne devrait-on pas partir tout de suite vers le Nord, si nous voulons trouver une
ville rapidement ?

Pour ma part je prfrerais encore un peu de repos :

- Nous pourrions installer un petit campement quelques jours, pendant lesquels on
fabriquerait de nouveau des outils et des armes, et partir une fois plus quip ?
D'autre part je ne me sens pas de partir tout de suite.

Erik est d'accord avec moi :

- Oui je pense comme Ylraw, par contre vaut-il mieux rester ici prs de la falaise,
ou nous aurons peut-tre plus de facilits  recueillir de l'eau, ou traverser la
fort vers la mer, o nous pourrons pcher du poisson ?

Mais traverser la fort ne me tente gure :

- Je suis d'avis de rester ici quelques jours, et nous traverserons la fort si nous
ne nous en sortons pas ici. Je prfrerais ne pas m'y aventurer sans de quoi nous
dfendre.

Tombs d'accord, nous mangeons avec apptit de la viande maintenant froide du lopard,
puis nous partons tous trois pour quelques cueillettes matinales. J'ai un mal fou
 marcher. De jour, la recherche des fruits est rendue aise, et bien vite nous sommes
repus de divers savoureux fruits. Mes blessures me fatiguent beaucoup, et le moindre
geste me fait souffrir. Je mets quand mme la main  la pte quand nous entreprenons
de nous refaire une trousse  outil digne de ce nom, et un abri pour dormir un peu
plus sr. L'emplacement un peu en hauteur sur le flanc de la montagne est scurisant
et nous donne un bon point de vue sur la fort. Notre technique de tressage de cordes
dornavant prouve nous permet, en quelques jours, d'tre protgs et  l'abri sur
un gros rocher que nous escaladons avec une petite chelle.

Quelques jours de plus. Cinquante-cinquime jour. Cette fort est beaucoup plus dangereuse
que la premire, et  maintes reprises nous surprenons un lopard ou un autre flin
 roder autour de nous, et nous avons d djouer les attaques de certains tmraires
d'entre eux  deux reprises, ce qui valu  Erik une belle balafre, et  Naoma et
moi un bon festin. Nous avons de quoi nous dfendre et nous nourrir ; haches, gourdins
et lances qui nous fournissent viande  profusion, et scurit lors de nos dplacement.
La pluie est suffisamment frquente pour que nous ayons toujours suffisamment de
quoi boire. Nous nous sparons peu, et mme nos toilettes sont amnages un peu plus
loin dans un coin protg, et nous n'y allons jamais tout seul.

Nous n'envisageons pas pour autant de rester ici ternellement, et maintenant que
nous avons de nouveau rcipients, armes, peaux de bte pour nous protger du froid
et fabriquer des gourdes, nous prparons notre dpart. Je vais aussi beaucoup mieux,
mes blessures sont cicatrises et me valent une belle panoplie de crotes, si jamais
je peux retourner sur Terre avec de telle marques, je pourrai plus que pavaner en
vantant mon combat avec un lopard. Nos explorations et l'exprience de la vie ici
nous conforte dans l'ide que rester proche de la falaise rendra notre progression
plus rapide, plus sre mme si le terrain est un peu plus accident. Nous n'avons
pas trouv de traces de civilisation, mais nous pensons qu' une centaine de kilomtres
vers le nord nous pouvons trouver un village, il nous a sembl par moment distinguer
des petits points noirs se dplaant dans le ciel, et les nuits claires une douce
lueur teinte parfois lgrement le ciel nocturne, du moins nous en convainquons-nous...

C'est ce jour de dpart, alors que j'accompagne Naoma aux toilettes, qu'elle me parle
d'Erik.

- Franck, je peux te poser une question ?

Quelque chose ne doit pas aller.

- Et bien oui, tu as toujours pu me poser des questions jusqu' prsent, non ?

- Oui mais c'est un peu particulier, c'est  propos d'Erik.

- Que t'a-t-il fait encore ? Des misres ? Pourtant vous avez l'air de mieux vous
entendre.

- Non non il est trs gentil, et je crois que tu avais raison, c'est un gars bien,
non c'est plus sur tes sentiments vis--vis de moi.

- Je ne comprends pas, qu'est ce que tu veux dire ? Que vient faire Erik dans cette
histoire ?

- Et bien, je me demandais si tu m'avais tout dit sur tes sentiments pour moi ?

- Tout dit ? Comment a, tu penses que j'prouve certaines choses que je ne t'ai
pas dites ?

- Non, je ne sais pas, je me demande...

- Si tu me le demande, c'est que tu le crois ou l'espre...

- Peut-tre, tu ne veux pas rpondre ?

Oh, a va encore mal se finir... Restons vague.

- Je pense que je t'ai tout dit, oui. Une certaine forme d'attachement et de tendresse
communment appele amiti.

- Rien d'autre ? Pourquoi tu as dit avec tant de certitude que tu ne voulais plus
faire l'amour avec moi ?

- Pourquoi tu me poses toutes ses questions ? Erik t'as dclar sa flamme et tu dois
lui rpondre, c'est a ?

- Oh, mais ? Il t'en a parl ?

- Non.

- Mais comment as-tu devin ?

- C'est pas sorcier, nous sommes trois ici je te rappelle, pour que tout d'un coup
tu veuilles savoir prcisment s'il n'y a plus d'espoir avec moi, c'est que tu es
face  un choix, sinon, malheureusement je pourrais dire, tu aurais continu  esprer.

Elle se met  pleurer, elle me regarde avec ses grands yeux.

- Et bien oui c'est vrai, a fait quelques jours dj, en fait c'tait le premier
soir o nous sommes arrivs, le soir o tu t'es fait attaquer. Je pense que c'est
pour me dire a qu'il n'est pas parti avec toi, il s'en veut tu sais. Et chaque fois
que je te vois souffrir  cause de tes blessures je m'en veux aussi, qu'il soit rest
pour moi alors que tu aurais pu y laisser la vie...

- Oublions, qui aurait pu prvoir ? Nous n'avions eu un problme avec des animaux
sauvages que le premier jour, et plus aucun depuis, nous avions baiss nos gardes,
c'est normal, je ne suis pas sr que je serais all avec lui s'il tait parti tout
seul... Enfin si peut-tre, enfin j'en sais rien, peu importe ; on ne pouvait pas
savoir que ce serait plus dangereux par ici... Et toi qu'est ce que tu en penses
?

- De quoi ? D'Erik ?

- Et bien oui, Erik, il te plat, je ne sais pas ? Tu as des sentiments pour lui
? Tu penses que tu pourrais en avoir ?

- Je ne sais pas trop, mais je crois que je m'attache un peu  lui, surtout depuis
ses dclarations, j'y pense beaucoup... Mais je ne voudrais pas le faire sans ton
accord.

- Mon accord ? Mais tu fais ce que tu veux, je suis pas ta maman !

- Non, c'est pas ce que je veux dire, mais... Et tu n'as pas rpondu, pourquoi tu
m'as dit que nous ne ferons plus l'amour, pourquoi tu tais si sr de toi, tu n'as
jamais chang d'avis sur ce genre de sujet ?

C'est clair, a va mal finir...

- Je ne le veux pas.

- Mais pourquoi tu ne le veux pas, je ne te plais pas ? Pourtant, l'autre fois dans
la mer tu n'as pas sembl dire a.

- Disons que je ne me l'autorise pas.

- Pourquoi ?

C'est la galre ce genre de questions, le pire c'est que je sais que quelque soit
la faon dont je vais tenter de m'en sortir, je vais la blesser...

- C'est difficile  dire, parce que je ne veux pas juste profiter de toi comme a,
juste, sans vraiment te connatre, sans...

Elle me coupe, s'nerve un peu :

- C'tait peut-tre vrai  Melbourne, la premire fois, mais on commence  se connatre
maintenant ! Et puis ce n'est pas profiter si je suis d'accord, c'est tous les deux,
ce n'est pas goste, je ne comprend pas. En plus ce que tu dis n'est pas vrai, quand
tu as couch avec Deborah, tu la connaissais depuis trois jours, tu ne peux pas dire
que tu la connaissais plus que moi !

- C'est vrai, mais je veux pas te blesser, je veux pas...

Elle me coupe et elle est tout  fait nerve maintenant :

- Tu penses que je ne suis pas assez forte pour toi c'est a ? Tu penses que je ne
te mrite pas, qu'il te faut plus... Non, pas moi, quand mme ! Moi la petite boulangre
tudiante en histoire ! Deborah, elle, elle grait toute l'exploitation, elle avait
tous les beaux mecs du canton  ses pieds, a c'est une fille pour toi ! Mais pas
moi...

Elle pleure  chaudes larmes. Je m'approche pour la prendre dans mes bras.

- Ne me touche pas ! Rponds ! Allez rponds ! Ose dire que je n'ai pas raison !

- Tu n'as pas compltement tort, peut-tre, c'est vrai, mon orgueil fait sans doute
partie des raisons, mais c'est surtout parce que je pense que je te blesserais, parce
que oui, je pense que tu n'es pas assez forte pour moi, que tu t'attacherais trop
et que moi j'ai besoin de quelqu'un de fort, j'ai besoin pour aimer d'avoir une pente
 gravir, si tant est que je puisse encore aimer vraiment...

Elle a un gros soupir.

- D'accord, OK... Tu veux juste conqurir en fait c'est a ? Tu t'en fous que des
gens puissent t'aimer ou vouloir tre avec toi... Moi je t'aimais juste, c'est vrai,
je suis pas superwoman... Mais aprs tout je ne sais pas trop ce que j'esprais...
Peut-tre que... Je pensais que... Et puis mince... C'est tant pis pour moi... T'as
raison, je pourrai pas rester avec quelqu'un qui voudrait toujours plus... Mais c'est
des mecs comme a aprs qui tu cours, ou qui te courent aprs... Je sais pas ce que
tu veux en fait, je te comprends pas... Et puis je m'en fous, c'est plus mon problme...

Ses sanglots ont redoubl d'intensit, mais elle me repousse quand je veux la rconforter
et part en courant vers la cabane. Je reste quelques instants l, ne sachant trop
o se trouve la ralit, ce que je n'ai pas dit et ce que je n'aurais pas d dire...
Je m'assois un instant. Dix minutes plus tard Erik vient me voir.

- Qu'est ce qu'il s'est pass avec Naoma ?

J'hsite  rpondre. Je ne sais pas vraiment quoi dire, de plus.

- Je crois que... Je crois qu'elle a juste compris que je n'tais pas tout  fait
comme elle pensait...

Erik s'assoit  ct de moi, il regarde au loin.

-  ce propos... Est-ce que... Je crois que... Je m'attache un peu  elle.

- Elle m'a dit oui... C'est super, c'est vrai. C'est bien non ?...

Je ne sais pas trop quoi dire d'autre.

- a ne te drange pas si, enfin... Si on se rapproche ?

- Pas du tout, je trouve a trs bien, au contraire. Naoma a besoin de quelqu'un,
mais pas de moi, surtout pas de moi.

Erik est gn.

- C'est con  dire, mais je crois que je l'aime.

Je lui mets la main sur l'paule.

- C'est pas con Erik, c'est pas con...

Il se relve.

- Tu veux que je te laisse un peu seul ? Il ne faudrait pas trop tarder  partir.

- Oui, cinq minutes et j'arrive.

Peut-tre dix minutes en fait. Je ne sais pas vraiment si nous avons une bonne image
de nous. Je ne sais pas si quand nous croyons tre quelque chose nous le sommes vraiment,
ou nous le voulons juste. Je ne sais pas si Naoma avait raison. Un peu sans doute...
Peut-tre que je me cours aprs... Ah Deborah, tu me manques, ou je sais pas, je
ne sais mme pas qui me manque, personne peut-tre...

Quand je les rejoins tout est dj prt, et je n'ai qu' endosser le simili de sac
 dos fait de peau de bte et de cordes. Nous ne tranons pas et abandonnons sans
grandes pompes notre petite maison. Nous avons chacun une partie des haches, lances,
cordes, ainsi que de quoi boire et manger pour quelques jours. Notre objectif est
de marcher le plus possible pour tre rapidement fixs sur la prsence ou non d'un
village plus au nord. D'autant plus rapidement que l'ambiance n'est pas des plus
joviale, Naoma ne m'adressant plus la parole, et Erik pris entre deux feux ne sachant
pas trop s'il est en partie responsable ou pas.

Nous marchons plusieurs heures, notre marche est facilite depuis que nous avons
confectionn des sortes de sandales en peau, mme si notre plante des pieds s'est
depuis longtemps recouverte d'une dure couenne. Le soleil dclinant, les animaux
commencent  se manifester, et il nous faudra bientt partir en chasse. Naoma s'crit
:

- Un lopard !

Erik s'arrte et scrute les environs :

- O a ?

- La devant ! Enfin je ne suis pas sre que ce soit un lopard, il m'a l'air plus
gros que ceux que nous avons dj vus.

- Je vais jeter un oeil, restez-l, ne bougez pas, attendez-moi, gardez mon sac et
la nourriture.

Erik laisse son sac et part avant que je n'ai le temps de lui dire qu'il vaudrait
mieux que nous restions ensemble. Nous attendons cinq minutes, en silence. Soudain
j'aperois une ombre un peu plus haut sur le flanc de la montagne en avant :

- Mince, regarde, il est en-dessus ! Je vais prvenir Erik, ne bouge pas !

Je laisse aussi mon sac  Naoma et je cours rapidement dans la direction prise par
Erik  l'intrieur de la fort. Je le trouve sans peine  quelques centaines de mtre
de l,  l'afft dans un fourr.

- Erik, viens, il est au-dessus, en nous sparant nous le coincerons et l'attraperons
sans...

Erik me coupe.

- O est Naoma !

- Et bien elle est reste derrire, avec les sa...

- Il n'est pas en dessus ! Il faut retourner avec elle ! C'en est un autre, un plus
gros, je n'ai jamais vu un truc par...

Nous sommes coups par un cri. Un cri de Naoma.

- Mon Dieu !

Erik court  toute vitesse, je lui embote le pas mais il est plus grand et j'ai
du mal  le suivre. Quand nous sortons de la fort nous n'apercevons plus Naoma,
nous acclrons encore, pour, une petite bute passe, voir cette bte, cet immense
bte noire, presque de la taille d'un lion, peut-tre plus grosse, tirer le corps
de Naoma la gorge dans sa bouche. Erik crie, la bte surprise lche sa proie et se
retourne vers nous, prte  se dfendre. Mais notre rage et nos cris doivent l'effrayer,
elle se recule doucement vers la fort. Quand je suis sr de ne pas pouvoir blesser
Naoma, je lui projette ma lance, qui la touche dans la patte arrire. La bte pousse
un grognement assourdissant. Erik va directement auprs de Naoma, et je tente moi
de tuer ou tout du moins mettre en fuite cette bte. Mais blesse et surprise, elle
n'attend pas son reste et bondit dans la fort. Je la poursuis quelques secondes
pour m'assurer qu'elle ne reviendra pas, et je retourne rapidement voir Erik et Naoma.

J'arrive trop tard. Erik est prostre sur elle. Il se retourne vers moi, les yeux
en pleurs.

- Elle est morte... Ses dernires paroles furent : "Dsol, Erik".

Les forces me quittent, je laisse tomber ma hache. Je m'approche d'elle.

- Mais non, mais... Non, elle, on peut srement.

Erik m'empche de m'approcher.

- Non ! Elle est morte, OK ? Morte ! PAR TA FAUTE !

Je ne peux rien dire. Je reste l, sans voix, regardant Erik pleurer sur son amour...
Naoma...

- Peut-tre que, peut-tre qu'on peut la mener jusqu' ce village, peut-tre que...
Peut-tre qu'ils ont des tubes, peut-tre qu'ils pourront la sauver, la gurir ?

- Ta gueule ! Tais-toi ! Tais-toi... Casse-toi !

Et le paradis s'est transform en enfer...

Village
-------



Erik a pass le reste de la soire  construire une civire pour Naoma, avec les
peaux de bte et les cordes que nous avions. Il a refus que je l'aide, et je suis
donc parti chasser. La chasse fut bonne, malgr l'obscurit de plus en plus prononce,
surtout dans la fort. Pas de trace de la bte ayant tu Naoma.  mon retour Erik
a presque termin son travail, Et Le corps de Naoma est maintenant maintenu et protg
sur une civire de fortune. Erik veut repartir tout de suite, refusant que nous fassions
une pause pour la nuit.

- Tu veux que je t'aide  porter Naoma ?

- Non, occupe-toi de surveiller les alentours.

Nous marchons toute la nuit jusqu'au petit matin. Sans doute puis, Erik fait alors
une pause. Il s'endort rapidement. Pour la premire fois je peux enfin m'approcher
de Naoma. Erik lui a nettoy sa plaie, et on ne remarque plus qu' peine les traces
de crocs acrs qui lui ont tranch la gorge.

Naoma. Ma Naoma... Je suis tellement dsol, je suis tellement dsol... Je pleure...
Je pleure pour ces paroles dures qui t'ont faite pleurer, pour cet amour que je ne
t'ai pas donn, pour cette histoire dans laquelle je t'ai entrane... Mon Dieu,
cette histoire ne se terminera donc jamais ! Faudra-t-il que tous ce que j'approche
meurent ! Ah, Vie ! Tu es trop dure, parfois...

Mais il est trop tard pour regretter, trop tard pour te parler, trop tard pour le
pass... Je m'loigne un peu. Monte un peu la pente pour surveiller Erik qui dort
proche de celle qu'il n'a pas eu le temps d'aimer. Je suis tellement dsol pour
toi aussi Erik... Mais toi tu n'es pas mort, et je peux encore t'aider, je ne sais
pas trop comment, mais je te sortirai de l, je te ramnerai chez toi, mme si dsormais
ce sera dans la tristesse... Toujours la vie me rappelle qu'il faut se prparer 
la tristesse et la solitude, serait-ce mon d ? J'en ai peur...

Qu'est-ce que je vais devenir ? O ces folies nous mnent-elles ? Je cours sans m'arrter
depuis mon dpart de Paris, mais pour quoi, vers o ? Je ne sais mme plus si je
poursuis quelque chose o si quelque chose me poursuit... Je n'ai pas demand ce
combat... Mon combat c'tait les logiciels libres, linux, un monde meilleur... Maintenant
je suis redevenu un sauvage qui mange de la viande crue et qui parcourt la fort
 la recherche d'une hypothtique issue... Je suis fatigu... Tellement fatigu.
Je pleure encore... Deborah... J'aimerai tant t'avoir pour me blottir dans tes bras,
mme juste un instant, oublier tout a, me rveiller, l-bas, au Texas...

Erik ne dort que quelques heures, et il me rveille pour partir. Il est un peu moins
dur avec moi mme s'il ne m'adresse pas beaucoup la parole. Nous repartons sans tarder.
Cinquante-sixime jour. Erik fait une pause quand le soleil est au plus haut, et
j'en profite pour aller ramasser quelques fruits. Nous ne nous arrtons qu'une dizaine
de minutes et il refuse toujours que je le relaie. Nous marchons jusqu'au soir o
lors d'une nouvelle pause, je vais chasser et ramasser de nouveaux fruits. Erik me
demande de monter la garde pendant qu'il dort un peu, puis c'est  mon tour de dormir
quelques heures. Nous repartons au beau milieu de la nuit, alors que le ciel se voile
et nous masque les toiles.

Il me semble que nous sommes suivis,  plusieurs reprise je me retourne pour voir
une ombre dans la fort. Je n'en dis mot  Erik. Au petit matin de ce cinquante-septime
jour, il pleut, une pluie fine et frache. Il fait assez chaud et elle est donc plutt
rafrachissante. Nous marchons de nouveau toute la journe. Toujours aucun signe
de civilisation, Erik est de plus en plus fatigu, il titube plus souvent, et par
deux fois a gliss et est tomb. Mais il s'obstine toujours  refuser mon aide.

Je ne sais que faire, je sais trs bien ce qu'il me reproche, et je sais trs bien
que c'est ma faute... Mais que pourrais-je ? Que pourrais-je...

Le soir je vais de nouveau chasser. Nous avons march de nombreux kilomtres, sans
doute prs de quatre-vingt depuis notre dpart de la cabane. Deux jours se sont couls
depuis la mort de Naoma. J'ai peur que l'espoir de la sauver ne se soit vapor...
Mais je n'ose en dire mot  Erik, aprs tout nous ne devons pas perdre espoir, ce
monde est tellement diffrent du notre, et je suis bien mort, moi-aussi, l-bas sur
cette lune... Quand je reviens de la chasse Erik me dit qu'il pense qu'une bte nous
rde autour, je lui livre alors mes inquitudes, que c'est sans doute la bte qui
a tu Naoma qui nous suit.

- Tue-la. Dbrouille toi comme tu veux, mais tue-la.

Je n'ai pas autant de rage que lui. Car ce n'est pas cette bte la responsable, elle
ne voulait que se nourrir, et nous avons nous aussi tu de nombreuses btes, des
dizaines, depuis que nous sommes arrivs. Peut-tre n'est-elle qu'une mre voulant
nourrir ses petits... Le responsable c'est moi, et je vivrai avec. Je la tuerai si
elle nous attaque ou s'approche de nouveau, sinon elle partira. J'imagine que si
elle a des petits  nourrir elle ne nous suivra pas trs longtemps,  moins qu'ils
ne nous suivent, eux aussi.

Cette nuit l je ne dormis pas, je me mis en retrait, cach, pour surprendre les
rdeurs. Mais il n'en vint aucun, et quand mon attention dclina, je retournai me
coucher prs d'Erik, lui demandant de me remplacer tout de mme pour deux ou trois
heures.

Deux ou trois heures qu'il ne manque pas de respecter, et en ce cinquante-huitime
jour naissant, notre attention, tout comme notre entente, sont au plus bas. Nous
marchons encore toute la journe, avec une sieste peu aprs midi. Le soir le ciel
s'est un peu dgag, mais mme en montant un peu plus haut sur la montagne, dont
le sommet est dsormais beaucoup plus bas, je n'ai rien vu indiquant la prsence
d'un village ou d'une activit humaine. Le jour suivant est gure diffrent.

La pause du soir, je m'aperois que le corps de Naoma subit dornavant les effets
du temps. Son visage est blanc comme la neige, et sa peau s'assche dj. Les marques
de ses blessures au cou s'amplifient, la peau se craquelant.

- Erik, je ne sais pas si on ne devrait pas l'enterrer peut-tre, quatre jours se
sont maintenant couls depuis qu'elle est morte. Ils ne pourront pas la ramener
 la vie Erik, ils pourront peut-tre se brancher sur le tlporteur et la ramener
comme quand elle est arri...

- Tais-toi ! Qu'est ce que tu en sais. C'est moi qui la porte, c'est moi qui dcide.
Si tu veux abandonner pars donc ! Mais laisse moi dcider de ce qui me regarde !

Toute cette histoire devient un petit peu difficile pour moi. Je ne sais pas si je
n'aurais pas prfr que rien de toutes ces aventures n'arrive, que je reste tranquille
 Paris, que je ne connaisse pas David, Deborah, mes quatre compagnons de Sydney,
Steve, Gordon, Fabienne et Nicolas, puis Patrick, Martin, et enfin Naoma... Et Erik.
Mais quoi ! Qu'ai-je tant fait de mal ? Qu'ai-je tant fait comme erreur ? Ah vie
tu me trimbales ! Mais je ne baisserai pas les bras, non, je comprendrai tous ces
mystres, je comprendrai qui est cette fille qui m'a donn le bracelet, ces gens
qui me poursuivent, cette autre fille qui m'a aid, cette base sur la lune, cette
plante, ces hommes-abeilles...

Nous marchons encore et encore les deux jours suivants. Sans grand changement. Nous
ne dormons que quelques heures par jour. Je chasse le soir venu et ramne des fruits
et ce que je trouve comme herbes ou racines qui me paraissent comestibles. C'est
ce soir du soixante-et-unime jour que je crois voir un village. La montagne n'est
plus maintenant qu'une colline, mais elle est suffisamment haute pour que d'en haut
ma vue surplombe la fort. Et de l'autre ct de cette fort, au niveau de l'embouchure
du lagon, il me semble distinguer plusieurs habitations au bord de la mer. Si la
bande forestire est ici beaucoup plus large, de l'ordre d'une trentaine de kilomtres,
la fort est par contre moins dense, et s'il est loin d'y avoir un sentier tout trac,
il ne nous sera pas si difficile de nous en frayer un. J'en touche mot  Erik et
il est d'accord pour aller au plus vite vers ce village.

Je convaincs Erik qu'il ne me semble nanmoins pas prudent de nous lancer dans la
traverse de la fort alors que la nuit tombe.  Il nous faudra sans doute toute la
journe du lendemain, voire plus, avant d'arriver au niveau de la mer. Nous montons
quelques centaines de mtres sur la colline jusqu' atteindre la lisire de la fort
dornavant haute sur les pentes douces. Je prends le premier tour de garde, et, sans
aucun incident ni bte dans les environs, nous prenons le risque de dormir tout deux
jusqu'au petit matin, en prparation de la journe empreinte d'inconnu qui s'annonce.

Aux premires lueurs du jours nous levons le camp. Je devance Erik dans la fort
traant la route, coupant les buissons quand je le peux, ou trouvant le meilleur
dtour en tentant de conserver le cap. Un providentiel petit animal, une sorte de
fourmilier, coupl  de juteux fruits nous incitent  une pause au plus chaud de
la journe. Nous sommes tous deux anxieux de ce que nous allons dcouvrir. Allons-nous
devoir nous battre ? Quel accueil pouvons-nous esprer ? Ces gens sont-ils les mmes
que ceux de la lune ? Notre espoir de pouvoir retrouver Naoma a-t-il vraiment une
justification ?

Je ne parle plus  Erik, me contentant de rpondre  ses questions et de lui donner
des informations si ncessaire. Soixante-deuxime jour, Naoma est morte depuis une
semaine. Avec la chaleur humide, son corps et en dcomposition rapide. Nous l'avons
enveloppe dans le maximum de peaux et de protection pour prvenir des insectes ou
des mouches de l'attaquer. Insectes qui trangement ne sont pas si prsents, pas
plus que nous n'avons subi de piqres de moustiques depuis notre arrive, mme si
nous en avons vu quelques uns.

Nous reprenons notre route, et celle-ci est facilite  mesure que nous progressons
par la fort qui devient plus dbroussaille, sans doute entretenue  proximit du
village. Village dont nous atteignons la premire maison alors que la lumire du
jour s'estompe. Nous ne nous arrtons pas  cette habitation, un grand chalet sans
doute construit avec le bois de la fort, qui semble vide, aucune lumire ne s'en
chappe. Nous sommes rassurs de trouver un simple chalet en bois qui ne comporte
rien susceptible de nous rappeler une arme ou une protection. Nous faisons une pause
pour boire et manger, prendre des forces si ncessaire, mais nous prfrons continuer
rapidement jusqu' un endroit que nous pensons reprsenter la place du village, un
grand espace en terre battue. Mais tout semble dsert. Les btisses sont toutes diffrentes
les unes des autres, toutes faites de bois toutefois. Nous nous trouvons au centre
d'une place ou large rue entour d'une dizaine de chalets. Nous en avons crois cinq
ou six avant d'arriver ici, et le village s'tend encore un peu en avant.

Erik s'arrte et dpose le travois. Il est puis est regarde en silence autour de
lui. Il soupire.

- C'est foutu il n'y a personne, le village est dsert, c'est foutu...

Il s'assoit prs des restes de Naoma, pose une main sur le travois et repose sa tte
sur son autre main,  bout de force et de courage. Nous qui pensions peut-tre devoir
nous battre ou affronter des hommes, nous voil bien perplexes. Finalement je prends
l'initiative de crier, d'appeler. Quelques secondes passent, je ritre mes appels.
Soudain une douce lueur se laisse chapper d'une des maisons, une de celle tout au
bout du village, un peu  l'cart. Nous en sommes un peu loin mais nous ne bougeons
pas, apeurs par ce que nous allons dcouvrir, Erik se redresse. Une forme s'en dgage,
que le soir tombant nous rend difficile  distinguer  cette distance. Elle se rapproche,
doucement. C'est une femme ! Elle est vtue de sorte de rubans qui virevoltent autour
d'elles. Elle n'est plus qu' quelques dizaines de mtres, nous intgrons sa superbe
silhouette, rapidement complte par un visage d'ange. Je ne lui donnerais pas plus
de vingt ans.

- Moyoto.

Je suis tonn par Erik, mais bien vite je me souviens que c'est la faon dont les
hommes de la lune saluaient. Elle rpond.

- Moyoto.

Sa voix est aussi anglique que tout le reste. Elle ne s'est pas approche  moins
de cinq mtres. Elle parle, elle nous pose sans doute une question, mais nous ne
comprenons pas et mimons que ce qu'elle dit nous chappe. Erik lui montre la civire.
Elle reste immobile. Erik se baisse et retire les couches de peaux qui protgeaient
le corps de Naoma. Voil plusieurs jours que nous ne l'avions fait, et il s'en rchappe
une forte odeur de corps en dcomposition, j'en ai la nause. Le corps de Naoma part
en lambeaux... Erik pleure de nouveau, il se redresse et se tourne vers cette femme,
tente de lui faire comprendre qu'il attend quelque chose d'elle, qu'il lui demande
de l'aider. Elle se rapproche d'un mtre pour voir le corps, mais reste  bonne distance.
On dirait qu'elle parle en elle-mme, elle fait des petits gestes et mouvements de
la tte comme si elle tait en pleine conversation.

Plusieurs minutes s'coulent et nous en sommes toujours au mme point. Erik s'agace
un peu et parle alors en anglais, il hausse la voix et lui demande de faire quelque
chose, de la sauver, de la porter dans leurs tubes... La fille a un mouvement de
recul, effraye par l'envole d'Erik. Elle fait encore quelques mouvements de tte,
avec quelques "mmm, mmm" comme pour approuver quelque chose. Subitement elle fait
quelques pas vers nous, en tendant le bras, un bracelet  son poignet.

J'ai un petit mouvement de recul, mais je ne peux rien de plus, elle nous paralyse.
Je ne sais pas par quel moyen, sans doute une action du bracelet, mais nous ne pouvons
plus bouger. Elle en profite pour s'approcher encore un peu et regarder plus attentivement
le corps de Naoma. Ensuite elle nous fait marcher, littralement, nos corps se mettent
 avancer sans que nous ne puissions rien faire contre. Nous avanons,  quelques
mtres devant elle, et elle nous dirige vers l'une des maisons. La porte s'ouvre
et elle nous fait entrer  l'intrieur, puis referme la porte derrire nous.

Nous reprenons alors l'usage de nos membres. Nous nous trouvons dans un petit endroit
cossu, constitu de deux lits, un canap, une table et trois chaises, le tout en
bois rustique. Cette prison ne nous semble pas trs robuste, mais nous avons l'amre
rvlation que nous ne pouvons nous approcher des parois. C'est extraordinaire, ds
que nous avons juste l'intention ou ne serait-ce que penser trouver un moyen pour
sortir, nous sommes paralyss, et bien souvent nous perdons l'quilibre et tombons.
Nous devons nous concentrer pour ne pas imaginer sortir. Nous pouvons penser  ce
qui nous est arriv, avant, dehors, mais je ne comprends absolument pas par quel
moyen quelque chose dtecte que nous pensons  ses murs et nous immobilise alors.
Pourtant nous n'avons aucun appareil, aucune menotte, aucun bracelet. Ma seule explication
est la prsence d'un puissant champ lectromagntique qui interfre avec les impulsions
du cerveau et bloque la liaison avec les membres quand des dtecteurs, sans doute
placs tout autour de la pice, reprent une mauvaise intention de notre part. Toutefois
nous avons l'usage de la parole et nous dcidons de nous installer confortablement
dans le canap, cette position nous vitera au moins de nous retrouver par terre
si d'aventure nous avons quelque mal  contrler nos penses. Erik est inquiet pour
Naoma.

- Tu crois qu'elle va faire quelque chose ?

- Je n'en ai aucune ide, elle n'a pas dit un mot, mais on aurait dit qu'elle parlait
avec quelqu'un ou quelque chose, tu as remarqu ?

- Oui, sans doute une forme de communication que nous ne connaissons pas encore,
peut-tre demandait-elle avis  d'autres personnes sur que faire de nous.

- Oui, de plus le village a l'air dsert, elle est peut-tre juste l pour le garder.

- Elle aura compris, quand mme, quand je lui montrais le corps ?

- Et bien je ne sais pas trop comment pensent ces gens-l mais je pense que moi j'aurais
compris.

- Qu'est ce qu'on peut faire ?

- Je suis puis, dans un premier temps, vu la situation, c'est peut-tre mieux que
nous dormions un peu, peut-tre si nous restons sages relcheront-ils leur champ
de protection.

Nous tombons d'accord et dcidons d'aller nous coucher. Le lit d'apparence on ne
peut plus rustique, est en ralit compos avec une sorte de duvet-couverture d'un
seul tenant dans lequel nous nous glissons. Et de toute vidence cette couverture
est recouverte d'un pellicule qui doit tenir du revtement interne des combinaisons.
Nous sommes plutt sales, il faut bien le reconnatre,  marcher depuis des jours
dans la poussire sous la chaleur, mais la couverture pouse notre corps et le nettoie.
Il aura suffit que je me tourne une fois ou deux et que je passe la couverture sur
mes cheveux pour que j'ai la sensation d'tre de nouveau tout propre, comme aprs
un bon bain, et en plus j'ai la douce sensation que cette super couverture a un effet
bnfique sur mes cicatrices et mes blessures. Sensation qui ne fait qu'acclrer
l'irrmdiable plonge dans un profond sommeil, de toute faon dj irrversible
vue ma fatigue.

Soixante-troisime jour. Je me rveille sans doute tard dans la matine, les vitres
sont de nouveaux transparentes, elles taient opaques la veille, et une douce lumire
suggrant un beau soleil entre dans la pice. J'ai dormi sans doute bien plus que
dix ou douze heures, et ces lits sont une vritable merveille. Erik dort toujours,
et j'ai la faiblesse de rester encore un peu au lit, je suis si bien install. Mais
je ne tiens pas plus d'une dizaine de minutes, j'ai toujours eu la grasse matine
difficile. Je me lve.  travers les grandes fentres se dvoile le village toujours
dsert. Le travois n'est plus l, je ne sais pas ce qu'aura fait cette fille avec,
mais une chose est sre, elle l'a dplac. Je suis bien curieux de savoir si elle
a russi  le bouger toute seule, c'est tout de mme assez lourd.

Je me demande si la protection nous empchant de sortir est toujours active ; mais
c'est bien le cas et je rveille Erik quand je me retrouve allong parterre dans
un gros raffut. Erik lui-aussi semble-t-il bnit ces couches ; il se lve pour regarder
 travers les fentres.

- Naoma n'est plus l, tu as vu quelque chose ?

- Non, je ne suis debout que depuis dix minutes tout au plus.

- On ne peut toujours pas sortir ?

Je me relve difficilement.

- Non... Toujours pas... En tout cas pas moi...

Nous restons un dizaine de minutes  tourner et rflchir un peu, mais notre marge
de manoeuvre est considrablement rduite, tout comme notre imagination crative...
Elle revient, finalement, nous l'apercevons, traversant lentement la place, regardant
 droite  gauche et s'arrtant par moment, sans doute pour contempler un oiseau
s'envoler ou un joli nuage. Elle ouvre la porte du chalet et entre. Elle nous salue.
Elle est vraiment magnifique. Elle nous invite  nous asseoir sur le canap, ce que
nous pouvons difficilement lui refuser. Une fois assis je me rends compte que je
ne peux plus bouger mes jambes, sans doute se protge-t-elle d'un peu de vhmence
de notre part. Elle dpose un petit panier sur la table, de toute vidence notre
djeuner, et nous donne de quoi nous habiller plus correctement. Elle se prsente
je crois, en rptant son nom : "Pnople". Nous nous prsentons nous aussi, Ylraw
et Erik. Erik tente de lui parler de Naoma, en lui faisant comprendre que c'est son
nom, et qu'il voudrait des nouvelles.

Pnople hsite un instant, semble rflchir, puis prend un des sortes de petits
gteaux qu'elle a amen et le place dans sa main et nous le prsente. Elle fait alors
un signe de haut en bas avec sa tte. Ensuite elle le repose et nous montre juste
sa paume vide, et l fait un signe de droite  gauche. Nous comprenons qu'elle nous
montre comment elle signifie oui et non. En indiquant Erik et le travois, elle fait
alors un signe non de la tte, nous informant que les choses ne sont sans doute pas
trs positives concernant Naoma. Elle nous montre alors son bracelet, et semble nous
demander si nous en avons un. Nous rpondons que non. Elle continue et demande si
Naoma en avait un. Nous sommes toujours ngatifs. Elle nous mime ensuite que si Naoma
avait un bracelet, elle aurait pu le prendre et le mettre dans un machine, et ainsi
faire revivre Naoma. Voil un lment de plus qu'Erik peut me reprocher dans la mort
de Naoma. Erik s'emporte sur le champ :

- T'avais tout faux quoi, le bracelet, le lopard, t'avais tout faux...

Il a raison...

- Comment j'aurais pu savoir ?

- N'empche que si tu n'avais pas t l nous les aurions pris ces bracelets.

- Et qu'est-ce que t'en sait, hein ? Merde, putain ! OK c'est ma faute, OK ! Mais
j'ai jamais rien voulu faire pour vous faire du mal  l'un ou  l'autre, bordel !
Tu crois que a me fait plaisir, peut-tre !

- Tais-toi c'est bon, OK... OK...

Pnople sent que la situation se tend. Elle se lve alors, et nous fait signe que
nous pouvons manger ce qui se trouve sur la table. Elle quitte la pice et s'en va.
Nous restons quelques instants sur le canap, puis, sans mme que je me sois rendu
compte d'avoir rcupr l'usage de mes membres, je me lve, fouille dans le panier
qu'elle nous a apport, y rcupre une sorte de gteau et vais le manger en regardant
par la fentre. Erik fait de mme et va se rasseoir sur le canap. Le gteau est
plutt bon, je suis curieux de savoir si le got ressemble aux galettes qu'ils mangeaient
sur la lune, mais je prfre me taire, aprs la nouvelle vidence que tout est encore
plus de ma faute, s'ajoutant  sa mort le fait que nous ne pouvions la sauver...
Ah vie ! Mais comment aurai-je pu savoir ? Comment aurai-je pu prvoir ? Comment
aurai-je pu ?...

La journe s'coule et je reste mlancolique, la plupart du temps assis sur une chaise,
 regarder dehors, sans dire un mot  Erik. J'ai rcupr l'habit que nous a apport
Pnople, il ne ressemble pas du tout aux combinaisons que nous avions  notre arrive,
pourtant il doit avoir les mmes fonctions. L'habit est ample et agrable  porter,
mais il est fabriqu dans une sorte de tissus intelligent qui par moment devient
plus troit. C'est assez trange, d'un seul tenant, form d'un court pantalon moulant
au niveau des cuisses et d'un haut  manches courtes, plutt moulant au niveau du
torse. Ce n'est pas si lger qu'il en a l'air, sans doute car il doit intgrer un
certain nombre de technologie pour allier l'aisance et la protection.

Erik aussi enfile le sien, mais ne fait aucun commentaire. Je ne pensais vraiment
pas qu'il serait autant affect par la mort de Naoma. Pourtant dans sa vie il a sans
doute d affronter dj la mort de proches, d'ami, et d'autant plus qu'il tait une
crapule. Peut-tre l'aimait-il beaucoup plus que je le pense, peut-tre esprait-il
y trouver l'occasion et l'opportunit de changer de vie, de repartir sur quelque
chose de neuf, de sain, peut-tre reprsentait-elle sa nouvelle vie, sa nouvelle
morale. Ah Naoma ! Naoma... Je suis tellement triste, tellement triste de t'avoir
fait de la peine, tellement triste que tu te sois fche contre moi, tellement triste
de ne pas tre rest prs de toi... J'avais peut-tre raison,  Melbourne, de ne
pas vouloir t'aider, de ne pas vouloir me rapprocher, d'avoir peur que de ne t'attirer
dans des ennuis. Mes erreurs t'ont t fatales... Et c'est moi qui aurait d mourir
deux fois dj, David, toi... Mais quoi ! Qu'est ce que j'ai fait de si mal dans
cette histoire ? Erik m'en voudra toute sa vie, si tant est que par ma faute il ne
subisse pas aussi ton sort... Oh, mon Soleil, si loin, je ne sais pas ce que je peux
faire, je ne sais pas ce que je dois faire... Je suis si seul...

L'aprs-midi se passe, nous restons silencieux. Je fais une sieste, tout comme Erik,
puis quelques exercices physiques en fin d'aprs-midi, pour bouger un peu. Pnople
revient nous rendre visite. Tout comme le matin nous sommes assis sur le canap et
elle occupe une chaise. La conversation est plus structure. Elle nous fait tout
d'abord comprendre, en prenant un gteau rond, qu'il reprsente tout ce qui nous
entoure, sans doute veut-elle dire la plante, et que celle-ci tourne autour du soleil.
Elle nous pointe alors d'un air interrogatif, nous demandant d'o nous venons. J'essaie
de lui faire comprendre que nous ne venons pas de cette plante, ce qui est rendu
plus facile car elle nous a laiss l'usage de nos bras. Je tente de lui faire comprendre
que nous venons d'une autre plante trs trs loin d'ici. Je lui explique, avec deux
gteaux qu'elle a bien voulu me prter, que nous avons t tlports. Elle nous
regarde ensuite en silence pendant quelque temps, comme si elle rflchissait  quelque
chose, puis finalement, semble-t-il due de ne pas en avoir dcouvert plus, elle
nous salue et nous quitte.

La nuit tombe, je ne tarde pas  aller au lit, et de nouveau je m'endors comme un
bb. Cette douce nuit me rappellerait presque mes nuits rue Crillon quand j'avais
mon bracelet... Le rveil est moins plaisant, sortant d'un cauchemar o Naoma avait
pris la place de l'homme qui m'avait attaqu au Mexique, et dont la mort, quand finalement
je trouvais le pistolet et lui tirais dessus, me fait ouvrir les yeux avec une angoisse
contrariante. Soixante-quatrime jour, le souci de mon rve pass, je suis pris d'un
affreux doute ; tout tourne toujours autour des mmes lments, ces champs de force
qui nous empchent de bouger, cette fille qui nous paralyse, c'est toujours ces bracelets,
toujours ces gens qui viennent de je ne sais o. Que veulent-ils ? Sont-ils rellement
humains ? Que font-ils sur Terre ? Ma prison n'a pas chang, et j'ai eu beau parcourir
le monde et maintenant la galaxie ou peut-tre plus, j'en suis toujours au mme point,
avec tant de questions et si peu de rponses, et toujours sous l'emprise de ces bracelets...
J'ai la tentation de mettre n'importe quoi en oeuvre pour sortir d'ici. Cette mauvaise
pense a pour effet direct de me faire retomber sur mon lit, comme une loque... Nous
sommes vraiment compltement  la merci de cette protection. Si seulement j'avais
ma pierre !  Sydney grce  elle j'avais russi  combattre cette emprise ! Mais
bien malin celui qui peut me dire si je la reverrai un jour... Si mme je reverrai
la Terre, la France, ma famille... Deborah...

Cette pause impromptue a toutefois le mrite de me faire rflchir un peu. Pnople
n'a pas l'air trs mchante, en plus d'tre charmante. Peut-tre pourrait-elle nous
aider si nous gagnions sa confiance. Il me faudrait faire des efforts pour apprendre
sa langue, mais j'ai bien peur que les langues trangres n'aient jamais t mon
domaine de prdilection... Je me demande comment ce systme parvient  trouver que
nous voulons sortir, aurait-il une sorte de signature lectromagntique correspondant
aux penses prohibes ? Peut-tre si je m'imagine marchant dans un champ au milieu
de la nature il ne m'arrtera pas ? De nouveau sur pieds, je tente l'exprience,
je ferme les yeux et me reprsente marchant aux milieu d'une prairie. Je ne suis
pas bloqu tout de suite, mais  environ un mtre de la paroi la protection se dclenche
tout de mme. Celle-ci doit avoir plusieurs facteurs de dclenchement. Nouvelle reprsentation,
je suis en face d'un prcipice et je dois prendre mon lan et bondir. Lamentable
crasement contre la porte, qui ne bronche pas... Elle ne doit pas tre uniquement
en bois... Et plus embarrassant rsulat je reste paralys au sol.

Le raffut a rveill Erik, qui tarde pourtant  se lever et venir m'loigner de la
paroi. Mais encore plus gnante consquence, je ne peux toujours pas bouger. Voyant
ce rsultat il prend la peine de me tirer sur le canap. Il me demande si j'ai tent
d'enfoncer la porte, et je ne peux gure que cligner des yeux pour lui rpondre.
Je resterai ainsi jusqu' l'arrive de Pnople, un petit quart d'heure plus tard,
et qui semble-t-il au courant de ma tentative me fait comprendre qu'il ne faut pas
faire ce genre de choses. Elle me rend l'usage de la parole et de mes bras et je
fais signe d'approbation, en tentant de signifier que je ne le ferai plus. Comme
la veille elle nous apporte un petit panier pour nos repas de la journe. J'essaie
de lui demander de quoi dessiner. Elle a l'air embte, et aprs un petit temps de
rflexion elle sort de la pice mais laisse la porte ouverte. Nous sommes toujours
paralyss sur le canap.

Elle rapparat cinq minutes plus tard, avec un petit bton  la main et nous fait
signe de sortir ; elle veut sans doute nous faire dessiner dans le sable, ce qui
est bien trange pour une civilisation qui a l'air en avance sur nous... Toujours
est-il que nous nous levons et sortons la rejoindre. Bien sr tous nos dplacements
s'effectuent sous son oeil attentif et j'imagine qu'au moindre faux mouvement nous
nous retrouverions de nouveau immobiliss. Elle nous demande de nous mettre  genoux
puis me donne le bton.

 vrai dire je n'avais pas rellement rflchi au message que je voulais lui dlivrer,
et je me contente dans un premier temps de tenter de lui expliquer d'o nous venons.
J'indique le sud, et dessine approximativement dans le sable la forme du cratre
dans lequel nous nous trouvons, ainsi que le village. Elle acquiesce et je passe
alors  une sorte d'agrandissement ou je situe ce mme cratre sur une carte plus
grande avec le cratre d'o nous venons et en son centre les btiments dans lesquels
nous sommes apparus. Elle est toujours d'accord et confirme dj avoir connaissance
de ces informations ; elle semble demander d'o nous venions avant d'arriver l.
Je propose  Erik que nous ne parlions pas de l'pisode sur la lune, il est d'accord,
ou plus exactement je crois qu'il n'accorde pas grande importance  la conversation.

La tche se complique, dcrire la Terre n'est pas chose aise. Elle doit bien se
douter que nous venons d'une plante habite par l'homme, avec de l'eau, des animaux...
Exactement comme celle-ci... Je rflchis quelques instants et me dis que la description
du systme solaire pourrait lui donner une indication. toutefois je n'ai pas de notion
de distance ni de longueur avec elle, et les systmes avec huit plantes consquentes
doivent tre monnaie courante. Je me lance nanmoins dans le dessin du Soleil, entour
de Mercure, puis Venus, en tentant de respecter au mieux mes lointains souvenirs
de passionn d'astronomie. Je manque vite de place et je lui demande si je peux me
lever. Elle accepte et me donne l'usage de mes jambes. Je dessine les orbites et
tente au maximum de respecter une chelle pour la distance au Soleil, et une pour
la taille des plantes. Je ne manque pas de spcifier la ceinture d'astrode entre
Mars et Jupiter, les quatre lunes principales de Jupiter d'une taille comparable
 celle de Mercure, les anneaux de Saturne, Neptune, Uranus et finalement je cde
 aussi inclure Pluton et son satellite Charron, mme si ceux-ci vus de l'extrieur
ne sont pas vraiment des plantes, mais dont la trajectoire autour du Soleil coupant
l'orbite de Neptune est tout de mme remarquable; Je dois dranger Erik au passage,
Pnople le fait lever et aller se rasseoir un peu plus loin.

Une fois le schma termin, je lui indique que nous venons de la Terre, la troisime
plante, de laquelle je fais un agrandissement. Je dessine la lune, du tiers de la
taille de la Terre, et sur cette dernire je tente de reprsenter l'Afrique et l'Eurasie
aussi fidlement que le petit bton dans le sable me le permet. Je rajoute l'Australie
pour ne pas vexer Erik, et je termine mon show en spcifiant  Pnople que je viens
de Paris, donc je dessine la Tour Eiffel dans un coin, et Erik de Sydney, auquel
j'associe le clbre Opra.

Pnople reste silencieuse un moment, puis elle rpond ngativement, sans doute peut-elle
consulter quelques bases de donnes grce  son bracelet ou un autre appareil qu'elle
possde, peut-tre comme ces implants dans le cerveau imagins par Dan Simmons dans
Hyperion. Toujours est-il qu'elle n'identifie pas d'o nous venons. Sans doute aussi
mes schmas ne sont-ils pas d'une clart blouissante. Ne voulant pas rester sur
cet chec, j'entreprends alors mes premiers cours de langue. Je lui dsigne un objet
et elle m'en donne le nom, que je rpte souvent avec beaucoup de mal. Elle se prend
au jeu et aprs avoir pass en revue  peu prs tous les membres je m'attaque aux
maisons et un peu tout ce que nous pouvons observer. Je parviens enfin  la faire
rire, simplement par mon accent sans doute lamentable. Elle est superbe, je suis
compltement sous le charme.

Erik ne le semble lui pas le moins du monde et il s'impatiente vite de nos chamailleries.
C'est comprhensible il est un peu isol sans pouvoir bouger assis au sol. Il interpelle
Pnople et lui indique qu'il aimerait retourner dans le chalet. J'ai peur qu'elle
ne me ramne aussi, mais si je dois les suivre pour qu'elle garde le contrle sur
moi, elle m'autorise  rester avec elle.

 la fois si belle et si sre d'elle... J'ai du mal  croire qu'elle soit si jeune.
Pourtant je suis plutt dou dans l'estimation de l'ge des gens, quoiqu'il soit
possible que leur tubes leur donne quelques liftings  bon compte. Empli de curiosit
et prt  ventuellement outrepasser quelques principes de galanterie interplantaire,
je m'investis dans la tche de dcouvrir son ge. Je l'avais estim  une vingtaine
d'annes vu le physique, mais le moral me ferait remonter le pronostic de quelques
annes. Je me rappelle de la mthode de Naoma de compter en jours sachant que ceux-ci
ont l'air d'avoir une dure voisine des jours terrestres. Pour cette tche il nous
faut d'abord aborder l'criture des chiffres et des nombres. Mais tout se complique
quand je comprends qu'ils ne fonctionnent pas en base dcimale, ce qui est trs tonnant
tant donn les dix doigts qu'elle possde comme moi. Elle compte en base six ! C'est
trs surprenant. Une fois assimil le systme, qui m'oblige a de nombreux calculs
annexes pour composer les nombres, ainsi que la calligraphie de ses six chiffres,
j'apprends que la dure de l'anne sur cette plante, qui s'appelle "Stycchia", est
de quatre cent cinquante trois jours environ. Ce qui fait  peu de chose prs un
quart de plus que nos annes. Une fois que je sais comment elle dit "anne", je lui
indique alors que mon ge est de vingt-et-un an, en annes de Stycchia, et je lui
demande le sien. Elle parat trs tonn, et  plusieurs reprise elle cherche  vrifier
que nous somme bien d'accord sur ce dont on parle.

Je crois que je n'aurais pas gagn grand chose si j'avais pari... Elle a rflchi
un petit moment avant de me donner la rponse, je pense qu'elle ne doit pas tre
ne sur cette plante, ou plus justement que leur notion d'anne est base sur une
autre rfrence. Mille deux cent trente-trois ans... Je lui fait rpter plus d'une
fois. Cet ge reprsente, en anne terrestre, dans les mille cinq cent quarante ans.
Je reste sans voix devant mes petits calculs dans le sable. Elle sourit comprenant
que je ne m'attendait pas du tout  une telle surprise. C'est sr que niveau lifting
je suis pat.

Plus de mille cinq cent ans ! Ce n'est, en y rflchissant, pas si tonnant si leur
tlportation leur donne vraiment un nouveau corps  chaque fois, comme je le pense.
Il y a peut-tre des personnes qui sont encore beaucoup plus vieilles, il n'y a pas
de limite, si ce n'est la date  laquelle ils ont cre cette technique. Mais  ce
propos connaissant cette technologie depuis plus de mille cinq cent ans leur avance
technologique doit tre phnomnale. Je ralise tout d'un coup  quel point tous
mes repres doivent avoir si peu de valeur avec elle. La notion de temps, de rapide,
la notion de nouveaut... Comment pense-t-elle ? Comment peut-on occuper ses jours
pendant plusieurs millnaires sans trouver la vie d'une mornitude dsesprante ?

Alors que je suis profondment plong dans mes penses, accroupi devant mes calculs,
elle me pousse lgrement, sans doute pour savoir si je vais toujours bien. C'est
la premire fois qu'elle me touche. Accroupi, je suis dsquilibr et je roule par
terre, je me laisse rouler et je fais le mort, puis je souris. Elle semble toute
gne puis voyant que je vais bien elle rigole. Je me redresse et prend l'air trs
mchant. Elle recule d'un pas et s'apprte je pense  utiliser son bracelet. Je suis
loin d'avoir sa confiance totale... Je tend la main en signe d'apaisement, pour prendre
la sienne, elle hsite puis accepte. Je pensais lui faire un baisemain, mais j'ai
peur que cette pratique primitive ne l'effraie, et je me contente d'une petite pression
avant de la relcher.

J'ai tant de questions  lui poser, mais tant de choses que je ne sais pas comment
exprimer. Je me rsous alors  reprendre mes cours de langue, pour apprendre plus
de vocabulaire. Nous terminons ainsi l'aprs-midi en apprenant et baladant dans le
village et la fort alentours. Elle me raccompagne par la suite dans le chalet avec
Erik. Il n'est pas spcialement chaleureux :

- Alors ? a s'annonce bien ? Tu te la fais quand ?

Je ne le regarde mme pas.

- J'apprends la langue.

- Te fous pas de moi, tu oublies vite tes amis on dirait, remarque je ne peux pas
vraiment te le reprocher j'tais pareil... Pourquoi tu ne t'es pas enfui quand elle
t'a donn l'usage de tes jambes ?

- Tu me fais chier Erik, m'enfuir pour quoi, pour qu'elle me paralyse de nouveau
et nous laisse crever ici ? Et mme, en considrant que j'y sois arriv, qu'est-ce
que j'aurai bien pu faire ? Fabriquer une machine  remonter le temps avec du bois
et des cailloux dans la fort pour la ramener ?

- J'en sais rien, mais c'est pas en draguant l'autre ptasse que a va la ramener
non plus.

Jusqu' prsent je n'ai pas eu envie de m'nerver avec Erik, comprenant trs bien
la douleur qu'il pouvait ressentir et qui justifiait qu'il m'en veuille. J'esprais
que la situation pourrait voluer, et qu'il reprendrait confiance en moi, mais ce
n'est pas vraiment ce qui se produit. Je dcide alors d'tre un peu plus incisif
:

- Merde ! Tu vas continuer  me le rappeler combien de temps ? Oui c'est ma faute
si elle est morte ! Et je sais les sentiments que tu avais pour elle ! Et je sais
aussi qu'elle s'tait fche aprs moi juste avant ! Et aussi que mme si on la ramne
ce ne sera jamais comme avant, parce qu'elle sera sans doute comme quand elle est
arrive sur Stycchia, pleine de mfiance  ton gard. Et je sais aussi que David
est mort par ma faute, et peut-tre que Deborah a eu des ennuis par ma faute, et
Marin, et Patrick, et mes amis de Sydney, et ma famille, mes amis! Mais mince ! Je
peux pas tout Erik, je peux pas tout grer... Je pense que c'est important de gagner
la confiance de Pnople pour avoir plus d'informations sur ce qu'il se passe ici
et aussi si nous pouvons sauver Naoma. Oui elle me plat, OK, mais quoi ? Je devrais
faire pnitence toute ma vie ? Je n'ai jamais t tourn vers le pass, la tristesse
c'est pas mon truc, je vais de l'avant, c'est en moi, c'est pour survivre, pour ne
pas baisser les bras, pour que tous ceux qui ne sont plus l par ma faute puissent
tre fiers de moi... Je ne suis pas contre toi Erik, je ne l'ai jamais t, mais
je ne suis pas parfait, parfois je suis faible et fatigu, et je fais des erreurs,
mais tu prfres quoi, que je reste ici  attendre le jugement dernier ? Moi aussi
je suis mort, dj...

Il m'a cout sans rien dire, mais me rpond  peine et s'allonge sur son lit.

- OK OK c'est bon.

Nous ne parlerons plus de la soire, et aprs avoir mang un bout des fameux petits
gteaux sucrs-sals, je me couche directement, alors qu'il fait encore bien jour
dehors. Les remarques d'Erik m'ont rendu triste, alors que j'tais rentr plein d'espoir.
Je suis tout de mme rest libre tout l'aprs-midi, et je trouve avoir considrablement
progress dans l'apprentissage de sa langue. Bien entendu huit mots sur dix seront
oublis d'ici demain, mais  force de rptition et de volont, je pourrai en un
mois ou deux me dbrouiller. Un mois ou deux... Dj plus de deux mois que nous sommes
ici, et quatre mois que je suis parti de chez moi. Pourtant je ne crois que pour
rien au monde je voudrais que cette histoire ne soit pas arrive, dcouvrir toutes
ces nouvelles choses, mme si c'est dans la douleur. Ma vie ne sera plus jamais ce
qu'elle tait, plus jamais peut-tre mme ne reverrai-je la Terre... Je suis si seul...
Toujours...

Soixante-cinquime jour, comme chaque matin c'est plein d'entrain que je me rveille,
dcid  continuer de construire ma relation avec Pnople. Mais de nombreuses heures
passent et elle ne vient pas. Erik se rveille  son tour, et se contente d'un bref
"salut". Nous restons toute la matine sans nouvelle, et je la consacre  quelques
exercices physiques, Erik fait de mme et l'atmosphre se dtend un peu quand nous
commenons  faire des concours du plus de pompes. Mais tout s'explique en milieu
de journe, quand nous voyons,  travers les fentres, Pnople atterrir avec ses
ailes d'abeilles accompagne semble-t-il de tout le reste du village, qui doit sans
doute revenir d'un voyage ou d'un quelconque rassemblement auquel elle n'a pas dsir
participer,  moins qu'elle ne fut dsigne pour garder le village. Ou encore peut-tre
simplement des curieux qui viennent nous voir...

Pnople vient enfin nous saluer, et nous demande de sortir pour nous prsenter aux
autres personnes. Il y a l rassemble une petite cinquantaine de personnes ; la
plupart sont jeunes et bien sr trs belles, hommes ou femmes, mais il y a aussi
quelques personnes plus ges, en apparence tout du moins. Mais elles sont toutes
trs diffrentes les unes des autres, il y a des noirs, des blancs, des jaunes, des
rose foncs, un peu violac, une couleurs de peau peu courante sur Terre... Ils sont
habilles avec leur combinaison, et une fois au sol les ailes sont replies et non
visibles, sans doute dans le petit sac dorsal, identique  celui qu'avait la fille
qui m'a sauv plusieurs fois en Australie. Ils parlent tous entre eux ou coutent
Pnople qui doit leur expliquer ce qu'elle sait de nous. S'ensuit un dbat trs
anim dont je serai curieux de savoir le sujet. Ils n'ont pas l'air d'accord entre
eux.

Leur discussion dure trs longtemps. Au bout de quelque temps Pnople s'aperoit
enfin que nous nous impatientons et elle nous raccompagne dans notre logis. Ensuite
la petite troupe de personnes se dirige vers une des plus grandes maisons du village,
sans doute la salle des fte ou tout du moins l'endroit o il se runissent. Nous
n'aurons pas beaucoup plus de nouvelles ce jour-ci, simplement la visite de Pnople
accompagne d'un jeune-homme, si tant est qu'il n'est pas lui non plus mille ou deux
mille ans, qui nous apportrent de quoi manger. Je crois que je suis dj un peu
jaloux, j'espre que ce n'est pas son ami...

Les jours qui suivirent furent beaucoup plus chargs, car en plus de Pnople de
multiples autres personnes dsiraient s'entretenir avec nous. Je tentais toutefois
de rester le plus clair de mon temps avec Pnople,  parfaire ma connaissance de
la langue, et Erik avait finalement dcid de s'employer lui-aussi  son apprentissage.
Dornavant nous sommes simplement confins dans le chalet pour la nuit, mais du moment
qu'une personne est avec nous, nous sommes pratiquement libres de nos mouvements.
Les gens ne semblent pas travailler, ils passent le plus clair de leur temps  se
promener, discuter entre eux ou se consacrer  quelques passe-temps. Chacun semble
avoir une maison qui lui est propre, mme si bien souvent ils sont soit chez l'un
soit chez l'autre. Tout  l'air si paisible, si parfait. La plupart des habitants
semblent clibataires, mme s'il existe quelques couples.

Deux mois s'coulent. Ici les gens ne comptent pas en mois ni en semaines, mais en
"siximes". Leur anne officielle est divise en six grands siximes eux-mmes diviss
en six petits siximes d'une quinzaine de jours. Quatre petits siximes, deux mois,
donc, d'apprentissage presque exclusif de cette langue, et de la connaissance de
ces gens, certes facilits par les efforts des habitants du village qui nous poussent
 parler et  progresser. J'ai l'impression que nous les amusons et qu'ils nous aiment
bien. Je n'ai pas trop de mal  concevoir qu'ils accueillent avec plaisir un peu
de changement dans leur quotidien qui semble dsesprment identique de jour en jour.
Cent vingtime jour. Je pense que nous sommes dsormais capable Erik et moi de tenir
 peu prs n'importe quelle discussion, dans la mesure ou l'interlocuteur ne parle
pas trop vite et nous explique les mots que nous ne connaissons pas encore. Erik
est plus dou que moi, il arrive  s'immiscer dans les conversations, alors que j'ai
encore du mal  comprendre quand les personnes qui parlent ne font pas des efforts
pour mieux articuler et parler un peu plus lentement. J'ai appris normment sur
ce monde, sur ces hommes, presque exclusivement grce  Pnople, que je ne quitte
presque plus. Elle m'a aussi beaucoup parl d'elle, durant ces deux mois ; je connais
maintenant presque toute son histoire. Celle-ci est sans doute un bon moyen d'en
apprendre un peu plus sur ces gens, et un peu plus, beaucoup plus. J'ai rassembl
l'ensemble des lments de sa vie appris au fur et  mesure, ce sont tous les petits
bouts de conversations o elle me dvoilait son pass. J'ai tout de mme tent de
convertir ses units, quand j'y pensais ou que j'en tais capable.

Ylraw 2
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Enfance
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Je viens de ve, plante dont le nom signifie littralement "source de vie". Je suis
ne en 15 avant le Libre Choix, ce qui correspond  11734 annes d'Adama aprs le
MoyotoKomo ; sur ve, cette dure reprsente 8609 annes d'Adama aprs la colonisation
de la plante. Et en gros, si nous sommes bien tombs d'accord sur tes "secondes",
"minutes", "jours" et "annes", d'aprs les valeurs que tu m'as fournies pour la
vitesse de la lumire et que tu mesures bien un mtre soixante-douze comme sur ta
plante, dfinissant ainsi la mesure de ce que tu appelles "un mtre", je suis ne
il y a environ mille quatre cents de tes annes.

Mon premier souvenir, c'est mon pre et ma mre se criant dessus. Je savais tout
juste marcher, je devais dormir dans une pice  ct ; quand j'entendis du bruit
je dus me dplacer pour voir. Et l'image qui reste grave dans ma mmoire reprsente
ma mre assise en train de pleurer, mon pre furieux tournant autour, puis ma mre
criant  son tour. Ce n'est pas trs fameux comme premier souvenir, et je reste persuade
qu'il a faonn en moi pour toujours, ds le dpart, le caractre fatal des relations
hommes femmes. Ainsi, petite, pour moi pendant longtemps je fus certaine que tous
les parents, toutes les nuits, se fchaient, se faisaient pleurer et se criaient
dessus...

Je garde assez peu de souvenirs de ma petite enfance, hormis quelques images des
jouets s'amusant  me faire peur, j'avais un gros reptile, au moins deux fois ma
taille, qui me courait aprs dans toute la maison, je criais comme une folle, ma
mre devait sans cesse lui dire d'arrter, mais je crois qu'il n'tait pas trs obissant,
et puis je lui en faisais bien baver aussi quand je lui montais dessus, le pauvre...
Bien sr il y avait aussi les jeux de construction et d'apprentissage de langues
anciennes ou artificielles, mais je crois que tous les gamins de la Congrgation
y ont eu droit. Encore un lment qui me dpasse, d'apprendre aux enfants des langues
qui n'avaient plus raison d'tre parles depuis des milliers d'annes, et encore
pire, d'apprendre des langues artificielles ! Enfin bref, je parlais donc avec chacun
de mes jouets une langue diffrente, cinq ou six en tout. a pouvait tre quand mme
bien pratique, quand on rencontrait un autre chenapan qui comprenait une des langues
que l'on avait apprise, on pouvait comploter tranquillement sous le nez des grands.
Mais j'ai quand mme d'assez mauvais souvenirs de mes premires expriences collectives
; j'tais un peu plus doue que les autres et surtout j'tais plus jeune que la moyenne,
et je devins rapidement le bouc-missaire favori.

Mes souvenirs un peu plus rcents, desquels je me rappelle vraiment, sans l'intermdiaire
du bracelet, commencent avec mes cours de pilotage, et toutes les btises que j'ai
fates par la mme occasion. Nous habitions dans un coin plutt peupl et aprs quelques
premires annes difficiles, je me suis adapte  mon entourage en devenant "la plus
forte des plus fortes", basiquement cette attitude consistait juste  faire comme
les garons, je me bagarrais comme eux, jouaient aux mmes jeux qu'eux, tais plus
fortes qu'eux dans les cours, bref, je me faisais respecter. Le plus marrant c'est
que j'avais alors bon nombres de petites et petits camarades, comme quoi les valeurs
d'galits, du non besoin d'autorit, et tout le reste, on se rend compte que ce
n'est pas toujours vrai, mme chez les gamins, enfin... Toutefois tous mes petits
camarades n'ont plus rien reprsent de bien important ou d'intressant  mes yeux
ds lors que j'ai commenc les cours de pilotage. Je n'avais alors que cinq ans,
enfin, huit ans avec tes annes  toi, que je vais tenter utiliser dornavant, pour
simplifier. Le pilotage devint rapidement la seule chose qui me motivait et me passionnait
vraiment.  tel point que tous mes projets  l'cole tournaient constamment autour
des vaisseaux, les diffrents types, le comportement, la nature de l'artificiel embarque,
je fus finalement contrainte par les valuateurs  m'ouvrir l'esprit en excluant
tout sujet de recherche  propos du pilotage, je crois que je les ai dtests et
dtest l'cole pour a. Bref, l'cole devint alors d'un ennui terrible, et mes diffrentes
approches de la mdecine, de l'astronomie, de l'histoire ou autre n'avaient que pour
effet direct de me faire rver  des Joachon dix-sept, Mers vingt-deux ou, mon idole,
le Gormath deux,  la fois rapide, nerveux et d'un fort caractre, il tait gnial,
je me demande mme si je n'tais pas carrment un peu amoureuse de ces btes de course.
 bien y rflchir, je ne crois pas que j'ai fait grand chose d'intressant  part
l'cole et piloter pendant ces annes l, jusqu' environ treize ans, quand nous
avons dmnag.

Sur ve papa ne faisait pas un travail trs intressant, maman occupait un poste
plus important. Papa n'est pas n sur ve, il tait venu y travailler  l'poque
o il fallait bouger pour trouver un emploi, et puis il avait rencontr une premire
fille dont il tait tomb amoureux, alors il avait dcid de ramener son corps sur
ve pour la rejoindre, parce qu'il tait interdit pour une personne tlporte d'avoir
des enfants, c'est toujours interdit, d'ailleurs. Les clones sont modifis gntiquement
et il y avait eut des problmes dans le pass, alors il avait t dcid de rendre
tous les clones striles. Manque de pot la plante d'origine de papa tait assez
loin, et dans les quatre cent ans qu'il a fallu  son vrai corps, son "initial",
pour arriver sur ve, ils s'taient spars et elle s'tait dj lie trois fois
puis elle tait finalement partie avec un autre  l'autre bout de la Congrgation.
 dfaut papa est rest sur ve, puis il a rencontr maman. Je ne sais pas trop s'ils
se sont vraiment aims un jour. C'tait peut-tre plus pour avoir quelqu'un, et puis
par facilit. Leurs vrais corps taient maintenant tous les deux prsents sur ve,
pas besoin encore de centaines d'annes de voyages interplantaires. Bref, malheureusement
je fus leur seule et unique enfant. Papa a eut un accident avec son travail quelques
temps aprs ma naissance et on a d le rparer, les modifications taient assez importantes
et le mdecin a considr que c'tait trop pour le laisser fertile. J'tais petite
encore, je ne m'en rappelle pas, mais je ne crois pas que cette pisode affecta vraiment
ma mre, je ne suis pas sre qu'elle voulait d'autres enfants de toute faon. Je
ne suis mme pas sure aprs coup qu'elle en ait jamais voulus.

Sur ve on ne faisait pas grand chose avec papa et maman, de toute faon sur ve
il n'y avait pas grand chose  faire. Au dbut, quand ve a t colonise, c'tait
un petit peu le nouveau monde, tous les aventuriers s'y rendaient, dans l'espoir
de crer un nouvelle socit, quelque chose qui leur ressemble plus, quelque chose
qui n'tait pas gangren par la mentalit d'Adama. Rapidement ve devint beaucoup
plus puissante qu'Adama, mais c'tait  un prix. Les gens travaillaient plus, il
y avait plus d'ingalits, la nature tait moins respecte. ve tait trs peuple
alors, et elle devint presque plus dense qu'Adama elle-mme, sans plus aucun espace
libre. Pendant trs longtemps ve fut la plante la plus influente, et puis petit
 petit elle vieillit aussi. Quand je suis ne, le rve tait fini depuis longtemps,
toutefois il y avait encore normment de monde, mais plus grand chose de passionnant
 faire, comme un peu partout ailleurs...

Bref, vers mes treize ans, maman changea de travail et nous allmes dans un autre
coin, papa suivit. Il n'y avait pas de problme pour changer de travail, de toute
faon le travail servaient tellement  rien que n'importe qui pouvait faire n'importe
quoi du moment qu'il y mettait de la bonne volont. C'est  ce moment que tous mes
efforts d'intgration auprs de mes camarades furent anantis, et que je suis arrive
dans un milieu nouveau o je ne connaissais personne. Et finalement je n'eus pas
vraiment envie de connatre qui que ce soit, de tenter de nouveau de faire comme
les garons et de prendre le dessus, ou au moins de m'imposer, je m'en moquais, je
me moquais des autres et de leurs ides. Je laissai un peu couler toutes ces histoires,
j'avais deux trs bonnes copines, un peu  part, un peu timides, comme moi, et nous
restions ensemble en permanence, sans porter attention aux proccupations d'adolescents
naissantes de nos autres camarades.

Ce qui me plaisait encore et toujours, c'tait le pilotage, j'aimais piloter, j'adorais
a. Ces sensations me permettaient d'tre un peu loin de tout, avec mon vaisseau.
Je me dbrouillais pas trop mal, et je pus sortir seule dans l'espace plus tt que
tous les autres qui prenaient des cours en mme temps que moi. Et quand nous avons
dmnag j'ai tellement insist pour pouvoir encore piloter que papa et maman refusrent
un superbe appartement pour un beaucoup plus modeste mais beaucoup plus proche d'un
centre de pilotage. L'cole m'tait toujours aussi indiffrente, d'autant que j'tais
toujours interdite de sujet de recherche relatif au pilotage, alors je laissais faire,
je me moquais de notre histoire, de la science, de tout. D'autant plus que je ne
comprenais absolument pas  l'poque pourquoi se fatiguer  apprendre toutes ces
choses alors que ds que j'aurais accs au bracelet adulte je pourrais tout savoir
instantanment. Bien sr il y avait toutes ces thories comme quoi il tait important
que mon corps apprenne d'abord par lui-mme, prenne l'habitude d'assimiler, de comprendre,
de rflchir. Personnellement je trouvais que d'apprendre par coeur les commandes
de mes appareils, les procdures, leurs caractres, leurs faons de ragir, les trajectoires
dans les champs d'astrodes et les tactiques et stratgies en combat taient largement
suffisants pour faire travailler mon cerveau sans que j'ai encore besoin de savoir
que c'est Guerrok qui nous a libr des reptiliens ou Gandal qui a mis au point
le principe du tlporteur, et qu'il a mystrieusement disparu quelques annes plus
tard, d'ailleurs, srement aval dans l'une de ses propres inventions...

L'ducation des enfants, dans la Congrgation, taient trs strictement contrle.
Tout devait thoriquement tre fait pour s'adapter au mieux  leur niveau, leur capacit
d'apprendre, leur intrt, leur envie. Je me plaignais beaucoup mais je crois que
le systme fonctionnait tout de mme pas trop mal, et c'tait somme toute pas compltement
dment de ne pas vouloir me laisser faire uniquement du pilotage. Et puis, mme si
je m'en moquais un peu, j'apprenais quand mme normment de choses  l'cole ; beaucoup
plus, en tout tat de cause, que je ne le prtendais en jugeant toutes ces matires
intressantes ; elles l'taient plus, il faut bien le reconnatre, dans mon esprit
rebelle qu'autre chose.

Toutes ces rgles n'taient pas propre  mon cole ni mme  ve, tous les enfants
de la Congrgation y taient soumis. Pendant longtemps ve tait reste indpendante,
avec ses propres rgles, ses propres lois, mais cette poque tait tellement loin.
Maintenant nous tions tous sous la bienveillante administration du Congrs, dirig
par le non moins bienveillant, mais malheureusement pour lui de moins en moins aim
et admir, Teegoosh, qui, depuis presque quatre cent ans, avait marqu tous les habitants
de la Congrgation par le retour du travail obligatoire pour tous.

Je ne comprenais pas vraiment que l'on puisse obliger les gens  travailler alors
que tous ces robots pouvaient trs bien faire tout  notre place et nous laisser
tranquilles nous amuser et voyager toute notre vie. Papa se plaignait toujours de
ce Teegoosh, que la seule chose qui l'intressait c'tait de toujours avancer, toujours
dcouvrir de nouvelles choses alors que nous avions dj tout ce dont on pouvait
rver, qu'il n'tait qu'un goste ou un fou. Je n'ai jamais trop su ce que pensait
ma mre de sa politique, je crois qu'elle aimait son travail, mais qu'elle comprenait
que certains puissent prfrer ne rien faire.

Amours
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La famille proche de maman tait sur ve, et on allait souvent la voir. J'aimais
bien aller l-bas ; il y avait un centre de pilotage  ct, et j'y avais beaucoup
de mes amis, plus que l o nous habitions, et puis ces escapades me permettaient
de m'vader quand mes camarades d'cole, mes parents, ou tous ces gens que je rencontrais
le reste du temps m'embtaient. C'est d'ailleurs l-bas que j'ai eu mon premier copain.
Il pilotait lui aussi, il avait quatre ans de plus que moi. Il tait assez dou,
et nous nous tirions souvent la bourre. Je ne sais pas si j'tais amoureuse de lui,
je ne crois pas, c'est peut-tre plus que j'avais seize ans, les hormones faisaient
leur chemin, et il tait plutt pas mal. Il tait trs timide, et franchement il
me faisait fondre quand on le taquinait avec mes autres copines. Je le trouvais beau.
Pourtant moi aussi j'tais plus que timide, pourtant j'tais toujours la premire
 faire des btises. Mais mme s'il avait quatre ans de plus que moi, il a fallu
que ce soit moi qui lui saute dessus, en le coinant en m'immisant  son insu dans
une bulle de relaxation aprs un vol. Enfin, je ne crois pas que je l'aurais fait
si deux de mes copines ne m'avaient pas pousse et soutenue pour me lancer. Je me
suis sentie tellement bte quand il m'a retrouv, toute nue, face  lui. Heureusement
il a vite compris, sinon je crois que je serais morte de honte. La premire fois
que je fis l'amour ce fut donc coince contre des bulles masseuses. Et finalement
ce n'tait pas si mal parce que comme beaucoup de filles je n'ai pas eu de rel orgasme
avant quelques annes de pratique ; alors quitte  ne pas avoir de plaisir, autant
avoir un bon massage en compensation. Et puis ds le dpart je savais que cette aventure
n'irait nulle part, je n'avais pas vraiment envie de construire une relation, persuade
de toute faon qu'aucune relation ne valait la peine. C'tait peut-tre parce que
mes copines se moquait de lui, et que je le trouvais beau, mais nous n'avions jamais
vraiment discut, avant. Et puis finalement nous n'avons mme pas tellement appris
l'un de l'autre aprs, on se voyait  chaque fois que j'allais avec mes parents chez
mes grands-parents, tous les dix jours environ, et je crois que j'avais pas envie
d'autre chose que de faire l'amour avec lui et d'avoir un peu de tendresse, pour
m'chapper un peu, je ne crois pas que j'aimais vraiment son caractre, trop timide,
trop rserv, mais comme a je pouvais faire ce que je voulais avec lui, et c'tait
pas plus mal... Et puis il est parti pour s'engager dans la garde plantaire. Il
m'a demand de venir avec lui, j'avais le niveau, je pense mme que j'tais meilleure
que lui. J'tais un peu jeune mais mes parents m'auraient laisse faire, papa a toujours
voulu devenir pilote, mais il n'tait pas assez bon. Je n'y suis pas alle, je tenais
 lui pourtant, quand mme. J'ai t triste je crois. J'avais du mal  comprendre
mes sentiments. J'tais reste  peu prs un an et demi avec lui. Je n'y suis pas
alle parce que ce n'tait pas ma vie, parce que je ne voulais pas que ce soit une
autre personne que moi qui me pousse  faire les choses,  prendre des dcisions.
Et puis mme si sur l'instant notre relation se passait plutt bien, je ne voyais
pas o elle pouvait bien nous mener. Je pense que je regrette un peu cette premire
relation. J'aurais sans doute prfr, avec le recul, quelque chose de plus platonique,
de moins consomm, de plus difficile, de plus romantique.

Bref, un peu de temps passa, et vers dix-huit ans je me suis lance dans des tudes
diverses, aussi inintressantes les unes que les autres. De toute faon j'avais un
emploi assur, quoi que je fasse, et je n'avais pas trop envie de m'investir dans
quelque chose qui ne me plaisait pas. Je voulais juste piloter, et enfin avoir ma
majorit pour pouvoir partir de cette plante, loin de toute cette vie, loin de mes
parents qui m'touffaient, loin de toutes ces choses qui m'taient indiffrentes.
Je voulais juste voyager, dcouvrir les autres plantes, les autres mondes... Avant
la majorit nous n'avions pas le droit de faire des sjours trop prolongs sous forme
clone. L'ge de la majorit dans la congrgation tait de trente-trois ans, ce qui
correspond en fait  vingt annes d'Adama, la rfrence. Avant ces trente-trois ans
je devais laisser mon corps grandir, ce que je trouvais stupide parce qu' dix-huit
ans je ne grandissais plus depuis plus d'un an, et attendre encore quinze ans me
paraissait dment.

J'ai finalement trouv une astuce, vers mes vingt ans et deux ou trois copains plus
tard je suis alle tudier  l'autre bout de la plante, loin de mes parents, que
je voyais quand mme de temps en temps. Je crois que tout m'embtait, mes parents,
les gens, mes tudes. J'ai prtext vouloir tudier quelque chose qui ne se trouvait
que loin, encore qu'on pouvait le faire  distance, pour pouvoir me retrouver seule.
J'ai arrt de piloter  ce moment l. Il n'y avait pas d'cole de pilotage proche
de l o je me trouvais, et mme je crois que je m'en tais un peu lasse, j'avais
pas une forme terrible, je crois que j'en avais un peu marre de tout, mme de ces
recommandations stupides du bracelet pour aller mieux. Quelque part je "voulais"
ne pas aller bien, tre mlancolique, enfin... Dans mes nouvelles tudes je m'intressais
aux diffrents facteurs influenant les relations humaines dans une sorte d'universit
trs connue. C'tait finalement assez intressant d'autant que je devais bouger pas
mal et me rendre dans divers organismes pour mettre en application mes connaissances.
J'ai eu pas mal d'autres copains  cette poque, mais rien de trs solide. Et autant
je comprenais de mieux en mieux les rapports humains, autant j'tais de plus en plus
pessimiste sur les relations homme-femme, au moins les miennes.

Je sortais beaucoup, j'aimais bien danser. C'tait au cours d'une de ces sorties
que je rencontrai Kaul. Il y avait bien des sicles que la musique  la mode n'tait
que de la musique artificielle cre pour entrer en rsonance avec les fonctions
d'ondes de l'esprit des gens, mais de temps en temps les DJ passaient des morceaux
composs par des amis  eux. La plupart du temps c'tait l'occasion de faire une
pause et d'aller boire un coup. Beaucoup rvaient d'arriver  la hauteur des compositions
automatiques, mais les meilleures d'entres elles ne se rsumaient gnralement qu'en
une ple copie d'un ancien tube automatique dmod depuis quelques annes. Ce soir-l
passa la chanson de Kaul. Il chantait. Je le trouvai trs beau. Il tait habill
avec un tee-shirt blanc et il osait  peine bouger un peu son corps tellement il
avait le trac. Je ne me rappelle plus ce qu'il chantait, c'tait nul de toute faon,
ce qui m'avait attire, c'tait juste lui, le courage qu'il avait de chanter comme
a devant tout le monde, le fait qu'il croyait en son truc. Aprs coup je me demandai
si finalement ces gars l n'allaient pas juste chanter ou passer leurs morceaux pour
se faire remarquer des nanas, car de toute faon a faisaient des sicles que personne
n'avait dtrn une musique automatique.

Je suis alle le voir aprs son passage. Nous avons discut un moment, puis je suis
rentre. Je crois que j'aurais pu rentrer avec lui, il me semblait que je lui avais
plu, ou peut-tre c'est qu'il tait trop timide pour me dire que je l'ennuyais. Mais
je n'avais pas envie de rentrer avec lui, mme s'il me plaisait, pour une fois j'avais
envie que l'histoire dure un peu, qu'elle ne ft pas juste une aventure. J'avais
envie de rver de lui, d'avoir toutes ces sensations tellement bizarres, ce stress,
ce tiraillement dans le ventre, quand je tenterais de le recontacter, de le revoir...

J'avais un nouveau bracelet, le modle adolescent, depuis quelques annes dj. Les
filles en avaient un  partir de leurs premires rgles, pour contrler leur cycle,
les garons l'obtenaient  seize ans. Le modle enfant je ne l'avais presque jamais
port, je le regrette un peu, a m'empche de retrouver des souvenirs. Mais  l'poque
je n'aimais pas trop cette ide, que tout le monde sache o je suis et ce que je
fais. Mes parents m'avaient souvent perdue d'ailleurs... Le bracelet adolescent nous
autorisait beaucoup plus de choses. Nous pouvions appeler qui nous voulions et chercher
bon nombre de renseignements, et il nous autorisait  avoir certains avis. Mme si
concernant les avis notre vote n'avait que valeur consultative, ou en tout cas beaucoup
moins de valeur que les votes adultes. Les avis taient la faon d'obtenir quelque
chose de quelqu'un. Quand quelqu'un voulait possder quelque chose, obtenir de la
nourriture, un habit, un objet, il contactait le magasin, en y allant ou en l'appelant,
il demandait ce qu'il voulait et les personnes capables de lui donner donnaient leurs
avis, disant si elles acceptaient ou pas de lui fournir. Bien sr toutes les denres
ncessaire  l'habillement et la nourriture ne ncessitaient pas vraiment d'avis,
car elles taient fournies par des machines, mais il y avait tout de mme un certain
contrle de la part de l'entourage.

Il n'en a pas toujours t ainsi. Il y a plus que trs longtemps, du temps o les
gens travaillaient vraiment, et o la technologie du bracelet n'existait peut-tre
mme pas encore, les changes s'appuyaient sur un systme diffrent.  cette poque
l les gens possdaient des sortes de points, ce que tu appelles argent, et que tu
utilises encore dans ton monde, qu'ils gagnaient en travaillant, ils taient comptabiliss
par un systme central. Et avec ces points ils pouvaient obtenir en change ce qu'ils
dsiraient, sachant que chaque chose valait un certain nombre de points. Mais je
crois que ce systme ne marchait pas trop parce que des gens accumulaient des tonnes
de points sans jamais rien en faire, et d'autres se servaient des points pour faire
pression sur les avis, enfin l'quivalent de l'poque, et puis d'autres encore sans
points mourraient de faim. Tous les problmes que vous avez sur ton monde, en fait.
 mon poque ce systme tait rvolu et le bracelet avait simplifi ce principe depuis
plusieurs milliers d'annes. Il y avait encore des gens qui possdaient beaucoup
de choses, de grand vaisseaux, de grandes maisons, mais  un moment ou  un autre
on savait que ces personnes mritaient leur statut parce que sinon les avis ne le
leur auraient pas attribues, ou leur aurait retir. Il y avait bien quelques recherches
 propos de l'influence comportementale et contextuelle sur la gnration d'avis
et le biais de l'avis spontan, mais rien de bien solide,  mes yeux en tout cas.
Et puis le systme ne marchait pas si mal, les gens se plaignant toujours de toute
faon.

Bref, pour revenir  Kaul, j'ai attendu trois jours, mais il ne me recontactait pas.
Je voulais patienter au moins cinq ou six jours, mais je n'ai pas rsist, le soir
du troisime jour je l'ai appel. Il tait toujours dans le coin, nous avons convenu
d'un rendez-vous pour le lendemain. Je l'avais invit chez moi.  ce moment l je
travaillais dans un groupe plutt influent, et j'avais les bonnes faveurs du directeur
et de pas mal d'autres personnes, il faut dire que j'tais toute gentille et que
je mettais pas mal du mien pour aider ou donner un coup de main aux personne que
je connaissais ; ce qui me valait d'avoir un superbe appartement presque au sommet
d'une immense pyramide, avec une terrasse qui faisait trois fois la taille de l'appartement,
recouverte d'une vritable fort vierge. Sur Adama beaucoup de gens vivaient sous
terre, c'tait un reste des habitudes quand il y avait encore les reptiliens, sur
ve au contraire tout tait en hauteur, et les btiments montaient tellement hauts
que parfois on ne savait plus trs bien ou se trouvait le vrai sol. Bref, mon appartement
tait superbe et Kaul fut sduit autant par l'endroit que par moi je crois, mme
si l'histoire aurait sans doute t beaucoup plus romantique dans un taudis. Mais
mon trac tait injustifi, car le soir mme il tait dans mon lit. Et finalement
je me demandais dj aprs avoir fait l'amour si ce n'tait pas plutt encore une
btise de plus, une de ces aventures qui ne servent  rien, et qui se terminerait
huit mois plus tard (trois siximes, la moiti d'une anne d'Adama) dans l'indiffrence
totale.

Mais non, pas cette fois, au moins pas au bout de six mois, car deux ans plus tard
j'tais toujours avec lui. Deux annes d'insouciance. J'y croyais au dbut. Je pensais
vraiment que notre relation pouvait donner quelque chose. Et puis j'ai commen 
me lasser encore... Entre temps j'avais chang d'universit, il m'avait suivi. Il
continuait  faire sa musique et organiser quelques soires de temps en temps. La
plupart du temps elles ne marchaient pas trop. En gnral il n'avait pas trop le
moral, et de plus en plus je me sentais comme sa mre et pas vraiment sa copine.

Je crois que j'en avais de nouveau raz le bol d'un peu tout  ce moment l, mme
mes tudes commenaient  me taper sur les nerfs. D'autant qu' cette priode la
grogne montait d'un peu partout. Teegoosh tait de plus en plus mis  mal avec sa
politique d'emploi obligatoire, et beaucoup de gens taient revenus de ses promesses
d'une volution durable et solide, d'une harmonie dans un travail partag par tous.
Le sentiment gnral tait plutt de dire que les artificiels faisaient tout tellement
mieux que nous, pourquoi se fatiguer, pourquoi ne pas les laisser faire ? Un personnage
tait un peu emblmatique dans cette opinion, Goriodon, un jeune politicien qui avanait,
lui, une thse d'galit totale, et de travail interdit, compltement l'oppos des
ides de Teegoosh. Je n'en connaissais pas plus de son programme, mais la notion
de travail interdit suffisait  me faire donner mon appui sans faille  ses thories.

Finalement j'avais laiss tomb mes tudes sur les relations humaines. Plutt que
d'aller aux cours je donnais des petits coups de main  des copains qui avaient besoin
d'aide. Ces liberts m'ont valu pas mal de soucis, d'abord des avertissements de
la part de l'universit, et puis de mes parents, mais encore leurs critiques je m'en
moquais. Le plus ennuyeux c'tait la galre  chaque fois que je voulais quelque
chose. Pour donner leur avis les gens avaient un certain accs  mes donnes, et
je me faisais sermonner  longueur de journe, c'tait vraiment pnible... Et puis
de fil en aiguille, sachant que je ne pourrais pas ternellement scher les cours
et que j'allais finir par me voir retirer mon bracelet, j'ai accept le travail que
me proposait depuis quelques temps dj le copain d'un copain qui, accessoirement,
avait des vues sur moi. Il tait responsable d'une entit qui tudiaient les retours
des sondes intelligentes lances pour l'exploration de l'espace lointain.

Il y avait dans son laboratoire une section "restitution des dcouvertes" qui tait
valide comme tude officielle au sein de la Congrgation, et avec son aide je m'y
suis faite inscrire. C'tait un peu du piston, mais sur le coup je ne le savais pas,
et j'ai appris plus tard que des milliers, si ce n'est des millions de personnes
postulaient pour venir tudier ou travailler dans cette entit. J'tais un petit
mal  l'aise ensuite au milieu de tous ces jeunes qui avaient travaill comme des
dingues pendant des annes pour arriver l, alors que moi j'avais juste eu la chance
de plaire  une des personnes responsables. Peut-tre que les avis avaient quelques
limites, aprs tout... J'avais vraiment eu de la chance que le laboratoire central
ft sur ve. Car bien-sr dans la mesure o les jeunes ne pouvaient que voyager modrment,
presque chaque plante avait une antenne d'o pouvaient tudier et participer les
tudiants intresss par ces tudes. Toutefois le laboratoire avait une politique
un peu litiste, ce qui n'tait pas du got de beaucoup, mais aprs tout la slection
par le haut avait toujours t une des caractristiques d've, et par consquent
le nombre de participants ne dpassait pas quelques centaines de chercheurs pour
quelques milliers d'tudiants. La majeure partie des chercheurs se trouvaient sur
ve, mais il y avait aussi cinq autres centres assez consquents. Les tudiants,
eux, taient virtuellement prsents depuis des centaines de plantes.

Mais quelques soient les raisons qui m'avaient permise d'entrer, aprs coup je fis
tout pour mriter ma place, je m'investis moi-aussi normment dans ce travail, et
j'appris des tas de choses. De plus je faisais un nombre significatif d'heures supplmentaires
pour donner des coups de main aux chercheurs, pas vraiment sur le travail thorique,
j'avoue que le sujet ne me passionnais pas et puis c'tait bien trop compliqu pour
ma petite tte. J'aidais plus sur l'organisation, les runions, les prsentations.
La plupart de ces gens l taient tellement impliqus dans ce qu'ils faisaient qu'ils
en oubliaient tout le reste. La principale consquence fcheuse tait que leurs donnes
n'taient pas structures, et quand quelqu'un cherchait quelque chose il lui fallait
des heures pour comprendre. Je n'avais pas le niveau technique de tous ces gens,
mais justement quand je passais discuter avec eux, tous les jours, mes questions
les obligeaient  ordonner leur discours et faciliter considrablement la tche de
la restitution.

Le travail du labo tait relatif aux donnes renvoyes par les sondes et les artificiels
d'exploration. Il y a des milliers d'annes, quand la Congrgation avait encore un
rythme de croissance fort, et que la population n'tait pas stabilise, un important
besoin de plantes nouvelles se faisait sentir. Des milliers de sondes automatiques
taient ainsi lances aux limites de la Congrgation pour explorer et identifier
toutes les plantes qui pouvaient tre rendues viables pour l'homme. De plus, ces
sondes automatiques avaient la capacit d'utiliser les plantes non viables pour
leur propre reproduction.  partir du moment o la plante n'avait aucune forme de
vie, les sondes taient autorises  se poser dessus et  les utiliser pour construire
de nouvelles sondes et ainsi de suite. Finalement avec la tlportation et le clonage,
les gens faisait de moins en moins d'enfants. Souvent quand deux personnes se plaisaient,
les chances taient grandes qu'une ou l'autre au moins ne ft pas originaire de la
plante et s'y ft tlporte. Par consquent il fallait vraiment qu'ils s'aiment
beaucoup pour qu'ils ne se sparent pas dans le temps ncessaire au rapatriement
de l'initial par un vaisseau.

Malgr la stabilisation de la population de la Congrgation, l'exploration a continu,
elle permettait de rencontrer des formes de vie nouvelles, et  dfaut d'utiliser
vraiment les plantes potentiellement viables, celles-ci pouvaient constituer des
destinations touristiques ou scientifiques, mme s'il y a avait dj bien trop 
voir dans les limites de la Congrgation. Depuis plusieurs milliers d'annes la Congrgation
rassemblait environ huit mille toiles dans une sphre de quatre cent annes-lumire
de diamtre (un sexto-quadri pierres ; l'unit de mesure est la pierre, environ 80
centimtre ; les multiples, comme mille, un million, un milliard, sont dans la Congrgation
des puissances de 6, 6 puissance 4, un quadri, environ 1300, un bi-quadri, 6 puissance
8, environ un million sept cent mille, un tri-quadri, 6 puissance 12, presque deux
milliards deux cent millions, etc ; un sexto-quadri pierres correspond  4,78 milliards
de milliards de fois 80 centimtres, soit un tout petit peu plus de 400 annes-lumire),
mais la majorit se trouvaient au centre, dans une sphre d'un peu plus de soixante-six
annes-lumire de rayon (un tri-quinto-quadri pierres). Sur ces huit mille toiles,
un peu plus de trois cents possdaient une ou plusieurs plantes habites par l'homme,
 peu prs quatre cent trente plantes, sans compter les stations orbitales artificielles
et les plantes extrmement peu peuples. Il y avait de l'ordre de quatre vingt plantes
avec plus d'un milliard d'habitants, et les autres tournaient aux alentours de quelques
centaines de millions. Quelques plantes taient historiquement trs peuple, Adama
avait vingt-deux milliards d'habitants, elle abritait le congrs et c'est un peu
l o il fallait tre si on voulait voir se passer les choses, rencontrer physiquement
des gens et participer  la vie politique de la Congrgation. Goss, une des plus
grosses plantes telluriques, avait plus de quinze milliards d'habitants. Emorinthe,
parce qu'elle tait magnifique sous ses toiles triples, plus de dix milliards. Les
anciennes plantes du commerces, une quinzaine, avaient chacune plus de cinq milliards
d'habitants, ve en avait encore quatre milliards, mme si par le pass elle avait
largement dpass les dix milliards. Mais il faut reconnatre aussi que ve tait
plutt une petite plante, seulement quatre mille kilomtres de rayon alors qu'Adama
avait sept mille cinq cent, et Goss huit mille cinq cent. Enfin mise  part quelques
autres plantes aussi trs peuples, les gens aspiraient plutt  tre tranquilles
dans leur petit village loin de tout. La population ne bougeait plus trop et restait
voisine des trois cent soixante milliards, elle avait mme plutt tendance  diminuer
depuis quelques sicles, ayant dans le pass presque atteint les quatre cent milliards.

Si la Congrgation tait principalement confine dans une sphre de soixante-six
annes-lumire de rayon, la zone jusqu' trois cent annes-lumire (5 tri-quinto-quadri
pierres) tait toutefois bien connue et il s'y trouvait bon nombre de stations ou
plantes touristiques. Jusqu' environ mille deux cents annes-lumire (3 sexto-quadri
pierres) des sondes automatiques se chargeait de poursuivre l'exploration. La sonde
la plus lointaine se trouvait  plus de quatre mille huit cents annes-lumire (douze
sexto-quadri pierres), en direction du centre de la galaxie ; mais c'tait plus pour
l'exploit car la plupart de ses capteurs taient en panne depuis longtemps.

Dans les limites de la Congrgation, l'humanit coexistait avec trois autres espces
que nous considrions comme intelligentes. L'une vivait dans l'eau, c'tait une sorte
de poisson polymorphe volu, une vivant dans les atmosphres super-denses et surchauffes
d'une plante tellurique d'un systme d'toiles ternaires. La dernire, enfin, une
forme trs trange, prsente sur plusieurs plantes  la limite de la Congrgation,
biologique mais avec de nombreuses parties minrales notamment mtalliques. Nous
avions plutt de bons contacts avec la premire espce, qui avait accept notre technologie
et changeait des informations avec nous, la seconde n'tait pas  un stade o nous
jugeons le contact utile, et la troisime nous avait fait connatre d'une manire
assez vhmente son opposition  une entente mutuelle ou mme un quelconque contact,
d'une faon que nous n'expliquions pas d'ailleurs. De plus il restait toujours une
nigme quant  la mthode de colonisation de plusieurs plantes par cette troisime
forme, alors qu'elle ne possdait aucune technologie. Mais quoi qu'il en soit les
rapports, mme avec les poissons, ne dpassaient pas l'change d'information sur
les plantes nouvelles dcouvertes, et les ventuels progrs techniques. En effet
leur environnement de vie et leur apprhension mme de celle-ci rendaient impossibles
toute forme de cohabitation. Au sein de la Congrgation et dans la zone d'exploration
automatique existaient aussi des milliers de plantes avec une forme de vie  des
degrs divers, certaines pouvant tre proche d'un dbut d'volution technique. Ce
qui me frappait le plus c'tait  quel point toutes ces formes de vie voluaient
de manires diffrentes. Il suffisait d'un dtail infime, une toute petite diffrence
de temprature, de constitution de l'atmosphre, de la prsence d'une Lune ou pas,
pour avoir des formes biologiques qui n'avaient pratiquement rien en commun.

En tout cas nulle part nous n'avions trouv de plantes avec deux formes de vie intelligente
diffrentes qui cohabitaient, comme nous l'avions t sur Adama, il y a trs longtemps,
quand les reptiliens taient encore l. Peut-tre parce que, comme nous l'avions
fait, il arrivait toujours un moment o une espce crasait impitoyablement l'autre...

Et ainsi le labo o je travaillais tentait de perfectionner les recherches automatiques,
de voir ce qu'elles avaient manqu, les dductions non valides, mais aussi surtout
d'apprendre et de comprendre de nouvelles choses grce  toutes ces informations.
Il y avait beaucoup d'idalistes, de jeunes qui pensait que l'tat de morosit dans
lequel s'enfonait la Congrgation n'taient pas fatal, qu'il y avait de nouvelles
choses  dcouvrir, de nouvelles technologies  mettre au point, de nouvelles intelligences
artificielles  crer. Jusqu' prsent, hormis en copiant le cerveau humain, nous
n'avions pas vraiment russi  crer une forme d'intelligence suprieure. Bien sr
des artificiels avait en apparence une intelligence bien suprieure  l'homme, mais
nous n'avions jamais russi  crer une "espce" artificielle non biologique, une
forme de vie qui possderait en elle le sens de la vie, le sens de l'volution, du
combat pour survivre. D'un autre ct depuis le dbut le dveloppement des artificiels
avait tellement tait encadr, qu' aucun moment ils n'avaient vraiment eu l'opportunit
d'voluer par eux-mmes. Toujours est-il que nous n'avions pas russi  crer une
"identit" artificielle. Elles restaient toutes, au final, dsesprment individualistes
et gostes, mme si plusieurs expriences avaient temporairement donn l'impression
d'une relle cohsion, cohabitation. Toutefois cette conclusion restait dans l'incertitude
des rsultats des milliers d'expriences dont nous n'avions plus de nouvelles ou
laisses  l'abandon, sur les plantes aux confins de la Congrgation. Et tous ces
jeunes y croyaient, ils croyaient que certaines avaient rellement dbouch sur ce
que l'on peut qualifier de "forme de vie", ou en tout tat de cause qu'en perfectionnant
leur mode de reproduction, leur complexit, leur quivalent du code gntique, ils
parviendraient  crer une telle chose, cette forme de vie qui serait une forme de
prolongement de l'humanit.

Bref je pense que personne n'avait une ide trs claire de ce qui se trouvait aprs
les limites de la Congrgation, entre les expriences, les sondes, les autres formes
de vie... Et c'tait un peu aussi la gageure de notre travail, claircir notablement
toutes ces questions. Le paradoxe de ces recherches et la notion de travail obligatoire
rsidait principalement dans la volont de Teegoosh de faire avancer les choses,
de donner des buts, des objectifs aux personnes, tout en sachant que d'une part beaucoup
n'avaient plus ni les comptences ni l'envie de faire de la recherche fondamentale,
et d'autre part que dans la Congrgation la recherche et les chercheurs n'avaient
jamais t trs bien vus. Bien-sr tout le monde dsormais concdait le confort et
la qualit de vie issus de la recherche scientifique, mais il persistait le souvenir
du lointain pass o les chercheurs et les lites collaboraient avec les reptiliens,
et participaient  l'oppression des hommes. Sur ve l'aventure technologique avait
rendu ces notions un petit peu caduque, et elle restait un des lieux privilgis
de la recherche, et personne n'avait d'apprhension envers tous ces chercheurs qui
passaient jours et nuits  leur passion. Mais en de nombreux autres endroits de la
Congrgation persistait cette image ngative de l'lite, associant encore corruption
et abus de pouvoir aux personnes les plus doues.

Autant le travail m'intressait normment, autant la relation avec Kaul me dsesprait.
Je n'arrivais plus  trouver la flamme que j'avais pu avoir. D'un autre ct j'aurais
tant aim pouvoir y croire encore... Dans mon nouvel appartement j'avais pour voisin
un jeune homme dnomm Phamb que je croisais souvent. Nous avions finalement sympathis,
et assez rgulirement, quand Kaul n'tait pas l, nous dnions ensemble. Il tait
plus g que moi, aux alentours de trente-cinq ans, et il travaillait dans la prestigieuse
tude dirige par Goriodon lui-mme, l'opposant grandissant de Teegoosh et promoteur
de l'arrt du travail. Il me ressemblait beaucoup, plutt pragmatique, tout le contraire
des personnes travaillant dans mon labo. Petit  petit je pris mme plus de plaisir
 tre avec lui plutt qu'avec Kaul.

Je devais l'accepter, avec Kaul notre liaison ne repartirait plus, et  grande peine
je dcidai de stopper notre relation. Il le prit trs mal, mais que pouvais-je y
faire ? Rester indfiniment enferme dans une histoire qui n'allait nulle part et
continuer  tre plus heureuse de voir mon voisin que lui ? La suite ne trana pas,
d'ailleurs, preuve que nous nous plaisions mutuellement, quinze jours aprs ma sparation
avec Kaul je craquais pour Phamb. Mais c'tait difficile. Je crois que j'tais vraiment
triste de ma rupture avec Kaul, j'avais tellement voulu que a marche, et puis Kaul
n'allait pas bien du tout, je m'en voulais. Phamb en fit un peu les frais, dans les
premiers temps tout du moins. Nous nous voyions trs souvent, presque tous les soirs.
Phamb m'emmenait dans les confrences et les dners-dbats autour des ides de Goriodon.
Ma vie se compltait par l'univers radicalement oppos mais tout aussi passionnant
de mon travail au labo ; je crois que ce fut une des priodes les plus heureuses
de ma vie, jusqu' ce que Ragal arrivt.

Je ne saurais dire  partir de quand j'avais rellement remarqu Ragal. C'tait plus
lui,  vrai dire, qui s'tait rapproch de moi. Il tait l'un de ces jeunes passionns,
et je devais avoir parl avec lui de temps en temps de ce qu'il faisait, ses recherches,
mais je parlais avec tout le monde... Il tait arriv aprs moi dans l'quipe, lui
aussi faisait ses tudes, mais dans les faits le travail qu'il procurait s'apparentait
presqu'en tout point  celui des chercheurs. Il avait presque trois ans de plus que
moi, autant dire que lui aussi tait loin de sa majorit. Mais je crois qu'il s'en
moquait, comme tous les jeunes qui taient l, il n'aspirait qu' continuer son travail
indfiniment, trouvant toujours de nouvelles motivations, stimulations. Finir ses
tudes lui importait peu, tout comme pouvoir quitter cette plante, car de toute
faon il travaillerait ici toute sa vie, ou en tout cas une bonne partie.

Au dbut le tout commena par quelques anodins messages asynchrones (Pnople utilise
une sorte d'acronyme propre  sa langue, par la suite, j'utiliserai pour ma part
asym). Les asym taient normment utiliss, et remplaaient toutes sortes d'quivalents
existant avant l'poque du bracelet. Les asym consistaient en de petits messages
crits ou parls que l'on recevait dans le bracelet, mais que nous avions la libert
de consulter quand bon nous chantait. Cette libert de les lire  n'importe quel
moment faisait leur succs face aux sym, les messages synchrones, qui nous coupaient
dans ce que nous faisions. Bref tout le monde envoyait des centaines d'asym par jour
 une ou plusieurs personnes sur tous les points qui ne ncessitaient pas de rponse
immdiate, ou qui taient juste une information potentiellement intressante pour
les destinataires. Certaines personnes recevait normment d'asym, et moi-mme n'tant
que faiblement adepte des asym avant mon arrive au labo, j'en devins rapidement
une grosse consommatrice, d'autant que les chercheurs communiquaient presque exclusivement
par ce mode.

Souvent Ragal et moi changions un premier message formel sur un point li au travail,
puis de fil en aiguille les rponses drivaient progressivement pour finir soit sur
des boutades, soit sur des points un peu plus personnels. J'essayai de rsister 
rpondre tout de suite, je ne voulais pas non plus qu'il se fasse des ides, mme
si je m'entendais bien avec lui. Assez souvent les asym finissaient en sym, toutefois.
Nous commenmes  nous connatre un petit peu par ce biais. Il tait timide, je
crois que cet aspect de sa personalit m'attendrissait.  bien y rflchir je crois
que les hommes timides m'ont toujours fait craquer. Je ne me trouvais pas spcialement
belle, toutefois j'avoue que j'avais une certaine attention de la part des hommes.
Certainement devais-je paratre plus accessible. Je ne manquais donc pas d'tre embte
rgulirement par quelques garons en manque d'affection. Ragal, lui, s'y prenait
diffremment. Je crois que je lui plaisais mais je n'en tais mme pas sre. Cette
premire phase dura quelques temps, et puis les choses s'acclrrent aprs les jours
de la grande session au labo. Rgulirement une grande runion regroupait l'ensemble
des chercheurs des centres de recherches dpendant du notre pour un tat des lieux
gnral des dcouvertes et des avances. Souvent l'occasion de faire une mise au
point sur les connaissances en cours, c'tait tout autant le moment de pouvoir discuter,
changer et faire la fte avec des personnes habituellement bien trop surcharges
et occupes pour vous accorder ne serait-ce qu'un instant. J'tais d'autant plus
sensible  cet vnement que j'avais activement particip  sa prparation. En effet
celle-ci avait compltement monopolis mon temps depuis de nombreux jours,  tel
point que Phamb commenait  suspecter que je l'vitais, sans doute moyennement rassur
par les indicateurs de bonne foi de mon bracelet.

Je lui concdai ma soire prcdent l'vnement ; j'tais de toute faon trop stresse
pour dormir, ce qui habituellement est loin d'tre mon genre. Consquence invitable,
certaines activits se pratiquant de prfrence sans bracelet, je ne le portais pas
le matin et je me rveillai trs en retard. Ces fichus robots n'avaient mme pas
eu l'ide de me signaler l'heure, alors que la veille mme ils m'avaient conseill
de prendre un petit djeuner copieux pour affronter la journe qui m'attendait. L'appartement,
bien sr, feignit de penser que ne portant pas mon bracelet, la journe devait avoir
t annule, comme s'il ne pouvait pas vrifier par lui-mme. Il faut dire que j'tais
tellement mchante avec mes artificiels qu'ils n'osaient plus trop me contrarier.
Bref je l'envoyai balader en lui faisant remarquer qu'il lui aurait suffit de consulter
les donnes du labo pour s'apercevoir du contraire. nerve, je lui sommai de ne
plus me dranger et de me trouver quelque chose  me mettre sur moi et sous la dent
dans les dix minutes qui suivaient. Il tait tt, pourtant le ciel tait dj trs
bleu quand je m'octroyai une pause de quelques secondes sur la terrasse, pour voir
comment allaient mes plantes. L'appartement me drangea pour me montrer un ensemble
agrable  porter mais suffisamment habill pour l'occasion. Il fut excus de ne
pas m'avoir rveill par les superbes tonalits de noir argent qu'il avait choisies
pour l'ensemble. Il se risqua tout de mme  m'indiquer au passage que la chaleur
augmentant, il faudrait sans doute activer le recycleur d'eau secondaire pour maintenir
la vgtation,  moins que je ne fusse plutt d'avis d'entamer une ngociation avec
le voisin pour utiliser son recycleur primaire sous-utilis. Je lui dis que, comme
d'habitude, je m'en moquais et qu'il faisait bien comme a lui chantt. Il se permit
une dernire remarque quand il me sentit sur le dpart alors que je n'avais toujours
pas enfil mon bracelet. J'emportai la galette petit-djeuner avec moi pour la manger
en route, et prvenait l'appartement de rveiller Phamb assez tt pour qu'il ne ft
pas en retard  son travail lui non plus.

J'allais habituellement au labo  pieds, il ne se trouvait qu' un peu plus de vingt
minutes de marche (un demi-sixime de trente-sixime), mais la situation un peu pressante
me fit appeler un taxi-abeille qui me dposa  bon port sept ou huit minutes plus
tard (un petit sixime). La session n'avait pas lieu dans les locaux habituels, mais
nous nous tions donns rendez-vous au labo pour claircir les dernires zones d'ombres
et rgler les derniers problmes. Nous avions choisi comme lieu un immeuble  deux
pas du laboratoire, un gigantesque btiment en forme de champignon s'levant  plus
d'un kilomtre au-dessus du sol, dominant mme la pointe de mon immeuble pyramide,
pourtant l'un des plus lev des environs. Ce lieu marquait un changement vis--vis
des ambiances champtres des sessions prcdentes, toujours organises sur diverses
plantes  la nature atypique en bordure de la Congrgation. J'avais moi-mme propos
ce lieu, hsitant mme avec la fameuse station spatiale ocan, mais cette dernire
n'apportait pas l'exotisme ncessaire  tous ces chercheurs et tudiants, qui passent
dj toutes leurs journes la tte dans les toiles. L'immeuble champignon m'avait
parut plus adapt, offrant un peu de luxe  des gens qui n'en consommaient jamais,
et sa rputation d'hte exemplaire mticuleusement attentionn n'tant plus  faire.
Il est vrai qu'il pensait  tout, et au cours des nombreux entretiens que j'avais
pu avoir avec lui  aucun moment je n'avais pu le mettre en dfaut, ou suggrer quelque
chose  laquelle il n'avait pas dj pens.

Symphone
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L'immeuble avait un autre avantage de taille, c'est qu'il possdait un important
centre de tlportation intgr coupl  une armada de clones disponible. Le principal
problme technique de la tlportation rsidait dans la ncessit de conserver sur
place un clone non diffrenci qui tait model lors de la tlportation pour prendre
l'apparence de la personne. Ce modelage prenait du temps, souvent de l'ordre de trois
jours. Pour des vnements de courtes dures cette limite constituait un handicap,
et beaucoup y prfraient un transfert partiel dans un clone non humain. Ces derniers
taient modelables en quelques heures par les gnrateurs et pouvaient accueillir
pour quelques jours l'esprit d'une personne. Tout le monde s'accordait sur leur utilit
pour ce genre de besoin, mais aussi sur le fait qu'il ne fallait pas leur donner
une esprance de vie trop longue. Ils n'taient pas vraiment humains, ne procuraient
pas exactement les mmes sensations qu'un corps rel, et par le pass des personnes
trop longtemps prsentes dans un tel clone tombaient irrmdiablement dans une dangereuse
dpression.

Bref, si certains chercheurs, voulant profiter de l'occasion pour passer quelques
temps sur ve avaient choisi la tlportation classique, et seraient rveills quelques
heures plus tard pour le dbut de la manifestation, la majeure partie des participants
serait synchronise dans la matine dans un clone artificiel, l'opration ne prenant
que deux  trois heures (quatre  cinq siximes). Si l'immeuble, qui rpondait au
doux nom de Symphone, s'occuperait de tout pour rendre leur accueil aussi doux et
agrable que possible, il n'en resterait pas moins qu'il serait mal vu que personne
du laboratoire ne se charge de leur souhaiter la bienvenue. Nous avions donc prvu
pour la premire journe un accueil par toutes les personnes travaillant sur ve,
accompagn de buffets et petites runions.

Je passai donc ma journe  m'enqurir du bien-tre de nos invits, les informant
sur les confrences  venir, sur l'organisation informelle de petites visites au
labo, ou la rencontre avec certains chercheurs trs demands. Je croisai Ragal dans
la soire, et me voyant dborde et dj extnue, il m'obligea  faire une pause
et laisser les invits aux petits soins de Symphone, ce qui leur conviendrait trs
bien pour le reste de la soire. Je passai la mienne presque exclusivement avec lui,
un peu  l'cart de tout cette agitation, vitant avec quelques pirouettes trs amusantes
de rencontrer quelques trop collants chercheurs ne pouvant plus se passer de moi.
La nuit tombe nous prmes l'air sur les terrasses ventes surplombant le vide, un
peu fraches mais dsertes. C'est surtout Ragal qui parla, je n'aimais pas trop parler
de moi, je prfrais faire parler les autres, je posais toujours des tonnes de questions.
Ce n'tait pas comme quand je devais donner quelques accs  mes donnes quand j'avais
besoin de quelque chose, pour les avis, mais je trouvais ma vie finalement inintressante
et sans grand intrt pour autrui, je n'aimais pas en parler. Et puis mme s'il tait
timide, Ragal aimait parler, et nous discutmes de tant de choses. La conversation
ne se finit pas trop tard, sur une insistance de sa part pour que je ne sois pas
trop fatigue pour la dure journe du lendemain.

Journe du lendemain qui fut en effet prouvante, mme si Ragal me prta main forte
et nous parvnmes  nous faire remarquer d' peu prs tout le monde comme le couple
de personnes  trouver en cas de problme ou question. Mme Symphone travaillait
troitement avec nous ; il savait la prfrence des invits pour une entraide humaine
plutt qu'une intervention artificielle, et il nous faisait appel quand il sentait
le moindre besoin que nous pouvions satisfaire, un chercheur perdu, un autre interrogatif...
Les gens taient satisfaits, les buffets copieux, les confrences savamment orchestres,
et mme si tout le monde me flicitait pour la russite de l'vnement, je reconnaissais
volontiers que Symphone y tait pour beaucoup, et plus encore. Et en un sens je comprenais
la motivation et l'espoir de Ragal dans la recherche d'intelligence artificielle
toujours plus performante. Depuis toute petite j'interagissais avec des intelligences
artificielles, depuis mes poupes et peluches, mon reptile, jusqu' mes vaisseaux
en passant par mon appartement, les taxis, les distributeurs... Mais j'tais tout
bonnement poustoufle par Symphone. Il avait tellement de prsence d'esprit, cette
capacit  plaisanter,  ironiser mme,  avoir un caractre difficile  percevoir,
des humeurs, s'nerver quand nous plaisantions avec Ragal plutt que de rpondre
 ses demandes. Ragal s'amusait avec lui, il le titillait en permanence et ils taient
vraiment deux gamins. Souvent au bout de quelques temps il est assez facile de retrouver
l'aspect artificiel d'une intelligence cre, mais mme si je n'avais alors pass
que deux jours avec Symphone, il y avait quelque chose de plus, le sentiment d'une
existence propre, et pas uniquement de tous ces artificiels destins  nous aider.
Ragal m'expliquait toute les nuances ncessaires  la mise en oeuvre de ce genre
de conscience, l'apprentissage, l'ducation, leur donner l'envie et le got de progresser,
d'apprendre, de comprendre. Et Symphone n'tait pas le plus abouti, il existait sur
Adama de nombreux conseillers au Congrs qui avaient une intelligence et une humanit
bien suprieure. De mme aux confins de la Congrgation, il y avait des lments
laissant suggrer que des sondes automatiques avaient dploy des systmes de reproduction
et d'volution ayant donn naissance  des tres prodigieux. Certains allaient mme
jusqu' croire qu'il pouvait exister de vritables nations d'artificiels  qui nous
pourrions bientt donner le titre de nouvelle race.

J'coutais Ragal, confortablement allonge sur une chaise longue du haut de la terrasse
d'un des appartements les plus levs de Symphone. Il nous avait install l par
gratitude suite  l'aide prcieuse que nous lui fournissions. Le soleil s'tait couch
depuis longtemps, les toiles parsemaient dj le ciel. Une brise lgre s'engouffrait
dans le paravent invisible et nous laissait entrevoir la fracheur de la nuit. La
vue s'tendait sur le paysage montagneux de la Tarm, bleute par les lumires douces
de la civilisation omniprsente. De multiples taxis s'agitaient comme des lucioles
phmres de toutes parts, faisant le pendant avec la lumire fixe et ternelle des
toiles. La lune de ve, beaucoup plus petite que celle d'Adama, scintillait de son
maigre croissant  l'horizon. Ragal m'expliquait que la faible attraction gravitationnelle
de cette lune avait caus de nombreux problmes lors de la terraformation de la plante,
perturbant  tel point les vgtaux venus d'Adama qu'il fallut plusieurs millnaires
avant que la nature ne s'adapte vraiment (plusieurs quadri annes d'Adama). Avant
le labo, Ragal avait longuement tudi dans le centre de tlportation principal
de ve. Aprs une longue spcialisation dans les techniques de tlportation, il
avait finalement but sur quelques rticences administratives l'empchant de correctement
s'impliquer dans son travail. La tlportation tait un sujet trs sensible, et la
Congrgation regardait avec beaucoup d'attention toutes les personnes s'y intressant.
Finalement il s'tait rorient dans l'amlioration des intelligences artificielles,
et avait termin sa course au labo, o il esprait terminer ses tudes, voire d'y
faire carrire.

J'tais bien, m'endormissant doucement en l'coutant. J'avais oubli Phamb, et, si
Ragal avait alors tent de m'embrasser, je crois que je n'aurais que faiblement rsist...
Mais il tait trop timide pour le tenter, et me voyant m'endormir, il m'aida  faire
un dernier petit effort pour rejoindre mon lit, et se contenta d'un baiser sur la
joue avant de me souhaiter bonne nuit. Son appartement tait juste en face du mien,
et il promit de venir me rveiller le lendemain matin pour le petit djeuner.

Je rvai de lui, mais malheureusement ce fut Symphone qui me rveilla, enfin heureusement
plutt, je ne sais pas trop de quoi j'aurais t capable s'il tait venu me rveiller.
Symphone tait tout dsol de me sortir de mes rves, mais il m'expliqua qu'au vu
de ma courbe de sommeil, Ragal avait prfr me laisser dormir encore un peu et il
tait parti tout seul s'occuper de cette troisime journe. Le temps que je me lve
il arriva tout de mme et je pus difficilement lui faire remontrance quand il m'attendrit
avec un savoureux gteau prpar tout spcialement avec Symphone qui avait pris la
libert de lui communiquer quelques infos sur mes desiderata actuels.

Mais cette nuit un peu plus longue que prvue me fit le plus grand bien et la journe
s'en passa d'autant mieux. Dernire journe charge avant deux jours plus calmes,
pendant lesquels les visiteurs auraient quartiers libres, et en profiteraient sans
doute pour visiter les environs. Ou aller voir quelques connaissances qu'ils auraient
sur ve. Cette troisime journe se termina par une mythique soire organise par
Symphone dans la discothque gante occupant dix tages de l'immeuble. J'avais difficilement
pu refuser  Phamb de me rejoindre  cette occasion, ne l'ayant pas vu depuis trois
jours. Mais il n'aimait pas trop danser, moi j'adorais, alors je passai mon temps
avec Ragal dans une salle spciale ou Symphone nous avait donn le privilge de dcider
chacun notre tour de la musique  faire passer. C'tait fantastique, pouvoir danser
comme une folle uniquement sur de la musique que j'aime, je m'clatais. Nous nous
faisions dcouvrir mutuellement avec Ragal des musiques sur lesquelles nous aimions
bouger. Au bout d'un certain temps j'eus tout de mme un peu des remords  laisser
Phamb tout seul, surtout qu'il ne connaissait pas grand monde par ici. Je le rejoins,
laissant le soin  Ragal de choisir les morceaux.

Je tentai d'attirer Phamb sur la piste de danse, mais rien  faire, alors nous allmes
nous promener un peu sur les terrasses vitres de Symphone, qui gentiment adoucit
les lumires et laissa s'chapper une tendre mlodie. J'insistai aprs quelques temps
pour que nous retournmes  la soire voir si tout se passait bien, et pour profiter
un peu de notre prsence ici. Je retrouvai Ragal et deux de ses bons amis du labo
 l'tage o la musique tait individuelle, chacun choisissant ce qu'il voulait couter
et tait le seul  entendre ; c'tait surtout une salle permettant aux personnes
de discuter entres elles, ou de se relaxer en buvant un verre. Ragal et ses amis
nous acceptrent volontiers  leur table. Tous les invits rsidant dans l'immeuble,
et ne devant pas sortir pour rentrer chez eux, Symphone s'tait autoris quelques
ondes euphorisantes, tout comme de subtils cocktails aussi bons qu'efficaces pour
donner le sourire. Quand nous arrivmes, ils taient dj fort joyeux. Je me plaais
le plus loin possible de Ragal, ne voulant pas crer d'incident avec Phamb. Nous
parlmes de tout et de rien, jusqu' ce que Ragal demandt  Phamb ce qu'il faisait,
et, mais j'aurais pu m'y attendre, il expliqua son lien avec les ides de Goriodon,
pas vraiment le genre de la maison ici... Mais Ragal fut trs diplomate, Lent et
Symia, ses deux amis, un peu moins.

Ragal engagea la conversation avec Phamb ds qu'il sut avec qui il travaillait :

- Tu travailles avec Goriodon, c'est intressant, tu penses que sa politique d'interdire
le travail est juste ?

Phamb rpondit avec beaucoup d'assurance, je crois que de savoir qu'il tait dans
un repre de supporters de Teegoosh ne l'effrayait pas le moins du monde :

- Oui, bien sr, je ne serais pas dans son quipe sinon.

Symia, srement la plus fervente partisane du camp adverse, attaqua sur le champ
:

- En quoi est-ce juste d'enfermer les gens dans des prisons d'ennuis ?

Phamb rpondit au tac-au-tac :

- Et en quoi est-ce juste de les obliger  faire des travaux stupides ?

Lent, plus modr, plus moqueur, prit le tout plus sur le ton de la rigolade :

- Et bien vas-y, dis que mon travail est stupide !

Ragal sourit  la remarque de Lent, puis reprit, srieux :

- Avant Teegoosh, beaucoup de personnes ne travaillaient pas, et a ne s'est pas
forcment bien pass.

Symia approuva la remarque de Ragal :

- Exactement !

Phamb ne se laissa pas indimid et dveloppa son argumentaire :

- a se passait mal parce qu'il y avait un dsquilibre social entre les gens travaillant
et les autres ; si personne ne travaille, ce dsquilibre n'existera pas.

La rponse de Symia ne se fit pas attendre :

- N'importe quoi, et tous les gens comme nous qui ne vivons que parce que nous sommes
passionns par ce que nous faisons, par notre travail, pourquoi devrait-on subir
la fainantise des autres !

Phamb continua calmement :

- Ce n'est pas un question de fainantise, les machines font tout mieux que nous,
et ce n'est pas parce que le travail sera interdit que les gens ne pourront pas continuer
 s'intresser  certains domaines.

Ragal ne s'avoua pas vaincu :

- Pourtant la plupart des tudes, faites par des machines justement, attestent que
le travail obligatoire  un effet rgulateur sur le moral et l'quilibre des gens.

Phamb commena  monter d'un ton :

- Je peux tout autant te trouver des tudes attestant du contraire, et la question
n'est pas de laisser les machines dcider  notre place, c'est aux gens de dcider
de leur sort. Goriodon veut un rfrendum, il ne veut pas forcer les gens.

Symia n'est gure convaincue :

- Mme si quatre-vingt pourcent des gens votent pour, il n'en reste pas moins que
tu vas quand mme forcer vingt pourcent  un choix qu'ils ne veulent pas.

Phamb reprend son calme :

- C'est certes une limite de la dmocratie, mais toutes les tentatives de choix locaux
ont choue, je te le rappelle. Avant que Teegoosh n'arrive, le fait que certains
travaillent, d'autre pas, le fait que certains puissent rcuprer plus d'avis, le
tout rendait la stabilit de la Congrgation trs prcaire.

J'intervins enfin :

- C'est pas forcment moins prcaire maintenant, beaucoup de gens voudraient ne plus
travailler.

Phamb ne fut pas d'accord avec moi :

- Non a n'avait rien  voir, le travail non obligatoire craient des jeux de pouvoir
bien au del de ce que tu imagines ou peux constater aujourd'hui.

Ragal expliqua plus en dtail :

- Oui Pnople, le fait de travailler, d'avoir un travail, crait de fait une ingalit
vis--vis des personnes qui n'avaient pas la volont ou l'envie d'en avoir un. Les
personnes avec un travail avaient un tel pouvoir que les autres se sentaient compltement
soit  leur merci, soit incapables de lutter contre leur volont. Pourtant tout le
monde tait sens avoir autant d'avis, mais les personnes allant de l'avant avaient
beaucoup plus de facilits  rcuprer des avis, prendre des dcisions, et influencer
le congrs par exemple.

Phamb complta :

- C'est d'ailleurs par ce biais que Teegoosh est arriv au pouvoir.

Ragal tempra cette remarque :

- Je ne suis pas d'accord, je pense que les personnes ne travaillant pas espraient
aussi retrouver avec Teegoosh un statut social plus gratifiant avec le travail obligatoire
pour tous. Teegoosh a vraiment t choisi sur un consentement gnral, c'est ce qui
lui a valu tant d'approbations.

Phamb tait entt, mais il savait reconnatre ses erreurs :

- Oui, c'est vrai, ses dbuts politiques ont nanmoins t facilits par l'utilisation
qu'il faisait alors du dsquilibre social.

Lent reprend la parole :

- Mais, n'est-ce pas exactement ce qui se passera de nouveau si le travail est rendu
interdit ? Tout ceux qui veulent continuer  faire changer les choses, tous ceux
qui veulent le pouvoir et sont prts  faire des sacrifices reprendront le contrle,
non ?

Phamb fut une fois de plus pas d'accord :

- Pas du tout, ou en tous les cas pas aussi facilement, et puis actuellement que
se passe-t-il, exactement la mme chose, tous les gens qui font des efforts ont les
postes les plus intressants et avec le plus de pouvoir, et les autres ont des postes
factices bons qu' leur apporter qu'un peu de poudre aux yeux !

Symia toujours aussi rvolte :

- C'est faux, Ragal l'a dit tout  l'heure, a se passe beaucoup mieux maintenant
qu'avant !

Ragal revint sur la question de Lent :

- Phamb, tu n'as pas compltement rpondu  Lent, pourquoi n'y aura-t-il pas de jeux
de pouvoir si nous interdisons le travail ?

Deux ou trois personnes coutaient avec attention la conversation, c'est l'une d'elle
qui prend la parole.

- Parce que dans la thorie de Goriodon il y aura un auto-contrle, les gens s'empcheront
mutuellement la prise de pouvoir, ce qui selon lui n'est pas possible si certaines
personnes travaillent et d'autres pas, car la limite entre travail et pouvoir est
floue.

Symia se leva pour rpondre  la personne derrire elle :

- Et juste parce qu'une minorit trop orgueilleuse cherche le pouvoir tous les chercheurs
qui veulent faire avancer les choses doivent perdre leur vie  ne rien faire ! C'est
stupide !

Phamb commena  manquer d'arguments :

- Tu ne fais rien avancer du tout, les machines font tout mieux que toi !

Une autre personne lgrement guillerette s'immisa elle aussi dans la conversation.

- Foutaises ! Si les sondes automatiques faisait mieux que nous, nous n'aurions pas
 toujours leur passer derrire !

Je ralisai alors que dsormais plusieurs groupes autour de notre table s'taient
amasss et nous coutaient ou parlaient eux-mmes du sujet. Et de tout vidence le
sujet n'tait ici pas aussi consensuel que je ne l'avais imagin.

Phamb rpondit brutalement  Symia :

- Et aprs, qui se soucie de tes sondes automatiques,  quoi nous servent-elles ?
Elles ne servent qu' occuper quelques chercheurs en manque d'exotisme, et ce n'est
pas plus utile que les gens qui comptent le nombre de stimuli ncessaires pour qu'une
relation prliminaire soit russie !

Lent s'cria :

- Mince ! Il y a des gens qui font a ? J'ai manqu ma vocation !

Lent me fit rire, comme souvent. Je l'aimais bien, il tait vraiment sympa.

Phamb reprit de plus belle :

- Personne ne surpasse les artificiels aujourd'hui, il faut tre raliste !

Symphone se mit mme de la partie.

- Si je puis me permettre, Pnople et Ragal m'ont t d'une aide trs prcieuse
dont j'aurais pu difficilement me passer.

Moi et Ragal, enchants :

- Merci Symphone !

Ragal et moi nous tions alors un peu retirs de la conversation, devenue un peu
trop polmique ; tous deux affals sur notre sige, nous faisions mine entre nous
de compter les points des camps respectifs, lui pour les pro-Teegoosh, moi les pro-Goriodon.
Je ne savais plus vraiment alors qui parlait, tout le monde commenant  le faire
en mme temps, chauff par les boissons enivrantes. Les remarques fusaient de toutes
parts, sans que je sache vraiment qui les lanait.

- Et aprs ! Tant mieux si les artificiels font mieux que nous, mais qu'allons nous
devenir, une nation d'assists pour le reste de l'ternit ?  quoi bon vivre alors
?

- Nous sommes dj une nation d'assists !

- a n'a rien  voir, ils nous aident pour les tches ennuyeuses, mais nous avons
toujours la volont d'aller de l'avant !

- Mais si les artificiels font mieux que nous, ce n'est que de la poudre aux yeux
que de croire que nos travaux servent encore  quelque chose ! Pourquoi ne pas laisser
l'humanit se reposer, maintenant qu'elle a atteint un nive...

Une autre personne la coupa :

- La laisser crever, ouais, pas se reposer, c'est ce qui va se passer quand tout
le monde mourra d'ennui !

- Mais pas du tout, tout le monde au contraire pourra librement s'informer sur ce
qu'il se passe, juste qu'il ne participera pas  un dveloppement qui le dpasse.

- Tu parles ! Ds qu'on essaiera d'apprendre de nouvelles choses, on se fera accuser
de prise de pouvoir, on sera oblig de passer nos jours  les perdre stupidement
!

- Exactement, personnellement si c'est ainsi je prfre encore quitter la Congrgation,
et vous laisser crever lentement !

- Quitter la Congrgation ! Quelle ide ! Et tu irais o ?

- Et bien, l o les sondes prospectent, au-del mme, pourquoi pas !

- a fait encore partie de la Congrgation, vous devrez suivre les rgles alors,
mme l-bas !

- Et puis quoi encore, vous croyez que vous pourrez nous en empcher, bande de prtentieux,
c'est vous qui tes jaloux que nous ayons toujours cette envie et ce courage d'avancer
!

- Courage ? Stupidit plutt !

- Non mais oh ! Je ne te permets pas, pauvre moins-que-rien !

Et la personne lui lana le contenu de son cocktail  la figure, et tout partit dans
une cacophonie norme  la limite de la bagarre. Symphone tentait de calmer le jeu,
et je lui conseillai de mettre la musique  fond, histoire d'adoucir un peu tout
ce tumulte. Mais malheureusement mon ide ne fit qu'empirer quand les gens, plus
capables de se faire entendre, se bornrent alors  projeter tout ce qu'ils trouvaient
sous la main. Certains mme en vinrent aux mains, choses qui n'tait sans doute pas
arrive depuis longtemps, tellement les bracelets rgulent les comportement agressifs
normalement, mais l'chauffement gnral avait d outrepasser tous les mcanismes
d'auto-rgulation, et je me trouvais dsormais  quatre pattes sous la table, en
compagnie de Ragal. Nous tions crouls de rire, tentant quelques mouvements de
danse dans le tohu-bohu gnral.

J'avais envie de lui, le contexte, la musique, la chaleur, le tout m'exitait  en
frmir. Quand il m'embrassa je me laissai faire, puis il commena  me caresser.
Il m'allongea sur le dos et en m'embrassant laissa traner sa main sur mes cuisses,
remontant entre mes jambes puis sur ma poitrine. Je me cambrai sous le dsir, mais
je savais que je devais m'arrter, que ce n'tait pas loyal envers Phamb ; mais juste
pour quelques instants encore je me laissai en profiter.

Je le stoppai, replaai correctement ma jupe et mon haut, et lui dis au-revoir. Je
sortis de sous la table alors que les gens continuaient  semer la zizanie. Je trouvai
Phamb cach derrire un canap et le sommai de partir avec moi. Nous prmes un taxi-duo
et rentrmes chez moi. Je fus trs dsagrable et refusai catgoriquement ses avances
une fois couche, comme pendant les deux jours suivant, o je n'allais mme pas voir
comment se passait la session.

Dbat
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Je m'en voulais, et les trois jours de session qui suivirent les deux jours de temps
libre je fus beaucoup plus distante de Ragal. Il le sentait et ne comprenait sans
doute pas vraiment. Il ne savait pas que je sortais avec Phamb, s'en doutait peut-tre,
mais j'avais lud toutes ses questions, le prsentant simplement comme un bon copain.
Je gardais pourtant des trois jours qui avaient prcd la soire un souvenir magnifique.
Mais peut-tre n'en voulai-je pas plus. Les trois mois suivants (un sixime) je gardais
une distance cordiale avec Ragal. Et puis je quittai le labo, pas  cause de lui,
j'avais envie de voir un peu autre chose, peut-tre lasse, finalement, de rester
dans un rle qui relevait plus de l'assistance que de la participation active. Maman
me permit de dnicher une tude sur un tout autre sujet pas trs loin d'o j'habitais.
Grce  mes bons contacts dans mon immeuble, les avis furent favorables  ce que
je conserve mon appartement, mme n'tant plus au centre de recherche.

Jour 134
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Quelques jours aprs mon dpart Ragal me fit une dclaration d'amour. Me voyant partir
il croyait sans doute m'avoir perdue, et nous faisons souvent des actes dsesprs
quand nous perdons quelques choses que l'on aime. Sa dclaration m'embtait plus
qu'autre chose, mais finalement il fut trs raisonnable quand je lui dis que je n'avais
pas les mme sentiments pour lui que rciproquement. Certes j'avais pu  un moment
ressentir quelques dsirs, mais ils ne menaient pas trs loin et ne mneraient pas
trs loin quoi qu'il en ft. Il comprit et accepta, et nous continumes  nous voir
de temps en temps par la suite.

Deux mois plus tard je laissai Phamb. Je n'avais plus envie de lui. tant voisin
nous nous voyions pratiquement tous les jours, et c'tait trop pour moi, j'avais
besoin d'un peu d'air. Je crois que je ne le supportais plus, je voulais rester tranquille,
toute seule. Il le vcut mal je crois, mais nous restmes amis. J'eus deux ou trois
copains par la suite, rien de bien intressant. Je gardais des contacts frquents
avec Ragal, il me racontait la vie au centre, et nous dnions ensemble de temps en
temps, soit tous les deux soit avec Symia et Lent, nos compagnons de la mythique
soire dbandade. Mais cette soire n'tait pas si anecdotique qu'elle pourrait paratre,
partout dans la congrgation la voix de Goriodon se faisait entendre, et les dbats
faisaient de plus en plus rage. Teegoosh n'avait pour l'instant pas laiss chapper
mot quant  ce problme, et son silence faisait bouillonner toute l'humanit. Ragal
m'expliquait les diffrentes volutions du front pro-Teegoosh, et Phamb celles du
camp pro-Goriodon. J'tais plus partisane de Goriodon, toutefois peut-tre d'une
faon pas aussi militante et prononce que Phamb. Dans mon esprit les gens devaient
plus tre autoriss  faire ce qu'ils voulaient du moment que leur choix ne drangeait
personne, et que les avis suffiraient  limiter les problmes. Comme m'expliquait
Ragal, ce statu quo n'avait pas march et ne marcherait pas et il fallait une situation
galitaire entre tous. Je ne le croyais qu' moiti, m'imaginant sans doute que toutes
ces rfrences relevaient d'un pass dj bien loin. Mme si beaucoup dans mon entourage
l'avait vcu, et si le tout ne remontait finalement qu' trois cent ans, alors que
la plupart d'entre nous vivraient sans doute plus de trois milles ans, je devais
me figurer tout de mme que ce n'tait que de l'histoire ancienne, sans relle connexion
avec la ralit du prsent.

Ragal tait toujours amoureux de moi, je le sentais, mais une relation ne pourrait
pas tre juste une aventure avec lui, et je crois que je n'en voulais pas plus en
ce moment. Presqu'un an et demi s'coula (une anne adamienne). J'habitais toujours
au mme endroit, je voyais Ragal une fois ou deux tous les quinze jours. Je voyais
Phamb plus souvent, mais juste parce que c'tait mon voisin et que, finalement, je
m'entendais bien avec lui. Il vivait toujours assez mal notre sparation, mme s'il
s'tait dj trouv une ou deux nouvelles copines depuis. Ragal et Phamb me racontaient
les volutions des deux camps. Le dbat s'amplifiait. La soire qui avait dgnr
lors de la session, l'anne (adamienne) prcdente, n'tait alors qu'un avant got
du dbat gnral qui dchirait de plus en plus la Congrgation. Dornavant Goriodon
tait connu de tous, et parlait souvent au Congrs, transmettant ses ides. Il tait
trs dynamique et voyageait beaucoup. Teegoosh avait l'appui inconditionnel de la
plupart des lites, des personnes qui croyaient et participaient le plus dans l'volution
de la socit. Mais ce soutien ne lui suffirait pas, d'une part, hormis sur ve et
quelques autres endroits, comme je l'avais expliqu, notre histoire avait laiss
une mauvaise image des chercheurs dans la conscience populaire, et d'autre part ceux-ci
ne constituaient pas, et de loin, une majorit. Teegoosh pouvait difficilement promouvoir
une socit o seule une partie des gens travaillt, car c'est justement en combattant
cette ide qu'il tait arriv  la tte de la Congrgation. Il tait sur une impasse,
et se modrer n'aurait fait que donner plus de poids  ses opposants.

Pour ma part, si le dbat m'intressait vaguement, il ne me touchait pas directement
pour l'instant, car mme si la majorit tait pour l'arrt du travail, ce choix ne
remettait pas en question le systme ducatif.  partir de l il me faudrait toujours
attendre ma majorit pour vraiment faire ce que je voulais, et d'ici l je ne me
faisais pas trop de soucis que Goriodon aurait pris le pouvoir, alors je me sentais
un peu  l'cart du dbat.

L'anne officielle changea, l'anne d've changea. Je travaillais toujours dans la
mme universit. Ragal ne me donna plus vraiment de nouvelles. Je crois qu'il me
manqua, et j'eus envie de le revoir. Finalement j'allai chez lui, un soir. Je ne
sais pas trop ce que j'esprais, pas plus que ce que je voulais. Il m'accueillit
avec plaisir, et me prpara un de ses plats dont il avait le secret. Il nous arrivait
encore de cuisiner, ou plus exactement de suggrer aux artificiels certains changement
dans leurs recettes. Nous passmes la plus grande partie de la soire  nous amuser
avec son appartement. Celui-ci n'tait pas trs grand, mais Ragal avait personnalis
et amlior sa conscience. Il tait vraiment trop dlirant. Je m'amusais comme une
folle. Je restais tard. J'tais bien je crois. Ragal me demanda si je voulais rester
pour la nuit. Je refusai, mais je le pris tout de mme dans mes bras un moment, juste
comme a, pour me sentir proche de lui.

Deux jours plus tard nous passmes la journe ensemble. Je m'tais dit que je refuserais
de faire l'amour avec lui, pour garder un peu de suspense, pour que la chose n'allt
pas si vite. Nous passmes une excellente journe, mais une fois notre balade termine,
quand nous rentrmes chez lui, il m'embrassa, et je me laissai faire. Il tait plus
doux que ce que j'aurais imagin, plus attentionn. Doucement, comment pouvais-je
rsister, nous fmes l'amour. Je ne restai pas pour la nuit. Je prfrai rentrer,
pour que tout ne s'emballe pas trop vite. Depuis ma sparation avec Phamb, j'avais
repris un rythme de vie solitaire qui me seyait bien. Mais je n'avais pas de soucis
 me faire, Ragal tait aussi un solitaire, et il tait distant, tellement distant.
Je crois que mme aujourd'hui je ne suis pas sre qu'il ait vraiment tenu  moi,
pourtant... Pourtant tout cette histoire bouleversa ma vie.

Nous nous vmes qu'une fois tous les deux ou trois jours les premiers soirs. Peut-tre
avais-je eu tort de lui parler de ma vision des relations humaines. Peut-tre sachant
que je ne cessais de rpter qu'une relation ne durait pas, pas plus pour les autres
que pour nous, avait-il dj pris du recul, avait-il peur de me gner, avait-il peur
que je ne le fuisse s'il s'attachait trop ?

Bref, nous restmes distants. Je crois que je ne savais pas vraiment ce que je voulais
moi-mme. Je ne me reprsentais pas l'avenir. Il me restait dix ans (six annes adamiennes)
d'tudes, et je ne voulais pas les faire au mme endroit, je voulais bouger, aller
voir ailleurs. De plus Goriodon avait de plus en plus de partisans, et je m'tais
presque persuade que je n'aurais pas  travailler, alors je prenais mes tudes 
la lgre, passant presque toutes les soires  sortir. Je me rattrapais de tout
le travail que j'avais fait quand j'tais au labo, car alors mes horaires m'empchaient
d'avoir beaucoup d'activit  ct. Ragal aimait son travail et n'aimait pas sortir,
ce qui ne rendait pas les choses faciles. Il faisait tout de mme quelques efforts
et venait avec moi quand il connaissait quelques personnes. Mais il connaissait peu
de mes amis, et n'avait pas l'air extrmement motiv pour que la situation changet.

Cette situation difficile me poussa, aprs quelques mois (quelques petits siximes),
 dcider de rompre. Je ne voyais pas d'volution, pas plus que l'intrt, ni o
nous mnerait notre relation. Je ne me considrais mme presque comme ne sortant
pas avec lui, nous passions juste une soire qui va un peu trop loin de temps en
temps, une amiti qui drape. Il le prit plutt bien, mais Ragal prenait tout bien,
c'tait le genre de gars qui considrait chaque preuve de la vie avec plaisir car
elle allait le rendre plus fort. C'en tait dsesprant, mme.

Deux ou trois jours passrent. Si Ragal donnait l'air de s'en moquer, moi je n'allais
pas trs bien. Je l'appelai de temps en temps. Il me manquait. Je tenais plus  lui
que je ne le pensais. Il me proposa une balade, je refusai de le voir. Il ne comprenait
pas. Il admettait que je pusse ne plus vouloir sortir avec lui, mais de l  refuser
de le voir, il ne pensait pas avoir t si dur avec moi. Mais ce qu'il ne voyait
surtout pas, c'tait que je serais retombe dans ses bras en cinq minutes si je le
revoyais.

Je laissai passer quelques jours, mais c'tait dur, je pleurai tout le temps, et
ds qu'il me passait un sym c'tait la catastrophe. Phamb venait toujours me voir
de temps en temps, mais bien sr j'tais gne d'tre triste devant lui, je sentais
bien que je le blessais, et qu'il tait encore un peu amoureux de moi. J'tais compltement
 la rue dans mes tudes, j'allais  l'universit un jour sur deux, je n'avais plus
envie de sortir, mais pourtant si je voulais l'oublier c'tait ce que je devais faire,
rencontrer de nouvelles personnes, penser  autre chose...

Mais je ne voulais pas l'oublier. Et une dizaine de jours aprs l'avoir quitt, il
vint passer une soire  la maison. Il ne tenta rien, nous parlmes de tout, de l'ambiance
au labo, du dbat sur le travail, du fait qu'il aimerait bien apprendre  piloter...
Nous parlmes de tout sauf de ce dont je voulais qu'on parle, de nous. Nous finmes
la soire par une partie de Vergogia. Vergogia tait un monde parallle comme il
y en avait des milliers, souvent nous nous attachions  l'un d'entre eux quand nous
en dcouvrions le principe, le plus  la mode, puis nous le gardions pratiquement
pour toujours. Il fallait beaucoup de temps pour entrer dans le jeu, c'tait un peu
comme une deuxime vie, et une fois le personnage cr et que nous connaissions un
peu le monde, il devenait rebutant de devoir tout rapprendre pour un nouveau jeu.
J'avais un peu jou plus assidment tant jeune, quand je pilotais, et j'tais devenue
pas trop mauvaise  l'poque, et puis j'avais un peu laiss ces divertissements de
ct, ils prenaient tellement de temps, et je prfrais rencontrer les gens en vrai.
L'amour virtuel tait pourtant loin d'tre dsagrable, au niveau fantasme c'tait
gant. Je m'tais envoye en l'air avec des purs talons de folie, c'tait le pied
total. Mais il y avait quelque chose de pas naturel, comme un got amer, un remord.
Les sensations taient pourtant rendues  merveille, et ils valaient largement les
meilleurs coups que j'avais pu trouver dans la ralit, mais, justement, ce n'tait
pas la ralit. Et autant des milliards de personnes trouvaient l le moyen de remplacer
un monde qui leur paraissait aseptis et plat, autant ce n'tait pas si anodin et
nos comportements dans les virtuels avaient un impact dans le monde rel. Les avis
pouvaient tenir compte, d'ailleurs, de ce que l'on faisait dans les mondes virtuels,
tout le monde y avait accs. Bien sr tout le monde comprenait que ces virtuels taient
un moyen de s'vader, de faire une pause, pourtant ils rvlaient aussi notre nature
et nos aspirations. Par consquent rapidement les gens qui en abusaient taient remis
dans le droit chemin et voyaient leurs accs coups ou limits.

J'avais jou un peu, quand je pilotais, Ragal aussi, moins que moi, il avait toujours
prfr le monde rel, celui o se passaient vraiment les choses, celui o des robots
dcouvraient sans cesse de nouvelles espces, de nouveaux mondes, de nouvelles plantes,
celui ou d'autres robots craient des habits, des musiques, des btiments et des
vaisseaux formidables frisant la vitesse de la lumire. Ce soir l, je pensais qu'en
jouant je pourrais peut-tre trouver un moyen de faire l'amour avec lui virtuellement,
et pourquoi pas enchaner sur du concret.

Mais Ragal me proposa toute autre chose. Il connaissait l'intelligence de Vergogia,
il avait particip  l'laboration d'une similaire quelques annes plus tt. Il connaissait
ses limites, ses failles, les situations o elle ne savait pas comment interprter
correctement ce qu'il se passait. Je m'amusai comme une petite folle,  passer par
des trous de vers pour aller d'un endroit  l'autre, aller dans des lieux non visits,
d'o l'on pouvait mettre  l'preuve l'imagination cratrice de l'Intelligence en
s'y prenant  deux pour accumuler les petits dtails qui faisaient qu'au final il
y avait une incohrence qui se crait. Trois heures de dlire avant d'tre bannis
par l'Intelligence, extnue de nous remettre  l'ordre.

Il tait tard, il partit. Je restai seule. Je voulus le revoir le lendemain, il n'avait
pas le temps, mais nous convnmes d'aller faire un cours de pilotage le surlendemain.
Il n'avait jamais pilot mais il se dbrouillait pas trop mal dans les simulations.
Je lui conseillais de prendre des cours, qu'il pourrait facilement avoir le droit
d'emprunter un vaisseau non automatique. Nous ne passmes que la demi-journe ensemble
car il y avait une confrence  laquelle il voulait assister au labo. Pour ma part
je n'avais pas envie de travailler, alors j'allais faire un tour chez mes grands-parents,
il y avait trs longtemps que je ne les avais pas vus en vrai, et comme de plus ils
voulaient quitter ve pour partir sur Stycchia, une petite plante tranquille, terraforme
il n'y avait alors que quelques sicles (quelques tris, un tri correspond  6 puissance
3, soit 216), cette visite me permit de passer un peu de temps avec eux avant de
devoir soit me tlporter, soit me contenter du virtuel.

J'avais gard pas mal de rapports avec toute ma famille, surtout la famille de maman
qui tait presqu'en totalit sur ve. Mon grand-pre, son pre et le pre de son
pre travaillaient ensembles dans des tudes en relation avec les animaux et la nature.
Le plus lointain aeul que je connaissais remontait  vingt-quatre gnrations, il
avait deux milles quatre cent ans et quelques. Mais je crois que j'avais encore mon
aeul de la trente-et-unime gnration quelque part sur une plante perdue. Il devait
avoir plus de quatre mille ans. Depuis la tlportation tout le monde vivait pratiquement
pour aussi longtemps qu'il le souhaitait de toute faon, quelques soient les accidents
ou vnements de la vie qui survenaient, il y avait toujours une sauvegarde qui tranait.
Mais au bout d'un certain temps les gens prenaient des pauses pr-mortelles. Ils
restaient endormis pendant quelques centaines d'annes, pour que les choses changent,
et qu'ils puissent retrouver peut-tre d'autres choses  faire  leur rveil. Mais
gnralement vers deux ou trois milles ans les gens dcidaient de mourir dfinitivement.
Quoique dans les faits rien n'tait jamais vraiment dfinitif, dans la mesure o
leurs sauvegardes taient toujours accessibles, ils pouvaient toujours revenir 
un moment o  un autre. Mais souvent les avis taient contre, et sauf quelques cas
exceptionnels, les gens morts le restaient.

L'allongement de la dure de la vie changea beaucoup de choses, la destruction de
la barrire de la mort. Dans le pass, l'homme ne vivait pas plus de cent ans, quand
nous tions encore sous le contrle des reptiliens, puis les progrs nous donnrent
une esprance de vie de l'ordre de sept cent  mille ans pour les plus gs. Pendant
trs longtemps la limite resta borne  mille ans, et la plupart des rgles de la
Congrgation restent base sur cette esprance de vie, et certaines le sont encore
d'ailleurs. Puis le clonage et la tlportation liminrent cette limite, tout comme
ils liminrent la vieillesse, la fatigue, la maladie, les dfauts. Il y eu des abus,
bien sr, alors la Congrgation tomba d'accord sur certaines rgles, sur la strilit
des clones, sur l'obligation d'avoir un corps non modifi pour avoir des enfants.
Aujourd'hui les couples dsirant un enfant ont souvent le premier vers les cinquante
ans, et le dernier vers les deux cents ans, jusqu' quatre cents, rarement au del.

Je rendis visite  mes parents, mes grands-parents, quelques cousins, quelques amis
de la famille. Mais j'tais triste. Je ne voulais pas l'appeler, je voulais rsister.
Mais je ne pus pas m'empcher, je lui envoyai un asym, il me rpondit par un sym,
et nous discutmes longuement, comme  chaque appel. Ragal tait chez lui, au dbut
nous discutmes uniquement, sans le visuel, puis nous nous retrouvmes en visuel,
et nous fmes l'amour, pour la premire fois en virtuel. Mais ce ne fut pas diffrent
de la ralit, ralit qui n'tait que partie remise. Au lendemain seulement, je
rentrais, et aprs une ennuyeuse journe  l'universit, je passais la soire avec
lui. Ce fut notre premire rupture et notre premire rconciliation.

Les deux mois suivants (quatre petits siximes) furent magnifiques, il tait plus
proche, et j'avais besoin de sa prsence, de clins. Je n'avais pas un moral fantastique,
et malgr tous les conseils du bracelet pour le retrouver, je crois que je ne voulais
pas vraiment aller bien, pour qu'il me rconforte, pour que je me sente si bien avec
lui. Et puis finalement je reprenais moral et volont, et cherchais plus assidment
des tudes qui me plairaient et dans lesquelles je pourrais m'investir vraiment.
Ragal me proposa de retourner au Labo, mais je ne me sentais pas vraiment progresser
l-bas. Je voulais quelques chose en relation directe avec ce que je faisais. Finalement
ce fut maman qui me trouva le poste parfait, tout du moins je le crus. Il y avait
un centre de formation prs d'o j'habitais qui instruisait les gens sur la confiance
en soi, le contrle de son moral, l'aptitude  se passer compltement du bracelet
pendant quelques temps. J'y obtins un poste d'observatrice. Aprs quelques temps
je devins coordinatrice des groupes d'tudiants. Je comprenais alors que ce qui m'intressait
vraiment, c'tait grer les gens pour les faire avancer, pour structurer leur travail,
augmenter leur efficacit, amliorer la communication, rsoudre les conflits.

Mon travail me prenait de nouveau beaucoup de temps, et de plus Ragal s'tait absent
pour quinze jours (un petit sixime)  l'occasion d'une confrence organise par
les pro-Teegoosh. Le dbat tait toujours grandissant, et la voix de Goriodon se
faisait de plus en plus prsente au Congrs. Ragal tait profondment convaincu de
la justesse de Teegoosh, et, mme si somme toute nous n'en parlions pas si souvent,
nous nous opposions toutefois nos points de vue de temps en temps.

Il ne me manqua pas. Quinze jours sans le voir, et au contraire je me sentais plus
libre, plus disponible pour mes amis.  son retour nous discutmes de ce sentiment.
Je voulais surtout que nous tentions de rflchir ensemble  la situation, mais lui
compris que je voulais arrter de nouveau. Ce malentendu me satisfit, et nous nous
sparmes une seconde fois.

Mais tout n'en finit pas l. Je le vcus mieux que la premire fois, sans doute parce
que j'avais un plus grand besoin de libert, ou que les quinze jours depuis lesquels
je ne l'avais pas vu m'avaient dj prpare  cette solitude. Mais c'tait sans
compter sur l'attirance que Ragal avait sur moi, et encore quinze jours plus tard
nous couchions de nouveau ensemble. Toutefois la situation resta ambigu ; je ne
me considrais pas comme sortant avec lui, pour autant il fallait bien reconnatre
que nos comportements ne changeaient pas beaucoup de notre relation jusqu' lors.

Cette priode ambigu perdura plusieurs mois. Puis il ne supporta plus cette situation
floue. Il m'envoya un message crit, chose suffisamment rare pour tre remarque,
me spcifiant qu'il en avait marre et qu'il prfrait que notre relation en restt
l. Il m'annona cette dcision juste avant quelques jours que je devais passer en
famille pour la naissance d'un cousin. Les naissances restaient un moment de joie,
d'autant plus qu'elles taient quelques choses d'extrmement rares. Je ne me voyais
vraiment pas avoir des enfants. Je ne voyais vraiment pas ce que j'aurais pu en faire.
Mais, heureusement peut-tre, certaines personnes continuaient  s'aimer et  vouloir
crer quelques choses ensemble. Quoi qu'il en soit ces quelques jours furent excrables.
J'tais vraiment triste. Je ne comprenais pas... Je ne comprenais pas ce qui faisait
que c'tait si dur, pourquoi j'avais tant de mal  accepter de ne plus le voir.

Je ne rsistai pas  l'envie de l'appeler. Je ne supportai pas l'ide qu'il pt ne
pas tre triste lui-aussi, peut-tre par orgueil, srement parce que je ne voulais
pas que nous nous arrtmes ainsi. Nous nous vmes deux jours aprs mon retour. Ce
fut dur pour moi mais je parvins  lui dire que je ne voulais pas que notre histoire
se termint ainsi. Il ne le voulait pas lui non plus, c'tait juste une mthode pour
me faire ragir, pour me faire prendre conscience que je tenais  lui, et que notre
relation n'tait pas si inexistante que je l'avais prtendu. Je n'ai jamais vraiment
su s'il avait attendu le moment opportun, car quelques mois plus tt je n'aurais
sans doute pas ragi de la sorte, ou si c'tait juste qu'il ne tolrait plus la situation.

Tout se passa bien pendant une anne adamienne complte, soit un peu plus d'un an
et demi. Je ne l'embtais plus avec mes sorties, nous nous voyions un jour sur deux
ou sur trois. J'tais trs occupe et ce rythme convenait  mon emploi du temps.
Je n'avais pas vraiment besoin de plus. Ce fut l'anne ou le dbat entre Goriodon
et Teegoosh fut ouvertement port  la connaissance de tous. Les pr-avis donnaient
raison  Goriodon, et cela poussa Teegoosh  tre beaucoup plus incisif pour faire
regagner confiance en ses ides. Ragal militait activement avec ses amis du labo
en faveur de Teegoosh, alors que je subissais un lavage de cerveau pro-Goriodon chaque
fois que je passais une soire avec Phamb.

Et de nouveau, rebelote, mon travail m'ennuya, je cherchai en Ragal un moyen de me
faire oublier un peu cet ennui, mais il tait tellement occup. Alors je m'loignai,
je laissai aller les choses. Pendant presque un mois (deux petits siximes) je trouvais
prtexte pour refuser de le voir, pour me laisser le temps de l'oublier.

Il ne s'en rendit peut-tre mme pas compte. Les avis avaient dcid d'une consultation
pour choisir entre Teegoosh et Goriodon avec une priode de rflexion d'une anne
adamienne. Ragal passait donc le plus clair de son temps  dfendre ardemment les
ides de Teegoosh. Mais sur ve la tche tait plus facile, tant donn le statut
historique de la plante. Les pr-avis donnaient une victoire pour Teegoosh  soixante-dix
pourcent. Mais hormis quelques plantes aux statuts et  l'histoire spcifique, la
Congrgation tait plutt favorable  Goriodon. Les pr-avis lui donnaient raison
 cinquante-cinq pourcent. Ragal sillonnait donc les plantes pro-Goriodon dans l'espoir
de renverser la balance.

Au bout d'un mois je lui annonai finalement mon intention de cesser notre relation.
Il s'excusa de ne pas avoir t prsent ; il s'excusa de m'avoir pris tant de temps.
Une semaine (un demi-sixime) plus tard il vint me voir et me demanda, dans un long
discours, de lui donner une dernire chance, toute dernire. Qu'il changerait, qu'il
tenterait d'tre plus prsent, de faire plus de choses avec moi. Comment pouvais-je
lui rsister ? Je cdai.

Il fit des efforts, srement plus que je n'en fis moi. Nous voyagemes beaucoup,
je dcouvris les cratres dors de la plante-or, la mer d'argent de Machior sous
ses toiles triples, les arbres gants peupls de millions d'oiseaux multicolores
de Faishia, les incroyables clairs interplantaires des plantes jumelles Moy et
Moya, et de multiples autres merveilles de la nature. Mais plus le temps passait
plus Ragal tait proccup. De toute vidence Goriodon allait devenir le prochain
chef du Congrs, et Ragal s'imaginait mal vivre dans une Congrgation o sa seule
raison de vivre ou presque lui serait interdite.

Moi-mme, la victoire de Goriodon presque assure, je m'tais roriente sur des
tudes plus historiques et plaisantes. Des robots prcepteurs nous faisaient apprendre
et analyser quelques pisodes cls de notre histoire. Je trouvais le tout plutt
ludique, et de plus ces cours clairaient certaines de mes interrogations quant au
pourquoi de certaines choses. J'appris ainsi que la base six, qui n'avait rien de
logique vus nos dix doigts, tait un relgut des six doigts des reptiliens, qui
nous apprirent leur faon de compter, et que les multiples tentatives par la suite
pour passer en base dix n'avaient pas abouti. J'eus aussi la confirmation que par
le pass nous mangions bien des tre vivants, voir mme que nous levions certains
d'entre eux dans ce seul but ! Pour faire bref toute ces activits m'amusrent un
temps. Et puis quand Ragal redevint moins prsent, je perdis de nouveau un peu le
moral, et je prenais la dcision ferme d'en finir une fois pour toute.

Nous parlmes longuement, et cette fois-ci pas de choses et d'autres, de nous uniquement.
Le constat tait finalement plutt vident. Nous ne nous ressemblions pas. Autant
avions-nous quelques loisirs en commun, autant notre vision de la vie n'avait rien
 voir. Il accepta mon choix, et je ne le vis plus. Six mois passrent (deux siximes),
puis le vote : Le Libre Choix ; pendant trois mois (un sixime) la congrgation vota.
Pendant ce sixime le travail fut officiellement interrompu, mme si dans les faits
depuis presqu'un an plus grand monde ne travaillait vraiment. Les gens pouvaient
voter autant de fois qu'ils voulaient, seul leur dernier vote comptait. Le pourcentage
de pro-goriodon oscilla entre soixante-deux et soixante-neuf pourcent, pour se terminer
 soixante-huit pourcent virgule six, environ. Les pro-Teegoosh recueillirent trente-et-un
pourcent, le reste allant aux indcis. Tout le monde votait, sauf les enfants de
moins de seize ans. Toutefois les votes des personnes non majeures, dont je faisait
partie, n'taient pris en compte qu'avec un certain facteur. Je fus d'ailleurs tonn
que la majorit des jeunes furent en faveur de Teegoosh, je les croyais tous comme
moi, aspirant  des vacances ternelles.

Libre Choix
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Dans la journe suivant les rsultats, Teegoosh annona qu'il partait. Mais pas qu'il
laissait simplement sa place  Goriodon, car c'tait juste et logique, et il n'avait
pas vraiment le choix, mais qu'il quittait la Congrgation, qu'il n'y avait plus
sa place. Cette dcision dchana les foules. Aux dbuts les gens ne comprirent pas
vraiment ce que voulait dire Teegoosh, imaginrent qu'il voulait s'exiler sur une
plante aux confins de la Congrgation. Mais rapidement le doute fut lev, et six
pourcent de la Congrgation se dclarrent prts  le suivre, prts  quitter l'humanit
pour partir on ne savait o et crer une socit plus en accord avec leur vision.

Goriodon dclara cette position contraire  la morale, dans la mesure o les choix
de la Congrgation s'appliquaient  tous, et qu'il n'tait pas question que certains
dcident de faire ce que bon leur semblait sans l'accord de l'humanit toute entire.

Mais ceux qui voulaient partir taient ceux qui avaient le pouvoir, ceux qui faisaient
avancer la science, ceux qui avaient la force et la motivation de se battre. Teegoosh
savait bien sr ces lments, et il mit tout en oeuvre pour que chacun comprt que
rien ne pourrait les arrter. Mais les pro-Teegoosh ayant prvu leur dfaite, ils
avaient dj prpar leur dpart, ils avaient trouv les vaisseaux, us de leur obstination
pour convaincre, pour persuader, pour utiliser les artificiels disponibles.

Ce fut une dchirure, une si grande dchirure. Tout le monde avait dans son entourage
quelqu'un voulant partir. Beaucoup de jeunes trouvaient en ce dpart la nouvelle
aventure qu'ils voulaient tant, dont ils rvaient depuis longtemps. Mais comment
pouvait-on interdire  son enfant le seul espoir qui lui restait ? Comment pouvait-on
persuader qu'une vie de plaisir, de facilit et de calme tait suprieure  un monde
plein d'inconnu, d'aventures, de nouvelles plantes, de nouvelles socits, de nouvelles
rgles ?

La Congrgation tait pourtant contre, tous les pr-avis laissaient paratre l'interdiction
de partir. Un vote fut dcid en catastrophe avec seulement six mois de rflexion,
presque sur le champ,  comparer aux annes qu'il fallait habituellement.

Mais il tait dj trop tard, deux mois (quatre petit siximes) plus tard les premiers
vaisseaux partirent,  la surprise gnrale. Douze croiseurs de cent mille personnes,
voyageant  quatre-vingt dix pourcent de la vitesse de la lumire. Ils ne connurent
aucune rsistance. Personne ne sut quoi faire.

Ragal m'appela. Il partait. Il voulait que je vienne avec lui. Je lui en voulais
toujours, je lui dis que mon choix tait dj fait, et que cela ne servait  rien
de m'appeler aprs tout ce temps sans nouvelles, que je l'avais dfinitivement oubli
et qu'il n'y avait aucun espoir que mon avis ne changet. Il me donna tout de mme
deux jours pour changer d'avis.

C'tait peut-tre mon orgueil, la fiert de ne pas me tromper moi-mme en restant
fidle  la ligne de Goriodon. C'tait plus srement la colre. La colre qu'il m'ait
laisse si longtemps sans nouvelles, la rancune de l'impression d'indiffrence 
mon gard qu'il m'avait laisse. Je mis un point d'honneur  ne pas le rappeler au
bout de deux jours,  le laisser patienter.

Mais je n'avais pas compris une chose, c'est que les soixante-trois croiseurs qui
partirent d've au bout des ses deux jours taient la raison de l'ultimatum. Et le
troisime jour il ne rpondit pas, il ne rpondit plus. Trois jours de suite j'allai
chez lui, sans rsultat. Il tait bien parti.

Je ne savais pas quoi faire. Aprs tout j'allais avoir ce que je voulais, une vie
de loisirs sans travail. Mais tait-ce rellement ce que je voulais, avais-je vraiment
oubli Ragal ? Ce fut le moment le plus dur de ma vie, le moment d'accepter de mettre
mon orgueil un peu de ct.

Je dcidai de partir, moi-aussi. Mais j'tais seule, et je ne savais rien de la mthode
 suivre. Mes amis taient tous des pro-Goriodon, j'tais bloque, les avis ne me
laissaient pas de marge de manoeuvre, pas plus que mes parents quand ils eurent chos
de mes tentatives de rencontrer des gens qui voulaient partir. Tout le monde me mettait
des btons dans les roues, et Phamb encore plus que les autres depuis qu'il nourrissait
l'espoir de me retrouver. Ragal lui, avait prpar son dpart depuis des mois, il
avait sans doute appris les techniques pour viter les avis, utiliser le moins possible
le bracelet. Il avait eu toutes les relations ncessaires depuis tous le temps qu'il
militait en faveur de Teegoosh. J'tais les pieds et poings lis...

Et je fis comme le reste de la Congrgation, je regardai partir, impuissante, les
vaisseaux. Seul quatre des six mois de rflexion s'taient couls et dj des centaines
de milliers de vaisseaux taient partis. Nous tions dsarms. Les tentatives pour
bloquer les vaisseaux s'taient solds par des affrontements voire des suicides collectifs.
Nous ne pouvions rien faire contre eux. Ils taient tout puissant. Nous ne pouvions
nous lamenter que sur notre incomptence et notre faiblesse.

Le traumatisme tait si profond que soixante-seize pourcent des votes furent contre
les dparts. Mais  quoi bon ? Ceux qui voulaient partir taient partis. Seuls restaient,
impuissants, les autres qui ne comprenaient pas, qui n'acceptaient pas, ou, qui,
comme moi, n'avait pas compris, n'avait pas ragi  temps. Aprs le vote quelques
vaisseaux partirent encore, mais trs peu, le rsultat du vote confortant l'humanit
dans une entente massive pour empcher les dparts.

Prs de trois milliards six cent millions de personnes taient parties. Pendant les
trois cents annes qui suivirent, certains groupes de vaisseaux restaient dtectables
et chacun pouvaient en suivre la progression dans la carte de la Congrgation. Il
y eu plusieurs tentatives d'intersections, quelques milliers de vaisseaux furent
contraints de faire marche arrire. Mais la plupart avait choisi des routes  l'cart
de toutes flottes de la Congrgation rendant leur interception difficile, d'autant
qu'il tait pratiquement impossible de stopper un vaisseau  zro virgule neuf fois
la vitesse de la lumire sans prendre le risque de tout dtruire. D'autre part beaucoup
s'taient tlports sur les plantes  l'extrieur des limites de la congrgation
et avaient organis leur dpart de l-bas. Seuls quelques pourcent des vaisseaux
taient partis des limites de la Congrgation. Ragal faisait partie de ceux l, et
nous ne l'avions pas arrt.

Trois cent ans... J'en ai maintenant mille quatre cent. Et de temps en temps je pense
que je me demande encore si Ragal est quelque part, loin l-bas. S'il a eu des enfants,
une femme, s'il a trouv la vie qu'il voulait... Et que serais-je devenue si j'tais
partie avec lui...

Finalement le Libre Choix fut plus dans les mmoires le souvenir douloureux du dpart
de nombre d'entre nous. Ceux que nous perdmes, qui fuirent cette humanit qui ne
les avait pas compris. Ceux dont nous oublimes la trace dans les limbes d'au-del
des limites. Nous n'emes aucune nouvelle, aucun signe, aucun cho, mme pas le faible
signal lectromagntique de leur activit. Tant aujourd'hui esprent encore ne serait-ce
qu'un signe... Personne n'expliqua pourquoi nous ne russmes pas  les dtecter.
Peut-tre le voulaient-ils, par vengeance, en bloquant toutes leurs missions, peut-tre
avaient-ils chou dans des parties hostiles de l'espace, peut-tre avaient-ils chang
de dimension, de galaxie, d'univers ?  Personne ni ne le savait, ni ne le comprenait.
Ils devinrent les hommes de l'Au-del, et nous parlons dsormais d'eux en ces termes.

Notre rancoeur  leur gard est passe, mais nous, qui sommes-nous, avaient-ils raison
ou tort ? La Congrgation ne tourna pas plus mal aprs leur dpart. Le travail fut
interdit, et tout le monde entra dans une retraite ternelle, mrite ou pas, laissant
les artificiels s'occuper de tout.

Mais la victoire de Goriodon ne marquait pas pour moi la fin de mes peines. Les avis
taient toujours fermement persuads de la ncessit pour les jeunes de faire des
tudes. Quand Ragal partit j'avais presque vingt-sept ans (dix-sept ans). Mon aventure,
mes aventures avec lui avaient dur presque quatre ans (deux annes adamiennes et
demi). Ma majorit devait encore attendre six ans (presque quatre ans). Ce fut un
enfer. Six annes  pester contre un systme stupide qui nous obligeait  apprendre
des choses dont nous n'aurions jamais besoin, et d'autant plus aprs l'interdiction
du travail. En plus les tudes taient dornavant exclusivement orchestres par des
artificiels, retirant une grande par de l'aspect humain qui pouvait exister quand
je travaillais au labo ou au centre de formation.

Goriodon instaura quelques rgles pour les gens voulant continuer d'apprendre et
rester en contact avec les artificiels dveloppant de nouvelles technologies, mais
la plupart des barrires furent instaures par les gens eux-mmes qui n'arrivaient
pas  faire la distinction entre soif d'apprendre et soif de pouvoir.

Ces six annes passrent. J'eus plusieurs inintressants copains, et enfin mes trente-trois
ans. Et comme tous ces rves qu'on attend depuis si longtemps, devenir adulte ne
changea rien. Je ne fus pas plus heureuse mme si j'tais plus libre, libre d'aller
o je voulais, de sortir avec qui je voulais, mme si cela faisait dj longtemps
que je prenais ce droit.

Maman et papa s'taient spars. Je me demandais bien de toute faon qu'est-ce qu'ils
attendaient pour le faire. Ma majorit sans doute. Maman dcida avec une grande partie
de sa famille de rejoindre leurs aeuls sur Stycchia. Stycchia tait la plante presque
la plus centrale de la Congrgation, elle bataillait la premire place avec une autre
plante quasi dserte  quelques annes-lumire de l. Mais les plantes, les toiles,
les hommes et tout le reste bougeant sans cesse, le centre de gravit de la partie
connue de l'humanit, puisque nous ne savions rien des hommes de l'Au-del, se dplaait
de plusieurs milliers ou millions de kilomtres chaque anne.

Ds ma majorit je partis d've. Je m'installai dans un premier temps sur la plante
Meriad'ho, presque aux confins de la Congrgation, connu pour son systme riche en
champ d'astrodes. Je me remis au pilotage et passais quelques annes  m'entraner
et passer divers concours et autres championnats. Les artificiels continuaient 
faire progresser les technologies des vaisseaux, et tout cela m'occupa joyeusement
quelques annes. Au pilotage s'ajoutant la vie paisible et facile sur Meriad'ho,
plante quasi-dserte d'autre part, ce qui correspondait tout  fait  mes aspirations
misanthropiques du moment.

La suite n'est pas trs intressante, j'ai boug au gr des vents et des envies.
Je m'amusais, je sortais beaucoup ou pas du tout suivant les priodes, je me mis
 faire des dessins, de la musique, et tout autre chose qui me passaient par la tte.
Je trouvai une me soeur quelques temps, un certain Goriav, qui me ressemblait beaucoup.
Mais lui-mme trouva une me qui lui convenait plus encore. J'eus mme l'occasion
de ressortir avec Phamb, mais pas plus que quelques petits siximes, m'apercevant
bien vite de mon erreur. Je devins un homme aussi, pendant quelques temps, mais d'accumuler
les copines d'un soir m'ennuya bien vite.

Je m'ennuyais comme je m'ennuie toujours et comme je me suis toujours ennuye. Pourtant
la grande majorit des gens s'accommodait trs bien du nouveau systme sans travail.
Tout tait bas sur le contrle mutuel, et mme le statut de Goriodon n'tait pas
celui d'un travailleur. Le congrs sur Adama tait plus l'endroit ou toute personnes
voulant discuter de politique pouvait venir exposer ses ides. Mais il y avait assez
peu d'volution de ce ct l. Les artificiels s'occupaient bien de leur tche, et
apportaient de manire rgulire et contrle quelques nouvelles musiques, nourriture,
vaisseau, habits, jouets... Le rle du Congrs tait plus de trancher sur les questions
qui partageaient les avis et qui ne pouvaient tre raisonnablement laisses au bon
vouloir des artificiels.

Je retournai sur ve un temps. Ce fut  ce moment que je ressortis avec Phamb. Mais
j'avais trop de souvenirs ici, et je ne pus y rester. Ma priode sociale dbuta alors
par de nombreuses annes sur Adama, la plante mre. J'y rafrachis mes connaissances
historiques en retraant l'histoire de l'humanit au cours des ges, le tout par
mondes virtuels interposs. Je vcus sous le joug des reptiliens, participai au MoyotoKomo,
testai l'avenue de l'lectricit, des ordinateurs, du bracelet, de la tlportation...
J'aimais l'ambiance d'Adama, son histoire, le poids du pass. C'tait  la fois l'oppos
de la vie  cent  l'heure d've, toujours  l'afft d'une nouveaut, mais aussi
le mme bouillonnement culturel, le choc des ides et des cultures, les plus grandes
expositions, les plus grandes rceptions.

Aprs la visite de quelques anciennes plantes du commerce, je finis, comme une bonne
partie de ma famille maternelle, par arriver sur Stycchia. Quand j'arrivai j'avais
quatre cent ans et des poussires. Il me semblait avoir dj tout vu, tout connu,
tout ressenti. Je dcidai de rapatrier mon corps initial de ve. Je ne voulais pas
qu'il restt l-bas. Et je vieillis alors. Quand je rintgrai mon initial, il n'avait
que trente-huit ans, il me restait de longues et paisibles annes. Certaines personnes
veulent  tout prix conserver leur initial jeune, dans l'espoir futile de peut-tre
avoir, aprs plusieurs sicles de vie, le dsir de faire un enfant, ou la sensation
non moins stupide de se sentir rconfort de pouvoir retrouver sa vritable enveloppe
charnelle de temps en temps. Je n'tais pas de ces personnes et je me laissais vieillir.
Peut-tre la vieillesse m'apporterait-elle un peu de rconfort...

Mon initial mourut alors que j'avais mille soixante-douze ans, lui-mme ayant six
cent trente-neuf ans. La mort est une de ces rares expriences que nous ne pouvions
connatre, sauf cas exceptionnel. Je me sauvegardais tous les dix jours environs,
ma mort me fis perdre trois jours. Trois jours qui ne sont pas en moi. Je retrouvais
aprs un corps jeune et dynamique. J'habitais  l'poque dans une cit plus au nord,
dans la bande de climat plus tempr, o se trouvait la plupart de ma famille, dont
ma mre. Je la quittais suite  cet vnement, pour ce village, petit lot de solitude,
o la vie tranquille au bord de la mer s'agrmentait de quelques voyages de ci de
l pour rendre visite  une amie, aller voir un concert, une exposition, une confrence
donne par un ancien chercheur qui apprenait encore. Les gens prfraient apprendre
par l'intermdiaire d'autres personnes, ils cherchaient plus je crois le contact
humain que la connaissance en tant que telle.

Mais finalement la vie ici tait simple et tranquille. Nous avions nos petites habitudes,
nos visites rgulires, nos balades en abeilles. Que demander de plus aprs tout,
une mer sublime gorge de poissons, une vie de farniente o tout dsir tait satisfait
dans la seconde par les artificiels, un corps jeune et parfait dans une humanit
qui ne connaissait que le plaisir et la dtente ? Et le temps passa. Chacun s'accommodait
finalement de petits plaisirs de la vie, oubliant l'ambition, le pouvoir. Beaucoup
s'adonnaient  l'art.

Un jour que nous faisions une escapade en abeille, Me'ho, ma voisine, dtecta avec
son scanner une fume au loin. Rapidement tout le monde dcida d'aller jeter un oeil
sur place. Dans un des grands cratres au Sud, prs d'une ancienne station d'observation,
nous dcouvrmes votre feu. Personne n'arriva  expliquer qui avait bien pu faire
du feu, cette pratique tait compltement inconcevable. Me'ho distingua votre passage
dans les sous-bois, et c'est alors que vous revntent. Nous partmes sur le champ,
apeurs, compltement dcontenancs, sans la moindre ide de qui vous tiez, et d'o
vous veniez. De retour au village le conseil se runit sans plus tarder, pour une
fois qu'il y avait du nouveau, presque tout le monde tait prsent. Mais nos observations
taient trs partielles, et mme les bracelets ou le scan des combinaisons-abeilles
ne donnrent pas beaucoup plus d'informations. Vous n'tiez pas reprs et donc ne
deviez pas porter de bracelet, ce qui nous intriguait beaucoup. Si certains voulaient
dj faire appel aux artificiels de dfense, la raison l'emporta et nous dcidmes
ds le lendemain de repartir pour le cratre. Mais vous aviez alors pris la route,
et nous ne vous distingumes que partiellement  travers l'pais haut-bois.

Le lendemain nous perdmes votre trace. Nous retournmes aux btiments, mais rien,
les tlporteurs semblaient endommags, car ils n'indiquaient aucune activit depuis
plusieurs centaines d'annes. Il nous fut alors impossible de savoir si vous tiez
toujours l ou repartis. Nous envoymes le jour suivant quelques drnes pisteurs,
mais la multitude des espces vivantes prsentent dans ses forts les confondit.
Nous n'avions jamais eu besoin de matriel plus perfectionn au village, et demander
des renforts aurait sans doute fait affluer une quantit astronomique de curieux.
Nous voulions tout sauf une perturbation de notre tranquillit, et le village dcida
qu'il aviserait si d'aventure vous vous remanifestiez.

Votre apparition tombait d'autant plus mal que se droulait la fte annuelle  la
capitale de Stycchia. D'une part le village allait gnralement,  une ou deux exceptions
prs, en totalit aux presques deux mois de festivits, et d'autre part demander
de l'aide  ce moment c'tait s'assurer d'avoir les trois-quarts de la population
de Stycchia dans les environs pendant au moins un mois. La capitale ne se trouvait
qu' quelques milliers de kilomtres, et avec une combi abeille en mode grande-vitesse
il fallait une bonne heure tout au plus pour venir ici. La population de Stycchia
ne dpassait pas les quinze millions, mais malgr tout cela reprsentait tout de
mme du monde au mme endroit ! Je faisais souvent partie des personnes qui n'allait
pas  cette fte. Il y avait beaucoup trop de monde pour moi, et il tait loin le
temps o j'aimais sortir dans des soires regroupant des milliers voire des millions
de personnes. J'aimais toujours autant danser, mais les petites soires prives que
nous organisions chacun notre tour me convenaient bien mieux. Je me proposai pour
garder le village, et tout le monde fut satisfait ; je devins pour deux mois la gardienne
de notre petit territoire.

Et c'est un soir, une quarantaine de jours plus tard, que je vous vis, vous deux,
avec votre chargement. Le bracelet n'indiquait pas de signe d'agressivit, je restai
toutefois sur mes gardes. Vous ne sembliez pas parler notre langue, et mon bracelet
ne dtecta pas l'origine de la votre, ce qui complta mon tonnement. Erik me montra
le corps de votre ami, je compris qu'elle tait morte depuis longtemps, le bracelet
ne dtectant mme pas de signaux lectriques rsiduels. Rapidement je me mis en contact
avec les habitants du village, et leur donnai le visuel de la situation. Le rsultat
fut mitig, certains prconisrent une mise en quarantaine pour observation, d'autres
un simple isolement dans l'attente de leur retour. Erik s'nerva alors un peu, haussant
la voix. Les villageois me donnrent carte blanche pour vous matriser. Je dcidai
de vous emmener dans un premier temps dans un chalet prison. Quand  votre amie,
j'appelai un assistant pour en transporter le corps dans un caisson d'hibernation
en attendant une dcision ultrieure. Le caisson confirma un tat de mort avance,
et sans bracelet ni origine impossible de dterminer le lieu de la dernire sauvegarde.
Je tentai  tout hasard d'indiquer les btiments dans le cratre prs desquels nous
vous vmes pour la premire fois, mais sans succs, le journal d'activit tait vide.

Les quelques jours qui suivirent nous commenmes  faire connaissance. Je sentais
une tension entre vous deux, sans doute  cause de votre amie, mais je n'avais pas
les moyens de vous expliquer clairement la situation. J'aurais bien pu vous projeter
quelques images mentales en esprant que vous compreniez leur signification, mais
je prfrais que tout progresst  son rythme, de toute faon une fois cryognise
nous pouvions attendre des annes sans que la situation de votre amie n'volut.
Et puis nous n'avions pas vraiment  une notion du temps identique  la votre.

Les jours suivants m'amusrent, quand tu tentais tant bien que mal d'apprendre la
langue, ou de faire tes dessins dans le sable. C'tait  la fois tellement... Primitif
? Et attendrissant... Comme un petit enfant qui essaie cote que cote de se faire
comprendre par son nounours. Les villageois sont arrivs un peu plus tt que prvu,
sans doute curieux de vous rencontrer. Pour tre franche j'esprais qu'Erik y trouverait
compagnie et que je puisse continuer  me divertir avec toi. Mais de toute vidence
ma compagnie te plaisait aussi, et c'est ainsi que nous passmes tout ce temps ensemble.

Nous tions tombs d'accord pour vous laisser encore dans le chalet prison quelques
temps, jusqu' ce que tout le monde soit convaincu qu'il n'y et aucun danger. L'expert
du village en tlportation n'tait pas prsent, il se trouvait sur la plante de
ses enfants, et quand nous l'avons consult il nous dit que la perte des journaux
de tlportation est quelque chose qui n'arrive jamais, et qu'il pouvait difficilement
nous aider. Il nous conseilla d'attendre son retour, dans quelques siximes, pour
aller de nouveau jeter un coup d'oeil au centre de tlportation par lequel vous
disiez tre arrivs. J'tais impatiente, chose rare  mon ge, et j'y allai moi-mme
refaire une inspection, mais toute la documentation que j'avais ne me permit pas
de retrouver la trace de votre passage. Les centres de tlportation taient hautement
contrls, et dans l'historique aucun incident de ce genre ne s'tait produit depuis
des milliers d'annes. Bien sr les chances pour qu'un problme arrivt n'tait pas
compltement nulles, mais votre cas semblait tout de mme bien trange.

En plus d'y trouver une occupation, j'tais vraiment curieuse de savoir les tenants
et les aboutissants de cette affaire. Retrouver des personnes qui ne connaissaient
pas la langue, venant d'un tlporteur n'ayant gard aucune trace n'tait pas chose
courante. Tu faisais beaucoup d'efforts,  la fois pour apprendre, mais aussi pour
me faire rire. J'avais une sensation bizarre, je me demande si tu ne cherchais pas
 me sduire. Le bracelet indiquait bien une attirance. Ce n'tait pas trs honnte
de l'utiliser toutefois, je savais  peu prs ce que tu pensais et tu ne pouvais
pas t'en protger. Mon avantage tait toutefois attnu par le fait que ta structure
mentale tait peu commune, un peu comme celle d'Erik, et que tes rfrences et ta
langue m'tait inconnues. Mais j'avoue avoir maintes fois sond ton esprit, trop
curieuse d'en apprendre plus.

J'aimais me promener avec toi dans la fort environnante et t'entendre rpter avec
insistance les noms des animaux et arbres qu'on voyait. Tu avais vraiment un accent
terrible ! Tu tais un peu gamin mais cette simplicit me rappelait mes chamailleries
quand je l'tais moi aussi, sur ve, avec Ragal... Tu me rendais triste parfois,
mlancolique... Mais j'tais impressionne par ton impatience et ta volont d'apprendre.
Si les jeunes de la Congrgation ne donnaient ne serait-ce qu'un dixime (sixime)
de ton nergie au court de leurs tudes, bien des parents seraient aux anges.

Ta relation avec Erik semblait s'amliorer. Peut-tre avait-il dfinitivement considr
Naoma comme perdue, ou que te blmer ne changerait rien. Je ne voulais pas vous en
parler pour ne pas vous donner de faux espoirs. Quand tu me parlais d'elle, je t'expliquais
simplement que son corps tait conserv, mais que je ne savais pas quoi faire. Moln
tait le spcialiste de la tlportation, l'ancien spcialiste devrais-je dire, car
plus personne n'tait spcialiste de nos jours,  part les artificiels, mais quand
ceux-ci ne rpondaient pas il fallait bien trouver un palliatif. Moln, donc, serait
bientt de retour et nous pourrions aviser alors. J'aurais sans doute pu trouver
un artificiel conciliant pour m'aider, mais le problme avec les tlporteurs c'est
que les recherche les concernant doivent se faire ouvertement, et l encore nous
n'tions pas trs enjous  l'ide de voir dbarquer des millions de curieux. Je
ne pense pas que cette perspective vous aurait enchants non plus, d'ailleurs.

Les deux mois (quatre siximes) que tu as connus passrent, Erik et toi progressiez
rapidement dans l'apprentissage de notre langue, et nous continuions tous deux 
apprendre l'un de l'autre. Ma cousine, Guerd, qui avait quelque peu t sduite par
Erik, passait le plus clair de son temps avec lui, et cette disposition te permit
de passer encore plus de temps avec moi. Mais tu discutais aussi beaucoup avec les
autres villageois.  vrai dire ds que tu rencontrais quelqu'un tu discutais avec.
Rapidement tout le village tomba amoureux de toi, avec tes pitreries et tes questions
d'enfant de cinq ans, et il nous devint compltement inconcevable de vous envoyer
toi et Erik je ne sais o pour claircir votre origine. Nous tions bien dcids,
tous ensemble,  vous apprendre suffisamment la langue pour que nous parvenions par
nous-mmes  claircir cette nigme.

Naoma
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Rveil 2
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La grande salle ronde tait sombre est calme. Simplement quelques lumires clignotantes
rappelaient que le tlporteur tait encore aliment par le racteur  fusion masqu
derrire l'pais mur de pierre.

Le premier tube s'ouvrit, et Naoma ne mit que quelques secondes  s'veiller dans
le froid glacial qui rgnait. Elle tait nue, ce qui ne l'tonna pas, elle sortit
rapidement du tube, se dpchant tant que son corps conservait encore un peu de la
douce chaleur emmagasine dans le tube. Elle fit rapidement le tour de la grande
salle, cherchant en vain un interrupteur pour y voir un peu mieux. Elle ne sortit
pas pour l'instant, mme si la porte tait baillante. Elle avait peur et ne savait
pas quoi faire. Elle savait que ces compagnons allaient sans doute arriver dans quelques
temps, mais leur rveil pouvait prendre des heures.

Elle tenta de se rchauffer les mains sur les tubes, mais ils taient froids comme
la glace. Elle sauta sur place. Il y avait en tout sept tubes, cinq taient ferms,
et deux ouverts, dont le sien.

- Allez, les mecs, bougez-vous, je vais mourir de froid moi...

Il n'y avait pas un bruit, l'endroit semblait dsert. Naoma sautait sur place en
tapant dans les mains. Il faisait vraiment froid.

- Allez ! Vous allez sortir de vos fichus tubes !

Elle trottinait en rond dans la pice.

- Allez ! Erik ! Bakorel ! Bougez-vous !

Elle resta un petit quart d'heure, puis se risqua finalement  mettre le nez dehors.
Il n'y avait vraiment pas mes qui vivent. Il faisait si noir. Elle attendit quelques
instants mais ses yeux ne lui rvlrent rien de plus. Elle recula en frissonnant
dans la grande pice.

- Bon sang ! C'est pas vrai, je vais quand mme pas mourir de froid maintenant !

Elle tenta de s'allonger de nouveau dans le tube d'o elle tait sortie, mais il
tait dsormais froid. Elle y resta dix minutes, s'imaginant qu'il y avait encore
un peu de chaleur, puis se releva et bougea nergiquement.

- Allez ! Rveillez-vous !

Elle criait maintenant pour de bon ; elle donna un coup de pied dans un des tubes
et se fit mal par la mme occasion tellement son pied tait froid.

- C'est pas possible, c'est pas possible, il fait trop froid. Je peux pas rester
l, je peux pas rester l.

Elle se risqua de nouveau  l'extrieur, et, plus tmraire que la premire fois,
tenta d'avancer un peu dans le couloir pour trouver, elle l'esprait, un moyen de
se rchauffer. Elle ttonnait les murs de pierre en avanant. Elle tait maintenant
dans l'obscurit totale, presque aussi transie par la peur qu'elle ne l'tait par
le froid.

Elle se mit  pleurer, pleurer tellement le froid lui faisait mal, et tellement le
noir lui faisait peur. Elle tremblait, avanait du plus vite qu'elle pouvait en tatonnant
le mur. Elle se blessa et tomba quand elle percuta les marches d'un escalier. Mais
elle se releva et repartit aussitt sans mme se frotter sa blessure. Qu'elle saigna
ou pas l'importait peu, elle allait mourir de froid si elle restait immobile.

Elle monta des escaliers, ttonna encore, vita de tourner dans tout ce qui lui semblait
tre des entres de salles et pas la suite du couloir. Elle marcha une heure d'affile,
tomba trois fois, pleura et pleura encore. Elle ne pensait plus, Erik et Bakorel
taient sortis de son esprit depuis longtemps, son corps  vif monopolisait toute
sa concentration.

Elle marcha encore une vingtaine de minutes puis s'immobilisa, croyant avoir entendu
du bruit. Elle retint ses larmes, ferma les yeux et se mit les mains sur la bouche
pour se concentrer. Des voix. Elle eut peur, des hommes encore, des hommes comme
ils en avaient rencontrs depuis une semaine ? Elle ne savait pas o elle se trouvait,
elle se croyait sur Terre mais elle eut soudain un doute, s'ils n'avaient t renvoys
qu'au fin fond d'un des puits de cette lune ? Comment savoir ? Il faisait aussi froid
que l-bas, peut-tre avaient-ils t capturs de nouveau, intercepts ? Elle creusa
dans sa mmoire mais n'y trouva rien.

Elle se terra dans une des salles qu'elle avait dpasse une centaine de mtres plus
tt. Elle attendit en tremblant que les hommes passassent. Elle vit d'abord un peu
de lumire dansant sur les murs au gr des mouvements des lampes de poches des hommes,
puis entendit les trois hommes discuter entre eux, mais elle ne comprit pas, ils
parlaient dans cette langue qui leur est propre.

Ils ne la remarqurent pas et s'loignrent d'un pas press de l o elle venait,
elle osa jeter un oeil quand ils l'eurent dpasss, et elle crut distinguer une arme
dans les mains d'un des hommes...

Mais elle ne pensa mme pas  Ylraw et Erik sur le coup, tellement le froid et le
besoin de sortir emplissaient son esprit, elle reprit donc du plus vite qu'elle put
le chemin inverse des hommes. Elle marcha et marcha encore, elle ne saurait dire
combien, des heures, il lui semblait. Elle tomba et tituba  plusieurs reprises,
se blessant maintes fois.

Elle arriva finalement dans une impasse, tout du moins le crut-elle au dbut, puis
se rendit compte qu'il y avait une paisse poigne en fer d'un ct. Elle poussa
puis tira de toutes ses forces, la lourde porte bougea lgrement. Encourage elle
s'appuya avec une jambe sur le mur pour l'aider  tirer. Le mur tait rpeux et coupant,
elle se blessa la plante des pieds et sentit de minces filets de sang s'chapper,
mais elle parvint  ouvrir la porte, tout du moins suffisamment pour qu'elle s'y
glissa.

Amrement elle s'aperut qu'elle se trouvait dsormais dans une nouvelle pice, mais
l'espoir lui revint un peu car un mince filet de lumire semblait s'chapper d'une
nouvelle porte, de l'autre ct. Elle commena mme  avoir un peu moins froid, ne
sachant trop si la temprature tait plus clmente ou si l'ouverture de la prcdente
porte lui avait permis de se rchauffer un peu.

Elle se prcipita vers la nouvelle porte et s'attela  l'ouvrir, elle eut plus de
mal que la prcdente, mais y parvint finalement. Elle se rendit compte avec dception
qu'elle devait en ouvrir encore une nouvelle, toujours aussi lourde. Elle ne perdit
pas de temps, et se lana  l'assaut de la troisime porte, mais elle gcha quelques
forces en tirant de tout son poids alors qu'il fallait pousser. Elle en fut presque
enrage et la poussa d'un seul coup, bandant tous ses muscles et usant tout ce qui
lui restait de courage.

La temprature tait bien meilleure, mais elle gardait du froid accumul une forte
migraine, et n'avait gure d'autres penses que progresser et enfin trouver autre
chose que ces couloirs et ses salles.

La dernire salle tait d'aspect beaucoup plus moderne, lui suggrant que la voie
tait bonne. La porte la fermant tait classique et s'ouvrait sans difficult. Il
lui sembla se trouver dans des caves ; elle trouva en peu de temps un escalier qui
la fit monter d'un niveau suprieur. La temprature tant bien meilleure, elle devint
plus mfiante, et c'est alors qu'elle ralisa que les hommes qu'elle avait croiss
allaient peut-tre pour les retrouver, et elle eut alors peur pour Erik et Ylraw.
Elle hsita un court instant  retourner pour les aider, mais le fait qu'elle soit
nue et la pense du froid la convainquirent que ce ne serait que se jeter dans la
gueule du loup sans espoir que sa tentative ne servt  grand chose.

Tout ce qu'elle esprait dsormais, c'tait d'tre bien de nouveau  Sydney, et d'avoir
la chance de trouver des personnes pour l'aider. Elle se remit en marche de plus
belle, mais elle ne pouvait que trottiner sur ses pieds meurtris. Elle n'eut plus
aucune crainte alors et ouvrit les nouvelles portes sans aucune mfiance, elle dut
monter encore un tage, puis finalement eut la certitude de se trouver dans un btiment
tout  fait sydneyen, et conclut mme, sa mmoire revenant, au Palais du Gouvernement,
o Ylraw avait dj t enferm. La dernire porte lui donna directement accs 
un grand hall, entre sans doute du btiment. Mais il tait vide et sombre, et pour
cause, les grandes fentres sur l'extrieur lui dmontrrent qu'il faisait nuit noire.

Dsempare, elle se prcipita  la recherche d'un tlphone, mais fut ptrifie quand
l'alarme se dclencha. Elle eut peur puis se dit que c'tait aprs tout un moyen
efficace pour appeler des renforts. Une minutes plus tard la lumire se fit, et elle
dut baisser la tte et fermer les yeux, blouie. Un homme lui cria, en anglais, de
ne pas faire un geste. Elle leva une main en se masquant les yeux de l'autre, et
demanda de l'aide.

L'homme, sans doute le gardien du btiment, s'approcha, arme au point, et lui demanda
ce qu'elle faisait l, et comment elle tait rentre. Elle s'vertua  lui dire qu'elle
tait retenue prisonnire au sous-sol, et qu'il devait y retourner tout de suite
pour aider ses compagnons. Mais cette dernire remarque effraya le gardien, et il
comprit qu'elle n'tait pas seule. Naoma ne put rien faire quand il lui passa les
menottes.

- Je ne suis pas un voleur, j'tais retenue prisonnire, j'ai deux amis en bas qui
sont en danger, il faut leur porter secours !

- Bien sr ! Et vous allez me rejouer le coup d'il y a dix jours et je vais me faire
encore attraper par tes copains nudistes. a sera sans moi cette fois-ci !

Le gardien appela de l'aide avec son mobile. Elle continua  hurler qu'il fallait
descendre. Mais ses yeux accoutums  la lumire elle se rendit compte que le gardien
ne faisait que se rincer l'oeil en souriant devant elle. Elle lui cria de la dtacher,
mais il n'en fit rien, et elle dut finalement se recroqueviller, les mains menottes
dans le dos, pour garder un peu de pudeur.

Elle s'agenouilla finalement en sanglotant au sol, en le suppliant de l'couter,
mais elle comprit qu'il ne la croyait pas, et qu'il la prenait pour folle.

Dix minutes plus tard d'autres policiers arrivrent, et ils demandrent rapidement
des explications au gardien, devant le spectacle de Naoma, nue, menotte au sol.
Les explications du gardiens convinrent moyennement aux policiers, qui lui demandrent
au moins de trouver de quoi couvrir Naoma. Naoma croyant trouver des personnes plus
 son coute, expliqua calmement en retenant ses pleurs qu'elles tait retenue prisonnire
au sous-sol, que deux autres personnes s'y trouvaient et qu'elles taient en danger
de mort.

Mais les policiers de la crurent pas, et l'invitrent  venir leur raconter toute
son histoire au poste de police.

Quand ils l'entranrent avec elle, elle se dbattit en hurlant du plus qu'elle pouvait,
mais rien n'y fit.

- Non ! Non ! Non ! Il faut descendre ! S'il vous plat ! Allez voir ! S'il vous
plat ! Ils vont les tuer, ils vont les tuer !... Ils vont les tuer...

Annexes
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Table de correspondance
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Unit
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|	Unit d'Adama | Correspondance terrestre | 
------------------------------------------------------------------------        
    

| 1 tri | 6^3 = 216 | 

| 1 quadri | 6^4 = 1296 | 

| 1 bi-quadri | 6^8 = 1,679.10^6 | 

| 1 tri-quadri | 6^12 = 2.177.10^9 | 

| 1 quatri-quadri | 6^16 = 2,821.10^12 | 

| 1 quinto-quadri | 6^20 = 3.65.10^15 | 

| 1 sexto-quadri | 6^24 = 4,74.10^18 | 


Unit de temps
--------------


|	Unit d'Adama | Correspondance terrestre | 
------------------------------------------------------------------------        
    

| 1 jour | 27 heures | 

| 1 an (519 jours) | 1,6 ans (583.9 jours) | 

| 1 sixime | 87 jours (84 pour le dernier de l'anne) | 

| 1 petit sixime | 14 ou 15 jours | 

| 1 trente-sixime (de jour) | 45 minutes | 

| 1 sixime de trente-sixime | 7 minutes 30 secondes | 

| 1 petit sixime de trente-sixime | 1 minutes et quinzes secondes | 

| 1 trs petit sixime de trente-sixime (un trime) | 12 secondes | 

| 1 quadrime (de trente-sixime) | 2 secondes | 

| 1 bi-quadrime (de trente-sixime) | 1,6 millimes de secondes | 


Unit de distance
-----------------


|	Unit d'Adama | Correspondance terrestre | 
------------------------------------------------------------------------        
    

| 1 pierre | 80 cm | 

| 1 tri pierres | 172,8 m | 

| 1 quadri pierres | 1026,8 m | 

| 1 bi-quadri pierres | 1343,7 km | 

| 1 tri-quadri pierres | 1,741 million de km | 

| 1 quatri-quadri pierres | 2,26 milliard de km | 

| 1 quinto-quadri pierres | 0,309 anne-lumire | 

| 1 sexto-quadri pierres | 400,95 annes-lumire | 
