





                                  Le Patriarche


                   Le premier monde -  la recherche d'un Dieu


                             Florent (Warly) Villard


                         Septembre 2002 - Septembre 2003











Version: 0.8.1 - 14 dcembre 2005 - 34

Copyright 2002,2003,2004,2005 Florent Villard










Remerciements
-------------



 Monsieur Yves Gueniffey, sans lequel ces crits       n'auraient peut-tre jamais
commenc.

 Manu et Zborg pour leurs remarques et leurs       critiques.

 Fabrice, Guillaume, Aline, Virginie, Peggy et Rafael pour leurs       nombreuses
corrections et remarques.

 Anne, Pascal, Nathalie, Hlne, Samuel, Nicolas,       Emmanuel et AltGr pour m'avoir
relu, corrig et critiqu.

 Titi, Fred, Amandine, Nanar, Tocman et Poulpy pour m'avoir       relu.

 mes potes, Amaury et Vanessa, et surtout Daouda pour       avoir discut avec moi
un peu de tout cela.

Thorpe pour tous les renseignements qu'il m'a       fournis.

 toutes les mamans qui m'ont lu aussi, dont la       mienne.

Thomas
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Un soir d't
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Thomas rentrait chez lui, il tait extnu comme aprs chaque journe de travail,
mais ce jour l encore plus que d'habitude. Quelque chose le troublait. Il ouvrit
la porte sans mme sortir ses cls, il savait qu'elle n'tait pas verrouille. Il
posa sa veste sur le canap du salon, dgrafa sa bandoulire et dposa son arme sur
le comptoir de la cuisine. Il souffla en s'y appuyant un instant. Dans quelques minutes,
il le savait, sa mre qui l'avait sans doute vu rentrer et qui habitait juste  ct
allait sonner  la porte.

Il se dirigea vers la chambre  coucher. Il la retrouva l, allonge sur le sol,
un bras encore appuy contre le lit. Il se pencha prs d'elle, observa sa gorge tranche,
son visage si blanc, la mare de sang autour de sa tte. Il se recroquevilla sur elle
et pleura. Il la prit dans ses bras, comme pour dtecter encore un peu de chaleur,
mais elle tait morte depuis plusieurs heures.

Il se releva et appela la police et les secours... Quelques secondes plus tard, on
sonna  la porte, il alla ouvrir.

- Bonsoir maman, entre vite, il s'est pass une chose horrible.

Christine, la mre de Thomas, eut un mouvement de panique en voyant la chemise de
son fils couverte de sang.

- Thomas ! Mon Dieu, tu es couvert de sang, tu es bless ? Vite, il faut app...

- Ce n'est pas moi, c'est Seth. J'ai appel les secours et la police, ils vont arriver
d'une minute  l'autre.

- Oh, Mon Dieu ! Mon Dieu ! C'est grave, je peux la voir ? Mais qu'est-ce qu'il s'est
pass !

Thomas prit sa mre dans ses bras pour la calmer.

- Il ne vaut mieux pas, maman... Elle... Elle est morte, on lui a coup la carotide...
Il n'y a plus rien  faire.

Sa mre cria en fermant les yeux de dgot. Thomas dut la retenir de tomber. Elle
se blottit dans les bras de son fils, puis se recula quand elle rouvrit les yeux
et vit la chemise pleine de sang.

- Mon Dieu ! Mon Dieu ! Mais pourquoi ? Elle tait si gentille, si jolie ! Si jolie
! Mon Dieu ! Pauvre Seth... Elle tait si gentille, mais pourquoi, mais qu'est-ce
qu'il se passe, mais...

Thomas reprit sa mre dans ses bras, sans mot dire, retenant ses larmes. Il ne pouvait
pas parler.

- Mais, mais Thom, qui a pu faire a ? Je ne peux vraiment pas la voir ? Je veux
la voir, Thom, Thom, Seth... Oh mon Dieu.

Elle se mit la main devant la bouche comme pour se retenir de vomir. Ils restrent
ainsi pendant cinq minutes, Thomas tentant de calmer sa mre.

- Je ne sais pas maman, je ne sais pas qui a fait a...

Sa mre se recula, schant ses larmes, et le regarda dans les yeux en l'attrapant
par les bras.

- Thom, Thom, il faut que tu trouves Thom.

Thomas rpondit sans grande conviction.

- Oui maman, je trouverai, c'est mon travail... Rentre chez toi maintenant, ne reste
pas l, les policiers arrivent.

Thomas raccompagna sa mre, qui titubait, sur quelques mtres puis se dirigea vers
la voiture banalise qui s'tait gare au ct se sa propre voiture. Trois personnes
en sortirent, dont un en tenue de policier, ils salurent Thomas.

- Thomas, c'est moche il parait. Je pense que le SAMU ne va pas tarder. Mais c'est
dj trop tard d'aprs ce que tu as dit. Enfin... Bon ben en attendant on va constater
le tout. Tiens, je te prsente Philippe, c'est le policier municipal, mais tu dois
le connatre ; nous sommes passs le prendre, il habite  deux pas.

Thomas coutait son collgue distraitement, il se moquait un peu de tous ces dtails.

- Bon ben... Mais je pense qu'on va tout de suite prendre l'affaire de toute faon
? Pour une fois que le SRPJ est en premier sur les lieux !

Les deux hommes se salurent, Thomas avait dj eu affaire  lui quelques fois. Les
deux autres policiers, Stphane et Jean-Luc, en civil, taient des collgues de Thomas.

- La police locale va arriver dans deux minutes, ils vont tout boucler, mais nous
pouvons dj constater, rentrons. Thomas, tu sais que tu seras sans doute mis en
garde  vue, mais a priori nous avons pass la journe ensemble, il ne devrait pas
y avoir de problme. Il ne vaut mieux pas que tu rentres avec nous, qu'est ce que
tu en penses ?...

Thomas l'interrompit.

- Oui, suivez-moi, je vous indique juste le chemin.

Ils entrrent avec lui  l'intrieur de la maison.

- Je suis rest un moment dans cette pice avant d'aller dans la chambre, j'ai donc
pu toucher et dplacer plusieurs choses, je ne sais pas si je peux en faire l'inventaire,
mais je pense que a me reviendra si on trouve des empreintes.

-  quelle heure t'a-t-on dpos, c'tait vers 19 heures, non ?

- J'ai d rentrer vers 19 heures 10,  cinq minutes prs, oui. Je suis rest un instant
dans cette pice, le temps de poser mes affaires et de souffler un peu.

- Tu as remarqu quelque chose de suspect ?

- Non. Ensuite je suis all dans la chambre.

Thomas leur montra le chemin, il resta dans la pice principale. Ils regardrent
tour  tour le corps encore au sol.

- Je l'ai trouve l, tendue au sol. Je n'ai pas pu m'empcher de la prendre dans
mes bras, mme si je sais que je devais la toucher le moins possible.

Stphane lui posa la main sur l'paule.

- Je comprends Thomas, on pourra difficilement te blamer pour a. Mais dans ce cas
est-ce que tu peux me donner ta chemise, pour qu'on vrifie les traces de sang ?

- Pas de problme, tu m'en prends une autre dans le placard de ma chambre s'il te
plait ?

- Ok...

Stphane revint quelques secondes plus tard avec une nouvelle chemise, il mit de
ct celle que Thomas portait.

-  quelle heure nous as-tu appels ?

- Je vous ai rappels sur le champ, peut-tre 19 heures 25 ou 30.

Des bruits de voiture et de sirne se firent entendre dans la cour. Thomas enfila
sa nouvelle chemise.

- Seb, va voir si c'est le SAMU et fais venir juste un docteur au cas o il y aurait
encore un espoir, sinon on ne touchera  rien pour la prise d'empreintes et le reste.

- OK j'y vais.

Le plus jeune des hommes s'excuta.

- Tu as une ide de qui a pu faire a ?

Thomas laissa couler deux secondes.

- Non...

Jean-Luc revint suivi du docteur.

- Bonjour, Docteur Paul grenne, o se trouve la victime ?

- Juste l, suivez-moi, voil, allez-y, tentez de touchez le moins de choses possible,
j'ai peur qu'il n'y ai pas grand chose  faire.

Thomas s'approcha, il se mordit la lvre. Le docteur contourna le lit et s'agenouilla
auprs de la victime. Il constata la blessure au cou, prit  tout hasard le pouls
au poignet, regarda la pupille avec une petite lampe.

- Cela fait au bas mot deux ou trois heures qu'elle est morte, il n'y a rien  faire.

Le docteur se releva en gardant les yeux quelques instants sur le corps, eut un soupir,
puis regarda les policiers d'un air triste. Thomas parut surpris. Il se recula de
quelques pas, marcha un peu dans la pice principale, se passa les deux mains dans
les cheveux puis se massa la nuque, en levant la tte. Il soupira, comme pour encaisser
le choc, puis se tourna silencieusement vers Stphane quand celui-ci acquiesa au
compte-rendu du docteur.

- C'est malheureusement ce que je craignais, a va tre  nous alors.

D'autres sirnes se firent entendre.

- Voil la police, c'est pas trop tt ! Bon, on va prendre votre dposition sur la
constatation du meurtre, j'imagine que le doute n'est pas permis ?

- Ce n'est pas une mthode de suicide courante en effet, et vu la position du corps
et l'absence d'armes blanches  proximit, je ne pencherais pas pour cette possibilit.

- Bien, sortons. Jean-Luc ? Tu peux commencer  prendre quelques photos en attendant
que l'IJ arrive ?

Une autre voiture se fit entendre alors que le docteur, le policier et Thomas sortaient.
Quelques minutes plus tard cinq policiers supplmentaires s'affairaient  dlimiter
des zones tout autour de la maison et dans le jardin.

Thomas observait silencieusement la scne, il jeta un oeil  la maison de sa mre.
Celle-ci regardait la scne par la fentre en tenant le rideau de ct. Il eut envie
de pleurer. Il dtourna le regard quand Stphane, le policier qui menait l'affaire
jusqu'alors, s'adressa  lui.

- On devra l'interroger.

- Oui je sais.

- Elle a vu quelque chose ?

- Non... Enfin je ne crois pas.

Thomas sembla hsiter un instant, puis finalement se dirigea vers la maison de sa
mre. Son collgue le questionna sur ses intentions :

- O vas-tu ?

- Je vais interroger ma mre, autant que a soit fait, non ?

- Oui, mais a ne pourra pas tenir, tant que tu n'es pas mis hors de cause, je le
ferai, a vaut mieux.

Thomas fit marche arrire, gn.

- Oui, OK... Tu as raison.

Une nouvelle sirne se fit entendre.

- Tu as prvenu le procureur ?

- Oui il a dit qu'il venait.

- Tiens voil le chef.

Une Renault Safrane noire s'avana doucement dans la cour dj bien encombre. Le
conducteur ne prit pas la peine de se garer correctement. Un homme d'une cinquantaine
d'annes en sortit, et,  la vue de Thomas et de son collgue, se dirigea vers eux
d'un pas press.

- Il faut faire virer les voitures ! Il n'y a plus de place ! Le procureur arrive,
il faut qu'il puisse se garer !

Il eut un regard circulaire, puis sortit un mouchoir et s'essuya le front en sueur.
Il se tourna de nouveau vers Thomas et Stphane :

- Vous tes les seuls ?

Stphane lui rpondit avant Thomas :

- Seb, enfin Jean-Luc, est  l'intrieur, j'ai appel Serge et Jacques, ils arriveront
dans une vingtaine de minutes maintenant.

- Qu'est-ce qu'il s'est pass  premire vue, c'est un meurtre, on m'a dit, c'est
bien le cas ?

- Avec Jean-Luc nous venions de dposer Thomas, c'est pour a que nous tions sur
les lieux en cinq minutes. Le plus probable c'est que Seth ait surpris un voleur,
et a a mal tourn.

Le commissaire n'attendit pas d'en savoir plus, il somma les deux hommes :

- Ok, bon, fates sortir les voitures et boucler la rue.

- J'y vais.

Stphane s'excuta.

- Bon Thomas, je ne vous cache pas que vous serez considr comme suspect.

- Oui, je sais, commissaire.

- Bon,  part a, qu'est-ce qu'on a ?

Thomas expliqua au commissaire la dcouverte du corps, l'avis du mdecin. Pendant
ce temps la mre de Thomas s'tait approche. La voyant, Thomas la prsenta au commissaire.
La maison de sa mre ne se trouvait qu' une trentaine de mtres de la sienne. Profitant
de la disponibilit d'une maison sur le terrain de ses parents, une ancienne dpendance,
autrefois maison des domestiques, puis tombe en dsutude, finalement restaure
puis loue par les parents de Thomas, jusqu' ce qu'il s'y installe. Il n'avait jamais
eu le courage de partir, mme si l'envie ne l'en avait jamais rellement quitt,
surtout depuis les trois dernires annes qui avaient suivi la mort de son pre,
rendant sa mre de plus en plus prsente.

- Bonjour Madame, dsol pour le raffut, mais vous allez srement tre embte pendant
quelques jours.

La mre de Thomas s'approcha et agrippa le bras de son fils, comme pour se protger
:

- Oh oui, mais ne vous inquitez pas, ce n'est pas grave  ct de ce drame...

Une nouvelle voiture s'avana dans la cour. Le commissaire coupa la mre de Thomas
en l'apercevant :

- Ah ! Le procureur, bon j'y vais.

Le commissaire se dirigea rapidement vers la nouvelle voiture qui se gara tant bien
que mal entre le fourgon du SAMU et une autre voiture, vitant la voiture du commissaire
gare en plein milieu. Pendant ce temps la mre de Thomas pressa le bras de son fils
et l'interrogea: 

- Ils ont trouv quelque chose ? Mon Dieu, ils savent qui c'est ?

Thomas eut un frisson qui lui parcourut tout le corps, il rpondit, nerv :

- Maman, maman, calme-toi. Il faudra sans doute trs longtemps avant de trouver le
coupable, si on le retrouve, tu sais ce n'est pas si facile.

- Mais quand mme, avec leurs appareils, les empreintes... Elle a t viole ?

- Non ! Enfin je ne sais pas... L'autopsie nous le dira.

Thomas avait rejet l'ide comme si simplement l'envisager le rendait mal  l'aise.
Il resta silencieux.

- Mon Dieu, c'est affreux... Tu veux venir  la maison ?

Il soupira en regardant les policiers s'affairer  poser des banderoles, sans mnager
les plantations que sa mre passait des heures  entretenir. L'espace d'un instant
il eut envie de tous les envoyer balader, de leur crier dessus leur manque de minutie,
puis il se dit que cela n'avait aucune importance, que Seth tait morte. Il se tourna
vers sa mre, elle attendait une rponse, le tirant doucement, dj, en direction
de la maison. Il dgagea son bras :

- Non il ne vaut mieux pas, je vais tre suspect moi aussi.

Sa mre se recula de surprise :

- Suspect ! Mais tu es de la police !

- Oui maman, mais c'est la procdure, c'est normal, nous ne pouvons liminer aucune
piste.

Sa mre regarda les policiers, indigne :

- Quand mme !

Thomas se retourna vers elle :

- Il vont t'interroger, aussi, tu devras rpondre  leurs questions. Mais tu as bien
djeun chez ton amie Rosie aujourd'hui ?  quelle heure es-tu rentre ?

Sa mre sortit de ses rveries, elle venait aussi de s'apercevoir que les policiers
pitinaient sans aucune attention toutes ses fleurs. Mais elle se dit aussi, que,
finalement, a n'avait pas d'importance. Elle tourna le regard vers Thomas :

- Oui j'tais chez Rosie, je ne suis rentre que vers 18 heures, pas longtemps avant
que tu n'arrives, en fait. Je n'ai mme pas sonn chez toi, tu rentres toujours tard
et tu m'avais dit que Seth avait pris des vacances, je ne pensais pas qu'elle serait
l. Comment a se faisait, d'ailleurs ?

Thomas ne voulait pas en parler :

- Elle est rentre hier soir, plus tt que prvu.

- Tu crois que c'est parce qu'elle a eu un problme pendant ses vacances ? Mais pourquoi
n'tes-vous pas partis ensemble ? O tait-elle ?

Il savait que la discussion allait invitablement revenir sur ce sujet de polmique
entre sa mre et lui :

- Je ne sais pas. Dans les Alpes il me semble.

- Quand mme, ne mme pas savoir o part sa petite amie. Ah mon Dieu, si seulement
tu tais parti avec elle, mais pourquoi ?... Dj en novembre elle tait partie toute
seule  l'le de R, franchem...

Thomas la coupa, agac.

- On ne va pas reparler de a maman, c'est comme a, elle voulait tre un peu seule,
qu'est-ce que j'y pouvais ? Bon, peu importe, tu n'as rien vu, donc.

Sa mre regretta de l'avoir nerv, elle savait trs bien qu'il n'aimait pas que
ce sujet fut abord, mais elle ne le comprenait pas. Elle ne comprenait plus les
jeunes, se disait-elle :

- Non... Pour une fois c'est bte que les Martin soient partis en vacances, elle
qui espionne toujours  sa fentre, a aurait pu rendre service.

Thomas allait lui demander de retourner chez elle, mais il s'en garda finalement
et rva  autre chose en voyant arriver le corbillard. Sa mre continuait  parler
:

- Les Piranocci non plus d'ailleurs, ils travaillent tous les deux, mais sait-on
jamais, a ne cote rien de leur demander.

Thomas revint dans la discussion, sans vraiment y prter attention, cela faisait
si longtemps qu'il faisait de fausses conversations avec sa mre.

- Et les Simon ?

- Les Simon ? Noooon...  part si l'assassin est pass par l derrire, mais avec
la haie ils ne voient rien, il faut dire que s'ils la coupaient plus souvent... Non
si quelqu'un a vu quelque chose, c'est Madame Marin ou Madame Louis, elles se promnent
toujours dans le quartier. Mais pas avant 6 ou 7 heures du soir en ce moment, sans
doute trop tard, remarque, il fait beaucoup trop chaud la journe. Mais, va, elles
devaient srement dormir toutes les deux au moment du crime.

Thomas posa une main sur l'paule se sa mre :

- Bon, je vais voir ce qu'il se passe, rentre, tu me tiens au courant si jamais quelqu'un
te parle de quelque chose de suspect ; mais ne raconte pas trop si tu apprends des
choses, aprs a cre des rumeurs et soudain tout le monde sait qui est l'assassin
et a tout vu.

- Oui d'accord, mais o vas-tu dormir s'ils bloquent ta maison ? Tu ne veux pas venir
 la maison ?

- Non non, c'est bon, enfin je verrai, je rentrerai tard de toute faon. Bon je dois
y aller.  plus tard maman.

Thomas rejoignit Stphane qui prenait des notes avec Jean-Luc. Il leur donna quelques
indices sur les voisins, des paroles de sa mre. Il parla aussi de Madame Marin et
de Madame Louis. Jean-Luc ne perdit pas de temps et se chargea d'aller interroger
les voisins, mme si les chances qu'ils eussent vu quelque chose taient minces.
Thomas, tant suspect, devait subir une garde--vue. Ils convinrent de retrouver
Jean-Luc au poste  21 heures, pour effectuer la dposition de Thomas et mettre en
commun tous les renseignements.

Le procureur vint enfin saluer Thomas. Il lui exprima dans un premier temps toutes
ses condolances, mais ne put s'empcher de lui poser quelques questions.

- Vous savez si elle avait de la famille, des proches, que nous pourrions prvenir
?

Thomas tait mal  l'aise devant cet homme beaucoup plus g que lui, beaucoup plus
respect que lui.

- Non, elle tait orpheline, et d'aprs ce qu'elle m'avait dit sa nourrice tait
dcde.

Le procureur parut surpris :

- Et, elle n'avait pas d'amis, d'autres parents ?

- Elle tait trs discrte sur sa vie, je crois qu'elle avait une tante sur l'le
de R, des connaissances dans les Alpes aussi,  Nancy, Grenoble peut-tre, mais
je ne saurais pas vous dire les noms.

- Elle travaillait ? Vous la connaissiez depuis longtemps ?

- Non elle ne travaillait pas. Nous vivions ensemble depuis bientt quatre ans.

- Et elle ne vous a prsent aucune des ses connaissances en quatre ans ?

- Et bien non, elle a toujours t trs rserve.

Thomas manifesta des signes d'nervement, le procureur le sentit.

- Je vois, bon, je ne vous embte pas plus, de toutes les faons l'enqute compltera
tout a. Les RG doivent me rappeler ds qu'ils ont quelque chose, quoi qu'il en soit.

Le procureur salua et quitta Thomas pour rejoindre le commissaire. Thomas partit
dix minutes plus tard avec Stphane pour le SRPJ de Versailles, son lieu de travail.

Jean-Luc confirma que les voisins qui taient rentrs tard n'avaient rien vu, bien-sr,
pas plus que Madame Marin et Madame Louis, qui ne sortaient pas par cette chaleur
avant 19 heures. La dposition de Thomas fut rapide, il avait pass l'entire journe,
de 9 heures  19 heures, avec Stphane, ce qui, si le diagnostic du mdecin tait
bien confirm, le disculpait totalement. Thomas subit tout de mme deux heures de
garde  vue, mais ce fut plus l'occasion pour les trois hommes d'plucher les maigres
lments qu'il connaissait sur l'emploi du temps de Seth. Elle tait rentre la veille
aprs deux semaines de vacances dans les Alpes, Thomas ne savait pas o exactement,
et il l'avait vue pour la dernire fois le matin, elle dormait encore quand il avait
quitt son domicile. Elle semblait trs fatigue ces derniers temps. Comme il l'avait
dit au procureur, il ne connaissait pas de famille ou d'amis  Seth ; les ventuels
l'apprendraient dans les journaux du lendemain.

Thomas, Stphane et Jean-Luc n'attendirent pas le dernier appel du procureur, ni
du commissaire, prfrant se rserver la chance de se lever et venir tt le lendemain
matin. Ne pouvant dormir chez lui, Stphane lui proposa de l'hberger, il irait chez
sa mre les jours suivants ; mais pour la courte nuit qui l'attendait, l'appartement
de Stphane sur Versailles ferait mieux l'affaire. Thomas ne dormit pas cette nuit,
ou seulement quelques dizaines de minutes. Il ne pouvait pas se tourner sur le petit
canap, lui qui dormait sur le ventre d'habitude, et sa brlure lui faisait trop
mal. Qu'allait-il faire ? Allait-il faire l'enqute ou pas ? Allait-il pouvoir la
faire ? Il valait peut-tre mieux qu'il la fasse, aprs tout... Il pleura, longtemps,
tellement que ses yeux le brlrent le matin, quand le satan rveil de Stphane
se dcida enfin  sonner.

Il avait dormi dans le salon, il attendit que Stphane arrivt pour se lever. Juste
un caf, deux cafs, il n'avait pas faim. Stphane lui prta des sous-vtements et
une chemise. Il les mit dans la salle de bains, pas tellement qu'tre nu devant Stphane
le gnait, mais il devait encore soigner sa brlure, et la cacher.

Il ne fallait pas plus de dix minutes  Stphane pour rejoindre le SRPJ. Stphane
se levait rarement avant sept heures trente.  huit heures il tait pratiquement
toujours au travail. Huit heures c'tait encore tt pour Thomas, mais il se demandait
si, maintenant, il y a allait encore avoir un tt ou un tard, ou juste les relents
d'une vie qui n'en finit pas...

Le commissaire arriva tt, aussi :

- J'imagine que vous voulez vous charger de l'affaire ?

Thomas hsita un instant. Il regarda quelques secondes dans le vide, tonn que le
commissaire lui propost d'une manire si directe, puis reposa ses yeux sur son suprieur
confortablement install derrire son bureau, parfaitement propre et rang, comme
toujours.

- Oui. Oui... C'est mieux ainsi.

- Si vous pouviez trouver rapidement et mettre sous les verrous un assassin, je vous
en serais reconnaissant.

- Oui, chef, bien sr, je ferai mon possible.

"Un assassin", comme si n'importe lequel conviendrait, comme si la seule chose importante
tait ce que les gens croyaient, et que tout le monde se moquait de la vrit...
Thomas se leva et quitta le bureau sans saluer son suprieur. Il fit un dtour par
la machine  caf, mais dix d'affile ne lui suffiraient pas pour avoir un brin de
prsence d'esprit ce matin. Il partageait son bureau avec Stphane et Eric. Eric
tait en vacances.

- Tu aurais pu m'en ramener un !

Stphane s'adressa  Thomas sur le ton d'une boutade, Thomas ne s'en aperut mme
pas et rpondit sans conviction :

- Dsol, j'ai la tte ailleurs.

- Je comprends. Tu es charg de l'enqute ?

- Oui.

- Tu es sr que c'est une bonne ide ?

- J'en sais rien.

- Je vais t'aider de toute faon, mais si c'est trop dur n'hsite pas. Tu peux prendre
quelques jours de vacances peut-tre, le temps que je dblaye un peu le terrain ?

- Non, merci, c'est bon, mais si jamais je n'hsiterai pas.

Stphane partit se chercher un caf, Thomas s'appuya contre son bureau, sans pousser
le bazar qui faillit se renverser, soutenant son bras pour siroter son caf en regardant
 travers la fentre. Il tait perdu, perdu. Il ne voulait pas faire cette enqute,
il le savait, mais avait-il le choix ? Il voulait oublier, tout oublier. Mais qu'allait-il
donc bien pouvoir trouver ?

- Il t'a donn les renseigments des RG ?

Il n'avait mme pas entendu Stphane revenir. Il se retourna et posa son caf bien
trop chaud entre le clavier de son ordinateur, qui avait dj bien d recevoir une
vingtaine de cafs, il aimait a, rptait Thomas  chaque fois, et le tas de paperasses,
de cartes, de notes griffonnes qui dlimitaient les quelques centimtres carrs
d'espace libre sur son bureau. Il s'assit et regarda Stphane :

- Non, il les a ?

Stphane contourna son bureau, qui se trouvait  droite de celui de Thomas, un peu
plus petit, il avait t rajout aprs coup, mais beaucoup plus rang.

- Je crois qu'il m'a dit qu'hier ils n'avaient rien trouv mais ce matin ils devraient
avoir le dossier.

Mais non. Rien, rien du tout. Les Renseignements Gnraux n'avaient rien. Nom, empreintes
ou photos n'avaient rien donn. Seth Imah n'avait pas d'adresse, pas de date de naissance,
n'avait jamais travaill nulle part. Seth Imah n'tait pas connue, n'tait pas franaise,
pas europenne, et, comme ils l'apprendraient dans deux jours, n'existait dans aucun
des pays membres d'interpol, pas sous ce nom, du moins. Mais les recherches bases
sur sa photographie, plus longues, ne rvleraient rien non plus.

Repos
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Mercredi 20 aot 2003, 11 heures 40, salle de runion. Jean-Luc se chargea d'numrer
les documents :

- Rcapitulons, les mdecins diagnostiquent une heure de mort voisine de 16 heures.
Pour l'instant aucun tmoignage d'une visite  cette heure-l. La dernire personne
sur les lieux tait la mre de Thomas, qui est partie vers 11 heures du matin, et
la dernire personne ayant vue Seth est Thomas, le matin, vers 8 heures, quand il
a quitt son domicile. Seth a pass la nuit avec lui, et elle revenait la veille
de deux semaines de vacances dans les Alpes. D'aprs Thomas, elle est revenue en
train. Toutefois si c'est le cas elle ne voyageait pas avec un billet  son nom,
aucun billet de SNCF n'a t vendu au nom de Seth Imah ou divers anagrammes dans
les six derniers mois. Avant ces vacances Thomas la trouvait fatigue, et cela depuis
plusieurs mois.

Thomas manqua de se brler en cessant de boire son caf pour confirmer :

- Depuis le dbut de l'anne elle allait de moins en moins bien, oui.

Stphane, assis  ct de lui, l'interrogea :

- Elle tait malade ?

Thomas rpondit en regardant fixement son caf, d'une voix rveuse :

- Je ne crois pas, mais elle refusait ne serait-ce que le simple fait que je mentionne
la visite d'un mdecin.

Stphane laissa porter son regard dans le vide :

- trange...

Jean-Luc reprit :

- Peut-tre, mais il se trouve qu'elle n'est pas morte de maladie, mais assassine.
Alors euh, le fait qu'elle soit... qu'elle tait malade... Enfin elle tait peut-tre
malade et c'tait peut-tre important, mais a n'explique pas qui l'a tue et pourquoi.

Jean-Luc s'nerva passablement, il s'nervait toujours de ne pas trouver ses mots
:

- Bref, il faut rajouter que Seth Imah est compltement inconnue des services de
renseignements, pas plus les photos que les empreintes n'ont donn quoi que ce soit.
Tu aurais d'autres photos, d'ailleurs ?

- Elle n'aimait pas les photos, ne supportait pas a, je ne suis mme pas sr d'avoir
une seule photo de nous deux. Elle les jetait quand elle trouvait une photo d'elle.

- Oui, on a mme d utiliser une de celles prises  la morgue, celle que tu nous
a donne n'tait vraiment pas gniale... Tu dis l'avoir rencontre il y a quatre
ans, fin de l't 1999.

Stphane s'aperut avec tonnement que ses critiques sur le manque d'initiative de
Jean-Luc avait port leurs fruits. Thomas lui aussi fut tonn que Jean-Luc ment
la discussion, il se dit que le petit Jean-Luc grandissait ; c'tait le plus jeune,
en effet, n'ayant intgr le SRPJ que six mois auparavant, et il n'avait que vingt-deux
ans. Thomas lui rpondit :

- Oui, elle tait orpheline, et venait de Nancy. Je sais qu'elle a aussi sjourn
 Grenoble, et auparavant dans un petit village dans les Alpes, je ne me rappelle
pas du nom.

Stphane complta :

- De plus elle ne travaillait pas, et restait trs discrte sur ses amis, en gros
tu ne savais pas grand chose de sa vie.

Thomas retint un soupir avant de rpondre :

- Non.

Jean-Luc se permit un commentaire :

- Perso moi je cherche toujours un minimum d'info sur mes copines, mais bon, je suis
peut-tre un peu parano.

Stphane le regarda avec un regard noir, Jean-Luc le vit et fit un "Quoi ?" silencieux
en cartant les mains et en haussant les paules. Thomas n'y prta pas attention
:

- C'est vrai que je n'ai jamais regard, mais de quoi aurais-je d me mfier ? Elle
tait si gentille, si simple, si sans histoires...

Jean-Luc reprit la suite :

- Enfin passons, apparemment cette affaire est plus complique que ce qu'on aurait
cru. Le commissaire dit qu'il aimerait quand mme qu'on ne traine pas l-dessus,
parce que comme il le dit un meurtre dans une bourgade huppe o les prcdents soucis
se ramenaient  un chien perdu ou cras, a fait tache d'huile. C'est peut-tre
un ancien voyou du coin, on pourrait regarder qui Thomas a mis derrire les barreaux
et qui pourrait s'tre veng. Il faudrait aussi interroger toutes les personnes susceptibles
d'avoir vu Seth ou d'avoir vu quelque chose, les gares, les stations de mtro. Et
a serait bien qu'on trouve le nom de ce village o elle tait en vacances, dans
les Alpes, l. Il nous faudrait aussi un peu plus d'info sur elle, pour l'instant
c'est assez maigre. Le commissaire m'a dit qu'il sera en vacances  partir de la
semaine prochaine pour deux semaines, et il m'a bien fait comprendre qu'il n'aimerait
pas que le procureur le drange trop souvent. En gros il voudrait qu'on ait une piste
srieuse d'ici  la fin de la semaine.

Stphane prit la parole, s'adressant  Thomas, d'une voix calme et pose qui contrasta
avec le dbit rapide et hach de Jean-Luc, sans doute un peu stress de mener la
discussion.

- Tu n'as vraiment aucune ide de qui pourrait lui vouloir du mal ?

Thomas resta plus d'une minute sans rien dire, le regard sur Stphane,  tel point
que ses deux collgues en furent gns. Puis il rpondit en levant les deux mains
:

- J'ai aucune ide, non, et je m'aperois que je ne savais presque rien d'elle, presque
rien...

- Tu avais parl de sa nourrice.

- Oui, mais... Elle est dcde, en tous cas c'est ce que Seth disait.

- Mais tu n'avais pas son nom ?

- Non, je ne crois pas que Seth me l'ait dit, ou alors je l'ai oubli.

Les trois hommes restrent silencieux un moment, se demandant sans doute par o commencer.
Jean-Luc et Stphane espraient bien quelques indices de la part de Thomas, mais
celui-ci n'en avait pas, ou n'en donnait pas. Devaient-ils conseiller au commissaire
de mettre Thomas en vacances, ou l'loigner de l'affaire ? En avaient-ils le droit,
et puis le meurtre datait de la veille, comment pouvaient-ils lui reprocher d'tre
ailleurs ou de ne pas faire d'effort ? Stphane lui proposa finalement de prendre
un peu de repos :

- Tu sais Thomas, je pense vraiment que tu devrais prendre au moins un jour ou deux,
ne serait-ce que pour passer ces moments difficiles, et aussi mettre un peu d'ordre
dans ta tte. Nous pendant ce temps on dpouillera les trucs qu'on a, si a se trouve
ils finiront par dnicher quelques chose aux RG.

Jean-Luc approuva sur-le-champ, il avait depuis le dbut peur de parler de cette
histoire sans prendre le risque de blesser Thomas, de le savoir un peu  l'cart
lui semblait une trs bonne ide :

- Oui, Stphane a raison, a va tre trop dur pour toi sinon, prends quelques jours,
passe ta peine.

- Et quand tu reviendras nous aurons fait toutes les dmarches compliques et difficiles
pour l'autopsie et les tests, et tu auras les ides plus claires sur le sujet, peut-tre
que des vnements anodins te reviendront et nous mettrons sur une piste.

Thomas pouvait difficilement refuser, tout en sachant qu'il n'avait qu'une envie,
c'tait bien celle de se retrouver seul :

- Oui, vous avez raison, je vais prendre quelques jours.

Stphane et Jean-Luc eurent tous deux un soupir de soulagement, Stphane se leva
:

- Allons voir le commissaire, pour lui demander.

Deux heures plus tard Stphane dposait Thomas chez lui, plus exactement chez sa
mre, car le travail de relevs dans sa maison lui en bloquerait l'accs pendant
encore deux jours. Il ne se sentait pourtant pas de rester deux jours entiers avec
sa mre. Avant mme de la voir, il dcida alors de partir dans leur maison en Normandie.
Il entra et parla de son intention  sa mre, en insistant bien qu'il voulait rester
seul, et qu'il tait hors de question qu'elle vnt avec lui.

La Normandie, la mer. La route avait t bonne, il n'avait mme pas roul vite, peut-tre
parce que les larmes l'empchrent frquemment de voir clair.

Mais que savait-il d'elle, se demandait-il, assis sous l'ombre  peine rafrachissante
du store, devant la petite maison familiale donnant sur les deux cents mtres de
plage rocailleuse ? Que savait-il d'elle ? Que pouvait-il faire ? Tout tait tellement
embrouill. Comment claircir cette affaire ? Mais qu'y avait-il donc  claircir
? Rien ! Il n'y avait rien !

Il caressa doucement sa brlure, au niveau des ctes. Elle le faisait toujours souffrir,
elle le ferait souffrir pour toujours, il en avait peur.

Thomas s'tira, reprit la canette de bire laisse sur la table, s'enfona dans sa
chaise et posa les pieds sur la table. Il but une gorge. Il garda les yeux dans
le vide. Que savait-il de la vie de Seth ? Pas grand-chose... Mais qu'avait-il eu
besoin de savoir, depuis qu'il l'avait rencontre, en ce mois de septembre 1999,
quand il l'avait prise en stop  Jouy-en-Josas, pour la mener devant les locaux un
peu perdus de Silicon Graphics ; et quand il l'avait recroise, deux jours plus tard,
cherchant un appartement  louer en ville ? Emmanuelle l'avait quitte trois ans
plus tt, trois longues annes sans rien d'autre qu'une nuit de temps en temps, comment
pouvait-il rsister  Seth ? Comment pouvait-il rsister  sa force,  sa volont,
 sa beaut ? Il avait pli, pendant trois ans, n'avait t qu'un jouet, il le savait
; il s'en moquait.

Mais elle avait chang, cette anne, perdant de sa force, de sa volont, voulant
partir... Mais pourquoi donc avait-elle voulu partir !

Le tlphone drangea Thomas. Ce n'tait pas comme il s'y attendait sa mre qui avait
dj appel deux fois aujourd'hui, mais Emmanuelle, justement, qui s'inquitait pour
lui. Il obtint finalement l'aveu que c'tait sa mre qui l'avait prvenue, mais l'ide
de noyer son chagrin dans ses bras ne le gnant pas, il ne lui en tint donc pas rigueur.
Il feignit, mais feignait-il vraiment, d'tre dprim, et d'avoir besoin de parler.
Emmanuelle accepta l'invitation pour le week-end. Il remit  plus tard l'explication
dtaille de son tat, il n'avait pas grand-chose  dire, de toute faon. Thomas
voulait juste faire l'amour avec elle, comme si le got et l'odeur de Seth taient
toujours sur sa peau, et qu'il devait s'en laver, s'en purifier, pour oublier.

C'tait glauque, mal, immoral, il le savait, mais il tait trop faible, trop faible
pour rsister, trop faible pour garder la tte haute. Il en voulait  Seth, mme
morte il lui en voulait encore.

Le vendredi il dut rentrer sur Paris pour diverses formalits administratives relatives
au futur enterrement de Seth. Il fit vite, car il voulait repartir en Normandie,
ne pas rester l, ne surtout pas rester l, trop proche d'elle, comme si elle pouvait
encore se rveiller. Il en avait peur, en un sens, Seth tait tellement forte. Il
passa tout de mme  son travail, pour avoir quelques nouvelles, pour savoir, pour
y voir un peu plus clair, pour dterminer que faire. Mais Jean-Luc et Stphane n'avaient
rien de plus. Ils n'avaient trouv aucun indice chez lui. L'autopsie n'avait rien
rvl, Seth tait en parfait tat de sant. Ils n'avaient mme pas fait l'amour
cette dernire nuit. Thomas lui non plus n'avait aucune information, mais rien d'tonnant,
il n'avait mme pas cherch.

Il dcida ensuite d'aller tout de mme dire bonjour  sa mre, pour ne pas qu'elle
s'inquitt, et surtout il savait que si elle apprenait qu'il tait venu sur Paris
sans passer la voir, ses remontrances lui seraient bien plus difficiles  supporter
que de simplement la voir cinq minutes le jour mme. Il manqua d'craser un gamin
qui traversait la route avec son vlo juste en face de chez lui. Il n'eut mme pas
le temps de s'excuser, le marmot prit la poudre d'escampette sans attendre son reste,
sans doute drang dans quelque planification de btises.

Sa mre n'tait pas l, mais toutes les zones dlimites par les enquteurs taient
par contre encore bien prsentes, et il renona finalement  rentrer chez lui. Il
ne resta que dix minutes, le temps de boire un verre d'eau frache et de laisser
un mot  sa mre. Il ne voulait pas l'appeler, il tait hors de question qu'il allt
prendre le th chez une quelconque amie de sa mre.

Il se dcida  repartir pour la Normandie, il redrangea le mme gamin en vlo devant
le portail, sans doute tait-il en fait intrigu par cette histoire de police. Pour
une fois qu'il se passait quelque chose dans le coin, rien de bien surprenant.

Cette fois-ci il roula vite, trop vite, sans doute pensait-il pouvoir un instant
laisser le pass derrire, emport par le vent. Mais c'tait trop tard et il le savait.
Qu'allait-il se passer, maintenant ? Il aurait voulu mourir peut-tre, mais il tait
trop lche pour a, bien trop lche. Il tait trop lche pour tout. Il n'tait qu'une
loque. Il se demandait mme comment il avait russi  entrer dans la police. Il fallait
des hommes intgres et droits, des hommes forts. Des hommes comme Stphane. Il ne
l'tait pas, ne l'avait jamais t.

Seth ! Ah Seth ! Pourquoi ? Pourquoi ? Que s'tait-il donc pass ? Qu'avais-tu donc
fait ? Qui, mais qui avais-tu rencontr ? C'tait peut-tre l'occasion de savoir,
finalement. L'occasion de mettre de la lumire sur quatre annes d'un faux paradis.

Il passa la soire assis sur la plage de galets,  pleurer,  se demander ce qu'allait
tre sa vie  prsent. Il dna  peine. Il dormit peu et mal, comme toutes les nuits
depuis lors.

Il dormait pourtant quand Emmanuelle arriva, le samedi matin. Elle s'en aperut et
s'excusa de l'avoir rveill. Elle n'avait pas pris de petit djeuner, ils le prirent
donc ensemble. Il n'avait dj plus d'apptit. Elle se contenta d'un caf et de deux
biscuits prims. Toujours autant focalise sur son poids. Elle lui demanda s'il
allait bien, il rpondit oui, puis non. Voil longtemps qu'il ne l'avait pas vue,
un an, presque. La dernire fois qu'ils s'taient vus ils avaient fait l'amour, c'est
ce qui le rendait confiant qu'ils le feraient de nouveau cette fois-ci. Il avait
tromp Seth, oui, et aprs ? Combien d'amants avait-elle eu, elle, dans ses escapades
inconnues ?

Pourtant Emmanuelle tait beaucoup moins jolie que Seth, mme si son obsession de
l'apparence physique la rendait belle, rendait son corps attirant, peut-tre plus
que Seth encore, car elle en jouait, le mettait en avant, dvoilait et suggrait
ses formes. Mais Seth tait naturellement plus belle, plus pure, plus parfaite. On
sentait bien quelque chose de non naturel chez Emmanuelle, quelque chose de travaill,
 grands coups de Gymnase Club et footing matinaux. Seth tait belle par nature,
son corps tait la dfinition mme de la beaut, sans qu'elle n'eut rien  faire.
Seth tait une desse, et aucune femme ne pouvait tre compare  elle.

Mais il tait tout de mme en rection en buvant son th, en s'imaginant dj Emmanuelle
presque nue allonge les jambes cartes sur la table.

Ils parlaient de choses sans importance, des diverses fois o ils s'taient chamaills
quand ils sortaient ensemble, de ce que chacun avait fait dans l'anne, ou presque,
coule depuis leur dernire rencontre. Elle le fit rire, il toussa, manqua de s'touffer.
Sa brlure lui fit mal.

Sa brlure ! Son rection passa. Sa brlure. Il ne pouvait pas la montrer. Qu'allait-il
expliquer ? Elle n'tait pas encore gurie. Devait-il renoncer  Emmanuelle ? Dans
le noir peut-tre ? Peut-tre juste cette nuit ? Ou alors rester habill, juste l,
juste par derrire sur la table en lui levant sa jupe ? Son rection revint. Mais
elle voudrait le voir nu, elle avait toujours voulu le voir nu, voir son corps muscl,
ses pectoraux se contracter... Ah ! devait-il vraiment oublier cette ide ?... Son
rection passa. Ils parlrent d'aller se promener sur la plage.

Elle se leva pour dbarrasser, il vit ses seins quand elle se pencha pour emporter
sa tasse vide. Plus de deux semaines qu'il n'avait fait l'amour, non il ne pourrait
pas rsister. Un bandage !  Bien sr, un bandage, une blessure  son travail, un
voyou qui lui donne un coup de couteau ! Il alla sur-le-champ dans la salle de bains,
trouva une bande et, aprs avoir regard quelques secondes dans la glace la brlure
sur son flanc gauche, o l'on distinguait presque la forme d'une main, se l'enroula
autour des ctes pour la rendre invisible. Il ne dpassa qu'une petite marque sur
son pectoral gauche, sans doute le pouce.

Il ne la trouva pas quand il revint. Elle tait dj sur le pas de la porte. Quand
elle le vit elle s'avana au dehors. Ah ! Trop tard ! Plus tard alors. Ils marchrent
plus d'une heure avant de s'asseoir. Il faisait une chaleur torride, ils s'arrtrent
 l'ombre d'une immense pierre au-dessus d'une petite flaque d'eau qui avait subsist
 la mare descendante.

Ils parlrent, enfin, de Seth. Il expliqua que leur relation n'allait plus trs bien,
qu'elle voulait partir, que peut-tre avait-elle un amant, comme elle en avait eus
tant, bien qu'il n'en st rien. Il lui dit qu'il tait perdu, qu'il ne savait pas
que faire. Il avoua son dsespoir face  son assassinat, qu'il aurait t plus simple
qu'elle partt, mais que maintenant elle serait avec lui pour toujours, alors qu'il
aurait voulu l'oublier  jamais.

Thomas en oublia presque son objectif principal, mais quand il tourna les yeux vers
Emmanuelle, ses jambes nues le lui rappelrent instantanment. Il se tourna lgrement
vers elle et posa sa main gauche sur sa jambe, en remontant doucement. Elle l'arrta
aussitt :

- Non Thomas, non... Je suis juste venue parce que tu n'allais pas bien... C'est
tout... Je...

Thomas resta muet, pourtant, son dcollet, sa courte jupe... Il ne dit rien, il
posa simplement sa tte sur les genoux d'Emmanuelle. Elle lui caressa les cheveux.

- Je sais que tu dois tre perdu, Thomas. Apparememnt a a l'air tellement compliqu,
le fait qu'elle disparaisse alors mme que vous alliez vous sparer... Mais pourquoi
as-tu accept de faire cette enqute ?

Thomas parut gn, et l'envie montante en s'imaginant le sexe d'Emmanuelle si prs
disparut, il se redressa.

- C'tait quand mme mon amie, et je suis l'un de ceux qui devait le mieux la connatre,
et puis c'est mon mtier, je ne dois pas y mettre de considrations personnelles.

Il se redressa, Emmanuelle tira tant qu'elle le put sur sa jupe comme pour la faire
arriver jusqu' ses genoux, alors qu'elle ne dpassait pas mi-cuisse. Elle regretta
de s'tre habille ainsi.

- Oui mais c'est tout de mme difficile, il pourrait donner l'affaire  un de tes
collgues et juste te consulter pour les choses que tu sais sur Seth ?

Thomas s'agaa :

- Non c'est mieux comme a... Bon, on rentre ?

- Dj ? On tait bien l, il ne fait pas trop chaud.

- Reste si tu veux, moi je rentre.

- Bah non, si tu rentres je rentre aussi, je ne vais pas rester toute seule ici...

Thomas s'tait dj lev et avait pris la direction de la maison. Emmanuelle remit
maladroitement ses chaussures qu'elle avait enleves pour tremper ses pieds dans
l'eau et le rejoint en trottinant.

- C'est parce que je ne veux pas faire l'amour avec toi que tu es en colre ?

Il ne pouvait pas dire oui, et il ne pouvait mme pas dire pourquoi ses questions
l'nervaient aussi, alors il se contenta d'un "non, non" vague. Ils marchrent quelques
temps en silence. Finalement Emmanuelle avoua :

- Tu sais ce n'est pas que je n'en ai pas envie, c'est juste que ce n'est pas correct,
et qu'on le regretterait sans doute.

Elle connaissait les hommes, elle savait trs bien que plus encore leur envie de
faire l'amour c'tait de leur orgueil dont il s'agissait, et que le fait de savoir
que la fille mourait d'envie suffisait  ne pas blesser cet orgueil. Et puis elle
ne mentait pas vraiment, de toute faon rares taient les instants o elle n'avait
pas envie, juste que l, non, dans cette situation, c'tait bien au-del de son seuil
de tolrance morale. Il y a un presqu'un an, quand elle avait fait l'amour avec lui,
c'tait surtout pour se rassurer, pour se rassurer parce qu'elle avait quatre kilos
de plus, et surtout parce qu'elle tait jalouse de Seth, jalouse de sa beaut. Et
cela avait t une petite victoire, une faon de reprendre confiance, que de parvenir
 sduire son homme, mme si elle ne trouvait plus grand chose d'attirant chez Thomas,
hormis le fait qu'il tait bien bti, bien quip, et pas trop mauvais au lit.

Ils rentrrent et finirent la soire dans un restaurant de la ville voisine. Ils
parlrent de tout et de rien mais surtout pas de Seth ni de leur relation passe,
plutt des amis communs qu'ils avaient, les tracas de leur vie quotidienne, les multiples
chagrins d'amour d'Emmanuelle, qui n'en taient pas vraiment.

Emmanuelle dormit dans la chambre d'ami, et Thomas ne dormit pas. Rien n'allait comme
il voulait, l'image de Seth l'obnubilait, et si par chance un instant il pensait
 autre chose, un relent de sa brlure la ramenait  son esprit, et par-dessus tout
il n'avait mme pas fait l'amour avec Emmanuelle. Il en rva pourtant, dans les quelques
heures de sommeil qu'il fit enfin, alors que le jour se levait. Il en rva tellement
que le matin il se masturba, alors qu'il dtestait faire a. Mais il en avait assez
de cette pression stupide, de cette envie, de ce dsespoir, de tous ces maux qui
s'accumulaient les uns sur les autres. Il avait envie de tout jeter, tout plaquer,
partir il ne savait o, ou mieux, perdre la mmoire, oublier tout a.

Emmanuelle tait sur la terrasse quand il descendit, leve depuis plus de deux heures,
elle lisait un livre  l'ombre du store. Le voyant elle ferma son livre et se leva
pour lui faire la bise.

- Ou la la ! lui dit-elle en remarquant la tte qu'il faisait, tu n'as pas d trs
bien dormir...

- Non, effectivement, je ne me suis pas endormi avant 5 ou 6 heures du matin, mais
je commence  m'habituer, c'est presque toutes les nuits comme a.

Emmanuelle avait la mme robe que la veille, mais elle avait trouv un haut un peu
moins dcollet et un peu moins transparent. Elle n'avait pas pris de douche, depuis
qu'elle avait eu ses premires rides elle faisait beaucoup plus attention  sa peau,
et, ayant oubli son savon ultra doux, elle avait prfr simplement se dbarbouiller
plutt que de prendre le risque d'amplifier encore les effets invitables de l'ge
sur sa peau dont elle s'tait vante pendant de longues annes auprs de ses amants
comme tant la plus douce du monde. Elle n'osait plus, dsormais, de peur qu'ils
ne dcouvrent les petites rides qui apparaissaient a et l.

- Tu devrais peut-tre prendre des cachets pour dormir ?

- Si vraiment mon sommeil ne revient pas, peut-tre, oui.

- Je n'ai pas commenc  prparer le petit-dej, je ne savais pas  quelle heure tu
allais te lever, par contre j'ai ouvert une bote de biscuits, j'avais trop faim.

- Tu as bien fait. On peut aller chercher du pain frais  pied, ce n'est pas tout
prs mais a nous fera une petite marche.

- Bonne ide, attend juste cinq minutes, je vais mettre mes baskets parce qu'en sandales
je vais encore me blesser les pieds.

Il tait dix heures passes, ils partirent pour la ville voisine  pied. La boulangerie
la plus proche se trouvait  environ deux kilomtres, ils mirent une bonne heure
 faire l'aller-retour. Ils aimaient le pain tous les deux, et une fois retourns
 la maison de Thomas, ils avaient dj mang une baguette et demie sur les trois
qu'ils avaient achetes, en plus des croissants et des pains au chocolat.

Emmanuelle voulut ne pas partir trop tard pour Paris, elle avait un dner le soir
sur la Capitale, et les accs taient souvent bouchs de retour de week-end, mme
si c'tait encore le mois aot. Elle partit vers 16 heures, aprs une courte baignade
dans la Manche. Thomas, lui, ne partit que vers 21 heures, voulant sans doute remettre
au plus tard son retour vers la ralit.

Il dormit chez sa mre ; il aurait de toute faon du mal  revenir chez lui avant
la fin de l'instruction, sachant qu' tout moment une nouvelle piste pourrait demander
la recherche d'indices diffrents ; d'autant que charg de l'enqute il lui incombait
en premier de minimiser ses interactions avec le lieu du crime.

Il dormit mal et se leva tt, pour une journe lugubre, Lundi 25 aot 2003, enterrement
de Seth dans le cimetire de Jouy-en-Josas. Il y avait peu de monde, si peu, Thomas
et sa mre, ainsi que deux amies de celle-ci, qui devaient connatre vaguement Seth
de vue, Stphane et Jean-Luc, et deux ou trois personnes qui devaient s'ennuyer au
point d'aller assister  l'inhumation de personnes qu'elles ne connaissaient mme
pas. Thomas ne pleura pas, il resta livide et impassible, esprant que l'me de Seth
irait voguer en d'autres lieux plutt qu' le tourmenter.

Ce lundi Thomas avait encore un jour de cong, et l'aprs-midi, enfin, il rflchit.
Ce devait tre la seule relle fois o il rflchit vraiment depuis la mort de Seth,
un peu plus en tout cas que de se laisser porter par les vnements et les coups
du sort. Peut-tre finalement n'avait-il pas rflchi non plus depuis qu'il la connaissait,
en ce qui la concernait tout du moins. Quatre ans... Qui tait-elle ? Elle ne travaillait
pas, avait-elle jamais travaill ?  Toujours si discrte sur son pass... Elle lui
avait dit terminer des tudes de littrature...  Elle avait crit, dessin. publi
d'aprs ses dires dans quelques revues sotriques de par le monde dans une langue
qu'il ne connaissait pas plus qu'il ne comprenait, mais c'tait avant qu'ils ne se
connussent. Elle ne lui avait jamais demand de l'argent, il lui avait toutefois
offert beaucoup sans qu'elle lui retourne vraiment ses cadeaux. Elle lui offrait
sa tendresse, avait-il voulu plus ? Seth, mais qui tait-elle ? Il ne le savait pas...
Son pass, cette enqute serait peut-tre l'occasion pour lui de trouver son pass,
de savoir de quelle ombre elle tait venue. tait-elle diabolique ?...

Enqute
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Le pass de Seth... C'est sur cet aspect qu'il allait enquter. Mais par o commencer
? Il ne connaissait aucun de ses amis. Le commissaire voulait un coupable en deux
semaines, impossible. Pouvait-il trouver un SDF quelconque pour le satisfaire et
poursuivre tranquillement son enqute par la suite ? Non, il n'avait jamais vraiment
outrepass ses droits en tant que policier, il n'allait pas envoyer un malheureux
au trou pour les beaux yeux de son suprieur. Pas tellement que sa morale lui interdisait,
plus qu'il avait peur, comme il avait toujours eu peur, de tant de choses... Il tait
un perdant, un trouillard, il le savait, il avait beau avoir un pistolet et faire
de la musculation, il n'avait pas confiance en lui. Pas tellement qu'il avait peur
dans les situations dangereuses, elles avaient plutt tendance  l'exciter, mais
il avait peur des situations compliques, il ne savait pas grer son stress. Il le
savait trs bien et vitait toute situation stressante. Dans le cas prsent c'tait
foutu d'avance, il ne matrisait tellement rien qu'il ne dormirait pas tranquillement
avant des mois, si par chance un jour il retrouvait le sommeil...

Non il n'y aurait pas de coupable facile, d'ailleurs il n'y aurait pas de coupable
du tout, ce qu'il voulait c'tait connatre le pass de Seth, le pass de Seth Imah.
Il y passerait sans doute des mois, mais qu'importe, au moins il saurait, il comprendrait.
Le lendemain, mardi, il commencerait l'enqute, en attendant il dcida de s'vader
un peu pour la soire, il regarda un film, "Pretty Woman", il aimait bien ce film,
mais il n'alla pas jusqu' la fin car cette histoire lui rappelait trop la sienne
avec Seth. Sa mre s'tait endormie devant la tl, il alla la coucher puis revint
et regarda un autre film, "K Pax". Il laissa son esprit voguer un peu, rvant  d'autres
mondes en mme temps que l'acteur racontait sa vie sur sa plante lointaine. Mais
il n'apprcia pas non plus la fin, car elle lui rappela encore plus Seth... Qu'allait-il
devenir ? Comme lui, un fou aprs la mort de Seth ? Un fou qui cherche des rponses
et s'invente tout un monde pour satisfaire son incomprhension ? Il regretta d'avoir
vu ces deux films et alla boire une bire sur le perron de la porte. Il aimait bien
boire une bire comme cela dans la nuit, dans le calme, sous le ciel toil et le
vent chaud de l't...

Sa bire lui donna sommeil, il se coucha alors et s'endormit. Quelques heures de
rpit puis sa brlure le rveilla, elle le rongeait, elle tait sa maldiction...
Elle serait sa maldiction... Pour toujours...

Mardi 26 aot, 2003, 6 heures 30, lever tt pour sa premire rlle journe d'enqute.
Djeuner copieux, il avait retrouv un peu l'apptit, c'tait dj un point positif.
Il conduit sa Peugeot 307 flambant neuve tout doucement dans la circulation encore
fluide du matin. Il avait d s'endetter cinq ans pour l'acheter. Pourtant il aurait
d avoir des conomies, mais il n'en avait pas. Il n'avait pas eu  acheter de maison,
mais il aimait avoir tous les gadgets  la mode hors de prix... Il n'avait plus de
moto, depuis qu'il avait envoy son ancienne  la casse, il y a un an et demi. Seth
l'avait bien aid, alors, il avait eu les deux jambes casses. Elle l'avait convaincu
de ne plus acheter de moto. En contrepartie il s'tait achet cette 307, il y a un
peu plus d'un an. Il se dit qu'il pourrait s'acheter une nouvelle moto, maintenant.

Il tait presque seul au bureau, en tout cas Stphane et Jean-Luc n'taient pas encore
l. Il en profita pour prendre un caf en pluchant les documents dj empils par
ses collgues. Pas grand-chose, il fallait bien l'avouer ; ils n'avaient fait qu'un
tour rapide  la gare de train de banlieue, mais personne n'avait reconnu Seth. Les
analyses des prlvements faits chez lui, cheveux, peaux et autres traces que tout
un chacun laisse imperceptiblement sur son passage n'avaient encore rien donn. C'tait
une enqute qui commenait bien doucement.

Premire tape, dj, ce village dans les Alpes. Impossible de s'en rappeler le nom,
pourtant elle le lui avait dj indiqu. Thomas eut le rflexe de regarder sur la
cartographie du rseau interne. Les Alpes, c'est si grand... Gap ! Oui Gap, ce n'tait
pas le village en question, mais il connaissait ce nom de Seth. Elle avait d se
rendre l-bas, ou peut-tre est-ce un point de passage. Elle tait rentre le lundi
18 au soir. Stphane arriva quand Thomas se renseignait sur les trajet Gap - Paris-Gare
de Lyon l'aprs-midi du 18 Aot. Malheureusement le trajet en TGV ne commenait qu'
Valence sur cet itinraire, et il tait plus difficile de faire les recoupements
pour savoir qui avait achet un billet de Gap vers Valence pour ensuite se rendre
 Paris. Il y avait toutefois douze personnes qui avaient achet en gare ou sur internet
un trajet Gap-Paris. Thomas nota les noms quand il les obtnt. Trois trajets restrent
anonymes, en plus des dizaines de tickets Gap-Valence ou autre Valence-Paris indpendants.
Comme le conclurait pour lui Stphane une fois que Thomas lui fit son compte-rendu,
difficile de savoir si elle avait pris ce train hormis se dpcher d'aller sur place
avec une photo en esprant qu'il n'tait pas trop tard.

- Je vais appeler Gap et leur faxer la photo pour qu'ils aillent au plus vite  la
gare, je vais faire pareil  Valence. Il y a d'autres gares possibles sur le trajet
?

Thomas resta silencieux un instant le temps de trouver les informations :

- Des dizaines entre Gap et Valence, mais je suis presque sr que Gap tait son terminus.
Par contre il y a des trajets plus tt dans l'aprs-midi qui passent par Grenoble,
il peut tre bon de jeter un oeil aussi.

- Elle est bien rentre le lundi soir, elle n'aurait pas pu arriver le lundi matin
ou mme le dimanche soir, ou faire une escale ?

Thomas leva les yeux vers Stphane et s'appuya sur le dossier de son sige :

- a Stphane j'en sais rien, tout ce que je sais c'est qu'elle n'est arrive  la
maison que vers 23 heures, aprs pour les dtails elle a effectivement trs bien
pu passer la journe sur Paris ou ailleurs...

- Mais elle n'avait pas ses billets en rentrant ?

- Non, elle avait la phobie des papiers, elle ne supportait pas d'en conserver un
seul, elle jetait tout, son courier, ses notes... Ds la sortie du train ou de l'avion
elle jetait ses billets  la premire poubelle, ce qui nous avait d'ailleurs dj
bien embt quand on avait des tarifs aller-retour.

- C'est pas pratique... Mais d'habitude, elle rentrait direct ?

- J'en sais rien...

Stphane marmonna :

- Putain a va encore tre facile si tu n'y mets pas de la bonne volont...

Thomas le prit mal :

- Oh ! a va ! Je n'y mets pas de la mauvaise volont, Seth ne me disait pas ce genre
de chose, elle ne me racontait pas sa vie, OK ?

Stphane s'tait un peu nerv :

- Excuse-moi, mais rester presque quatre ans avec une inconnue en travaillant  la
police, excuse-moi mais a la fout mal.

- Je sais...

- Bon, tant pis, on fera sans, j'appelle Gap...

Jean-Luc arriva quelques minutes plus tard et Thomas lui expliqua o ils en taient
alors que Stphane tait toujours occup  faxer les photos de Seth.

Ensuite les trois hommes rflchirent ensemble. Mais ils avaient si peu d'lments.
Que feraient-ils si une des gares avait vu Seth, leur faudrait-il parcourir la rgion
pour trouver o elle avait bien pu aller ? Et rien ne leur prouvait que la cl se
trouverait l-bas. Peut-tre qu'un vagabond l'avait simplement surprise ou suivi
depuis l'arrt de bus jusqu' chez elle. Pourtant Thomas certifia que rien n'avait
disparu. Mais si elle n'avait pas t viole, et que rien n'avait t drob ? Pourquoi
alors ? Crime passionnel, vengeance ? La recherche des personnes emprisonnes par
Thomas n'avait donn que deux pistes, toute deux abandonnes quand les personnes
en question s'taient rvles  l'autre bout de la France voire du monde le jour
du crime.

- Mais qui alors, elle te trompait ?

Jean-Luc se rendit compte de manquer un peu de tact, il en rougit un peu.

- Je ne sais pas. Je l'ai suspecte quelquefois, mais je ne sais pas ni avec qui
ni combien de temps. Elle allait dormir de temps en temps sur Paris, chez une prtendue
amie, mais pas assez frquemment pour que ce soit un amant.

Stphane qui rvassait revint dans la discussion :

- Tu as le nom de cette amie ?

- Non, enfin elle avait d me le dire mais je l'ai oubli.

Jean-Luc s'intressa  d'autres dtails :

- Elle avait un mobile ?

- Non.

- Ah c'est bte, on aurait pu suivre son parcours.

- Elle t'a appel des Alpes ? On peut peut-tre retrouver les rfrences de l'appel.

- Non elle ne m'a pas appel. Elle n'utilisait pratiquement jamais le tlphone,
et  vrai dire quand elle n'tait pas  la maison je ne savais jamais trop o elle
se trouvait.

Stphane doutait srieusement de la suite de l'enqute :

- Finalement je me demande si le chef n'a pas raison, on va mettre a sur le dos
de n'importe quel vagabond du coin... Et mme si a se trouve on tombera juste...

Jean-Luc ne s'avouait pas vaincu :

- C'est quand mme pas possible, on va bien trouver quelque chose, retrouver des
amis d'enfance, des parents, l o elle a fait ses tudes, je ne sais pas, on ne
peut pas avoir affaire  un fantme quand mme !

Stphane demanda  Thomas :

- Oui  ce sujet avant que vous vous rencontriez, elle tait  Nancy, c'est a, et
 Grenoble avant, tu sais si elle y faisait ses tudes ?

- Oui d'aprs ce qu'elle m'avait dit.

Thomas leva la tte, il griffonnait machinalement sur un bout de papier sans vraiment
rflchir aux rponses qu'il donnait. Il vit que son attitude nervait Stphane,
il arrta et s'enfona dans son sige. Stphane lui demanda :

- Des tudes de quoi.

- La fac, je ne sais pas exactement quoi, sciences humaines ou quelque chose dans
le genre.

- On peut dj plucher les inscriptions pour les annes 1995  2000.

- 1999 suffira, je l'ai rencontre  l'automne 1999.

- Tu sais combien de temps elle est reste  Nancy ?

- Trois ou quatre ans il me semble, puisque je crois me rappeller qu'elle tait 
Grenoble en 1995. Parce qu'on avait remarqu que nous nous tions peut-tre dj
croiss, j'ai pass l't 1995  Grenoble.

- C'tait quand sa date de naissance dja ?

- 27 juin 1976.

- Eh ! Elle tait vachement plus jeune que toi !

- Bof, pas tant que a, cinq ans.

Jean-Luc parut pensif un instant :

- Ah oui, je sais pas pourquoi mais dans ma tte on est toujours en 2000, j'ai d
mal  passer le millnaire on dirait, je dois regretter un truc... Mais a lui faisait
27 ans alors, pas 24.

Stphane revint dans la conversation :

- C'est pas en 2000 que Karine t'a largu ?

- Ah, si, tu as raison, c'est sans doute la raison...

- a va avec Sonia ?

- Sans plus, on se supporte, je ne pense pas qu'on reste ensemble encore bien longtemps...

Stphane resta silencieux quelques secondes :

- Bon revenons  nos moutons. Si elle est ne en 1976 on devrait trouver des infos
sur son passage au collge et au lyce. Tu sais o elle tait ?

- Dans les Alpes, peut-tre  Gap, mais je ne crois pas qu'elle me l'ait dit, d'un
autre ct je me moquais un peu de ses annes lyce..

Stphane, dj la main sur le tlphone, objecta :

- Bah, pff, c'est souvent  ces moments qu'on connait le premier amour, c'est le
genre de truc qu'on se raconte sur l'oreiller. Bon, appelons, on peut dj vrifier
cette info, a coute rien.

Stphane entama sa conversation tlphonique, Jean-Luc se leva :

- Ok, moi je dois aller sur Gif pour le problme avec notre ami Polo. Thomas tu restes
l ?

- Oui je vais tenter de mettre sur papier tout ce que nous avons dj.

- Ok, d'autant que Gap et les autres rappelleront dans doute d'ici  midi.

Jean-Luc quitta le bureau alors que Stphane discutait toujours avec le lyce de
Gap. Thomas remit dans l'ordre ce qu'il savait sur Seth. Elle venait de Gap ou les
environs, avait tudi  Grenoble puis Nancy. Elle tait sur Paris depuis septembre
1999. Elle avait fait depuis plusieurs sjours dans les Alpes, de quelques jours
 plusieurs semaines, deux voyages  New York en fvrier 2000 et 2001, et un  l'le
de R en novembre 2002, mais ceux-ci de quelques jours uniquement. Stphane, qui
venait de raccrocher, s'tait approch de Thomas et avait relu ses notes par-dessus
son paule :

- L'le de R c'est pas trs grand, on pourra peut-tre trouver o elle est alle
l-bas...

Stphane se redressa et fit le tour du bureau. Il alla prendre cinq flchettes plantes
dans une cible accroche au mur et continua de parler et tirant les flchettes une
 une :

- Bon sur Gap, aucun des lyces n'a eu de Seth Imah dans les dix dernires annes,
c'est srement pas l. La personne m'a donn le nom des autres lyces du dpartement,
mais peut-tre qu'elle a tudi  Grenoble depuis toute jeune, c'est possible ?

- Pas d'aprs ce qu'elle m'avait dit. Elle m'avait racont qu'elle avait dprim
en arrivant  Grenoble  cause du manque de soleil.

- Ah, a peut tre cohrent alors, il me semble que Gap est rput pour son ensoleillement.

- Mais tu viens de dire que les lyces de Gap n'ont pas de trace d'elle.

- Oui, mais je n'ai pas encore appel les autres lyces du dpartement. Le temps
ne doit pas y tre trs diffrent. Est-ce qu'elle aurait pu changer de nom ?

- Je ne sais pas.

- a expliquerait beaucoup de choses, dj qu'on ne trouve absolument rien jusqu'
prsent sous le nom de Seth Imah. C'est quoi comme origine d'ailleurs ? C'est pas
plutt un nom de mec Seth ?

- Si je crois, a vient d'gypte d'aprs ce qu'elle m'avait dit. Mais c'est vrai
que Imah c'est pas vraiment un nom franais.

- De quelle origine tait-elle ?

- Je crois que sa famille venait d'gypte.

- Mais elle n'tait pas orpheline ?

- Si, si, mais elle avait t abandonne ou un truc du genre.

Ils n'avancrent pas beaucoup plus de la matine ni mme de la journe. L'interrogation
des diffrentes gares o Seth avait t susceptible de passer n'avait rien donn
et aucun des lyces du dpartement des Hautes Alpes n'avait eu de Seth Imah sur ses
bancs. Autant dire que quand il rentra le soir chez sa mre il n'en savait pas beaucoup
plus. Il supporta mal les incessantes questions de celle-ci et se demanda combien
de temps il tiendrait ici avant de pter les plombs. Il faisait bon dehors, il ressortit
et alla marcher.

Il n'allait pas bien. Il ne savait pas ce qu'il voulait. Il voulait  la fois l'oublier,
et tout aussi il tait curieux de son pass. Comment avait-il pu rester quatre ans
sans mme se demander d'o elle venait vraiment ? Il ne comprenait pas lui-mme comment
il avait pu se laisser ensorceler, tre si tolrant, si docile... L'avait-elle hypnotis
 ce point ? Elle tait fascinante, certes, mais au point de l'avoir aveugl tout
ce temps ?...

Il pleura, il tait tellement seul... Qu'allait-il devenir ? Comment pourrait-il
retrouver le calme et la paix ? Il ne le pourrait pas, il ne pourrait plus. Il ne
comprenait pas et il voulait comprendre. Pourquoi lui manquait-elle tant ? Pourquoi
tait-il tellement dmuni. Il se croyait fort, pourtant, mais c'tait elle sa force,
mais qui tait-elle ?

Il marcha encore un peu, le soir tait plus frais, et il comprit toutes les fois
o Seth tait sortie juste pour quelques pas dans le soir. tait-elle triste, elle
aussi, n'avait-elle pas t heureuse pendant ces quatre ans ? Il s'loigna d'un kilomtre,
peut-tre deux, puis rentra. Il vita soigneusement le regard de sa mre et alla
se coucher en lui souhaitant bonne nuit alors qu'elle regardait une mission stupide
 la tl, comme elle adorait le faire. Il dormit mal, encore et toujours, mais l'puisement
finissait par le faire tomber de fatigue. Sa brlure toujours, toujours l pour lui
rappeler la dure ralit, mme dans ses rves...

Mercredi 27 aot 2003, journe tonnamment calque sur la prcdente. Thomas tourna
presque toute la journe dans son bureau  la recherche d'improbables pistes. Le
procureur appela, mais ils ne purent gure le satisfaire, ils n'avaient rien, absolument
rien... Et d'aprs les renseignements de ce dernier la presse locale voulait faire
la une le lendemain sur l'impuissance de la police... Bref, il voulait avoir des
lments pour dtromper ces rumeurs, et il n'aimait pas mentir...

Mais Thomas s'en moquait, Stphane et Jean-Luc sans doute un peu moins, mais lui
s'en moquait. Que le procureur aille au diable, il se moquait de sa carrire, son
travail tait de trouver des indices, pas de les inventer. Autant il aurait pu sans
trop de remords trouver un coupable parfait dans d'autres occasions, autant dans
celle-ci il prendrait le temps qu'il faudrait. Ce n'tait pas la mme chose, et il
savait qu'on ne pouvait pas donner facilement l'enqute  une autre personne, au
vu des faibles lments disponibles concernant Seth. Et il DEVAIT faire l'enqute,
quoi qu'il arrive, il n'avait gure le choix.

Il retrouverait peut-tre des lments chez lui, mme si Seth avait si peu d'affaires
; mais il devait attendre les comptes-rendus des analyses avant de pouvoir tre autoris
 rentrer de nouveau dans sa demeure. Il avait retrouv avec nostalgie, chez sa mre,
le vieux lit de son enfance, toujours la mme tapisserie passe au mur, cette chambre
o il n'tait pas vraiment venu, sauf quelques minutes pour chercher un vieux livre
o un ancien bibelot, depuis bien des annes. C'tait si loin, les jours heureux
o il vivait dans l'insouciance du lendemain. Un monde s'tait croul entre alors
et maintenant, un monde o tout son pass avait disparu, comme si Seth avait provoqu
une coupure, une sparation, et qu'il tait dsormais pris au pige. Il se sentait
seul. Mme au bureau avec ses collgues il se sentait seul, dtach de tous. Seth
lui manquait, tellement, comme si elle s'tait substitue au monde, comme si elle
tait devenue son seul espace de vie, mais elle tait morte, dsormais.

Il partit tt du travail, beaucoup plus tt que d'habitude, mais il ne tenait plus
en place, il lui fallait prendre l'air. Il sentait cette oppression, cette oppression
qu'il ne savait trop qualifier de libert ou de prison. Libert de faire ce qu'il
voulait alors qu'il ne voulait que Seth, ou prison de ses sentiments pour elle alors
qu'il aurait voulu aimer toutes les femmes de la terre.  Mais que lui avait-elle
fait pour le dtruire  ce point ? Mon Dieu, que lui avait-elle fait ?

Finalement aprs avoir conduit plus d'une heure pour aller nulle part il revint 
son travail et passa deux heures dans la salle de sport. Il rentra tard chez lui
et ne dna pas, mme si sa mre l'attendait patiemment devant la tl. Cette nuit-l
il prit finalement des mdicaments pour dormir, il n'en pouvait plus de rver et
de subir l'enfer chaque nuit. Il dormit enfin d'un reposant sommeil sans rve pour
la premire fois depuis la mort de Seth.

Mais cela ne lui apporta pas pour autant de l'inspiration pour la journe du jeudi,
pendant laquelle ils tournrent en rond encore et toujours sans trouver la moindre
piste. Il ne prit pas de mdicament pour dormir le jeudi soir, il avait quelques
remords  l'ide d'en devenir dpendant, comme l'tait sa mre, mais sa nuit fut
un cauchemar, comme il s'y attendait presque. Il avait l'impression de rver en permanence,
qu'il n'avait plus de sommeil, que tout n'tait qu'une illusion, qu'il allait se
rveiller. Il vivait comme dans un nuage, comme si la ralit s'effaait. Comme si
cette brlure dmoniaque transformait sa vie en supplice permanent.

Il quitta ses cauchemars, ce vendredi 29 aot 2003, Sainte Sabine, pour, pensait-il,
encore passer une journe sans intrt. Il avait connu une Sabine autrefois. Pourtant
Stphane et Jean-Luc se donnaient du mal, ils cherchaient avec ferveur l'indice qui
pourrait les mettre sur la voie... Il l'avait peut-tre aime, mme, il ne savait
plus trop. Mais quelle voie ? Quelle voie... La seule voie c'tait  lui de la trouver,
de la crer, de l'inventer... Peut-tre qu'il pourrait la retrouver aprs tout ce
temps... Peut-tre qu'il pourrait oublier sa vie avec elle...

Mais il se trompait. Et, contre toute attente, les analyses semblaient indiquer que
quelqu'un tait pass cette aprs-midi du mardi 19 aot. Quelqu'un ? Mais qui ? C'tait
impossible ! Stphane lui commentait les rsultats :

- On a bien retrouv des traces de toi, Seth, ta mre, moi, Seb, mais aussi quelques
cheveux de trois autres personnes. Deux semblent assez anciens, mais l'une des personnes
doit tre passe la veille o le jour du crime. Toutefois pas de trace d'empreintes
suspectes. Cette personne n'a soit rien touch soit portait des gants. Nous n'avons
pas de date avec certitude, mais si, comme tu le dis tu n'as reu personne d'une
vingtaine d'annes chez toi dans les deux semaines qui ont prcd, c'est probable
que ce soit notre homme, d'autant qu'il n'y a pas de trace d'effraction, cette personne
a donc d rentrer alors que la porte tait ouverte.

Thomas n'y croyait pas vraiment :

- Les cheveux ne peuvent pas simplement avoir t dposs parce que Seth ou moi les
avions transports sur nous ?

- Si c'est possible pour un ou deux, et c'est pour cela que les analyses sont longues,
il en faut un certain nombre pour avoir une probabilit plus grande que la personne
soit bien venue. Mais il est toujours possible que ce soit une erreur. Toutefois
a reste une piste.

- Et comment serait venue cette personne ?

- Aucune ide, il y avait trop de traces de voitures dans la cour pour esprer y
trouver quoi que ce soit. Toutefois plusieurs cheveux trouvs ont t prlevs dans
la chambre, laissant suspecter que la personne y a pass du temps.

Thomas s'tait rassis dans son sige, les bras croiss, perplexe. Une personne ?
Mais qui... Comment savoir ? Il se retourna vers Stphane :

- Les cheveux suffisent  trouver qui est cette personne ?

- Pas directement, sauf si nous avons la chance que son ADN soit dj rpertori,
mais dans la mesure o elle n'a pas t viole et o rien n'a t vol, le meurtre
tait sans doute le seul mobile, donc prmdit, et ce n'est peut-tre qu'un homme
de main qui a fait le sale boulot. Il nous faudra par consquent trouver des suspects
et comparer.

- a ne nous avance pas beaucoup alors...

Stphane fut du et tonn du pessimisme de Thomas :

- C'est dj pas si mal ! Nous n'avions rien jusqu'alors ! Dsormais nous savons
qu'une personne d'une vingtaine d'annes, ne fumant pas, ne consommant pas de drogue,
est sans doute passe dans l'aprs-midi du meurtre, et avec un peu de chance est
peut-tre le meutrier lui-mme.

- Mais les voisins n'avaient rien remarqu pourtant.

- Oui, mais surtout parce qu'ils n'taient pas l ou n'ont pas fait attention. Mais
c'est l'occasion de refaire un tour, et en plus maintenant on pourra confondre des
suspects plus facilement puisqu'on pourra comparer leur ADN.

- Et ils ont trouv autre chose ?

- Non, rien de notable.

- Il faudra faire d'autres prlvements ou est-ce que je pourrai retourner chez moi
? J'aimerais chercher dans les affaires de Seth, j'y trouverai peut-tre quelque
chose.

- Tu ne l'as pas encore fait ! Je croyais que tu avais dj regard !

- Ben, je ne voulais rien dranger, et  vrai dire j'avais un peu peur de retourner
 l'intrieur. C'est con mais j'avais un mauvais pressentiment.

- Je comprends. Tu veux que je vienne avec toi ?

- Non c'est bon, je vais rentrer plus tt ce soir et je fouillerai un peu.

Stphane se dirigea vers sa veste :

- On pourrait plutt y retourner tout de suite, moi j'interrogerai une fois de plus
les environs, de toute faon c'est notre seule piste, et  part rester  tourner
en rond ici...

Thomas acquiesa et ils prirent de nouveau le chemin des Loges-en-Josas. Thomas conduisait.
Et une fois de plus il manqua de renverser ce satan gamin qui trainait  la sortie
d'un virage  une centaine de mtres de sa maison. Thomas s'nerva :

- Sale gosse, c'est pas possible ! Il n'a vraiment que a  foutre venir trainer
devant chez moi !

- Tu le connais ?

- Non, sans doute un gosse du coin ou en vacances chez ses grands-parents pendant
que ses parents sont bien tranquilles tous les deux.

Stphane s'emballa tout d'un coup, posant ses questions plus vite.

- Il trane souvent dans le coin ?

Thomas s'apprtait  rentrer devant chez lui, attendant qu'une voiture passe en sens
inverse pour traverser.

- Oh ! Trop souvent, pourqu...

Stphane le coupa et lui mit la main sur le bras :

- Fais demi-tour, rattrape-le, il a peut-tre vu quelque chose !

Thomas ralisa enfin. Il rentra partiellement devant chez lui, fit une marche arrire,
lgrement imprudente, et partit  la suite du gamin. Comment n'y avait-il pas pens
plus tt, le gamin ! Il avait vraiment honte parfois d'avoir si peu de prsence d'esprit.
Il ne leur fallut que quelques minutes pour revenir  la hauteur du jeune qui ne
devait pas avoir plus de dix ou douze ans. Quand la voiture s'arrta dix mtres devant
lui et que Stphane en sortit, le gamin effray pdala  toute vitesse pour partir
en sens inverse. Stphane lui cria :

- Attends, attends ! Nous voulons juste te demander un renseignement !...

Stphane lui partit en courant aprs. Thomas voyant cela fit demi-tour rapidement
et pris la direction du gamin en voiture. Il le dpassa et se gara quelques dizaines
de mtres en avant. Il sortit de la voiture pour l'interpeller. Le gamin tait paniqu.
Thomas tendit la main vers le bas, en signe d'apaisement :

- Eh ! Oh ! Calme toi, n'aie pas peur. On veut juste te poser une ou deux questions.
Nous sommes de la police.

Stphane arriva par l'arrire, essoufl. Il resta  quelques mtres du gamin et sortit
sa plaque.

- Nous sommes de la police. Ne t'inquite pas. Nous voulons juste te poser quelques
questions  propos de quelque chose qui s'est pass la semaine dernire.

Le gamin semblait se dtendre un peu  la vue de la plaque de policier de Stphane.
Thomas avait aussi sorti la sienne. Ils se rapprochrent de lui. Une voiture passa
sur la route et dut presque s'arrter devant eux. Ils se mirent sur le bord tous
les trois. Le conducteur sembla reconnatre Thomas et avana doucement laissant voir
son regard dans les rtroviseurs. Thomas s'appuya contre le coffre de sa 307.

- Tu me reconnais, j'habite juste aprs, je m'appelle Thomas, et a c'est Stphane.

Stphane poursuivit :

- Et toi, tu t'appelles comment ?

Pour la premire fois le gamin parla :

- Oui je vous connais, vous tes le mari de la dame qui s'est faite tuer.

Stphane devint plus dtendu.

- Ah ben tu es au courant ! Et bien nous enqutons sur ce meurtre. Et nous cherchons
des gens qui auraient vu quelque chose.

- Oui mais j'ai rien vu. Je... Je dois rentrer maintenant...

Thomas se fora pour faire enfin preuve d'un peu d'initiative.

- Et oh n'aie pas peur. Tu habites  deux pas, ne t'inquite pas on te ramnera si
tu as peur de te faire gronder. Tu tournes tous les jours depuis au moins trois semaines
dans le coin, tu es sr que tu n'as rien vu ?

- Non... Je... J'tais pas l...

Stphane trouva suspect cette hsitation, d'autant que le gamin regardait souvent
 droite ou  gauche, comme s'il avait peur d'tre vu.

- Tu sais si tu ne dis pas la vrit, a pourrait te causer des ennuis. Nous sommes
de la police, si tu as vu queqlue chose il faut nous le dire.

Le gamin le regarda dans les yeux et soutint son regard.

- Tu veux qu'on aille dans un endroit plus  l'abri des regards ? Thomas, ta mre
est l ?

- Non elle dois sans doute tre sortie.  moins qu'elle n'ait du monde, mais on peut
trouver une salle tranquille.

Le gamin les coupa.

- Non pas la peine, de toute faon j'ai pas vu grand-chose. Et puis je pense pas
que ce type revienne dans le coin, je l'ai jamais vu avant. Et je ne pense pas qu'il
m'ait vu, je suis parti avant qu'il ne puisse me voir.

Stphane s'emballa :

- Tu as vu quelqu'un alors ! Est-ce que tu serais capable de le reconnatre ?

Thomas le coupa :

- Pour sa dposition il faut voir avec ses parents.

Cette rflexion apeura l'enfant :

- Non je veux pas aller  la police moi, sinon aprs je vais avoir des ennuis si
jamais le gars s'vade.

Stphane rattrapa la gaffe de Thomas :

- Non, non, ne t'inquite pas, tout restera secret, pour l'instant est-ce que tu
peux juste dcrire ce que tu as vu ? Pour que nous ayons une piste ?

- Ben, c'tait l'aprs-midi, comme d'hab ma soeur m'avait vir de la maison pour
faire ses trucs avec son copain, alors je faisais du vlo. Je me suis arrt pour
regarder la belle voiture qu'il y avait, gare devant chez vous.

Le gamin se tourna vers Thomas, puis se retourna vers Stphane, comme si Thomas lui
faisait peur.

- J'ai pos mon vlo contre la grille, et j'ai regard au travers de la haie. Puis
l'homme est sorti de la maison, avant qu'il ne remonte dans sa voiture j'ai vite
repris mon vlo et je suis parti. C'est tout ce que j'ai vu.

Stphane chercha  en savoir un peu plus.

- Tu n'as pas vu l'homme arriver, il tait dj l quand tu es pass, c'est a ?

- Oui.

- Tu sais quelle heure il tait environ ?

- Non, je sais pas.

- Mais plutot en dbut d'aprs-midi, 1 heure ou 2 heures, ou plutt en fin, 4 ou
5 heures ?

- Plutt au milieu, 3 heures.

Stphane, qui tait accroupi, se redressa :

- L'homme tait comment, grand, petit, il avait les cheveux de quelle couleur ?

- Je sais pas trop s'il tait grand ou petit, il tait normal. Il avait les cheveux
foncs. Il avait des gants noirs, je m'en rappelle.

Thomas intervint :

- Et sa voiture, c'tait quoi comme modle.

Il ne se tourna qu'une fraction de seconde vers Thomas mais parla ensuite vers Stphane
:

- Une voiture de course. Elle tait rouge, c'est pour a que je l'ai vue. Mais je
sais pas trop ce que c'tait, une Ferrari peut-tre.

- Tu n'as pas vu o elle tait immatricule ?

- a veut dire quoi ?

- Le dernier numro sur la plaque, comme celle-l, tu vois, pousse-toi Thomas. Tu
vois soixante-dix-huit par exemple.

- Euh, non j'ai pas vu.

Stphane poursuivit, l'enfant s'agita :

- Et l'homme, quand il est sorti, il avait l'air press, content, pas content ?

- Je sais pas trop, mais je dois y aller maintenant...

- OK c'est bon, vas-y, merci beaucoup, peut-tre que grce  toi on va retrouver
le meurtrier.

- Cool. Au revoir.

Le gamin enfourcha son vlo et partit sans se retourner. Stphane l'interpella une
dernire fois.

- Et au fait, tu ne nous a pas dit comment tu t'appelais !

Thomas dit doucement  Stphane :

- Pas grave sinon, je vois o il habite, sinon je demanderai  ma mre, elle connat
tout le monde.

Le gamin rpondit tout de mme :

- Je m'appelle Luc.

- Luc comment ?

- Luc Bertuchon.

- OK, merci beaucoup, et fais attention aux voitures avec ton vlo.

Le gamin partit en trombe avant mme qu'ils n'aient pu le saluer une dernire fois.
Stphane se tourna vers Thomas :

- On verra avec ses parents pour une dposition plus dtaille.

Ils se dirigrent vers la voiture et s'y installrent. Thomas se rpta comme  lui-mme.

- Une ferrari rouge... On est vachement avancs...

- Et encore, je suis sr qu'il a dit Ferrari comme il aurait pu dire Porsche ou Lamborghini,
 cet ge-l toutes les voitures de sport sont des Ferrari.

- a ne nous avance pas quoi...

Thomas redmarra, Stphane s'exclama :

- Au contraire ! Nous n'avions rien. Maintenant nous savons qu'une personne est venue
 l'heure prsume du meurtre ! Tu n'imagines pas, il y a toutes les chances pour
que cette personne soit le meurtrier.

Thomas ne rpondit pas. Un homme, une Ferrari, vers 15 heures ? Qui pouvait-il bien
tre... Stphane trouva son silence suspect.

- Tu n'as pas l'air trs emball. Quelque chose ne va pas, tu penses que ce n'est
pas une bonne piste ?

La voiture entra et se gara devant la maison de la mre de Thomas. Il sortit de ses
rves :

- Non non, enfin si, je pense que nous avons une bonne piste, je me demandais juste
qui pouvait bien tre cet homme. Je n'ai jamais vu Seth en compagnie d'hommes, et
encore moins en compagnie d'hommes avec une Ferrari. C'tait une fille simple, j'ai
vraiment du mal  imaginer quels pouvaient tre ses liens avec cet homme... Peut-tre
n'tait-ce pas la premire fois qu'il venait. Nous n'avons pas pens  demander au
gamin, d'ailleurs.

- Si, il a dit au dbut qu'il ne l'avait jamais vu dans le coin.

- Ah oui c'est vrai.

- Mais...

Ils se dirigeait vers la maison de Thomas. Stphane eut une hsitation.

- Je comprends que a puisse tre dur pour toi... Peut-tre que nous allons dcouvrir
que Seth avait des amants, ou trempait dans des histoires louches. C'est vrai que
tu as peut-tre plutt envie d'oubli...

Thomas le coupa, presque autoritairement :

- Non. Je veux savoir, je veux savoir qui elle tait. Qui elle tait vraiment.

Ils rentrrent tout deux dans la maison de Thomas. Thomas resta un instant immobile,
voil plus d'une semaine qu'il n'tait pas rentr. Il lui semblait toujours sentir
l'odeur sucre de la peau de Seth. Comme si les murs en transpiraient, en pleuraient.
Stphane avana doucement dans la pice, rompit le silence :

- Elle avait beaucoup d'affaires ?

- Des habits, principalement, quand elle a emmnag ici elle n'avait rien qu'une
valise d'habits.

- Elle n'avait pas de lettres, de courrier, de papiers, de livres ?

- Elle ne recevait pas de courrier. Elle n'en crivait pas non plus, pas que je sache
en tout cas. Quoi qu'il en soit je n'ai jamais lu sa correspondance. Je ne pense
pas qu'elle en ait ici.  moins qu'elle ne l'ait cache, mais de toute faon, comme
je t'avais dj dit, elle jetait tout.

Stphane fut tonn :

- Elle ne recevait pas de courrier ? Aucune lettre ?

- Non, aucune.

- C'est pas possible, elle devait avoir une autre adresse !  C'est impossible que
personne ne lui ait jamais crit en quatre ans !

- Peut-tre dans sa maison dans les Alpes, j'en sais rien, en tout cas ici elle n'a
jamais reu de lettres.

- Et a t'a jamais paru bizarre ?

- Non, mais je me rends compte aujourd'hui que je suis rest peut-tre un peu comme
hypnotis,  vrai dire quand j'tais avec elle je ne pensais  rien d'autre.

Stphane traversa la pice, regardant  droite ou  gauche, comme pour trouver des
ides ou des rponses :

- Elle faisait quoi de ses journes, si elle ne travaillait pas, n'avait pas d'amis
? Elle sortait ?

- Avant oui. Elle passait presque toutes ses journes sur Paris, je ne sais pas trop
ce qu'elle y faisait. Depuis le dbut de l'anne elle tait soucieuse. Elle ne sortait
presque plus, et je la sentait plus faible, plus fatigue.

- Depuis le dbut de l'anne ? Elle a fait quelque chose de spcial  ce moment l,
ou  la fin de l'anne dernire ?

- Non, pas vraim... Mais si. En novembre ! Elle a pass quelques jours sur l'le
de R dbut novembre. C'est peut-tre a, oui, c'est peut-tre l-bas qu'elle a appris
quelque chose.

- Tu sais ce qu'elle est alle y faire, tu sais si elle logeait chez quelqu'un, 
l'htel ?

- Non, elle m'avait dit avoir de vieilles connaissances qu'elle n'avait pas vues
depuis bien longtemps. Elle n'y est reste que quelques jours, peut-tre mme pas
une semaine.

Ils taient passs dans la chambre, Stphane rflchit un instant...

- Tu as encore des trucs  voir ?

Thomas referma l'armoire o il fouillait.

- Non, comme je le craignais il n'y a rien...

- Nous pouvons repartir au bureau alors. J'ai bien envie de faire une recherche sur
les voitures de sport rouges de l'le de R, si a se trouve, c'est la solution.

- Tu penses ?

- Qu'est-ce qu'on a d'autre ?

Thomas referma la porte de sa maison  double tour avant de rpondre, presque que
pour lui :

- Rien...

Il reprit le volant et ils repartirent pour Versailles. Trouver les voitures de sport
rouges dans le soixante-dix-huit n'tait pas trs envisageable, par contre sur l'le
de R, aprs  peine une demi-heure de recherche, moins d'une trentaine de personnes
correspondirent au profil de jeune homme fortun possdant une voiture de sport rouge,
au moment de l'tablissement de la carte grise, tout du moins. Ce chiffre tonna
Thomas mais il comprenait aussi les personnes ayant une rsidence secondaire sur
l'le. Le procureur, qui ne manqua pas d'appeler, ne se satisfit que difficilement
de cette avance. Savoir que le meurtrier n'tait pas un pauvre diable mais potentiellement
un fils d'une personne influente et fortune ne rendrait pas la tche facile. Quoi
qu'il en soit, il flicita Thomas et Stphane pour ce premier pas.

Vendredi, 19 heures 30. Thomas dcida de rentrer. Ils n'avaient pas beaucoup plus
avanc le reste de la journe. Ils avanaient  pas de fourmi. Pourtant Thomas tait
satisfait. Ils avaient dcouvert la visite de ce personnage le mardi aprs-midi,
et il avait espoir de trouver une piste en se rendant sur l'le de R. Il avait presque
envie de sortir ce soir l. Il tait fatigu de sa dure nuit prcdente, mais enjou
 l'ide qu'une nouvelle vie commenait pour lui. Une nouvelle vie o il ne serait
plus le mme, o il ne serait plus faible. O il ne se laisserait pas hypnotiser.

Mais une fois confortablement install dans son fauteuil devant son grand poste de
tlvision 16/9 il eut mme la flemme de se faire  dner. Il commanda deux pizzas
et se les fit livrer. Il se moquait du prix et surtout des commentaires que lui ferait
sa mre le lendemain, car il ne lui rpondrait pas ce soir, sur le fait que s'il
ne voulait pas cuisiner il aurait mieux fait de venir manger chez elle. Mais il ne
voulait pas de la cuisine de sa mre, qu'elle soit bonne ou pas l'importait peu,
il voulait deux grosses pizzas grasses qui parfumeraient son salon pendant deux jours.

Il regarda un tlfilm stupide. Il lui rappela son histoire avec Emmanuelle. Si seulement
il n'avait pas fait l'idiot, elle ne l'aurait peut-tre pas quitt, et toute cette
histoire ne serait jamais arrive. Il eut peur. Peur de la suite. Peur du futur,
des consquences de la mort de Seth. Il eut peur de ne jamais retrouver la paix de
l'esprit, qu' chaque illusion le souvenir de Seth lui revienne. Sa brlure lui fit
mal. Le soleil se couchait. La nuit tombait. Il tait puis mais il n'avait pas
envie de dormir. Ou peut-tre avait-il peur.

Aprs ses trois bires il dcida de ne pas finir la demi pizza qui restait. Il but
un verre de whisky en esprant qu'il faciliterait son endormissement. Il s'endormit
en effet en quelques minutes devant le second tlfim de la soire. Mais celui-ci
termin, il se rveilla, et la nuit tombe il n'eut pas la force d'aller dans la
chambre  coucher, comme si le fantme de Seth l'y attendrait. Il somnola les lumires
allumes sur le canap, son pistolet  porte de main. Sa nuit ne fut qu'une succession
d'assoupissements, de cauchemars et d'insomnies.

Samedi 30 aot 2003. 11 heures 20. Il se leva enfin. Il avait mal dormi, encore plus
mal que d'habitude. Et le dernier whisky n'tait pas une bonne ide. Du bruit, on
frappait  la porte. Il lui fallut quelques instants pour le raliser, c'tait sans
doute la raison de son rveil. C'tait sa mre, bien sr... Non il n'avait pas voulu
pas venir dner avec elle, oui elle l'avait rveill, non il ne voulait plus dormir
chez elle. Il ne voulait plus dormir nulle part, d'ailleurs, il ne voulait plus dormir
du tout. Non il ne voulait pas djeuner avec elle, non il ne voulait pas aller faire
des courses, non il ne voulait pas l'accompagner chez sa grande-tante...

Il lui dit finalement que l'ayant rveill, alors qu'il avait eu une dure semaine,
il voulait juste rester tranquille ; qu'il irait la voir quand il se sentirait plus
dispos. Elle partit blesse, il le savait, mais il n'avait pas la force d'en faire
plus. Il ne pouvait pas tout supporter, il ne pouvait pas... Le jour entrant en grand
dans la chambre, il put s'allonger sur le lit. Mais il se redressa brutalement ds
qu'il ferma les yeux. Il la revit. Il sortit prcipitamment de sa chambre et se demanda
s'il pourrait jamais de nouveau y dormir... Peut-tre valait-il mieux qu'il emmnaget
dans la chambre d'ami.

Il but un caf debout contre son bar. Il vit au loin une voisine passer presque nue
 la fentre de sa chambre. Il avait envie de sexe, le moindre dtail rveillait
sans cesse ce besoin comme la brise attise le feu. Peut-tre en fait se moquait-il
auparavant de la vie de Seth parce que la seule chose qui l'intressait c'tait faire
l'amour avec elle ? Non, tout de mme. Il se rappela quand elle le prenait dans ses
bras, quand il sentait cette chaleur, cette force qui l'apaisait. Il aurait donn
tout pour pouvoir sentir encore ce rconfort...

Mon Dieu, mon Dieu... Mais qui tait-elle ?...

Il devait aller  l'le de R. Il n'attendrait pas un ordre de mission, il partirait
ce week-end, sur-le-champ, mme. Il prpara un sac rapidement, se connecta  son
travail et imprima tous les documents dont il avait besoin, notamment les noms et
adresses de propritaires de voitures de sport rouges sur l'le. Il imprima aussi
un itinraire et il partit.

L'le de R
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Il ne roula pas si vite. Aprs tout tre policier ne lui octroyait pas tous les droits,
d'autant qu'il n'avait pas d'ordre de mission ou de justificatif. Son itinraire
donnait quatre heures quarante pour le trajet, il y serait en quatre heures trente.
Une fois le pont de l'le de R travers, il voulut aller jusqu' l'extrmit de
l'le, mais il lui fallut presque une heure pour parcourir les trente kilomtres,
et une fois au phare des Baleines, il tait dj plus de 18 heures.

Dans son esprit l'le tait beaucoup plus petite, gure plus grande que deux ou trois
kilomtres. Sans plan il lui fallut plus de deux heures uniquement pour radier de
sa liste deux des vingt-et-une personnes suspectes. Dpit il se chercha un htel.
Il en profita, dans les trois qu'il interrogea avant de trouver une chambre de libre,
dans un htel d'Ars-en-R, pour demander si le visage de Seth leur tait connu. Mais
leurs rponses furent identiques, ils avaient tous vu des centaines de personnes
qui ressemblaient  Seth, quant  savoir s'ils l'avaient vue vraiment, presqu'un
an en arrire... Pourtant Thomas savait qu'on ne pouvait pas oublier Seth, et que
quiconque la voyait gardait son image comme la beaut parfaite pour le restant de
ses jours. Mais il y avait tellement de saisonniers travaillant dans ces htels,
comment savoir qui avait bien pu la voir, et si mme elle s'tait arrte dans un
htel... Parfois il s'tait demand si elle ne pouvait pas rester des jours et des
jours sans dormir, sans manger, parfois il s'tait demand si Seth n'tait pas une
desse, Athna sous la forme humaine, comme les maintes fois o elle aida Ulysse...

Samedi soir  Ars-en-R, il dna dans le restaurant de l'htel. Il y avait du monde,
malgr ce dernier dimanche d'aot. Il ne savait pas trop quand tait la rentre des
classes.  vrai dire il ne s'y intressait gure. Il ne voulait pas d'enfants. Il
n'en avait jamais voulu, et encore moins depuis qu'il tait avec Seth, voulant profiter
gostement d'elle. Elle ne lui avait d'ailleurs jamais parl ni d'enfants ni de
mariage. En un sens il avait trouv ce statu quo plutt rconfortant, mme s'il tirait
un peu d'aigreur qu'elle ne lui ait jamais parl de s'unir  lui de faon un peu
plus officielle, comme si elle ne s'tait jamais vraiment attache, comme si elle
n'avait jamais vraiment voulu autre chose qu'un toit pour dormir et vivre tranquillement
sa vie secrte. Sa vie secrte... Qu'avait-elle donc fait pendant ces quatre ans...
Et lui ? Qu'avait-il donc fait, aveugl par son amour, qu'avait-il donc laiss passer,
sans mme s'en rendre compte ?...

Encore une mauvaise nuit, le suivra-t-elle donc partout ? Il dormit de 23 heures
 1 heure du matin, puis tourna et retourna, jusqu' se recroqueviller dans une position
foetale ou il serrait sa jambe de toutes ses forces contre sa brlure pour en expulser
le mal... Il pleura, encore, presque comme chaque nuit, et finalement s'endormit,
puis, vers 6 heures du matin. C'est du bruit dans la chambre voisine qui le rveilla
finalement et comme il n'avait pas ferm les volets, il ne put se rendormir ni se
convaincre de se lever pour les rabattre. Dimanche 31 Aot 2003, 9 heures 35. Il
soupira puis se leva, prit une douche rapide et partit sans prendre de petit djeuner.

Mais  mesure que la journe avanait, et qu'il liminait un  un les suspects de
sa liste, il ralisa que cette recherche ne le mnerait  rien. La seule raison pour
laquelle ils avaient cherch les propritaires de voitures de sport sur l'le de
R n'avait pour fondement qu'un critre de faisabilit car les rsultats taient
bien trop nombreux dans d'autres dpartements. Mais cet homme aurait pu venir de
n'importe o. Les chances qu'il vnt de l'le de R ne reposaient que sur une suspicion
infonde que Seth et rencontr presqu'un an en arrire certaines personnes lors
de ses quelques jours sur l'le. Mais pourquoi pas plutt lors de son dplacement
pour Gap, c'tait beaucoup plus logique. Il n'y avait mme pas pens. C'tait  Gap
qu'il lui fallait mener son enqute, pas ici...

Il abandonna donc, sans regret, sa recherche aprs trois personnes interroges, et
sans petit djeuner dans le ventre il dcida de se sustenter dans un restaurant sur
le port de Saint-Martin-de-R, qu'il trouva charmant sous le Soleil. Les touristes
ne manquaient pas, et s'il pesta quand le serveur le dirigea au milieu des tables
bondes, il changea sa vision des choses une fois install  ct d'une jolie fille
chtain en train d'crire sur un petit cahier. Il n'tait pas vraiment timide, et
il avait toujours su impressionner un peu les filles, il se dit qu'aprs tout, c'tait
dimanche, et il oublia un peu son lien qu'il croyait devoir supporter pour l'ternit
avec Seth ; il tait clibataire dsormais, tout compte fait...

- Vous tes journaliste ?

La jeune fille, sans doute la trentaine, il n'avait jamais su deviner l'ge des gens,
termina mticuleusement la phrase qu'elle tait en train d'crire, puis posa et reboucha
son stylo avant de se tourner vers lui. Il vit alors ses superbes yeux noisette,
et il fut sduit, il en oublia son enqute, Seth, son travail, et se dit qu'il voulait
refaire sa vie avec elle, ou tout du moins quelques nuits.

- Non, crivain.

Elle le regarda avec un regard soutenu, il en fut gn. Il se recula un peu sur son
dossier, et gonfla impersceptiblement ses pectoraux. Il bafouilla :

- Ah, euh... Quoi... Quel genre... Vous crivez des romans ?

Elle se redressa et carta une mche qui lui tombait dans les yeux et s'appuya contre
le dossier de sa chaise, elle dcroisa les jambes pour les recroiser de l'autre ct.
Il n'en fallut pas beaucoup plus pour donner des ides  Thomas :

- Pour tre franche je suis plus en passe de devenir crivain. J'ai publi l'anne
dernire un livre documentaire sur l'le de R, o j'habite depuis trois ans, mais
c'est rest limit  un public restreint. Mon second livre, par contre, un roman,
sera publi  la fin du mois prochain, j'espre alors avoir un peu plus de succs.
Et je travaille en ce moment sur un nouveau roman.

Thomas se rendit compte qu'il n'avait pas cout ce qu'elle disait, il se rappelait
juste qu'elle crivait un roman.

- Ah, et, c'est quel genre de roman ? Une histoire d'amour ?

Il se sentit bte de la cataloguer tout de suite dans les crivains de romans  l'eau
de rose... Mais elle ne le prit pas ainsi.

- Oh il y a un peu d'amour dans tous les romans vous savez, il y a un peu d'amour
dans tous les hommes. C'est une histoire policire, d'aventure, je ne sais pas vraiment
trop comment le cataloguer. C'est l'histoire d'un jeune homme  la vie maussade,
qui, dprim, dcide de se noyer, mais il choue et le choc produit lui fait revenir
une partie de sa mmoire, qu'il avait perdu bien des annes auparavant. Il s'avre
en fait que suite  cette perte partielle de mmoire il avait t vinc par son
ancienne femme qui lui avait subtilis toute sa fortune, et l'avait laiss vivre
comme un misreux, il va alors dcider de reconqurir son d.

- Une noyade qui ramne sa mmoire, c'est original.

- Oui... Enfin j'avoue que l'ide n'est pas vraiment de moi. C'tait en fait mon
ex petit ami, et c'est d'ailleurs la goutte qui a fait dborder le vase, qui s'tait
excus de m'avoir pos un lapin en prtextant avoir suivi un jeune qui ne semblait
pas aller bien jusqu' la plage de la Conche, c'est une plage vers l'extrmit Nord
de l'le. Il avait soi-disant empch ce jeune de se noyer en le repchant des eaux.
Malheureusement d'aprs lui le choc lui avait fait perdre une partie de la mmoire,
et il avait pass toute la soire  l'aider  retrouver son chemin. Je n'ai pas cru
son histoire, toutefois son imagination dbordante me donna l'ide d'un roman, j'ai
juste chang la perte de mmoire par son contraire. Je lui ai toutefois rendu crdit
dans les remerciements, mme si cet vnement marqua la fin de notre relation.

- Pourquoi ne l'avez-vous pas cru ?

Elle resta bouche be un instant, s'nerva un peu puis dit d'un ton ironique :

- Bien, c'tait le week-end du premier novembre, nous devions partir ensemble le
jeudi soir. Il avait dj prtext je ne sais quelle chose urgente pour repousser
notre dpart au lendemain soir. Et le vendredi soir, plus de nouvelles, rien, mme
pas un mot, et je le retrouve le mardi matin avec comme seule excuse qu'il a pass
le week-end  aider un malheureux qui a soi-disant fait une tentative de suicide
et a perdu la mmoire ? Bien sr, pas un seul coup de fil du week-end, et pas la
moindre trace du malheureux en question !

- C'est vrai que c'est un peu gros... Vous pensez qu'il est parti avec une autre
?

Elle ferma les yeux et lva les mains comme pour repousser toute cette histoire,
sa voix drailla :

- Bah ! Je m'en moque ! Il peut bien faire ce qu'il veut avec qui il veut, ce n'est
plus mon problme. Il tait beaucoup trop compliqu pour moi de toute faon.

Elle se reprit :

- Enfin... a m'a tout de mme inspir un livre, c'est dj a... Mais parlons d'autre
chose... Et vous ? Que faites-vous ?

Thomas ne sut pas trop si mentir ou pas, mais aprs tout il pouvait tenter de l'impressionner,
et quoi de mieux pour une romancire que de rencontrer un policier dans une histoire
bizarre :

- Je suis policier. Et plus exactement j'enqute sur un meurtre...

Elle carta les yeux de surprise.

- Oh ! Vraiment, un meurtre ici, sur l'le de R ? Mais vous n'tes pas d'ici, si
?

- Non, non, je ne suis pas d'ici, je viens de la rgion parisienne. Le meurtre a
eu lieu l-bas, mais nous avions peut-tre une piste sur l'le de R.  vrai dire
nous avons tellement peu d'lments que la moindre piste est bonne, le moindre indice.

- Vous pensez que le criminel peut se trouver sur l'le ?

- J'ai cru  un moment peut-tre, mais c'est plus parce qu'il est plus simple de
chercher sur une petite le que dans la France entire...

Thomas se dit qu'il ne devait pas en dire plus, qu'il ferait mieux de partir, de
rentrer  Paris. a ne servait  rien de vouloir la sduire, de toute faon il ne
pourrait pas faire l'amour avec elle. Sa brlure tait toujours sa maldiction et
elle le poursuivrait pour toujours, il resterait seul et rien ne servait de se torturer
en tentant le diable. Elle sentit son hsitation, et celle-ci l'intrigua, elle se
rapprocha un peu et parla plus doucement :

- Vous ne pouvez pas trop en parler, peut-tre ? Et qui tait la victime ?

Lui dire, ne pas lui dire. Elle tait si belle. Aprs tout, peut-tre qu'elle comprendrait
?

- Ma petite amie...

- Oh !

Elle eut une exclamation, ses yeux ptillrent, elle se tourna lgrement, se rapprochant
encore de lui, il sentit son parfum :

- Mon Dieu, mais, c'est quelqu'un qui vous en veut vous croyez, un ancien bandit
que vous aviez arrt ?

C'tait trop tard, il lui en avait dj bien trop dit. Le serveur passa pour lui
demander son choix. Il n'avait mme pas regard la carte, il commanda le plat du
jour. Sa voisine s'carta un peu, mais aussitt le serveur reparti se retourna vers
lui. Il dcida de rester vague :

- Je ne sais pas. Nous avons tellement peu de pistes. a peut tre n'importe qui.
J'en viens  me demander moi-mme si je la connaissais vraiment.

Elle eut un petit mouvement de la tte, marquant son tonnement :

- C'est une femme ? Ah non votre petite amie, pas le meurtrier. Vous pensez qu'elle
aurait pu tremper dans des histoires peu recommandables ? Vous la connaissiez depuis
longtemps ?...

Elle se rtracta subitement, posa sa main sur la manche de Thomas :

- Je suis dsole si je suis si indiscrte, peut-tre ne pouvez-vous ou ne voulez-vous
pas vraiment en parler ? Je ne me suis mme pas prsente, je m'appelle Carole Marts.

Aprs tout Thomas se dit qu'il avait l'effet escompt. Il lui serra sa main tendue
et se prsenta :

- Thomas Berne, enchant... Nous sortions ensemble depuis quatre ans, et elle est
morte mardi de la semaine dernire...

Il soupira et laissa son regard aller dans le vide. Elle resta silencieuse un instant,
n'imaginant sans doute pas que c'tait aussi rcent. Elle mourait d'envie de poser
d'autres questions, mais elle sentait qu'elle devait le faire avec tact, dcontracter
l'atmosphre, ou elle ne saurait rien. Ce jeu l'amusait beaucoup :

- Je, j'ai... Et... Vous restez longtemps sur l'le ?

- J'tais venu en tentant de trouver un indice, mais autant chercher une aiguille
dans une botte de foin...

Le serveur amna finalement le plat  Thomas, mais sa discussion lui avait surtout
donn soif, il demanda une carafe. Carole s'loigna un peu, le laissant goter ses
tagliatelles au saumon. Elle prit une cuillere de sa crme brle qu'elle avait
 peine touche. Elle se rendit compte qu'aprs tout elle n'tait pas si mauvaise.
Elle sentait qu'il tait gn, et si au dbut elle avait cru encore, comme toujours,
 un de ces ennuyeux Don Juan sans conversation, c'tait maintenant presque professionnellement
qu'elle avait envie de savoir ses sentiments, comment il vivait cette priode, comment
il pouvait dcrire son envie d'avancer dans l'enqute et aussi sans doute de refermer
la blessure, de l'oublier...

- Mais. Qu'est-ce qui vous a fait penser que vous pouviez trouver des indices sur
l'le ?

- Et bien, le jour du meurtre, une personne a vu...

Il se rendit compte  quel point sa justification tait risible. Le tmoignage informel
d'un gamin de dix ans, mis dehors parce que sa soeur crapahutait avec son petit ami,
et sans doute en mal d'occupation, qui aurait vu une voiture de sport rouge devant
chez lui... Et il se retrouvait sur l'le de R parce que presqu'un an plus tt il
n'avait pas dormi pendant trois nuit en l'imaginant dans les bras d'un autre sur
cette maudite le... Ce n'tait pas un coupable qu'il cherchait, c'tait un amant...

- Hum.  vrai dire je pense qu'il est plus raisonnable que je ne vous en dise pas
trop. Rien n'est encore suffisamment clair pour que je puisse vraiment en parler.

"Mince !" se dit-elle, "Je l'ai effray, j'aurais d y aller avec plus de tact"...
Elle se tut un instant et prit une nouvelle bouche de sa crme brle.

- Vous comptez rester longtemps sur l'le ?

- Non, je ne pense pas. Je n'ai pas vraiment d'ordre de mission je me disais juste
que j'aurais peut-tre trouv des indices... Mais je ne pensais pas que l'le serait
si grande, c'est pour a que je suis un peu dcourag.

Elle ralisa tout d'un coup que peut-tre il l'avait mene en bateau et cherchait
juste  l'appter avec sa prtendue enqute.

- Mais, euh, excusez-moi d'insister, vous cherchez quelqu'un, ou juste un tmoin,
un suspect ?

Thomas eut soudain envie qu'elle le prt dans ses bras et qu'il lui racontt ses
malheurs. Il se ressaisit :

- Il y a quelque mois mon amie a fait un voyage sur l'le de R, et elle en est revenue
change, trouble. Je pense qu'il est possible qu'elle ait rencontr ici quelqu'un
qui pourrait m'en dire un peu plus sur elle et son pass.

- Ah je comprends mieux. La personne qui a t vue dans les parages le jour du meurtre
pourrait tre un habitant de l'le, c'est bien a ?

Elle tait perspicace. Thomas se dit qu'elle serait sans doute beaucoup trop complique
pour lui. Il acquiesa tout de mme :

- Oui, on ne peut rien vous cacher.

Elle regarda sa montre et s'exclama soudain.

- Oh, mon Dieu ! Dj 13 heures 30. J'ai rendez-vous  14 heures. Je suis dsole
je vais devoir vous laisser.

Elle se lva sans que Thomas ne pt mme dire un mot. Elle rcupra sa veste et son
sac, rangea en fouilli son cahier et ses notes  l'intrieur.

- Ravie d'avoir fait votre connaissance, bonne fin de journe.

- Eh, euh, attendez...

Elle se dirigeait dj vers le bar pour rgler sa note. Elle se retourna :

- Oui ?

Elle avait vraiment un jolie style, avec sa veste marron en mauvais tat, son gros
sac et ses mches qui lui tombaient sur les yeux. Thomas n'osa pas lui demander son
numro.

- Bonne aprs-midi, content d'avoir discut avec vous.

- Merci, au revoir...

De toute faon il pourrait dcouvrir son adresse et bien plus au bureau. Il regretta
de ne pas lui avoir laiss une photo de Seth, peut-tre aurait-elle pu demander 
ses connaissances sur l'le si elle leur disait quelque chose. Il la regarda s'loigner
sur le port, en trottinant. Il finit son plat de tagliatelles se disant qu'il pourrait
en dvorer deux autres avec le mme apptit, mais il se contenta de la mme crme
brle, qui lui avait fait envie, et d'un caf.

14 heures 5. Il ne savait pas quoi faire. Il n'avait plus envie de poursuivre ses
recherches sur l'le, il n'avait pas pour autant envie de retourner  Paris. Il alluma
son tlphone mobile, rest teint depuis son dpart. Trois messages de sa mre affole.
Il ne la rappela pas, aprs tout il avait bien le droit de partir en week-end o
il voulait sans qu'elle le st, il avait trente-deux ans, que diable !

Il ne savait pas quoi faire mais il n'avait pas vraiment envie de penser  cette
histoire. Il se dit qu'il pourrait profiter d'tre sur l'le de R pour faire un
tour  la plage, respirer un peu l'air de la mer, puis il rentrerait sur Paris le
soir tomb. De toute faon il ne dormait pas, autant mettre  profit ses insomnies.
Il paya, regagna sa voiture, et roula de nouveau vers le phare des Baleines. Il se
gara  proximit et alla marcher au bord de la mer. C'tait encore l't mais le
soleil n'tait plus aussi fort qu'il ne le l'avait t pendant les quelques semaines
de canicule dbut aot. Il avait bien cru alors qu'il suffoquerait dans les bureaux
non climatiss.

L'air de la mer le calma, il lui rappela sa balade avec Emmanuelle en Normandie.
Oh il avait tant besoin de tendresse... Il s'assit sur la plage de galets. Il y avait
quelques touristes qui cherchaient des coquillages. Seth tait venue sur cette le...
Mais pourquoi ? Qu'avait-elle fait ?... Qui avait-elle vu ?... Il y avait forcment
quelqu'un sur cette le qui avait d la voir, elle avait bien du loger quelque part,
elle avait bien d manger, croiser des gens... Si vraiment comme il le pensait on
ne pouvait pas l'oublier des gens la reconnatraient sans doute, mais devrait-il
parcourir l'le de part en part pour esprer avoir une rponse ?

Il pourrait simplement dj laisser une photo  quelques endroits de passage, boulangeries,
supermarchs, dans l'hypothse o quelqu'un la reconnt. Ah il ne savait pas. Il
tait tellement perdu. Voulait-il continuer cette enqute ? Ou voulait-il tout oublier
? Mais comment oublier... Est-ce que sa vie serait change pour toujours ? Seth,
 Seth... Il s'allongea tant bien que mal sur les galets et s'endormit. Il rva de
Carole et de Seth, comme si elles se mlangeaient en une seule et mme personne...

Il dormit presque deux heures, il tait puis, jusqu' ce que son tlphone mobile
le rveillt. Il regretta alors de l'avoir allum :

- Salut c'est Stphane, t'es o, je suis pass chez toi mais ta mre affole m'a
dit que tu avais disparu.

- Salut Stf, non c'est bon c'est juste que je ne lui ai pas dis o j'tais. Je suis
sur l'le de R.

- Sur l'le de R ?! Mais qu'est-ce que tu fous l-bas ? Tu cherches le proprio de
la caisse rouge ? Tu aurais pu prvenir que tu y allais, en plus tu n'as pas d'ordre
de mission, a risque de barder pour toi si jamais quelqu'un...

- C'est bon, c'est bon, laisse bton, de toute faon j'ai mme pas interrog plus
de cinq personnes, j'en profite pour prendre un peu l'air, surtout.

- Ah, bon, mais, euh, tu rentres quand ? Parce que comme Stphanie et moi nous sommes
un peu fchs, enfin, tu sais, je t'avais un peu racont, et bien je suis pass au
bureau, cette histoire de voiture rouge m'intriguait...

- Je rentre ce soir, j'tais juste l pour le week-end. Et donc tu as trouv quelque
chose ?

- Ben disons qu' mon avis tu trouveras pas ton gus sur l'le de R, sauf s'il a
dcid de prendre des vacances.

Thomas, qui s'tait rallong, se remit assis, comme pour mieux entendre.

- Tu l'as retrouv ?

- J'en suis pas encore sr, mais je me suis dit, un mec qui vient de commettre un
meurtre, le premier truc qu'il va chercher, c'est un alibi. Un premier alibi a peut
tre de se trouver trs loin du lieu du crime, alors j'ai cherch les mecs flashs
 grande vitesse mardi aprs-midi.

- Tu en as trouvs ?

- Oui mais aucun ne semblait correspondre. Il aurait trs bien pu changer de voiture
ou partir avec un complice, mais a compliquait un peu trop. J'ai cherch  savoir
les infractions des jours suivants, mais rien non plus.

Thomas se demanda bien pourquoi Stphane le drangeait s'il n'avait rien trouv.

- C'tait une mauvaise piste alors ? C'tait juste des suppositions o tu as trouv
autre chose ?

-  vrai dire je t'appelais pour savoir quand est-ce que Seth tait partie dans les
Alpes.

- Euh, c'tait la premire semaine d'aot, un jeudi soir, vers le cinq ou six, elle
devait y rester deux semaines mais est rentre plus tt que prvu.

- Bingo ! J'ai un excs de vitesse d'une Ferrari 575M Maranello rouge le vendredi
8 aot entre Lyon et Grenoble, et un autre de la mme voiture dans la nuit du 18
au 19 aot, entre Lyon et Paris ! Comme je n'avais rien trouv l'aprs-midi du 19,
j'ai largi la recherche, et bien sr la Maranello a attir mon attention. J'ai fait
alors l'historique et j'ai trouv cet autre excs le 8. Je voulais savoir la date
du dpart de Seth pour les Alpes pour tre sr, il la suivait, c'est vident !

- Mais ? C'tait quoi comme excs, on l'a arrt ou pas ? 

- C'tait du quatre points, mais il s'est fait sauter les deux, apparemment le bougre
a des relations.

- C'est qui alors ?

- On n'a pas grand chose sur lui, Mathieu Tournalet, vingt-huit ans, sans profession,
apparemment hritier d'une consquente fortune, orphelin de pre et de mre depuis
l'ge de cinq ans. Il habite dans une grande demeure vers Chartres. Aucun antcdent
 part un autre excs de vitesse en 1995, qu'il s'est aussi fait enlever.

- Tu as demand aux RG ?

- Ben c'est dimanche, je me suis dit qu'on pourrait voir a demain. Je comptais pas
repasser au boulot ce soir.

- OK non c'est bon, on verra a demain matin. Bravo en tout cas.

- Ben merci, mais bon, c'est notre boulot aprs tout.

- Oui mais quand mme... Allez,  demain.

-  demain, bye.

Mathieu Tournalet... Thomas comprenait de moins en moins cette histoire. Il aurait
suivi Seth depuis dbut aot... Depuis bien plus longtemps peut-tre mme... Mais
alors, que voulait cet homme ? Il voulait la voir ? Il voulait la tuer ? Il voulait
lui parler ? Qu'avait-elle fait ? Qui tait-elle bon sang ! Il eut peur soudain.
Et lui, lui ?  Risquait-il aussi de se faire tuer ?  Mon Dieu qu'avait-il fait ?
Si seulement il l'avait laisse ce jour de septembre 1999...

Il n'avait pas envie de rentrer sur Paris, il aurait aim passer quelques jours ici.
Il avait peur de rentrer chez lui... Peur ? Mais Diable ! Il tait policier, et son
Beretta tait toujours  porte de main. Il ne savait pas trop de quoi il avait peur.
Peut-tre simplement que Seth ne revnt, simplement que son fantme ne le hantt.

Il se leva et se reprit. Depuis quand croyait-il aux fantmes ! Son manque de sommeil
le rendait fou ! Il marcha encore quelques instants sur la plage, puis retourna vers
sa voiture. Il dut passer  l'htel car il n'avait pas dcommand sa chambre pour
le soir, et son sac tait encore l-bas. Par chance il n'eut pas  payer la nuit
supplmentaire malgr l'heure avance, mais principalement parce que le grant savait
qu'il tait policier. Sur le chemin du dpart, il laissa la photo de Seth dans deux
boulangeries qu'il croisa, en expliquant de le rappeler pour toute personne se rappelant
avoir vu une femme ressemblant  la photo. Il retraversa le pont et reprit le chemin
de la Capitale. Il se dit qu' part avoir dbours plus de deux cent cinquante euros
entre l'essence, les pages et l'htel, il n'y avait pas gagn grand chose... Et
il en oublia mme pour quelque temps Carole, seule rencontre intressante qu'il fit
en ces deux jours.

Il dut s'arrter, aprs trois heures de conduite, s'endormant presque au volant,
pour se reposer un peu sur une aire d'autoroute. Il dormit deux heures puis son mal
le rveilla. Il tait rong. Il rentra chez lui vers une heure du matin, et s'endormit
trois heures plus tard devant une rediffusion  la tlvision. Il dormit de 4  7
heures 30 et c'est sa mre qui le rveilla en frappant  la porte. Il subit ses reproches
jusque sous sa douche chaude qu'il fit durer en esprant qu'elle se lasserait de
parler fort  la porte de la salle de bain. Mais elle ne se lassa pas alors il s'habilla
en vitesse et partit sans djeuner. Sa mre ne sut pas o il avait pass le week-end,
et elle se dit que son seul fils n'tait quand mme pas gentil.

Stphane et Jean-Luc taient dj arrivs, ils se moqurent de lui et de son escapade
Rthaise, puis lui donnrent le peu de renseignements qu'ils avaient rcolt sur
ce Mathieu Tournalet. Sous la pression du procureur, leur chef avait court ses
vacances d'une semaine, autant dire que sa femme en fut trs nerve, et lui par
vases communicants. Il eut tout de mme du mal  passer sa colre devant le travail
de Stphane et l'vidence quasi inbranlable de la culpabilit de ce Mathieu Tournalet.
Quoi qu'il en soit le matin mme les trois compres se dirigrent vers la superbe
demeure du Mathieu en question, sans mme avoir pris de croissants, mais deux cafs
tout de mme en moyenne, le lundi matin tant toujours une priode dlicate.

Ils se perdirent passablement trois fois avant de trouver enfin, isole de tout au
milieu de la fort, l'entre du magistral domaine entourant la rsidence en question.
Il n'y avait pas de sonnette, et,  leur grand tonnement, un majordome vint ouvrir
l'imposante grille au bout de dix minutes. Sans doute devait-il y avoir des camras
ou un systme apparent. Ils furent d'autant plus tonns de s'apercevoir que le
majordome les laissa entrer sans mme leur demander la raison de leur venue, et que
celui-ci tait venu en voiture pour leur ouvrir. Ils suivirent la classieuse Jaguar
XJ6 de 1970 sur les un kilomtre trois cent d'alle avant de se garer devant l'immense
maison qui tenait plus du chteau. Ils sortirent de la voiture et le majordome s'excusa
de ne pas avoir t assez prompt pour leur ouvrir les portires. Ils furent gns
et ne surent quoi rpondre. Stphane les prsenta finalement et transmit au majordome
leur ordre de mission. Ce dernier indiqua que Monsieur n'tait pas prsent mais devait
revenir avant midi. Il tait presque 11 heures, ils avaient beaucoup tourn avant
de trouver l'adresse, ils dcidrent d'attendre. Le majordome les installa dans une
grande pice, respirant le luxe par l'imposante chemine, qui servait encore, comme
en tmoignaient les cendres, tout comme par les multiples tableaux et les pes dores,
d'or peut-tre, qui ornaient les murs. Ils prirent chacun un fauteuil quivalent
 trois fois leur salaire mensuel et se demandrent si le majordome faisait le voyage
vers la porte chaque fois qu'un curieux se garait devant la grille.

Le Monsieur en question n'arriva que vers 12 heures 45. Il avait vingt-huit ans mais
faisait plus jeune que son ge par son physique, et plus vieux par ses manires,
mais aucun des trois policiers n'avaient vraiment ide des manires du monde dans
lequel vivait Mathieu Tournalet. Il avait un trs classique costume trois pices,
mme sa cravate n'avait aucune originalit. Le majordome lui retira sa veste et prit
sa casquette. Stphane regarda avec intrt o ce dernier les rangea.

- Bonjour, dsol de vous avoir laiss patienter, mais j'avoue que sans mention pralable
de votre passage, je n'ai pu que difficilement vous accueillir dignement.

Les trois policiers se levrent pour une poigne de main, qu'il avait ferme et vigoureuse.
Il les invita ensuite  le suivre dans une pice plus petite, sans doute son bureau.
Il referma les portes derrire lui et, une fois ceux-ci assis sur trois confortables
fauteuils, sans doute moins chers que ceux de la pice prcdente, il s'installa
lui-mme derrire le grand bureau en bois prcieux avant de demander :

- Alors, que me vaut l'honneur de la visite de trois policiers ? Voil bien longtemps
pourtant que je n'ai la joie d'en croiser quelques uns que lors du Nol annuel des
orphelins de policiers de Chartres, que je parraine.

Jean-Luc dtesta cet homme car pour lui le simple fait qu'il soit riche le rendait
coupable, Stphane car il le trouva prtentieux  se croire au-dessus des lois et
des hommes, et Thomas par le simple fait qu'il existt. Stphane posa la premire
question, un peu gn :

- Avant toute chose, je vous prie de m'excuser, mais pourriez-vous m'indiquer les
toilettes ?

- Bien videmment.

Il sonna le majordome qui conduisit Stphane aux toilettes. Ils attendirent en silence
son retour. Stphane arriva en cinq minutes et s'excusa encore, il s'assit et posa
la premire question :

- Nous aimerions savoir votre emploi du temps du mois d'aot.

Mathieu Tournalet s'exclama :

- Rien que cela ! J'ai un emploi du temps assez charg d'une manire gnrale, ne
pourriez-vous pas tre plus prcis ?

- O tiez-vous entre le 8 aot et le 19 aot ?

Mathieu Tournalet regarda Stphane un instant, sans rien dire, signifiant qu'il avait
compris que Stphane connaissait la rponse, ou le pensait en tout cas. Il rpondit
enfin :

- J'avais pris quelques jours de vacances, mais pourquoi donc ? Je ne sais toujours
pas la raison de votre venue.

Stphane ignora sa dernire remarque :

-  quel endroit ?

- En rgle gnrale je prfre garder confidentiel mes lieux de sjour.

- Connaissez-vous cette personne ?

Jean-Luc se leva et dposa une photo de Seth sur le bureau. Mathieu Tournalet la
regarda longuement.

- Non, pas du tout, pas que je me souvienne en tous les cas. Mais elle est trs belle.

Dit-il en repoussant la photo vers les trois policiers, en relevant les sourcils
pour paratre dsol de ne pouvoir leur venir en aide. Les trois hommes ne ragirent
pas, Mathieu Tournalet poursuivit :

- Qui est cette jeune fille, elle a disparu ?

Stphane lui prcisa :

- Elle a t assassine, et vous tes le suspect numro un.

Mathieu Tournalet se recula dans son fauteuil et prit un air tonn, il rigola presque
:

- Suspect numro un ? Tenez donc ? Mais je ne l'ai jamais vue ? Qu'est-ce qui diantre
vous fait penser que je puisse tre coupable ?  Vous me devez quelques explications...

Stphane, qui croyait voir son mange comme une injure, lui rpondit calmement :

- Qu'avez-vous fait la journe du mardi 19 aot ?

Mathieu Tournalet rflchit un instant, puis dclara d'une voix monotone :

- J'avoue que je n'ai pas mon emploi du temps en tte... Si je ne dis pas de btises
c'est la journe o je suis revenu de vacances. Je me rappelle avoir roul toute
la nuit, et avoir par consquent fait une entorse  mon habituelle promenade en dormant
une partie de la matine. Les voitures rcentes ont beau avoir toujours plus de confort,
je crois que nous n'apprcierons les longs trajet que quand elle en prendront en
charge une partie...

Jean-Luc le dtesta encore plus, Stphane se retint de lui conseiller le train, et
Thomas le trouva un peu gonfl de se plaindre alors qu'il avait une des voitures
les plus prises du monde.

- Ensuite j'ai djeun avec des amis, oui, avec qui j'ai pass l'aprs-midi.

- O a ?

Mathieu Tournalet laissa tourner son sige et se leva, il s'avana vers la fentre.
Stphane se dit qu'il prenait le temps d'inventer son alibi, Thomas se demandait
si cet homme avait couch avec Seth, Jean-Luc avait envie de se lever et de le frapper
pour le faire rpondre plus vite. Mathieu Tournalet poursuivit :

- Et bien si ma mmoire est bonne nous avons djeun dans un restaurant  Chartres,
pour ensuite nous avons pass l'aprs-midi dans leur proprit dans les environs
de Nogent-le-Retrou.

Voil sans doute l'adresse de son restaurant favori, se dit Stphane, dont le grant
tmoignera de l'avoir vu, facture  l'appui, ainsi que celle de ces plus fidles
amis, qui assureront sur leur vie avoir pass cette aprs-midi avec lui... Stphane
en fut dcourag un instant, il se demanda s'il valait vraiment la peine de s'attaquer
 cet homme. Jean-Luc prit la relve :

- Il vous faudrait tre un peu plus coopratif.

Mathieu Tournalet se retourna vers le jeune policier, le plus jeune des trois, et
le dfia :

- Plus coopratif ? Je vous signale qu'en bonne et de forme j'aurais pu simplement
vous renvoyer devant mes avocats. Mais j'ai fait l'effort de vous recevoir et de
rpondre  vos questions. Je ne vais tout de mme pas m'avouer coupable pour un meurtre
que je n'ai pas commis.

Il revint vers le bureau et commena  le contourner :

- Messieurs, je fus ravi de vous accueillir, malheureusement d'autres obligations
m'obligent  vous raccompagner. Je me tiens  votre disposition, en tout tat de
cause mes avocats suivront cette affaire.

Il se dirigea vers la porte et l'ouvrit, puis attendit que les trois policiers quittassent
la salle. Il leur serra la main, toujours de faon aussi nergique, puis hla le
majordome pour qu'ils les raccompagnt. Ils suivirent de nouveau la Jaguar jusqu'aux
grilles, puis prirent la route du retour. Thomas conduisait, Jean-Luc se retourna
une dernire fois pour voir le majordome refermer les lourdes portes, puis il s'cria
:

- Il est coupable, c'est clair comme de l'eau de roche !

Stphane acquiesa :

- En tous les cas il a l'air dans le coup, vu comme il vitait les questions et le
temps qu'il a mis pour trouver son excuse pour la journe du 19.

Thomas ne dit rien, Jean-Luc poursuivit :

- Il est malin, j'avais envie de lui filer des baffes  des moments pour le faire
parler.

- Il est sans doute malin et il doit avoir pas mal de relations, je mettrais ma main
 couper que ce restaurant de Chartres comme ses amis je ne sais plus o seraient
prts  dire n'importe quoi pour lui.

Thomas rajouta :

- Il a l'air d'avoir les moyens...

Jean-Luc en tait malade :

- Tu parles, un peu ! Vous avez vu la baraque ! Et la Ferrari ! En plus je suis sr
qu'il en a plus d'une ! Le salaud.

Stphane le calma :

- Aux dernires nouvelles on a le droit d'tre riche dans ce pays.

- Ouais mais comme a, l, en se moquant de nous, en se croyant au-dessus des lois...

Stphane continua :

- On n'a pas besoin d'tre riche pour se croire au-dessus des lois... Mais quoi qu'il
en soit, qu'il ait menti ou pas, on saura en quelques jours s'il est vraiment coupable...

Jean-Luc parut interloqu, Thomas se demandait toujours s'il avait bien pu coucher
avec Seth, il se demandait si elle tait venue le voir dans cette demeure, certains
jours o il la croyait tranquillement chez lui, ou en train de visiter je ne sais
quel muse. Jean-Luc, assis  la place du passager, se retourna vers Stphane :

- Qu'est-ce que tu veux dire, tu penses qu'il va avouer ?

- Non, mais avec a on devrait pouvoir trouver la preuve qu'il est bien l'assassin.

Stphane sortit de sous sa veste une charpe. Jean-Luc carquilla les yeux :

- Tu lui as chour ! La vache, quand tu es all aux toilettes !  C'est vrai qu'on
a ses cheveux, j'y ai mme pas pens  lui taper sa casquette ! Bien jou !

- C'est pas sr qu'on ait ses cheveux, mais j'espre que c'est ce que ceux qui tranent
sur cette charpe permettront de prouver, en ayant la chance quelle lui appartienne
bien et qu'il en reste quelques uns dessus.

Thomas regarda dans le rtroviseur avant de commenter :

- C'est pas trs trs lgal tout a, il peut casser le procs s'il prouve qu'on lui
a piqu.

Jean-Luc ne fut pas d'accord :

- Si c'est vraiment les mmes cheveux, il est foutu, comment veux-tu qu'il s'en sorte
? OK on a piqu l'charpe, mais dj il doit en avoir tellement. Et puis si c'est
bien lui on lui demandera de fournir deux trois cheveux, et c'est avec la demande
officielle qu'on ira au tribunal.

Thomas ne rpondit pas. Il n'arrivait pas  s'enlever de l'esprit l'ide que cet
homme jeune, beau et riche avait sduit Seth, et qu'elle n'avait pu que cder. Peut-tre
qu'elle voulait le quitter pour lui, mme ? Oui, sans doute, c'tait trop vident,
elle voulait le quitter pour lui... Il en tait malade. Il avait envie de s'arrter
pour aller pleurer dans les bois qu'ils traversaient encore, ou mme y attendre la
mort.

Le reste de la journe ne fut gure productif, Thomas chercha en vain des informations
sur ce Mathieu Tournalet, Jean-Luc alla travailler sur une autre affaire, et Stphane
trouva une excuse pour se rendre au laboratoire d'analyse et pouvoir demander discrtement
l'analyse des cheveux rcuprs sur l'charpe.

Il pleuvait quand Thomas rentra, plus tt que d'habitude, ce lundi premier septembre.
Il tait puis, toujours croulant de fatigue mais pourtant persuad qu'il n'allait
encore dormir que quelques courtes heures... Il regrettait de ne pas avoir demand
 ce Mathieu Tournalet s'il avait couch avec Seth. Il aurait certainement rpondu
que non, mais, peut-tre ses yeux auraient laisser transparatre la vrit, ne serait-ce
que pour lui lancer en plein figure un "Oui, j'ai bais ta gonzesse, et plus d'une
fois !"...

Il s'empcha de boire, il voulait se calmer, faire le vide, oublier Seth comme cet
homme, oublier tout, enfin pouvoir esprer repartir sur des bases saines... Mais
il eut beau passer plus de deux heures  faire de la musculation, c'tait toujours
et toujours la mme image qui revenait, celle de Seth et cet homme, enlacs encore
et encore... Si seulement il savait, au moins, il pourrait avoir les ides claires,
mais il ne savait pas, il ne pouvait qu'imaginer, supposer, inventer... Il brancha
sa console de jeu et joua successivement  un jeu de combat, une simulation de conduite
puis un autre jeu de combat, mais deux heures plus tard,  23 heures 30, il en revint
encore et toujours au mme point...

Il s'allongea alors devant la tl, et somnola enfin vers les une heure du matin.
Il dormit jusqu' 5 heures, puis sa brlure le rveilla... Elle tait toujours bien
l, comme une empreinte du pass... Il avait l'impression qu'elle grossisait, qu'elle
pntrait en lui, qu'elle le rongeait... Il russit  dormir de nouveau entre six
heures et sept heures trente, quand le rveil qui s'tait mis en route depuis une
demi-heure le rveilla enfin...

Mardi deux septembre, il arriva vers 8 heures trente  son travail, il tait le premier
dans son bureau. Il alla se chercher un caf malgr les deux qu'il avait pris comme
petit-djeuner, et dut le terminer dans le bureau de son chef quand celui-ci l'aperu.
Mathieu Tournalet avait fait vite, le procureur avait dj donn un coup de fil aux
aurores, sous la pression de ses avocats, pour prvenir le commissaire qu'il fallait
agir avec le plus grand tact, et que toute suspicion injustifie se terminerait de
manire peu enviable pour  la fois le procureur et le commissaire.

Thomas accueillit avec la plus grande indiffrence les remarques de son chef et retourna
dans son bureau. Stphane tait arriv entre temps et le salua. Thomas lui fit part
des commentaires du commissaire et alla avec Stphane chercher un nouveau caf. Ils
n'avancrent pas beaucoup de la matine, leur seule piste tait l'espoir que les
analyses rvlassent bien une concordance entre les cheveux trouvs chez Thomas et
ceux prsents sur l'charpe. Jean-Luc et Stphane mirent alors  profit la matine
pour travailler sur un autre affaire, pas forcment plus joyeuse mais moins complexe,
une sombre histoire de rglement de compte entre deux voisins ennemis depuis toujours.
Thomas, lui, plucha les htels des environs de Gap pour savoir si un Mathieu Tournalet
avait sjourn l-bas durant le mois d'aot. Il ne trouva rien, pas plus qu'il ne
trouva de rsidence secondaire  son nom dans la rgion. Il en avait une toutefois
sur la cte d'azur, ainsi qu'une vers Biarritz et une dernire en Bretagne.

Dans l'aprs-midi Stphane reut un coup de fil du laboratoire pour le prvenir que
le test des cheveux prendrait encore quelques jours car les cheveux trouvs taient
assez anciens et leur racines sches, ce qui rendait la validation de l'inclusion,
la concordance entre l'ADN des cheveux de l'charpe et de ceux trouvs chez Thomas,
plus difficile.

Les trois jours ncessaires pour l'obtention du rsultat passrent aux yeux de Thomas
a une vitesse d'escargot. Il n'attendait que ce moment et vcut la validation de
l'emploi du temps de Mathieu Tournalet la journe du 19 aot avec dsintressement,
mme s'il conduit pour aller  Chartres, et ensuite dans cette petite ville de Nogent-le-Rotrou.
Bien sr, comme l'avait prdit Stphane, le responsable du restaurant tout comme
ce Monsieur de Senonchard, dont la proprit tait digne de celle de Mathieu Tournalet,
certifirent de sa prsence  leurs cts le mardi 19 aot. Stphane tait dcid
de les faire condamner pour faux tmoignage, Thomas s'en moquait.

Vendredi 5 septembre Stphane eut confirmation que les cheveux de l'charpe avait
bien le mme ADN que ceux trouvs chez Thomas, du moins les plus suspect. Il en avisa
tout de suite son chef, qui lui rprimanda pour la forme le vol de l'charpe, et
le flicita pour son travail. Stphane n'tait pas trs ambitieux, mais il tait
efficace tout comme perspicace, et le chef l'aimait bien ; c'tait un peu le fils
qu'il n'avait jamais eu, il avait trois filles, des petites rebelles aux tendances
anarchistes qui se moquaient de toute autorit, et plus spcifiquement de la sienne.

Thomas accueillit mal cette nouvelle, il accueillit mal car elle confirmait pour
lui un lien entre Seth et Mathieu Tournalet, mais il accueillit mal surtout car il
avait peur de la vrit. Mais tout alla trs vite, et Thomas fut presque soulag
d'apprendre que le procureur avait demand au commissaire de classer l'affaire sans
suite. Stphane en fut enrag, et tout l'tage l'entendit hurler dans le bureau du
commissaire. Mais rien ni fit, Mathieu Tournalet avait des moyens et des relations
qui dpassaient largement ce que pouvaient initialement imaginer Thomas et Stphane.
Mathieu Tournalet pouvait faire plier les lois. Mathieu Tournalet ne craignait rien
de personne, et il tait protg par de nombreux appuis parmi les puissants.

Le procureur cda, le commissaire cda, et finalement Thomas pensa y trouver son
compte. Il se sentit libre, libre de pouvoir reprendre une vie normale, libre de
pouvoir oublier cette enqute, libre de la charge qu'il s'tait imposer en l'acceptant.
Il passa le reste de la journe  ranger et classer les documents, presque guilleret
de relguer toute cette paperasse dans des dossiers qui ne seraient plus jamais ouverts.
Ils ne virent plus Stphane de la journe.

Quand il rentra chez lui, Thomas eut envie de sortir, il alla au cinma, puis en
bote de nuit. Il alla seul, mais cela ne le drangeait, pas, mme du temps de Seth
il lui arrivait de sortir seul. Elle n'aimait pas trop les botes de nuit, de toute
faon. Thomas avait connu une poque o il sortait une  deux fois par semaine, dsormais
il ne sortait pas plus d'une fois par mois, mais cette ivresse de s'abandonner sous
la musique trop forte lui manquait. Il ne rencontra pas vraiment quelqu'un ce soir
l, mais dansa dans une proximit vocatrice avec plusieurs filles chauffes. Il
rentra seul mais cela lui convint. Il voulut prendre des vacances, il voulut rejoindre
Carole, sur l'le de R, il se rappella d'elle. Il prit un somnifre pour fter cette
journe, et s'endormit rapidement pour une longue nuit qui marquerait, il esprait,
le dbut de sa nouvelle vie...

Le lendemain matin il dormit jusqu' 11 heures trente. Il se rveilla de bonne humeur
et alla voir sa mre, il ne l'avait pas vraiment vue depuis plusieurs jours, et il
accepta son invitation  djeuner. Sa mre fut surprise et contente de cette attention.
L'aprs-midi il alla au centre commercial de Velizy, il fit de nombreuses courses,
il n'en avait pas faites depuis plusieurs semaines. Il passa chez un coiffeur et
il s'acheta un nouveau jeu pour sa console. Il resta presque quatre heures  tourner
dans le magasin, se trouva aussi de nouvelles chaussures, ainsi que deux DVD. Il
appela des amis  lui, avec qui il sortait de temps en temps, pour leur proposer
d'aller en bote de nuit le soir, ils acceptrent. Il repassa chez lui, fit une partie
de son nouveau jeu, s'habilla avec ses nouvelles chaussures et partit rejoindre ses
amis pour dner sur Paris. Il allrent ensuite dans deux botes de nuit, et il ne
rentra chez lui que vers 13 heures, qu'aprs avoir dormi quelques heures chez ses
amis, qui habitaient Paris, pour laisser passer son alcoolmie. Il mangea et dormit
encore trois heures jusqu' 17 heures, puis finit la journe en jouant  son nouveau
jeu. Il se commanda une pizza et termina la soire en regardant les deux films du
dimanche soir sur TF1.

Il mangea un paquet de cookies avant de se coucher, il savait que c'tait mal, et
qu'il avait dj d aller deux fois chez le dentiste l'anne prcdente, mais pour
ce soir il s'en moquait. Il alla se coucher dans sa chambre, celle o tait morte
Seth, en se disant que cette histoire tait termine, que ces cauchemars taient
passs, et que dsormais il ne les laisseraient plus revenir...

Il la vit entrer, doucement, dans la chambre, dans le noir. Ses yeux brillrent un
instant. Elle tait l, debout, le visage livide, sa blessure au cou comme une marque
du dmon. Il tait paralys par la peur, il se recula dans son lit, en sortit, elle
s'avana vers lui. Il voulut saisir son arme, mais elle lui barra le passage. Quand
il fut bloqu dans le coin de la pice, elle lui saisit le bras, il sentit sa peau
glaciale. Il voulut la frapper pour s'enfuir mais elle plaa sa main sur son flanc
et il sentit une brlure terrible, il cria mais la douleur ne s'arrta pas, il cria
encore mais il sentait son corps se consumer, brler sous sa main.

Rves
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Il cria encore et ce fut son propre cri qui le rveilla. Il tait en sueur, il haletait,
il se plia sous la douleur de sa brlure, alluma la lumire avec difficult et resta
de longues minutes  s'assurer que c'tait bien un cauchemar... Il tremblait de peur.
Il sortit de son lit et alla chercher son pistolet. Il alluma toutes les pices et
vrouilla sa porte d'entre. Quand il parvint enfin  se persuader que ce n'tait
qu'un rve, il regarda l'heure, 3 heures 20 du matin, puis s'assit dans le canap.
Rien n'tait pass, rien du tout, il l'avait cru, mais tout tait encore l. Elle
ne le quitterait pas, jamais... Mon Dieu ds qu'il fermait les yeux il revoyait son
visage si blanc... Il pleura. Il resta l, plus d'une heure, puis finalement s'allongea,
mais il garda les yeux ouverts, esprant simplement que le jour ne tarderait pas...

Il somnola de 5 heures  7 heures, puis se leva, prit une longue douche chaude, et
partit sans mme prendre de caf, en se disant que c'tait peut-tre aussi la cause
de ses insomnies, et qu'il devrait arrter d'en boire. Son chef lui apprit que Stphane
lui avait apport le vendredi soir sa dmission, mais que finalement il lui avait
conseill de prendre deux semaines de vacances pour rflchir un peu. Jean-Luc pesta
toute la journe contre ce Mathieu Tournalet et le manque de cran du chef et du procureur.
Il tenta, en vain, de convaincre Thomas d'aller avec lui rendre visite au bougre
pour lui faire comprendre qu'il n'tait pas au-dessus des lois. Thomas garda un air
dsol exprimant que cette tentative ne rendrait les choses qu'encore plus compliques,
que bafouer la loi ne serait que rentrer dans son jeu, et qu'il leur fallait rester
intgres et ne pas se rabaisser  son niveau. Il s'tonna lui-mme par cette rflexion.

Le reste de sa journe fut tranquille, mais il n'en demandait pas plus car son manque
de sommeil lui donnait une forte migraine. Il apprhenda son retour chez lui. Il
dna avec sa mre, regarda un film sans intrt, puis il rentra se coucher. Il dormit
de nouveau dans la chambre d'ami. Cette nuit-l il rva que Mathieu Tournalet lui
tranchait la gorge. La nuit suivante il rva que sa brlure se transformait en gangrne
et le rongait de l'intrieur, et la nuit suivante il ne se souvint pas de ses rves
car il prit un somnifre, trop extnu de lutter contre des fantmes. Il avait repris
la routine  son travail, et n'avait pas de nouvelles de Stphane depuis le vendredi
prcdent. Il lui laissa un message sur son portable jeudi dans la journe. Il avait
peur que Stphane ne chercht tout de mme  poursuivre l'enqute. Il esprait de
tout son coeur que ce ne ft pas le cas et qu'il coulait des jours tranquilles chez
ses parents.

Il passa la soire du jeudi en compagnie d'Emmanuelle. Elle avait trouv un nouveau
copain, mais il l'ennuyait dj. Elle se demandait si elle ne devenait pas un peu
trop exigente,  moins finalement qu'elle ne prfrt rester seule. Depuis quelques
temps, Thomas n'avait plus vraiment de dsir sexuel, sa fatigue annihilait tout.
Il perdait apptit, sommeil... Il avait maigri de quatre kilos depuis la mort de
Seth. Il avait toutefois encore un peu de marge avec ses un mtre quatre-vingt deux
pour soixante-dix-neuf kilos.

Jeudi 11 septembre 2003, les soires se faisaient dj plus fraches, et les jours
plus courts. Dans quelques jours se serait l'automne... Dans quelques jours se serait
l'anniversaire de sa rencontre avec Seth, lundi 20 septembre 1999. Il ne rentra somme
toute pas trs tard, et se coucha dans la chambre d'ami, la lumire allume, un peu
aprs minuit trente. Il pensa. Il pensa que Stphane ne l'avait pas rappel, il s'en
inquita. Il pensa  toutes ses anciennes copines. Il chercha laquelle pourrait bien
vouloir encore de lui. Sur les huit il n'en trouva aucune, Emmanuelle tait la seule
avec laquelle il tait encore proche. Il regretta de ne pas avoir fait plus d'efforts,
de ne pas avoir pris la peine de les appeler, de savoir ce qu'elles devenaient. Il
se sentit seul, dans ce grand lit dans lequel il avait pourtant fait l'amour avec
presque chacune d'elles, sauf Virginie et Hlne, car il habitait encore chez ses
parents, et sauf Seth, car il avait dj alors chang pour son nouveau lit et relgu
celui-ci dans la chambre d'ami. Quoi qu'il avait bien d la surprendre une fois ou
deux en train de faire la sieste dans cette chambre. Lui n'aimait pas trop cette
chambre car elle tait vraiment trop petite, Seth, elle, l'aimait bien car l'aprs-midi
le Soleil donnait dedans. Seth adorait le Soleil, au moindre rayon elle sortait,
elle restait des heures et des heures si elle le pouvait, elle ne prenait jamais
de coups de Soleil, pourtant sa peau n'tait pas si brune. C'tait presque sa seule
source d'nergie. Il aurait lui aussi donn beaucoup pour pouvoir en ce moment se
trouver dans une chaise longue sous un crasant Soleil. Il avait l'impression que
sa brlure le travaillait moins quand il tait sous le Soleil... Cette pense le
rconforta, il rva  moiti tre effectivement sur une chaise longue, puis s'endormit...

Il n'eut droit qu' vingt-cinq minutes de sommeil, ensuite son tlphone mobile sonna.
Qui pouvait bien l'appeler  cette heure-ci ? 1 heure 25 du matin ! Il se dit que
ce devait tre Stphane, et tenta de rcuprer son tlphone dans la poche de son
jean sans quitter le lit, mais il manqua de tomber et finalement dut se dpcher
et se lever compltement.

- Oui ?

- Bonsoir, je suis vraiment dsol d'appeler si tard, mais je n'ai pas pu m'en empcher.

Il ne reconnaissait pas la voix. Une voix fminine, elle lui disait bien quelque
chose, mais il ne croyait pas l'avoir dj entendu au tlphone... Il se rallongea,
il avait du mal  garder les yeux ouverts, il les ferma.

- Ce n'est pas grave, je venais juste de me coucher.

Il tenta de faire en sorte de ne pas avoir la voix trop casse.

- Oh, tu dor... Vous dormiez, je suis vraiment dsole !

Il ne voyait toujours pas qui c'tait. Ce n'tait pas Emmanuelle, la seule personne
qui pouvait l'appeler aussi tard qui lui vint  l'esprit, qui d'autre ?

- Pas grave...

Ne sachant pas qui c'tait il ne sut pas vraiment quoi dire.

- Je vous appelle  propos des photos que vous aviez laisses  la boulangerie.

Les photos ? Carole ! Une petite gicle de dopamine lui fit presqu'un frisson. Il
se redressa et s'assit sur le bord du lit :

- Ah ? Vous les aviez vues ? Oui en partant j'en avais laiss dans deux boulangeries.

- Oui, enfin je n'en ai vu que dans l'une d'entre elles, j'avoue que je ne me suis
pas pos la question de savoir si vous en aviez mises ailleurs ou pas.

Il attrapa sa montre et regarda l'heure :

- Juste deux boulangeries, je n'ai pas eu le temps d'en donner plus.

- Oui, enfin bref, peu importe. Toujours est-il que depuis que vous l'aviez mise,
je demandais rgulirement  la boulangre si quelqu'un l'avait abord  propos de
cette photo, et ce matin, enfin, hier matin, c'est vrai qu'il est tard, elle m'a
dit qu'un vieux monsieur semblait sous-entendre qu'il avait dj vue.

- Vraiment ?

Thomas qui ne pensait  ce moment-l qu' comment pouvait bien tre vtue Carole
 une heure pareille, se reconcentra sur la discussion.

- Oui, mais si vous aviez laiss votre numro, il n'a pas d vous appeler pour autant.

- En effet, je n'ai eu aucun coup de fil.

- Oui et pour cause, il avait peur que vous ne lui vouliez du mal.

- Du mal ? Comment a ?

- Et bien quand j'ai demand  la boulangerie l'adresse du vieux monsieur, ils m'ont
indiqu la vieille maison qu'il habitait. Ils semblait dire que c'tait une personne
trs respecte dans le coin, qu'il avait fait beaucoup. Bref, je m'y suis rendue,
trop curieuse d'en savoir plus. Le vieux monsieur m'a accueillie trs gentiment.
Je lui ai alors parl de cette photo dans la boulangerie. Il m'a demand si j'tais
la personne qui recherchait cette jeune fille, je lui ai dit que non mais que je
connaissais la personne en question.

- Et donc ?

- Oui, donc, au final j'ai discut plus de deux heures avec lui, et de ce que j'en
ai compris vers la fin du mois d'octobre de l'anne dernire cette jeune fille, Seth,
c'est bien son nom ? Son prnom ?

- Oui, oui c'est elle.

- C'est marrant comme prnom... Vous savez que Seth tait le Dieu gyptien de la
vaillance, mais aussi celui reprsentant les forces du mal ? Dans la lgende c'tait
le frre d'Osiris, qui tait alors le roi d'Egypte. Seth le tua mais ce dernier ressuscita
et devint le Dieu des mort, celui qui sauve dans l'au-del. Qu'elle trange ide
de nommer sa fille comme un Dieu du mal...

- Euh, oui, ah...

Thomas ne savait pas tout a, mais  vrai dire il s'en moquait un peu, mme compltement,
et il esprait vraiment que Carole l'eut appel pour autre chose, mme si aprs rflexion
il admit qu'elle tait tout de mme jolie.

- Oui oui je m'gare. Bref, fin octobre Seth est venue chez lui, je n'ai pas trs
bien compris si elle le connaissait ou pas, mais il m'a sembl qu'il disait qu'il
l'avait connue il y a trs longtemps, mais... J'ai mal compris ou il n'tait pas
clair car des fois il parlait d'elle comme s'il l'avait connue, et des fois comme
si c'tait une nouvelle personne. Enfin, quoi qu'il en soit elle est venue simplement,
demandant si elle pouvait rester quelques jours. Le vieux monsieur a accept, et
elle est reste d'aprs lui jusqu'au 5 novembre, a correspond ?

- Oui, oui, 5 novembre, un mardi, c'est exact.

-  vrai dire il ne m'en a pas dit beaucoup plus, il parlait toujours avec des ellipses
je n'ai peut-tre pas tout saisi. Toutefois il semblait dire qu'elle tait l pour
quelqu'un, quelqu'un qu'elle suivait, ou qu'elle voulait voir. Mais il ne voulait
pas trop en parler, comme s'il tait mfiant. Il tait un peu triste quand il parlait
d'elle, il changeait tout le temps de conversation je n'ai pas trop voulu insister.
Peut-tre que si vous l'interrogiez vous saurez mieux que moi comment avoir plus
d'information. Voil, c'tait simplement pour a que je vous appelait.

Thomas soupira. Finalement il eut envie qu'elle n'et pas appel, que personne n'et
vu Seth sur l'le de R, et il se moquait de ne plus jamais voir Carole, tout comme
de faire l'amour avec elle.

- OK, c'est trs gentil, je...

- Vous progressez sur l'enqute ?

Thomas ne sut trop s'il devait dire ce qu'il en tait ou pas...

- Et bien, nous... Je...

- Parce que j'ai cherch un peu des informations sur internet, mais je n'ai absolument
rien trouv. Il y a deux semaines les journaux marquaient quelques mots rgulirement,
mais depuis une semaine absolument plus rien, vous avez donn des consignes  la
presse ?

- Euh, non... Non, non...

- Mais peut-tre avez-vous rsolu l'enqute et ai-je manqu l'information ? J'avoue
que je suis souvent un peu isole du monde quand je suis dans mes bouquins. Je n'achte
pas le journal tous les jours et je n'ai pas de tlvision, alors... Vous avez trouv
le coupable ?

Thomas tait bien embt, elle avait une si jolie voix, mais s'il lui disait que
l'affaire avait t classe, il en aurait pour des heures au tlphone, il le sentait
bien, et pour un fois qu'il sentait qu'il pourrait dormir un peu...

- Ah et bien non, l'affaire n'est pas encore rsolue. Nous avons des pistes, mais
je ne peux pas vraiment vous en dire plus pour l'instant...

Thomas eut des remords de lui mentir, il faillit se reprendre, puis il se dit que
c'tait trop tard, qu'il lui dirait la prochaine fois, mieux valait-il qu'elle ne
st pas qu'il tait capable de lui mentir.

- Je comprends. Bon il est tard je ne vais pas vous dranger plus longtemps. Mais
est-ce que vous pensez que cette histoire avec le vieux monsieur peut avoir un rapport,
vous pensez que quand Seth est venue sur l'le de R elle a peut-tre rencontr certaines
personnes ? Vous allez venir l'interroger ?

- Et bien, euh, c'est possible, il faut dire que l'enqute progresse lentement, je
ne pense pas que nous devons ngliger une piste.

- Ah, et bien si jamais vous revenez sur l'le, envoyez moi un mail, nous pourrons
djeuner ou dner ensemble un jour.

Thomas pesta car il dut sortir de son lit pour trouver de quoi noter. Mais aprs
tout il se consola en se disant qu'il avait peut-tre plu  Carole. Il nota le mail
et se remit bien vite sous la couverture, mme s'il ne faisait pas vraiment froid
en-dehors. Il ne put pas beaucoup en rajouter plus, Carole s'excusa encore de l'avoir
drang et raccrocha. Il n'eut mme pas le temps de lui demander comment elle allait
et parler un peu d'autre chose maintenant qu'il tait  peu prs rveill...

"C'est bte", se dit-il, puis il reposa son portable sur la table de nuit et s'enfouit
sous les draps. Ah Carole ! Il l'avait presque oublie. Il pourrait aller la voir
le week-end prochain... Mais il devrait bien lui dire que l'enqute tait annule.
Et pour qui passera-t-il ? Abandonner la recherche sur l'assassinat de sa petite-amie
? Il ne serait pas forc de lui dire toutefois. Il pourrait simplement interroger
ce vieux... Thomas se demanda alors qui il pouvait tre. Seth l'aurait connu ? Elle
lui aurait dit qu'elle tait alle sur l'le de R pour quelqu'un ? Quelqu'un qu'elle
suivait ? Mais qui pouvait-elle bien suivre ? Il tait peu probable que ce ft ce
Mathieu Tournalet. Depuis quand le connaissait-elle celui-l, d'ailleurs. Depuis
toujours ? Depuis qu'elle allait dans les Alpes ? Mais il n'tait pas mari, pourquoi
serait-elle reste avec lui tout ce temps si Mathieu Tournalet tait son amant ?
Il tait riche et clibataire, ce n'tait pas logique, elle ne devait le connatre
que depuis peu, depuis juillet, dbut aot peut-tre. Pourtant elle avait chang
depuis le dbut de l'anne, et il tait dsormais presque persuad que c'tait ce
qu'elle avait vu ou fait  l'le de R qui avait modifi son comportement. Aurait-elle
pu rencontrer Mathieu Tournalet l-bas et rester tous ces mois  le voir ? Et elle
aurait finalement dcid de le quitter, lui, Thomas, qu'aprs que Mathieu Tournalet
eut russi  la convaincre de venir habiter dans son immense demeure...

Il ne savait plus trop. Il ne savait plus trop s'il avait envie de savoir ou pas.
Le classement de l'enqute lui avait laiss esprer qu'il pourrait oublier toute
cette histoire, mais pourrait-il vraiment vivre sans savoir ? Peut-tre attendre
quelques mois, attendre que tout se tasst, et puis il verrait alors s'il en aurait
encore la force. Il avait peur qu'elle ne lui manqut un peu en ce moment. Il soupira...
Il se demanda si cette histoire finirait rellement un jour... Il s'imagina avec
Carole, puis il s'endormit, sans teindre la lumire...

Thomas est  l'le de R, il est sur la plage. Il est assis. Carole est  ct de
lui. Elle lui parle. Elle lui parle du vieux monsieur, elle lui dit qu'il a vu Seth
sur cette plage. Ils sont l pour l'attendre. Thomas lui dit qu'il se moque de Seth,
il tente de lui dire qu'il la veut elle, mais il y a du vent, et il a du sable dans
les yeux. Le sable le fait pleurer et cligner des yeux. Il n'arrive plus  voir ni
 entendre Carole correctement. Elle continue pourtant  lui parler, mais il n'entend
pas. Il essaie de s'enlever le sable des yeux mais il y voit de moins en moins. Carole
lui repproche de ne pas l'couter, elle lui repproche de ne penser qu' Seth, alors
qu'elle est l, elle. Elle se lve et s'loigne. Il veut la suivre mais il s'aperoit
qu'il est nu. Il n'ose pas continuer. Il voit Mathieu Tournalet rejoindre Carole
et la prendre main par la main. Il voudrait aller rcuprer Carole, mais il est nu
et il a peur que Mathieu Tournalet ne se moque de lui, alors il reste immobile, nu,
sur la plage. Le vent s'est calm, il voit bien dsormais. Il n'a plus sa brlure,
c'est parce qu'il est encore dans le pass, oui, dans le pass, Seth n'est pas encore
partie. Il a voulu tromper Seth avec Carole. Il se retourne, il voit Seth avancer
vers lui. Elle lui demande qu'est qu'il fait l, elle lui demande pourquoi il est
nu. Il ne sait pas quoi rpondre, Seth lui demande alors s'il voulait la tromper
avec Carole, il rpond que non mais elle ne le croit pas. Elle lui demande pourquoi
il veut la laisser, pourquoi est-ce qu'il veut la trahir. Non, non, il ne veut pas
la trahir, il n'a jamais voulu la trahir. Elle pleure, elle s'avance vers lui, la
main en avant. Non, non, il ne faut pas que cela se reproduise, il avait une chance
de changer le pass, il ne peut pas chouer de nouveau, non Seth, non, repars, non,
je ne veux pas te trahir, non, Seth, reste loin, ne t'approche pas, non, non...

Meurtre
-------



Thomas se rveilla en hurlant quand il ressentit de nouveau la brlure. Il fut content
que la lumire ft allume, pour ne pas voir le spectre de Seth. Il tait couvert
de sueur. Il ralisa que son mobile sonnait. Carole, encore ? Peut-tre voulait-elle
lui dire qu'elle avait envie de le voir ce week-end ?

- Allo.

- Bonjour, Thomas, c'est le commissaire Ober, dsol de vous rveiller, je sais qu'il
n'est mme pas 3 heures du matin, mais la police de Chartre vient de m'appeler, ils
sont chez Mathieu Tournalet, Stphane l'a assassin.

- Quoi !

Thomas se redressa d'un bond.

- Oui, il s'est fait assommer par le majordome juste aprs avoir tir une balle en
plein coeur de Mathieu Tournalet.

- Merde, putain... Mais on est sr que c'est lui ? Est-ce qu'il n'tait pas juste
l par hasard ?

- Je n'ai pas les dtails, mais je crois que le majordome a vu la scne, j'ai peur
qu'il n'y ai pas de doute possible. C'est vraiment moche, c'tait un bon policier...
Je suis sur le point de partir, je pense que ce serait bien que vous veniez aussi.

- Oui, oui, je viens.

- OK, je ne sais pas vraiment o se trouve sa rsidence, si vous pouviez passer par
le SRPJ, on pourrait y aller ensemble.

- OK, pas de problme.

- Bien, faites vite, j'y serai dans quinze minutes. Il ne faut pas que le procureur
arrive sur les lieux avant nous.

Le commissaire raccrocha.

Stphane avait tu Mathieu Tournalet... Il se leva en catastrophe, s'habilla, prit
son Beretta et partit. Il plaa son gyrophare sur le toit et mit la sirne quand
il grillait les feux rouges. Stphane avait tu Mathieu Tournalet, bordel, mais 
quoi pensait-il ? Il roula vite, et ne s'arrta qu'un instant devant le SRPJ de Versailles,
le commissaire l'attendait dehors.

Ils parlrent peu. Le commissaire n'avait jamais vraiment sympathis avec Thomas.
Par contre il aimait Stphane, Thomas le savait. Thomas roulait vite mais il leur
fallu tout de mme prs de cinquante minutes pour arriver  destination. Les grilles
taient ouvertes et des policiers gardaient l'entre. Il laissrent passer Thomas
sans encombre, ils le connaissaient lui et le commissaire. Il y avait dj cinq voitures
de police et deux ambulances devant la rsidence. Thomas se gara au plus vite et
un policier vint leur faire un compte-rendu. Stphane tait menott dans l'une des
voitures. Le corps de Mathieu Tournalet avait dj t transfr dans une ambulance.
Mais il n'y avait aucune chance de le ranimer, la balle avait perfor le coeur.

Le commissaire somma Thomas d'aller voir Stphane, lui se rendit dans la maison pour
interroger le majordome. Thomas monta aux cts de Stphane  l'arrire de la voiture.
Il ne sut quoi dire pendant quelques secondes :

- Salut, Stphane.

- Salut, Thomas.

Thomas ne savait pas vraiment comment aborder le sujet, mais Stphane prit la parole
:

- C'est un coup mont, Thomas, je ne sais pas pourquoi il a fait a, je ne sais pas
s'il voulait mourir ou s'il tait suffisament riche pour dguiser un faux cadavre
ou faire un clone ou j'en sais rien, mais je ne l'ai pas tu.

Thomas ne le crut pas.

- Mais alors ? Pourquoi t'accuse-t-il ?

- Il me fait porter le chapeau, il a russi  me capturer et  me prendre mon arme,
aprs ce fut un jeu d'enfant d'utiliser mon arme et de m'allonger endormi sur les
lieux du crime, l'arme  la main. avec une belle bosse pour confirmer le tmoignage
du majordome.

- Mais Stphane ! Comment ? Tu prtends qu'il s'est tu lui-mme et qu'il t'a fait
porter le chapeau ?

- Oui, je sais c'est dment, mais je n'ai pas tu ce type.

Thomas resta silencieux. Stphane continua :

- Tu sais qu'elle est la dernire chose que m'a dit Mathieu Tournalet ?

- Non.

- Qu'elle tait dj morte quand il est pass.

- Dj morte ?

- Oui dj morte. Je ne sais pas si j'ai raison ou pas de le croire, mais je pense
qu'il tait sincre. C'tait ce matin, enfin hier matin, un peu aprs qu'il m'ait
attrap...

- Tu le suivais ?

- Oui.  vrai dire quand le commissaire m'a donn deux semaines de vacances forces,
j'tais tellement nerv que peut-tre alors si j'avais Mathieu Tournalet en face
de moi effectivement je l'aurais tu ; mais mme, je me rvoltais contre la faiblesse
de la justice, contre sa corruption, pas contre le pouvoir et l'influence de Mathieu
Tournalet. Pour prendre un peu de recul je suis parti trois jours dans la maison
de repos de mes parents, dans le Cantal. J'ai pass trois jours  tourner en rond.
J'avais envie de tout plaquer, de dmissionner et de partir je ne sais o, je ne
voulais plus entendre parler ni de justice, ni de loi, ni d'galit ou toutes ces
choses que Mathieu Tournalet avait bafou simplement parce qu'il tait puissant.
Finalement je me suis dit que quitte  dmissionner, autant le faire avec un bonne
raison, et je me suis rsolu  prouver que Mathieu Tournalet tait le coupable, quitte
 y perdre.

Stphane fit une pose et se tourna vers Thomas :

- Tu vois, j'tais dj un peu prpar  a, mme si je ne l'imaginais pas vraiment
sous cette forme. Bref, je suis rentr le mardi matin bien dcid de faire la lumire
sur cette histoire. Je suis rest tout le mardi  attendre, planqu dans le bois
en face de l'entre. J'avais pris de quoi bouffer pour deux jours. Le soir la Ferrari
est sortie, je me suis magn de courir vers ma voiture pour la suivre. Je suis rest
assez discret, une Ferrari rouge c'est pas la mer  boire  suivre. J'ai eu un peu
plus de mal dans Paris, o il se rendait. Je l'ai perdu une fois mais j'ai eu la
chance de le retrouver. Il tait 18 heures passes, et a bloquait pas mal. Finalement
je me suis gar pour le suivre au pas de course, cela n'a pas t facile mais j'ai
eu de la chance qu'il n'aille pas trs loin. Je me suis gar dans le septime et
il se rendait jusque dans le cinquime. Il a rejoint un homme au [[113 rue Mouffetard]],
en face de l'entre d'une petite maison de ville.  vrai dire il m'a semblait que
l'homme tait un serrurier, car ils sont rests tout deux un moment devant la porte,
et l'homme avait tout une caisse  outil et s'affrait sur la serrure. Il a finalement
russit  ouvrir la porte, et Mathieu Tournalet lui a donn un billet, ce devait
tre une grosse coupure, l'homme est parti sans faire d'histoire et Mathieu Tournalet
est entr dans la maisonnette. Il y est rest longtemps, des heures.

Stphane se reprit un instant puis poursuivit :

- Vers 23 heures un nouvel homme est arriv et est entr dans la maisonnette, cinq
minutes plus tard il fichait Mathieu Tournalet  la porte. J'ai pu entendre qu'il
le menaait, il lui a dit que s'il le revoyait, il le tuerait. J'ai hsit entre
attendre que l'homme reparte pour jeter un oeil dans cette maison, la serrure tait
casse j'aurais pu en profiter, mais j'ai prfr suivre Mathieu Tournalet, remettant
 plus tard l'inspection de la maison.

Stphane fit un pause pour avaler sa salive avant de continuer :

- Tu devrais y aller jeter un oeil, c'est au [[113, rue Mouffetard, dans le cinquime]],
 mon avis tu trouverais des choses.

Thomas acquiesa de la tte, Stphane baissa ses yeux sur ses menottes et reprit
son histoire :

- J'aurais mieux fait d'y aller  ce moment l. Car de toutes faons Mathieu Tournalet
avait sa voiture  proximit, la mienne tait dans le septime. Bref je l'ai perdu,
et je suis reparti direct en direction de Chartres, en esprant que ce soit aussi
sa destination. Mais, il a d me reprer  un moment ou  un autre, parce que peu
aprs que je sois arriv et que je me sois de nouveau post dans le bois en face
de chez lui, son majordome est venu directement me chercher.

- Il y avait peut-tre des camras.

- Oui c'est possible, mme si je n'en ai vu aucune. Le majordome m'a propos de rentrer
dans la rsidence plutt que de rester seul allong dehors. J'tais repr, je ne
savais pas vraiment que faire. Je l'ai suivi, esprant je ne sais quoi, des aveux
ou au moins en apprendre un peu plus, je n'aurais pas d. Ils n'ont pas eu beaucoup
de mal  m'endormir, j'ai bu leur th sans me mfier, c'tait mercredi matin trs
tt vers une heure du matin, juste aprs que Mathieu Tournalet m'ait dit qu'il n'avait
pas tu Seth. Je me suis rveill les menottes aux poignets et avec une grosse bosse
il y a environ trois heures...

Stphane s'interrompit un instant, le silence se fit, laissant juste les gyrophares
leur clairer par intermittences le visage. Thomas ne dit rien. Stphane se tourna
vers Thomas :

- Voil. C'est pas trs glorieux mais c'est ce qu'il s'est pass... Tu me crois ?

Thomas, qui regardait dehors, ne se retourna pas vers Stphane :

- Oui, je te crois.

Que pouvait-il dire d'autre, et comment pouvait-il faire autrement ?

- Merci.

Stphane se tut un instant, puis il dit d'une voix hsitante :

- La seule personne qui peut tmoigner, dsormais, c'est le majordome... Je ne te
demande rien, je me suis mis dans la merde tout seul. Je savais que a pouvait mal
finir. Je ne pensais pas tomber aussi bas, mais bon, je n'ai rien fait de mal, et
je ne regrette pas, quand on deale avec des salauds il faut s'attendre au pire. Si
jamais tu vas  cette maison, rue Mouffetard, dis-moi ce que tu y trouves, la cl
du mystre est peut-tre l-bas... Dsol de te laisser seul, Thomas...

Thomas eut envie de pleurer. Il ne put pas rester beaucoup plus longtemps dans la
voiture.

- C'est pas de ta faute, Stphane, c'est la mienne, tout est de ma faute...

Il sortit sans attendre de rponse, il ne voulait surtout pas entendre de rponse.
Il s'loigna de la voiture, le commissaire vint vers lui.

- Comment va-t-il ?

- a va.

Des policiers s'approchrent du commissaire, et lui demandrent s'ils pouvaient partir.
Il leur donna l'autorisation, et quelques minutes plus tard la voiture avec Stphane
 l'arrire s'loignait sur l'alle.

Le commissaire se retourna vers Thomas, la dernire chose qu'il lui dit fut :

- Vous savez, Thomas, je me dis que si c'tait vous qui aviez fait cela, nous aurions
pu peut-tre rouvrir cette affaire, et vous vous en seriez tir avec un crime passionnel.
L'opinion aurait t de votre ct contre ce salaud... Vous en auriez eu peut-tre
pour cinq ans, trois ans au mieux.... Stphane en aura pour quinze au minimum...

Thomas ne dit rien. Le commissaire lui dit qu'il pouvait partir, qu'il rentrerait
avec le procureur. Il lui dit que de toute faon il donnerait l'affaire  quelqu'un
d'autre, quelqu'un qui connaissait moins Stphane. Il lui dit aussi qu'il pouvait
prendre quelques jours, s'il le dsirait. Thomas accepta et partit, sans mme regarder
une dernire fois la maison o il tait persuad que Seth s'tait donne mainte fois
 Mathieu Tournalet...

Maintenant Mathieu Tournalet tait mort. Il tait veng.

Il rentra en roulant doucement, il n'avait pas envie d'aller plus en avant, il n'avait
pas envie d'aider Stphane, pourtant il sentait qu'il le devait. Il n'avait pas envie
d'aller voir cette maison, il avait peur d'y retrouver trop de choses. Trop de peine,
il avait peur d'y retrouver Seth, encore et encore, comme un fantme qui le poursuivrait
pour toujours.

Mais si Stphane tait vraiment innocent, comment expliquer la mort de Mathieu Tournalet
? C'tait incomprhensible. Stphane devait mentir, il devait tenter de s'en sortir,
comment pourrait-il en tre autrement ? Un homme ne se suicidait pas pour faire accuser
un autre, c'tait illogique. Mathieu Tournalet n'avait rien  craindre de Stphane,
l'affaire tait classe. Il n'avait qu' prvenir la police pour harclement et il
aurait t dbarrass de Stphane. Stphane devait avoir tu Mathieu Tournalet. Mais
pourquoi Stphane lui aurait-il menti ? Ils taient proches, il pouvait lui faire
confiance, il aurait compris... Thomas n'arrivait pas  trouver une explication.
Y aurait-il d'autres personnes impliques ? Mathieu Tournalet tait-il menac ? D'autres
personnes auraient-elles tu Mathieu Tournalet et us de Stphane pour lui faire
porter le chapeau ? Stphane avait dit qu'il avait t menac quand il s'tait fait
expulser de la petite maison, rue Mouffetard, mais a ne pouvait pas tre a.

Le majordome ? Peut-tre lui, pourquoi pas, c'tait peut-tre lui qui avait tu Mathieu
Tournalet pour une raison quelconque et avait fait en sorte d'utiliser Stphane pour
s'en sortir. Peut-tre que Mathieu Tournalet n'avait pas d'hritier et qu'il avait
promis au majordome une partie de sa fortune ? Le majordome impatient aurait alors
profit de la situation ? C'est bien lui qui tait all chercher Stphane dans le
bois, aprs tout. Mais ce n'tait pas crdible, le majordome avait au bas mot deux
fois l'ge de Mathieu Tournalet, cette histoire de testament ne tenait pas. Peut-tre
avait-il simplement de la rancoeur, comme on pouvait en avoir aprs des annes et
des annes  supporter les mme reproches, les mmes dfauts de son matre ?

Thomas ne se satisfit pas compltement de cette hypothse, il avait du mal  considrer
Stphane compltement innocent. Pourtant il n'tait pas du genre de Jean-Luc. Thomas
n'aurait eu aucun problme  le croire coupable si cela n'avait pas t Stphane
mais Jean-Luc ce soir, mais il ne savait que penser concernant Stphane. Il avait
toujours t rglo, il n'avait jamais abus de son pouvoir, jamais mis sa sirne
pour aller plus vite quand il n'y avait pas de raison, jamais sorti son pistolet
pour pater la galerie quand Thomas lui l'avait fait. Stphane tait un mec bien,
trop bien, nervant parfois, d'tre si fort. C'tait peut-tre rassurant qu'il put
avoir cd, qu'il put avoir failli, avoir t faible. Thomas se rendit compte qu'il
avait de la rancoeur, de la jalousie, envers Stphane, qu'il aurait voulu tre aussi
fort que lui, et qu'il tait rassur qu'il put avoir t faible.

Maintenant Stphane allait passer quinze ans de sa vie en prison pour avoir tu l'ancien
amant de Seth. Pourrait-il vivre avec cette ide ?  Quand il sortirait il ne serait
plus rien, il aurait plus de quarante ans et perdu sa vie. Pouvait-il vraiment le
laisser ainsi ? Thomas ne bifurqua pas vers Versailles et continua vers Paris. Sa
vie  lui tait dj foutue, Seth l'avait consume avec elle, il n'avait plus grand
chose  perdre, il n'avait dj plus rien... Peut-tre pourrait-il aider Stphane,
et  dfaut au moins comprendre...

Il mit du temps  retrouver cette rue Mouffetard. Il y tait dj venu mais il tait
encore avec Emmanuelle  l'poque, il y avait tellement longtemps. Il n'aimait pas
trop flner dans Paris. Il se gara  proximit, il prit avec lui une paire de gants
et une lampe de poche. Il faisait assez frais ce matin du vendredi 12 septembre 2003.
Il tait presque 7 heures du matin et le quartier passant ne tarderait pas  s'animer,
il devait faire vite s'il voulait pouvoir entrer dans cette maison sans se faire
remarquer.

Si d'aprs Stphane la serrure avait tait ouverte mardi soir, elle tait dsormais
flambant neuve, il aurait du mal  la forcer. Il pouvait toujours se servir de son
arme, mais c'en serait fini de la discrtion. Il serait sans doute plus facile de
passer par une fentre. Toutefois les deux fentres de la petite maison taient cloisonnes
et rien n'tait moins sr qu'une fois au niveau de celles-ci, au premier tage, il
n'allait pas rester coinc. D'autant qu'il fallait y monter, au premier tage, et
il avait beau tre policier il n'avait pas vraiment de notion d'escalade comme on
pourrait se l'imaginer  voir tous les films de superflics. Bref les fentres ne
semblaient pas non plus la meilleure option, et il avait peur que la porte ne ft
blinde, et ne rendt mme l'usage de son arme inutile. Il se dit alors qu'il pourrait
tenter de passer par le toit, en enlevant quelques tuiles, il pourrait peut-tre
pntrer  l'intrieur. Mais pour arriver sur le toit il lui faudrait un chelle
ou passer par le deuxime tage de l'immeuble contigu.

Thomas resta cinq minutes dubitatif, se demandant s'il ne ferait pas mieux de laisser
tomber, de rentrer chez lui, d'oublier son travail, Seth et Stphane, et de partir
en vacances jusqu' ce qu'il et digr toute cette histoire. Puis il repensa  Stphane...
Il pourrait peut-tre attendre que quelqu'un vint et rentrer en douce derrire lui
? Appeler lui aussi un serrurier ? Aucune de ses ides ne lui convint. Il s'nerva
alors un peu, et puis lcha finalement un "Oh et puis merde", sortit son arme et
tira deux coups dans la serrure qui vola. La porte ne s'ouvrit pas mais il put passer
les mains pour actionner le mcanisme. Il fit du plus vite qu'il put, entra et referma
la porte derrire lui, retenant sa respiration, en esprant que personne ne l'eut
vu.

L'intrieur sentait le renferm et le vieux, mais il planait comme un parfum. Il
crut reconnatre l'odeur de Seth. Il n'y avait pratiquement pas de lumire  l'intrieur
et mme aprs quelques secondes ses yeux ne lui rvlrent pas beaucoup plus les
dtails de la pice. Il alluma alors sa lampe de poche. La pice tait toute petite,
peut-tre dix mtres carrs. Il prit une chaise et la cala contre la porte, au cas
o quelqu'un l'aurait vu ou tenterait d'entrer. Il fit rapidement le tour du niveau,
une petite pice avec une petite cuisine, et une salle de bain prhistorique qui
n'avait pas d servir depuis des dizaines d'annes. Il ne resta pas longtemps au
rez-de-chausse, ne regarda mme pas le contenu de la commode et monta directement
au premier tage par le petit escalier.

La salle ne devait pas faire plus de quinze mtres-carrs. Le petit escalier arrivait
dans un coin, sur la gauche de Thomas ; il y avait un petit lit en face, puis une
armoire, une commode sous la premire fentre, une autre armoire, deux tagres basses
entoures un petit bureau sous la seconde fentre, sur le mur en face de lui. La
petite maison faisait l'angle de la rue. Il y avait  peine plus de lumire qu'au
rez-de-chausse, traversant les rares fentes dans les volets rabattus. La mme odeur
de vieux, de poussire hantait les lieux, toujours mle  ce parfum enivrant qui
semblait lui rappeler la peau de Seth. Il y avait quelques livres mais surtout du
courrier, des lettres, des centaines, des milliers peut-tre. Une partie tait archive
dans les armoires, mais des tas de lettre non ouvertes tranaient au sol dans un
bac. Thomas s'approcha et s'aperut que quelques unes du dessus avaient nanmoins
t dcachetes, peut-tre par Mathieu Tournalet lors de sa visite. Il en prit une
au hasard, elle n'tait pas crite en Franais, en arabe sans doute, elle venait
d'Egypte.

Il fouilla quelques instants avant d'en trouver une crite en Franais. Elle datait
de 1997, elle venait de Nice. C'tait une lettre crite par une femme. Elle annonait
la mort de son mari, mort  l'ge de quatre-vingt dix-neuf ans. Elle remerciait la
personne  qui elle s'adressait pour toutes les annes de bonheur qu'elle avait vcues,
elle lui souhaitait sa gratitude et sa reconnaissance. La lettre tait adresse 
Seth, au 113 rue Mouffetard. Thomas chercha d'autres lettres, il en venait de part
le monde, beaucoup taient plus anciennes. Ce bac devait tre tout le courrier non
ouvert de Seth. Mais depuis quand n'tait-elle pas venue ? tait-ce bien la mme
Seth ? Il se dit que c'tait impossible quand il commena  trouver des lettres qui
dataient des annes soixantes-dix, puis soixantes, cinquantes... La plus vieille
qu'il trouva avait un tampon du 12 mai 1933. Elle tait adresse  Seth, elle venait
des tats-Unis. Thomas parlait moyennement anglais mais il ouvrit tout de mme.

C'tait une lettre d'amour, c'est ce qu'il en dduit tout du moins. 1933 ? Mais 
qui s'adressait cette personne ? C'tait sans doute une erreur. Mathieu Tournalet
avait cru trouver la trace de Seth, mais il s'tait tromp, il tait tomb sur la
trace d'une autre Seth, une autre Seth peut-tre morte depuis longtemps, dsormais...

Il remit les lettres dans le bac et regarda dans l'une des armoires. Des lettres,
toujours des lettres, archives par pile. La plus ancienne qu'il trouva datait de
1756, mais ne fit pas l'effort de dchiffrer cette criture et ce langage d'un autre
temps. Il remit tout en place et se dit qu'il ferait mieux de partir au plus vite,
car ce serait bien dommage de se faire attraper pour une erreur. Il descendit, resortit,
bloqua plus ou moins la porte avec le reste de serrure et repartit d'un pas press.

Il arriva chez lui vers 9 heures passes aprs tre rest coinc dans les bouchons
du matin. Il appela son chef pour lui confimer qu'il prennait quelques jours, puis
s'effondra sur le canap.

Il dormit trois bonnes heures, trois bonnes heures de sommeil, voil longtemps qu'il
n'avait pas connu un tel bonheur. Il se rveilla satisfait mais il pensa  Stphane
et il se sentit coupable. Mais que pouvait-il faire de plus ? Aprs tout il ne serait
pas charg de l'enqute, pourquoi devrait-il s'en mler ? D'autant que ce serait
sans doute mal interprt s'il mettait son grain de sel. Il se dit qu'il ferait mieux
d'oublier un peu tout a, il pourrait peut-tre aller passer un week-end en Normandie
avec Emmanuelle. L'ide lui plut, et il s'apprta  appeler Emmanuelle mais il se
retint, il avait une meilleure ide : il pourrait aller passer un week-end  l'le
de R avec Carole ! Il fut sduit et s'imagina dj enlac avec elle.

Il n'avait pas son numro mais il disposait de son mail, il lui envoya donc sans
tarder un petit message la prvenant de sa venue pour le week-end, en lui proposant
de la rencontrer. Il en profita pour aller voir les dernires nouveauts sur les
sites de matriels informatiques, et rpondit rapidement  quelques uns des dizaines
de mails qu'il avait reus depuis sa dernire consultation. Il releva son courrier
toutes les cinq minutes pour vrifier si Carole avait rpondu. Aprs une heure il
en eut marre et alla se faire rchauffer un plat surgel. Il en profita pour s'ouvrir
une bire. Il tait satisfait.

Aprs son plat de lasagne du pcheur qu'il completa avec une mini-quiche, puis une
crme au chocolat et un tiramisu, il s'endormit pour une sieste de plus d'une heure
devant le journal de 13 heures. Il manqua le bref passage ou l'assassinat de Mathieu
Tournalet et l'incarcration de Stphane taient voqus.

Quand il se rveilla il se dpcha d'aller vrifier si Carole avec rpondu. Il avait
un message d'elle ! Il en frmit et il eu mme un serrement au ventre, de peur qu'elle
ne soit pas disponible pour le week-end. Mais si, elle lui proposait mme de loger
chez elle. Il lui rpondit sur le champ sans mme lire son message en entier. Il
se dit aprs coup qu'il aurait pu l'appeler au tlphone. Il chercha son numro sur
les pages blanches, mais fut rapidement stopp quand il se rendit compte qu'il ne
connaissait pas son nom, ou tout du moins ne s'en rappelait plus ; il n'avait que
le vague souvenir d'un nom  consonance espagnole lors de sa premire rencontre au
restaurant de Saint Martin. Il aurait voulu partir tout de suite, mais aurait alors
t dans l'incapacit de recevoir la rponse de Carole. Il occupa donc son temps
avec le jeu qu'il avait achet pour sa console le samedi prcdent. Toutes les demi-heures
il retournait vrifier s'il n'avait pas de rponse.

Il fut mme tent de renvoyer son mail, s'imaginant qu'il avait pu se perdre, mais
il eut peur, s'il jamais elle le recevait deux fois, que cela ne laisst trop transparatre
son empressement de la voir. Il attendit donc. Elle n'arriva qu' 17 heures, aprs
trois heures de jeu, deux autres bires et un coca, elle lui donnait son adresse
et son numro de tlphone, lui disant qu'elle serait chez elle  partir de 23 heures
au plus tard et qu'il pourrait arriver  n'importe quel moment  partir de cette
heure-l. Il lui avait fallu la fois prcdente presque cinq heures pour y arriver,
ce qui devait le faire partir  18 heures. Mais il se dit qu'il y aurait sans doute
plus de monde en ce vendredi soir, et puis il avait quand mme bu trois bires. Il
s'avisa alors d'attendre 21 heures pour partir, et peut-tre de rouler un peu plus
vite que la dernire fois, pour y tre en quatre heures. D'autant que Carole habitait
un peu avant Ars-en-R, et qu'il lui faudrait bien vingt minutes voire une demi-heure
 partir du pont pour y arriver.

Il tenta de dormir encore un peu, mais sans succs, il tait bien trop excit  l'ide
d'aller retrouver Carole. Il alla alors prendre une longue et chaude douche. Il massa
longuement sa brlure. Ce n'tait plus vraiment une brlure dsormais, plus une sorte
de marque, de tatouage, de tche sombre. Il aurait moins de mal  trouver une explication
s'il le devait, comme il esprait un peu. Il la sentait pourtant, il pouvait presque
en dcrire les contours juste par la sensation de chaleur qu'elle lui procurait.
Il la sentait en lui. Il se demandait si elle ne grossisait pas  l'intrieur. Il
y avait comme une activit autour. La marque de la main tait un peu moins visible,
elle tait devenue un peu plus grosse et les contours tait moins rguliers. Peut-tre
tait-elle en train de disparatre... Mais il savait que non.

Il se rasa, prpara son sac, il prit de quoi rester au moins la semaine. Il regarda
un jeu stupide  la tlvision, puis passa voir sa mre. Il lui expliqua qu'il partait
pour quelque jours chez une amie  l'le de R. Il ne put refuser de dner avec elle.
Il luda autant qu'il le put mais sa mre tait d'une efficacit redoutable dans
le questionnement. Il se dit pour la premire fois qu'elle aurait peut-tre t trs
comptente comme policier. Bref, il s'en dmela comme il put et vers 20 heures 45,
ne pouvant plus attendre, il partit.

Il y avait encore du monde sur les routes mais moins qu'il ne le crut. Les gens ne
partaient peut-tre pas trop en vacances aussi loin. Il lui fallut tout de mme cinq
heures pour arriver au pont de l'le de R, parce qu'il dut s'arrter pour prendre
un caf et qu'il y avait un peu d'attente au page. Il mit d'autre part plus de quarante
minutes avant de trouver la maison de Carole. Elle louait un petit appartement au
premier tage d'une grande maison. Il y sonna  2 heures 5.

Carole lui ouvrit presque sur le champ, il s'attendait  la voir en chemise de nuit
o en peignoir, mais elle tait encore habille.

- Je suis dsol d'arriver si tard, je ne pensais pas mettre autant de temps.

Carole se recula pour le laisser entrer, elle referma la porte derrire lui, sans
mme tourner les verrous.

- Oh, ce n'est pas grave, pour tout vous dire je commenais  peine  m'inquiter.
Je vous aurais appel dans une dizaine de minutes si vous n'tiez pas arriv.

Thomas, son sac  la main, la suivit en regardant ses fesses dans le petit couloir.

- Oui il y a toujours un peu de trafic le soir, et j'ai prfr attendre un peu avant
de partir.

- Vous avez bien fait, c'est stupide de perdre du temps dans les embouteillages.

Il se demanda tout de mme si elle ne s'tait toujours pas couche :

- Je ne vous rveille pas ?

- Non pas du tout, je me couche rarement avant trois heures du matin, c'est un peu
l'inconvnient de ne pas avoir d'horaire de travail fixes, on laisse un peu durer
le soir. Mais je trouve que je n'cris vraiment bien qu'entre minuit et trois heures
du matin, alors...

Elle l'avait fait entrer dans la cuisine, elle se retourna vers lui.

- Vous avez dn ?

- Oui, oui, j'ai mang avant de partir, vous ne m'avez pas attendu j'espre ?

- Non pas du tout, j'avais un dner hier soir, c'est juste que je vous aurais proposer
quelque chose si vous n'aviez rien mang. Mais peut-tre prendrez-vous avec moi une
infusion ?

Il ne prenait jamais d'infusion.

- Je veux bien.

- Je vais vous montrer votre chambre, elle n'est pas trs range, je m'en sers un
peu de dbarras, mais a vaut largement le confort des htels du coin.

Elle le dirigea dans le petit couloir vers la chambre au fond. C'tait un chambre
pas plus grande que la chambre d'ami de Thomas  Paris. Elle le laissa s'installer
et alla faire chauffer de l'eau pour l'infusion. Thomas l'espace d'un instant fut
du de ne pas dormir avec elle, mais il se ravisa en se disant qu'elle ne pouvait
pas raisonnablement lui proposer directement de dormir avec elle, mme si elle le
voulait. Il posa ses affaires sur le lit, enleva son pull et la rejoint dans la petite
cuisine.

- Alors, vous tes venus pour interroger le vieux monsieur ? O en tes-vous de l'enqute
?

Thomas se dit qu'il n'allait pas lui cacher plus longtemps la vrit.

- En fait l'enqute a t classe, je ne suis pas cens continuer  travailler dessus.

- Classe ? Mais vous avez trouv le coupable ?

Thomas lui expliqua sommairement leurs suspicions sur Mathieu Tournalet, puis les
pressions pour classer l'enqute, l'nervement de Stphane, et l'assassinat de Mathieu
Tournalet. Il ne lui dit rien sur sa conversation avec Stphane dans la voiture.
Ils s'taient installs au salon, chacun dans un fauteuil se faisant face, se rchauffant
les mains avec la tasse d'infusion. Carole s'tait assise  genoux les jambes plies
sur le ct dans le vieux fauteuil en cuir marron, elle se brla la langue avant
de s'crier :

- Mon Dieu ! Mais oui un ami m'a parl de ce policier qui avait perdu la tte, c'est
donc votre ami ? Vous pensez qu'il l'a rellement tu ?

Thomas voulait le croire, mais il ne le pouvait pas. Il ne pouvait pas s'en convaincre.

- Tout tmoigne contre lui, mais pourtant j'ai du mal  croire qu'il ait pu faire
a.

- Parfois nous faisons des choses bien stupides sous l'emprise de la colre.

- Oui peut-tre, mais, enfin... Je ne sais pas. Je ne croyais pas Stphane capable
de a, mais c'est difficile de croire qui aurait pu monter le coup, le majordome
peut-tre, c'est la seule personne qui a peut-tre  y gagner.

- Peut-tre que ce Mathieu Tournalet avait des ennemis. Quand ils ont vu que Stphane
lui tournait autour, ils en ont profit pour monter cette mise en scne. Vous m'aviez
dit que Mathieu Tournalet n'avait pas d'enfant, n'tait pas mari, il faudra peut-tre
s'intresser  qui hrite de ses biens. Le premier suspect d'une affaire est souvent
celui  qui elle rapporte, non ?

- Oui, vous avez raison, ce sera sans doute un indice.

Dcidemment Thomas ne se trouvait pas trs perspicace, il aurait pu penser  cela
lui-mme ! Carole resta pensive un instant, regardant fixement sa tasse d'infusion,
rvant  un riche hritier se frottant les mains de la crdulit de la police.

- Mais que comptez-vous faire alors ?

La seule chose qu'il voulait vraiment en venant ici c'tait coucher avec elle, mais
cette histoire du vieux monsieur tait une bonne excuse.

- Et bien principalement pour interroger ce vieux monsieur et tenter de rajouter
quelques pices au puzzle. Mon chef m'a conseill de prendre quelques jours de vacances
aprs l'arrestation de Stphane. Je me suis dit que c'tait le bon moment pour tenter
d'en savoir un peu plus.

- Ah, vous comptez rester plus que le week-end ?

Thomas sentit qu'elle n'avait pas l'air trs enchante d'imaginer cette hypothse.
Il en fut bless et son ventre se noua.

- Je ne sais pas, tout dpendra du temps qu'il me faudra pour...

- Oh je ne pense pas qu'il vous faudra plus d'une aprs-midi pour l'interroger, il
ne doit pas en savoir tant que a, en esprant qu'il ne soit pas fou.

Thomas resta silencieux, il avait la vague impression que ses suppositions concernant
Carole taient loin d'tre vrifies. Elle n'avait sans doute pas vraiment envie
de coucher avec lui... Carole le regarda alors fixement et lui sourit :

- Je vois que vous tes sans doute fatigu, je vais arrter de vous questionner et
vous laisser aller vous coucher. Demain matin faites comme chez vous, vous pouvez
vous lever quand vous voulez et vous servir dans le frigo pour votre petit-djeuner.
Personnellement je ne me lve que vers dix ou onze heures. Je vais vous noter l'adresse
du vieux monsieur et comment se rendre chez lui, si vous voulez aller le voir ds
demain matin. Il s'appelle Thodore Vivien.

- Peut-tre devriez-vous venir avec moi, il vous connat a le mettra peut-tre en
confiance ?

- Ou lui fera peur. Non je pense qu'il est prfrable que vous y alliez seul. Mais
par contre ne lui dites pas que vous tes policier, simplement que Seth tait votre
petite amie.

Carole s'tait leve pour ramener les tasses vides  la cuisine. Thomas se voyait
dj avec sa plaque interroger le vieux monsieur comme un suspect. Mais Carole avait
sans doute raison... Il se leva aussi et s'tira, il s'admit qu'il tait vraiment
fatigu. Il attendit que Carole revnt pour lui souhaiter bonne nuit. Il n'osa pas
lui faire une bise. Elle ne le raccompagna pas jusqu' sa chambre.

Il ferma la porte et resta un instant  regarder les cartons de livres entasss dans
les coins, les cartons de vieux habits entasss dans un autre. Il se demanda s'il
pourrait trouver des secrets de Carole dans cette pice, des vieux courriers, des
notes. Mais si l'ide le tenta l'espace d'un instant, la fatigue et l'envie de s'allonger
furent bien plus forte. Il s'endormit rapidement dans le grand lit tout mou. Il dut
dormir quatre heures d'affiles, un record, avant que Seth ne le rveillt encore,
ne lui reprocht de vouloir sortir avec Carole, ne lui rappelt qu'elle ne le laisserait
jamais en paix, ne lui remmort qu'elle l'avait marqu au fer, qu'il lui appartenait,
dsormais. Il se recroquevilla dans une position foetale sous les couvertures pour
se protger. Tout tournait dans sa tte. Il se rappela de Stphane, il l'imagina
en prison, seul, peut-tre innocent. Il se demanda ce qui allait se passer la journe
suivante, il se demanda de quoi il avait envie. Il n'avait envie de rien, il n'avait
mme pas envie de Carole, il se dit que si elle venait le voir, l, pour finir la
nuit avec lui, il la renverrait... Puis il se ravisa.

Il somnola entre rves et cauchemars jusqu'au petit matin o il s'endormit de nouveau.
Il dormit entre 7 heures et 9 heures. Il resta une demi-heure dans le lit chaud,
puis se leva finalement. Il voulut prendre une douche mais se rendit compte qu'il
avait oubli ses linges de bain. Il remit alors cette opration  plus tard, une
fois Carole rveille. Il prit son petit-djeuner en silence, sans se presser, ne
se gnant pas pour goter les deux paquets de biscuits qu'il trouvt dans les placards.
Et puis, finalement, vers 10 heures vingt, comme Carole n'tait pas encore leve,
il s'habilla et sortit avec en poche le plan pour aller chez Thodore. Ce dernier
habitait vers Portes-en-R. Thomas prit sa voiture, traversa dans le matin dj bien
avanc de ce samedi 13 septembre les marais qui occupaient une bonne partie de l'extrmit
Est de l'le, et s'approcha des Portes-en-R.

Thodore
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Il mit un peu de temps  trouver la demeure du vieux Thodore, Carole n'avait pas
vraiment la notion des distances sur son plan. Il se gara finalement devant la vieille
maison en pierre un peu avant onze heures. Il faisait beau, Thodore, ou la personne
que Thomas imaginait tre Thodore, tait assis devant sa maison et se rchauffait
 la lumire du Soleil. Thomas s'approcha et se dit qu'il ne savait pas rellement
que lui demander. Il balbutia :

- Bonjour, euh... Excusez-moi de vous dranger, Thodore Vivien ?

Le vieux, qui avait les yeux ferms, ne les ouvra pas pour lui rpondre.

- Oui, bonjour.

- Et bien voil, je... Seth tait ma petite-amie...

Thodore tourna un peu la tte et le regarda enfin avec des yeux tristes. Il lui
rpondit d'une voix lasse :

- Ah... Mais je ne saurais trop que penser de vous alors...

Thomas tait extrmement mal  l'aise, il ne tenait pas en place.

- Je, une amie m'a dit que vous l'aviez vue, en novembre de l'anne dernire, et...

Le vieux le coupa :

- Oui, oui, elle est venue. Mais elle n'tait dj plus elle-mme, depuis si longtemps
en fait. Elle n'est jamais revenue,  vrai dire...

Thomas eut envie de partir sur le champ, il sentit qu'il n'aurait jamais la patience
de discuter avec ce vieux.

- Mais, euh... Je peux m'asseoir ?

- Oui, oui, prenez donc le Soleil, tenez, je me pousse un peu, asseyez-vous l...

Thomas s'assit  ct de Thodore sur un banc en bois et ferma lui aussi les yeux
en se rchauffant le visage. Il se sentit bien, si bien, comme si tous ses ennuis
s'vanouissait subitement. Il resta quelques instants silencieux avant d'interroger
Thodore tout en restant dans cette position, il parla d'une manire beaucoup plus
dcontracte :

- Savez-vous pourquoi elle est venue  l'le de R ?

- Vous tes avec elle depuis longtemps ?

- Et bien, je, quatre ans, mais... Elle est dcde vous savez.

Thodore marqua une longue pause :

- Dcde ?...

Thodore parla d'une voix presque inaudible :

- Alors son temps est pass... Je dormirai moins serein, dsormais... Tout redevient
possible, alors. Savez-vous qui l'a tu ?

Thomas hsita.

- Et bien, non, je ne sais pas, en fait c'est un peu la raison de ma venue, je cherche
 en savoir un peu plus sur elle, pour tenter de comprendre qui, ou pourquoi...

- Si c'est ce que je pense celui qui l'a tu est un hros. Il devra tre honor,
et il sera notre guide, pendant bien longtemps, je l'espre...

Thomas ne comprenait pas, il se dit que le vieux n'avait sans doute pas toute sa
tte.

- Un hros ? Pourquoi donc ? Qui tait Seth ?

- Oh ! Seth tait beaucoup, tant dans un sens que dans l'autre.

Habituellement Thomas se serait beaucoup nerv face  ce genre de remarque, mais
il tait si bien, au Soleil, qu'il resta calme et serein :

- Je ne comprends pas, que saviez-vous d'elle, depuis quand la connaissiez-vous ?

- Je l'ai rencontre le 13 juin 1931, j'allais avoir vingt ans.

- Mais ? Mais nous ne parlons pas de la mme personne, je vous parle de la jeune
fille qui est venue soit disant chez vous en novembre de l'anne dernire, celle
de la photo que vous avez vue  la boulangerie.

- Oui, elle tait toujours aussi belle, mais elle avait chang pourtant, depuis si
longtemps, depuis ces affreux jours de 1933. Depuis ces affreux jours o le monde
est entr dans le chaos... Ah mon Dieu ! Je prfre ne pas y penser...

Thomas se dit que ce vieil homme avait vraiment perdu la raison. S'il prtendait
avoir rencontr Seth  vingt ans en 1931, il avait alors quatre-vingt-douze ans,
assez pour tre devenu snile. Thomas rflchit un instant et concda qu'il pouvait
confondre Seth avec une de ses amours passes, qu'il regrettait sans doute. Mais
peut-tre tout de mme pouvait-il en savoir un peu plus sur ce qu'avait fait Seth
en novembre.

- Et... Seth, en novembre, savez-vous pourquoi elle est venue  l'le de R ?

- Saviez-vous si elle voyait toujours Alphonse ?

- Alphonse ? Je ne sais pas, qui tait-ce ?

- Mon concurrent, si je puis dire. C'est lui qui l'a pervertie, en 1933. Aprs elle
l'a vu souvent.

Thomas se dit qu'il fallait mieux ne pas laisser Thodore s'parpiller :

- Euh... Non, non, elle ne le voyait plus...

Thomas se demanda s'il pouvait vraiment croire le moindre mot de ce vieil homme.

- Et donc, euh, vous savez ce qu'elle voulait en venant ici en novembre ?

- Oh je n'en suis pas sr. Je n'aurais pas d la recevoir. J'esprais encore qu'elle
puisse changer, redevenir comme avant, mais c'tait peine perdue... C'tait trop
tard, bien trop tard.

Il resta silencieux un instant, Thomas se dit qu'il allait lui poser la question
une troisime fois puis qu'il laisserait tomber, mais il n'en eut pas le temps.

- Je pense qu'elle suivait son protg.

- Son protg ?

- Oui... C'est peut-tre bien lui qui l'a tu d'ailleurs, un peu comme ces formes
d'insectes parthnogntiques.

- Parthnogntiques ?

- Oui, ce sont des insectes dont les larves dvorent leur mre dans certaines conditions.

- Vraiment ?

- Cela parait surprenant au premier abord, mais c'est en fait tout  fait comprhensible
quand on tudie le phnomne de plus prs. Par exemple chez les mouches de la famille
des ccidomyids. Ce sont des mouches qui se nourrissent de champignons, principalement.

- Ah ?

Thomas se demanda bien ce qu'allait encore inventer le vieux.

- Ces mouches vivent dans un environnement o la principale source de nourriture
est phmre mais abondante ponctuellement. C'est  dire qu'il n'y a pas beaucoup
de champignons et ceux-ci ne subsistent pas trs longtemps, mais un champignon reprsente
normment de nourriture pour une mouche. Ainsi, lors de la dcouverte d'un champignon,
la stratgie la plus efficace est de le dvorer le plus rapidement possible pour
gnrer le maximum de descendants. Vous comprenez ?

Aprs tout Thomas tait bien au soleil...

- Euh, oui oui...

- Or, le dveloppement d'une mouche sexue classique, du stade de larve  celui de
mouche aile, prends des jours et des jours. Alors l'volution a conduit ces mouches
 avoir deux modes de reproduction, un premier mode classique de reproduction sexue,
et un autre mode, de reproduction assexue o les mouches, pas encore adultes, toujours
au stade de larves, commencent dj  produire des larves  l'intrieur mme de leur
corps. Ainsi en quelques jours une premire larve peut donner naissance  des dizaines
d'autres larves qui la dvorent de l'intrieur, puis dvorent le champignon o elle
a lu rsidence. Ensuite elles donnent elles-mmes naissance rapidement  des dizaines
d'autres larves asexues. En quelques jours des milliers de larves prennent donc
naissance. Le champignon est alors consomm  une vitesse record alors qu'il aurait
fallu des dizaines de fois plus de temps si chaque gnration avait d attendre la
maturit sexuelle.

- Ah.

Thomas de demanda qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir  faire de ses mouches, au vieux...

- Mais il y a un problme, vous voyez lequel ?

Thomas eut envie de rire tellement c'tait ridicule.

- Euh, non...

- Et bien, me direz-vous, une fois le champignon consomm, si elles sont restes
au stade de larves, elles ne pourront pas trouver de nouveau champignon, et elles
vont toutes mourir ?

- Euh, et bien oui.

- Et bien, c'est l que la nature est remarquable. Quand la nourriture est abondante,
les larves ne donnent naissances qu' des larves femelles capables de se reproduire
de manire assexue, mais quand la nourriture devient plus rare, et bien des mles
commencent  apparatre ainsi que des larves qui vont aller jusqu'au bout de leur
dveloppement, avec des ailes, et qui pourront partir  la recherche d'un nouveau
champignon, n'est-ce pas magnifique comme optimisation de l'utilisation des ressources
?

- Oui, c'est intressant... Mais, euh... Quel est le rapport avec Seth ?

- Vous ne comprenez pas ? Si Seth a bien t tue par son protg, celui-ci a d
lui prendre son nergie pour crotre plus vite, parce que l'environnement est favorable.
Ne trouviez-vous pas que Seth tait de plus en plus faible depuis son retour de l'le
de R ?

Cette phrase rsonna dans la tte de Thomas : "Ne trouviez-vous pas que Seth tait
de plus en plus faible depuis son retour de l'le de R ?"... Il resta silencieux...
Puis il se reprit. Ce vieil homme avait tort, de toute manire... Mais qui pouvait
bien tre la personne que ce vieil homme appelait le "protg" de Seth ? Son amant,
Mathieu Tournalet ?

- Mais savez-vous qui tait le protg de Seth ?

- Ce ne sont que des suppositions, jeune homme, je ne sais rien. Si je le savais,
je ne serais pas aujourd'hui l  attendre.

- Ah ? Et... Vous seriez o ?

- Je ferais tout mon possible pour le tuer...

"Il est compltement fou" se dit Thomas.

- Mais, vous ne l'avez pas vu, ce protg ? Est-ce que vous avez vu quelqu'un en
compagnie de Seth ?

- Non, bien sr que non, elle tait trop prudente, trop maligne... Vous savez jeune
homme. En un sens je suis heureux qu'elle soit partie, elle n'tait plus elle-mme,
de toute faon, mais ce qui m'inquite, c'est que je ne sais pas si c'est bon ou
mauvais signe...

Thomas conclut qu'il n'apprendrait rien, que le vieux dlirait et qu'il valait mieux
qu'il allt occuper son temps  draguer Carole. Thomas se pencha et tourna la tte
pour dbloquer ces vertbres cervicales. Thodore lui posa une question :

- Vous travaillez ?

- Euh, oui, bien sr... Enfin... Oui, je travaille, j'ai un travail.

- Oh, ce n'est pas si vident, tellement de gens passent leur temps aujourd'hui 
jouer en bourse. Et ils croient qu'ils travaillent ! Mais ils le disent eux-mmes,
ils "jouent" en bourse. Jouer n'est pas travailler. Ils ne crent pas de valeur,
ils ne font que profiter d'un systme imparfait. Vous ne travaillez pas dans la bourse,
au moins ?

Thomas se rappuya contre le mur, le soleil attnuait sa sensation de fatigue. Il
plaa tout de mme ses deux mains sur le bord du banc et s'avana un peu, signifiant
qu'il allait se lever, de peur que le vieux n'embraye sur d'autres thories fumeuses
ou sur une critique interminable de tous les dfauts du monde. Il lui rpondit en
voulant rajouter qu'il devait partir :

- Non, non...

Thodore le coupa avant qu'il n'en eut le temps :

- Bien. Ne vous laissez jamais prendre  ce jeu. C'est contre toute les valeurs de
l'homme, c'est utiliser les vices des autres pour s'enrichir, c'est honteux et dgradant.

Thomas se rappela qu'il y a bien longtemps un ami  lui lui avait fait acheter des
actions France Tlcom, il se demanda bien ce qu'il en tait advenu, depuis le temps.
Il avait un peu suivi au dbut, puis les valeurs avaient beaucoup baiss, et depuis
il avait oubli tout a, il serait peut-tre temps de s'en dbarrasser... Le soleil
se voila, Thomas eut un frisson, il rouvrit les yeux. Il se leva.

- Et bien monsieur, merci beaucoup de m'avoir racont tout a.

- De rien, jeune homme. N'hsitez pas  venir me voir si vous avez d'autres questions.

- J'y penserai.

- Et ? Est-ce que je peux vous demander quelque chose ?

Thomas, qui avait dj commenc  partir, se retourna. Il pouvait difficilement refuser
:

- Et bien, oui, si je peux vous aider ?

- Retrouvez son protg, et tuez-le, sans aucune hsitation. Mme si vous deviez
passer le restant de vos jours en prison pour a, vous ne le regretterez jamais.

"Mais qui tait son putain de protg ?!" cria Thomas intrieurement, Mathieu Tournalet
?  Son compte tait dj rgl...

- Oui, oui, ne vous inquitez pas...

Thomas le remercia encore, puis le salua et regagna sa voiture. Il resta quelques
secondes sans dmarrer, puis secoua la tte et partit. Il tait midi pass. Il pensa
plus  Carole qu' ce que lui avait dit Thodore pendant le trajet de retour.

Quand Thomas arriva  la maison de Carole, il la trouva en robe de chambre dans la
cuisine, en train de prendre son petit djeuner en lisant le Monde. Elle l'accueillit
avec un sourire :

- Bonjour. Vous voyez, j'ai menti ; je me lve  peine, je n'ai mme pas encore pris
ma douche. Je ne vous ai absolument pas entendu partir ce matin ; je me suis mme
demand si vous ne dormiez pas encore, avant de voir que votre voiture n'tait plus
l.

- Ah, euh, bonjour, a va ?

Thomas ne sachant trop que dire, se dirigea vers elle et lui fit la bise, elle fut
surprise et se leva, sa tartine  la main.

- Oops, pardon, je dois tre toute collante ; je mange de la configure de myrtille
que fait mon pre, une vrai merveille, vous voulez une tartine ? J'ai vu que vous
avez djeun. Vous avez bien fait.

Thomas se demanda si cela n'tait pas un reproche face  son bol qu'il a simplement
pos dans l'vier. Cela ne lui tait mme pas venu  l'esprit de le laver.

- Euh, oui... Je n'ai pas laver mon bol, je ne savais pas si vous aviez un lave-vaisselle.

- Non, non je n'en ai pas. Mais ce n'est pas grave, je laverai tout d'un coup, a
conomisera de l'eau.

"Oh non, voil qu'elle est colo, en plus", se dit Thomas intrieurement. "Finalement
c'est pas plus mal qu'elle ne veuille pas de moi". Puis Carole se rassit, croisant
les jambes, et il vit la courbe d'un sein ainsi que sa jambe nue, et il oublia sa
dernire pense. Elle se retourna vers lui aprs une bouche de sa tartine  la confiture
de myrtille et le regarda avec ses grands yeux marrons, de la confiture de myrtille
sur le coin de la bouche :

- Alors, que vous a dit le vieux Thodore ?

Thomas s'appuya contre le plan de travail, il ne voulut pas faire le tour de la table
pour garder une chance de voir se dvoiler un instant quelques courbes du corps de
Carole. Il jeta un oeil  la cuisine, qu'il n'avait jusqu'alors pas vraiment regarde.
Une vielle cuisine avec des petits carreaux blancs et bleus, malheureusement rapice
avec un vier en inox, des nons et une table en plastique.

- Bah, j'ai bien peur qu'il ne soit fou.

- Vous avez trouv aussi qu'il tait bizarre ? Pourtant tout le monde ici s'accorde
 dire qu'il a encore toute sa tte, ce qui est assez remarquable  son ge, d'autant
qu'il se fait seulement aider d'une infirmire deux fois par semaine pour les courses
et le mnage, mais qu'il se dbrouille le reste du temps.

Thomas alla s'asseoir en face de Carole et se fit malgr tout une tartine de confiture.

- Mouais, j'ai quand mme bien l'impression qu'il est fou. Il m'a quand mme dit
qu'il avait rencontr Seth en 1931, aprs il m'a dit qu'elle avait chang en 1933
en rencontrant je ne sais plus trop qui, puis il sembla satisfait qu'elle ft morte,
disant mme que celui qui a fait a tait un hros... Hum c'est vrai qu'elle est
fameuse cette confiture... Aprs il m'a parl de mouches qui s'entre-dvorent, et
il a fini en parlant de son soi-disant protg... Bref, un fouillis pas possible,
je n'ai mme pas pu savoir ce qu'avait fait Seth en septembre dernier !

- En novembre.

Thomas rectifia la bouche pleine, manquant de s'touffer :

- Euh, oui, en novembre.

- Il ne faut pas parler la bouche pleine... Il vous a parl de mouches ? Mais  quel
sujet ?

- Si j'ai bien compris, il a imagin que Seth avait un protg, et que c'est lui
qui l'avait tu pour rcuprer son nergie, pour grandir plus vite, pour profiter
de l'environnement... Euh... Favorable. Il a compar avec une sorte de mouche  champignons
qui se multiplient  vitesse grand V quand elles sont  l'intrieur d'un champignon,
pour, euh,... le manger le plus vite possible je crois... Je me rappelle plus trop.

- Des mouches  champignons ? Je ne comprends pas, c'est quoi ces mouches ?

- Je ne sais pas trop, il a dit le nom mais je ne m'en souviens pas, c'est une espce
de mouches un peu particulire dont les larves mangent leur mre avant mme de natre
dans certaines conditions, je n'ai pas tout compris.

- Hum, attendez, nous allons chercher sur internet.

Carole se leva sans finir sa tasse et sa tartine, et invita Thomas  la suivre dans
son bureau. Il la suivit au travers de la salle  manger, elle aussi d'apparence
trs vieille, et ils entrrent dans son bureau. Elle s'assit en face de l'ordinateur,
dj allum, et dbarrassa une pile de livres d'un tabouret pour le proposer  Thomas.

- Excusez le bazar. Cette pice est normalement le salon, mais j'en ai fait mon bureau,
je n'ai pas vraiment besoin de salon de toute faon je n'ai pas de tl... Alors,
redites-moi, ce sont des mouches qui mangent des champignons ?

- Oui. Plus exactement ce sont des mouches qui une fois qu'elles ont trouv un champignon
et s'y sont installes, changent de mode de reproduction, elles commencent  faire
beaucoup plus de larves, et c'est l que les larves mangent leur mre avant mme
de natre, puis elles font elle aussi de nouvelles larves. Tout a pour manger le
champignon le plus vite possible.

Thomas fut assez fier de son rsum, connaissant ses pitres talents de professeur.

- Ok, bon, je vais mettre en Franais d'abord on verra aprs si je ne trouve rien.
Alors, "mouches, champignons, larves"...

Thomas regarda Carole tapoter sur son ordinateur, il fut impressionn par sa dextrit
au clavier, puis il se rappella qu'elle tait crivain.

- Non, rien d'intressant, je vais rajouter "mre" pour voir... Ah, oui, regardez
: "La sagesse biologique, ou pourquoi certaines mouches mangent leur mre", par Stephen
Jay Gould. Gnial !

Carole se tut un instant pour lire l'article, Thomas lut le dbut, mais elle lisait
trop vite pour lui et il n'arrivait pas  suivre.

- Oui, c'est bien a, c'est une faon de profiter au maximum d'un environnement favorable...

Carole se recula sur sa chaise et se tourna vers Thomas :

- Et le vieux Thodore vous a dit que a pouvait tre le protg de Seth, son fils
en quelque sorte, qui l'aurait tu pour profiter de son nergie et grandir plus vite.
C'est incroyable...

- Vous croyez un truc pareil ? Moi je trouve que c'est n'importe quoi.

Carole se leva :

- Bah, je ne sais pas si c'est vrai, mais vrai ou pas c'est vrai c'est un ide en
or pour crire un roman ! Vous voulez un th ?  Je vais m'en resservir un.

- Euh, tu... Vous auriez du caf plutt ?

- Tu as raison, tutoyons-nous, ce sera plus simple. Je crois que j'ai du caf mais
juste de l'instantan, je n'ai pas de cafetire.

- Je vais prendre un th alors, c'est trs bien.

- OK, je reviens dans deux minutes.

Thomas jeta un coup d'oeil circulaire dans le bureau encombr de Carole. Il y avait
des livres et des notes de partout, mme parpills au sol par endroit. Son imprimante
tait enterre sous dix ramettes de papiers. Il distingua mme un autre ordinateur,
sans doute son prcdent, noy sous d'autres feuilles dans un coin. Il fut surpris
par Carole qui revenait.

- Voil... Oui ce n'est vraiment pas trs rang, mais aprs tout si je m'y retrouve
! Bon OK je ne m'y retrouve pas toujours... Faites... Fais attention c'est chaud.
C'est dingue comme c'est dur de passer au tutoiement quand on a commenc par vouvoyer
quelqu'un ? Tu ne trouves pas ?

- Bah, j'ai jamais eu trop de mal  tutoyer les gens, et c'est plus de penser  les
vouvoyer mon problme.

- C'est marrant comme chacun ragit diffremment, je me demande si c'est parce qu'on
a pas t levs pareil ou si c'est parce que notre cerveau marche pas pareil....
Bon o en tions-nous ?

- Les mouches...

- Ah oui les mouches. Donc tu ne trouves pas que ce serait formidable si vraiment
elle avait comme un protg qu'elle aidait et que finalement il l'a tu une fois
adulte ?

- Ben pour un mauvais film fantastique  la limite, mais sinon c'est pas trs crdible.

- Mais tu ne m'avais pas dit que tu ne connaissais pas grand chose de son pass ?
Peut-tre t'a-t-elle cach son existence.

- Qu'elle soit venue pour voir quelqu'un sur l'le de R, je veux bien, son amant
o quelque chose comme a. Que ce soit lui qui l'ait tue, pourquoi pas, peut-tre
l'avait-elle quitt o je ne sais pas, mais cette histoire de mouche et de protg,
j'y crois pas du tout, c'est n'importe quoi.

- Bah, on peut rver un peu, qui sait, peut-tre que le vieux Thodore n'est pas
si fou. Qu'est-ce qu'il vous a dit d'autre ?

- Il m'a dit que si je trouvais son protg il faudrait que je le tue, quitte  passer
le restant de mes jours en prison.

Carole tait de plus en plus excite.

- C'est vrai ? Et tu avais dit qu'il l'avait rencontr dans les annes trente ?

- Oui, il disait qu'il avait rencontr Seth en 1931, quand il n'avait que 20 ans.
Il a parl d'un autre gars, que Seth voyait, je ne me rappelle plus le nom, un truc
comme Albert, ou du genre. Sans doute un ancien concurrent, un gars contre qui il
tait en comptition pour une nana, soit disant Seth. J'ai pens qu'il confondait
plutt avec un de ses amours perdus.

- Une des ses amours perdues.

- Une ?

- Oui amour est fminin au pluriel, tu ne savais pas ?

- Euh, non...

- Remarque c'est peut-tre parce que j'cris que je le sais. Enfin... C'est quand
mme bizarre cette histoire...

Carole se remit sur Google et tapa quelques mots dans la recherche.

- Qu'est-ce que tu cherches ?

- Je ne sais pas trop...

Carole rflchit un instant, puis demanda :

- Quels sont les endroits o Seth est alle ?

- Tu crois que tu peux trouver quelque chose ?

- J'en sais rien, peut-tre... Alors ?

- Et bien d'aprs ce qu'on avait trouv je pense qu'elle vient de Gap ou des environs,
ensuite elle est alle  Grenoble, puis Nancy, et je l'ai rencontre  Jouy en Josas.

Carole tapa et lana la recherche, mais ne fut pas vraiment satisfaite du rsultat
:

- Hum... Htels, htels... Presque que des htels, et il y a trop de rponse. Tu
as les annes o elle se trouvait dans ces villes ?

- Euh... Je pense qu'elle tait  Nancy avant 1999, Grenoble sans doute trois ans
avant, 1996, et Gap, peut-tre encore deux ou trois ans avant...

- Ah ! Ah ! Regarde moi ce CV. Franois Aulleri. Lyce  Gap, bac en 1994, classes
prpas  Champo,  Grenoble, entre 1994 et 1996, puis l'cole des Mines de Nancy
entre 1996 et 1999, stage  Motorola en 1999  Gif-sur-Yvette, puis il travaille
 Silicon Graphics...

Thomas fut surpris :

- Mais c'est  Jouy a !

Carole sourit et termina.

- Il n'y reste pas trs longtemps, puis travaille  Mandrakesoft... Hum, connais
pas.

- Moi non plus... C'est quand mme dingue a ! Fais voir le haut du CV, l...

Carole laissa Thomas prendre la souris et se recula sur sa chaise.

- Alors, qu'est-ce que tu en penses, tu penses que a pourrait tre lui ?

Thomas prit le temps de lire en dtails le CV, puis s'appuya lui aussi contre le
dossier de sa chaise.

- a m'tonnerait... C'est trop facile, c'est srement une concidence.

- Tu sais je ne pense pas qu'il y ait des milliers de personnes qui soient passes
par ces villes  ces dates l, d'autant qu'il a quand mme travaill  Jouy-en-Josas
en 1999, c'est quand mme trange comme concidence.

- Oui mais il n'y travaille plus, il est  cette autre socit maintenant.

- Oui mais regarde, a se trouve dans le deuxime, c'est au centre de Paris, elle
n'a peut-tre pas juger utile de bouger. Est-ce qu'elle travaillait ?

- Non.

- Elle faisait quoi de ses journes ?

- Rien de spcial, elle se baladait, elle allait souvent sur Par... Merde...

Un large sourire illumina le visage de Carole.

- Ah ! Ah ! Tu vois !

- C'est dingue putain... Non, c'est pas possible, c'est normal qu'elle aille sur
Paris en tant  Jouy, il n'y a rien  faire  Jouy.

Carole se pencha pour prendre la souris :

- Bon, attends, on va voir ce qu'il y a d'autre, son site  l'air d'avoir d'autres
pages.

Carole remonta  la racine du site, et plucha les diffrentes pages disponibles.

- Et regarde, il y a une sorte de journal ! Oui regarde, a commence en septembre
2002, et a va presque jusqu'en novembre ! C'est dingue, attends, je l'imprime.

Carole se leva pour dbarrasser la pile de papier au-dessus de l'imprimante. Elle
remarqua la direction du regard de Thomas et se rendit compte que sa robe de chambre
n'tait plus trs serre, et qu'en se levant, elle avait dvoil toute sa jambe et
mme une partie de son sexe. Elle se tourna et resserra sa robe de chambre nerveusement
en faisant un noeud plus solide, Thomas rougit quand il comprit qu'elle avait vu
qu'il avait regard sans retenue, et sans rien dire. Un petit froid passa dans la
pice.

Dix minutes plus tard, Carole avait imprim les trente pages trouves sur le site,
et elle les lisait rapidement en faisant suivre  Thomas...

Ylraw
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Lundi 9 septembre 2002
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Je ne pensais pas reprendre la plume, pour ainsi dire, et continuer  raconter l'intrt
nul de ma triste vie ; mais  croire que la fin de la version pour mon travail me
donnant un peu de temps, la mlancolie ou l'ennui reviennent au galop. Et c'est finalement
dj une chose que de prendre un peu de recul en les dposant. J'ai mme retrouv,
pour complter ce pitoyable tableau, quelques mots de mon enfance, que j'ai rajouts
au dbut.

Remettons un peu d'ordre dans l'anne, presque entire, qui vient de s'couler. 20
Octobre 2001, premier septembre 2002, un peu plus de dix mois. Dix mois assez classiques,
somme toute.

Il se passe pourtant beaucoup de choses en presqu'une anne, autant de changements
dans la socit o je travaille, autant dans le monde, aprs le 11 septembre, la
crise, la chute des bourses, les lections prsidentielles en France, l't, le beau
temps, le mauvais temps dans le Sud, les inondations, les tensions du Moyen-Orient,
l'Irak... Et tout le reste.

Je ne sais pas si tout cela vaut le coup de s'y attarder. Mais j'aurai tout loisir
de revenir en arrire si jamais de nouveaux vnements viennent complter d'autres
plus anciens et encore insignifiants aujourd'hui.

Je m'attarderai cependant cinq minutes sur une action que j'ai entreprise,  petite
chelle certes, vers le mois de mai 2002. J'ai dcid d'enfin joindre les actes 
la parole, et d'envoyer un chque  Zazie pour avoir cout ses chansons sans contribution
financire de ma part. Je suis conscient que a n'a rien  voir avec le reste mais
dans la vie les choses se mlent et s'entremlent et seul le temps peut dmler le
tout. Bref ; ne sachant pas du tout o crire, j'ai, aprs recherche, finalement
adress ma lettre au fan-club ou tout du moins le seul contact que j'ai trouv, 
savoir Universal Music rue des Fosss St Jacques  Paris dans le cinquime arrondissement.
Voici une copie de la lettre :

--

Bonjour,

Parler sans connatre n'est pas sans difficult. Excusez donc ma maladresse, et ces
mots qui ne vous conviennent pas, pas plus que cet esprit que je vous accorde peut-tre
 tort. Mais nous ne nous adressons finalement qu' ces images, qu' notre imagination,
et qu' ce monde qui en est le fruit.

Ce monde justement, dont je veux, succinctement j'espre, sans vous ennuyer si je
le puis, vous parler un instant, pour expliquer pourquoi ce chque, et, si l'on peut
dire, ce que j'en attends.

Ce monde qui change, et qui me donne l'excuse de vous crire, pour vous dire que
j'apprcie vos chansons, vos paroles, votre talent. Qui me donne l'excuse car je
voudrais encore vous couter, comme je le fais en ce moment, et que j'aimerais encore
vous voir crer, car c'est de cela qu'il est question, alors que je n'ai pas de ces
galettes rflchissantes avec votre nom, o votre surnom tout du moins, marqu dessus.

Je n'ai pas de ces galettes et pourtant je vous entends, et c'est votre voix que
j'aime, si belle soyez-vous je n'ai que faire de vos photos sur ces botes et ces
livrets, qui tuent mes arbres, salissent ma nature, et payent ces camions qui les
baladent.

C'est  vous que je dois un peu de bonheur et c'est  vous que je le paye, vous laissant
juge d'en rpartir, aussi symbolique soit la somme, les parts parmi les mritants
de vos partenaires.

J'aime  croire que ce monde change et que vous comprenez que vous pouvez m'aider
 supprimer le superflu,  faire que les crateurs gagnent leur libert, quels qu'ils
soient, et que chacun puisse aimer  sa manire.

Le monde change, et la route est longue pour donner  chacun le got de crer, et
les moyens. Mais ce monde o chacun est libre de donner ce qu'il peut aux gens qu'il
aime, o c'est le coeur et non pas le march qui me donne envie de vous aider, ce
monde-l, dans lequel je vis dj un peu, de par mon travail, j'aimerais qu'il soit
le monde de demain.

Si votre pragmatisme ne croit pas  la morale de l'homme, si vous pensez que donner
la libert de ne pas payer c'est assurer sa perte, je vous prie d'oublier ces mots,
et de m'oublier.

Mais vous vous tromperiez.

--

Bien sr direz-vous ce n'tait pas forcment la chose la plus intelligente que d'envoyer
cette lettre  Universal, avec toutes les chances qu'elle se noie ou soit carte
; mais je n'avais pas vraiment beaucoup d'autres ides, et entre parenthses ce n'est
pas mon genre, de toute faon.

Sans rponse j'ai tent une deuxime lettre, celle-l adresse  Mylne Farmer. Je
n'ai eu en rponse que la lettre retourne, ouverte, lue je ne sais, mais renvoye
avec le chque. Sans doute ne fut-elle pas la bienvenue. Peut-tre me faudra-t-il
tenter de prendre contact directement avec Universal Music...

Voil la lettre  Mylne Farmer :

--

Bonjour,

J'apprcie la musique que vous faites, j'apprcie votre talent.

J'apprcie encore plus la nature et la libert, en consquence je n'achte pas de
choses artificielles inutiles, et je ne favorise pas la cration de conglomrats
o le contrle et la domination prennent lieu et place  la cration,  l'originalit,
et  la multitude.

C'est en ce sens que j'aimerais contribuer pour les quelques moments o nous sommes
presque proches.

Presque.

Ne cdez pas  la facilit. 

Le monde de demain doit tre un monde de proximit, o chacun sera crateur, o chacun
pourra exprimer son talent, le partager.

Le monde d'aujourd'hui pourrait dj tre celui-ci.

Aidez-moi.

--

Plus de nouvelles sur ce sujet un peu plus tard, donc, si jamais...

Mardi 1er octobre 2002
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Moi qui pensais il y a un mois reprendre l'criture ! C'en est un nouveau qui s'est
coul et toujours aussi peu de temps, ou de volont, pour mettre  plat les journes
qui passent.

J'ai beaucoup travaill dans ce dernier mois de septembre et repris le footing. 
ce propos il m'est arriv quelque chose d'tonnant. En effet pas plus tard que lundi
dernier, hier en ralit, le temps ne passe pas toujours si vite, j'avais un jour
de rcupration. Je me remotivais et dcidais de reprendre mon jogging au Jardin
des Plantes aprs un samedi et un dimanche  ne rien faire, ou plus exactement 
chercher le courage de faire autre chose que dormir et quelques tractions. J'y parvins
et malgr la chaleur du jour et les restes de pollution je trottinais doucement jusqu'au
parc. L, faisant mon footing, une hystrique se jeta sur moi et essaya de m'trangler
! Je russis  reprendre le dessus et elle s'enfuit aussitt, en criant en je ne
sais trop quelle langue, mais j'ai bon espoir que ce devaient tre des insultes.
En parcourant mes huit habituels entre les alles principales et la mnagerie, je
l'avais dj remarque depuis un petit moment, srement parce qu'elle tait fort
jolie ; elle me rappelait quelqu'un que je connaissais, ou que j'avais dj vu, sans
que je ne me souvienne qui ; peut-tre aussi parce qu'elle courait plutt vite. Ce
fut alors que je tentais de la rattraper, orgueil masculin quand tu nous tiens, qu'elle
ralentit. Je pensai qu'elle allait simplement s'arrter, ayant termin sa course
; mais ds que je passai  son niveau elle me sauta dessus ! Je fus impressionn
par la force qu'elle dveloppa, mais pris de peur j'imagine que j'en fis aussi preuve
de pas mal pour la repousser. Elle vola presque au-dessus de moi quand je tentai
de l'viter en dviant sa course. Je fus dsquilibr et je tombai en arrire. Elle
russit alors  se dgager et partir en courant. tant encore au sol, je ne cherchai
mme pas  lui courir aprs, et vu sa vitesse je ne suis pas sr de toute faon que
j'aurais pu la rattraper.

Et une catastrophe n'arrivant jamais seule, c'est ce mme hier matin qu'il y eu un
petit tremblement de terre en Bretagne. Plaisanterie mise  part, je ne crois pas
avoir jamais connu de tremblement de terre. Mais mon pre m'a dit avoir assist 
un petit ssme durant son enfance, dans mon village natal des Hautes-Alpes.

Parenthse referme, au moins mes cours de ju-jitsu m'auront servi dj une fois,
mme si je ne l'avais pas vraiment immobilise, j'ai eu au moins le bon rflexe pour
ne pas me laisser attraper.

Avec les moins cinq pour cent et quelques  la bourse de Paris hier, je me demande
si je ne ferais pas mieux de trouver un moyen plus sr pour placer l'argent que je
mets de ct. Cela dit  ce rythme je n'en n'aurai plus beaucoup dans pas longtemps,
m'enlevant le souci de savoir qu'en faire...

Le travail est plutt tranquille en fin de semaine, mais c'est finalement ce que
je redoute je crois. Moi qui tait persuad de ne jamais m'ennuyer... Ce n'est pas
tellement le manque d'activits possibles qui pose problme, mais plus cette lassitude
de ne plus y trouver grand intrt. Il va tout de mme bien falloir que je trouve
deux ou trois trucs  faire parce que j'ai quelques jours de vacances  passer, maintenant
que le coup de bourre du travail est derrire moi. Sur ce, 9 heures 50, ce doit tre
une bonne heure pour aller faire des courses...

12 heures 41... Plus de deux heures, presque trois, pour acheter un pack de yaourt
et deux steaks de soja, voil qui est un peu beaucoup. Mais,  ma dfense, il y a
une explication. Ce matin, juste aprs le paragraphe prcdent, une fois habill
et aprs un carr de chocolat, direction le Monoprix. je pris mon courrier au passage,
le facteur tant pass, et m'aperus avec joie que j'avais trop pay d'impts sur
mes deux premiers tiers et que l'on m'en remboursait. C'est anecdotique, je continuai
ma route et allai  mon Monoprix habituel rue Saint Antoine. Je fis rapidement mes
deux trois courses, les yaourts et les steaks de soja, donc, avec en plus quelques
fruits, rien d'exceptionnel. J'utilise en gnral mon petit sac  dos pour transporter
mes courses, ainsi je ne gche pas trop de sacs en plastique. Le rayon alimentation
du Monoprix se situe au sous-sol, et il y a un escalator en face des caisses pour
remonter au rez-de-chausse. Je la revis l, cette mme fille qu'hier, cette folle
qui m'avait agress, elle se trouvait en haut de l'escalator et me regardait. J'hsitai
entre l'ignorer et lui courir aprs le temps d'une seconde, mais je m'expliquais
difficilement le fait que je ressentais une sorte de haine, ou de colre, je ne sais
pas trop comment l'exprimer. Je devais avoir envie de me venger ou de laver l'affront
de la veille. Je m'lanai, bien videmment voyant cela elle partit elle aussi sur
le champ, mais le temps de monter l'escalator quatre  quatre elle n'tait pas encore
sortie du magasin et je l'entrevis se diriger vers la sortie arrire. Avec mon sac
sur le dos je n'avais aucune chance de la rattraper, et je m'en dbarrassai juste
avant de sortir moi aussi. Je le laissai au niveau d'une caisse qui se trouvait l,
en criant  la vendeuse que je reviendrais le chercher tout de suite. En sortant
rue Neuve Saint Pierre, derrire le Monoprix, elle se trouvait dj au niveau de
l'intersection suivante, la rue Beautreillis, bien  plus de cent mtres de l. Je
courus alors jusque l, en essayant d'aller vite mais en conservant tout de mme
un peu de marge, me disant que si je devais encore la suivre pendant un bout de chemin
il valait mieux garder un peu des forces. Grand bien m'en prit.

Elle m'attendait dans le coin de la rue, cache. Elle m'assena un coup de pied d'une
force surprenante  mon passage. J'avais quand mme de la vitesse, et elle semblait
particulirement souple, et avec l'lan de ma course sa jambe faisant office de levier,
je volai presque littralement en roulant par-dessus une voiture gare au coin de
la rue. Un bruit m'indiqua qu'elle avait sans doute t plaque contre la voiture.
J'essayai alors de me remettre debout le plus vite possible. J'avais par le coup
avec mes avant-bras mais j'avais tout de mme sacrment mal au ventre. Je ne sais
pas trop comment elle s'y tait prise, en sautant plus ou moins au moment de me frapper,
mais ce fut trs efficace. tourdi je me prparai tout de mme  ce qu'elle me ressaute
dessus immdiatement mais quand je la trouvai du regard elle tait dj repartie
en courant. Tant bien que mal je me remis debout et au pas de course  sa poursuite,
bien trop dcid  savoir qui elle tait et pourquoi elle m'en voulait  ce point.
J'avoue que j'tais un peu perdu, ne comprenant absolument pas d'autant que je ne
voyais pas du tout qui elle pouvait bien tre.

Mais mon empressement fut inutile, elle m'attendait rue Charles V, une petite rue
perpendiculaire  la rue Beautreillis ; mais cette fois de manire moins vicieuse,
pas dans le coin comme tout  l'heure, mais au beau milieu, presque en dfi, les
mains sur les hanches. Un peu surpris j'eus un mouvement de recul avant de m'arrter.
Je ne savais trop comment ragir. Je me risquai  m'approcher un peu, essouffl,
me remettant de ma course, en marchant lentement. Je tentai tant bien que mal de
dire une banalit :

- Salut, euh tu sais si tu es jalouse  ce point-l de ma superbe coiffure il faut
me le dire je te filerai l'adresse de mon coiffeur, ce sera plus simple.

J'admets aprs coup que ce n'tait pas vraiment subtil, voire carrment stupide,
mais sur l'instant il fallait bien trouver quelque chose et j'avais l'esprit plus
concentr sur mes douleurs aux bras et au ventre. Quoique quelques instincts de pavanage
devaient bien augmenter ma prsence d'esprit. Elle esquissa un sourire, je ne sais
pas trop  bien y rflchir si elle comprit ce que je dis ou pas, aprs tout elle
n'avait pas cri en franais la veille dans le parc. J'en profitai pour la regarder
un peu plus en dtail. Elle devait faire  peu prs ma taille, habille on ne pouvait
plus banalement avec un pantalon assez ample blanc-gris, un tee-shirt rose ple dlav,
pas assez moulant pour que je devine ses formes, et une paire de baskets tout ce
qu'il y a de plus classique. Sa tte me disait vraiment quelque chose, mais c'tait
ancien, quelqu'un que j'avais connu tout petit, sans doute une ressemblance. Elle
tait blonde-chtain clair, plutt jolie, trs jolie mme, l'air d'avoir un sale
caractre. Et je dois bien avouer que cette faon de prendre le contact me convenait
assez, mme si c'tait quelque peu douloureux... Il devait tre un peu moins de 11
heures, j'avais oubli ma montre  la maison. Il faisait plutt soleil, la rue tait
dserte. J'avais une irrsistible envie de la frapper de toutes mes forces.

Tout ceci ne dura que quelques secondes, pendant lesquelles elle semblait hsiter,
puis elle repartit d'un coup, sans me laisser la moindre chance de la prendre de
court. J'hsitai moi aussi quelques secondes, me disant qu'aprs tout ce devait tre
une jeune du coin qui me prenait pour un autre, un de ses anciens copains ou je ne
sais qui. Et lors de notre prochaine rencontre, s'il y en avait une, je lui dirais
comment je m'appelle, elle s'apercevrait de son erreur et tout rentrerait dans l'ordre.
Et il serait peut-tre mme possible que l'on sympathist.

Mais je suis bien trop curieux, et je ne pouvais raisonnablement en rester l sans
savoir qui elle tait et ce qu'elle voulait ; je repartis alors une fois de plus
 sa poursuite. Mes quelques secondes d'hsitation lui donnrent pas mal d'avance.
Malgr tout je l'aperus quand j'arrivai dans la rue suivante, la rue du Petit Musc,
en train de traverser le Quai des Celestins,  ct de la Seine, en direction du
pont de Sully, qui passe sur le bout de l'le Saint Louis et rejoint le Boulevard
Saint Germain de l'autre ct. Je forai le rythme, mais elle courait vite, et de
plus j'arrivai pile au moment o le feu passait au vert, ce qui n'arrangea pas mes
affaires. Bref aprs quelques coups de klaxon de Parisiens auxquels j'ai d faire
perdre deux microsecondes en traversant la route, mais c'est  croire que klaxonner
est gntiquement ancr dans le parisien, je la vis bifurquer dans la rue de Saint
Louis en L'le qui traverse toute l'le Saint Louis, comme son nom l'indique, jusqu'au
pont qui donne sur l'arrire de Notre-Dame, sur l'le de la Cit.

Et ce coup-ci ce fut moi qui eus un peu de chance car elle manqua de se faire renverser
par une voiture au moment o elle passait au niveau de la rue des Deux Ponts. Elle
tomba tout de mme un instant au sol. Ce qui me permit de gagner quelques mtres
sur elle, mais qui lui donna aussi l'occasion de jeter un oeil en arrire et de voir
que j'tais toujours  ses trousses. Elle n'en sembla pas satisfaite outre mesure,
parce qu'aprs un moment d'hsitation au niveau du carrefour, elle changea de direction
et partit, il me sembla, encore plus vite et de nouveau vers la rive gauche, en direction
du pont au bout de la rue en question dont j'ai oubli le nom, dans l'hypothse o
je l'ai connu un jour... Aprs vrification, le pont de la Tournelle.

J'abandonnai au niveau du carrefour, ma dernire acclration quand j'avais cru pouvoir
la rattraper avait eu raison de moi ; et compltement essouffl je n'avais plus trouv
aucune trace d'elle  ce niveau-l. Sauf peut-tre, mais je n'en tais pas sr, une
sorte de bracelet en mtal, peut-tre en argent, qui, il me sembla, se trouvait proche
du niveau o elle tait tombe. Je ne saurais dire s'il lui appartenait ou pas, mais
toujours tait-il qu'il n'avait pas l'air suffisamment de grande valeur pour que
j'eusse des remords  le garder pour moi et ne pas le ramener aux objets trouvs.
Toute chose mise  part, je le trouvais finalement pas trop mal et si je devais me
trouver un bracelet, une babiole de ce type me plairait sans doute. Plutt basique,
sobre, passe-partout... Et par-dessus tout fait semble-t-il pour rsister  l'preuve
du temps. Et de plus si jamais je la revois ce sera un bon moyen d'engager la conversation.
Cependant il faudra srement que je fasse un peu plus d'entranement au footing...

17 heures 54, le temps d'crire cette poursuite, d'tre repass au Monoprix pour
rcuprer mon sac, qui tait toujours l, heureusement, de lire mes mails, de passer
un peu de temps sur IRC, Internet Relais Chat, en gros les canaux de discussions
sur internet, de faire quelques tractions, de chercher vaguement une indication ou
un signe, sans succs, sur le bracelet, o ce que je pense tre un bracelet, de manger
et de faire une sieste...

Deux jours d'affile que je la croise, je me demande bien si demain je vais la voir
de nouveau. Mais je travaillerai et je ne serai pas chez moi. Aprs tout elle m'a
bien suivi jusqu'au Monoprix... Ce n'est pas forcment rassurant de se savoir observ,
mme si la crature est belle, cela met un peu mal  l'aise, drange. Je regarde,
par moments,  mon balcon, dans la rue...

Jeudi 3 octobre 2002
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La journe d'hier ne m'a pas donn la chance de la revoir. Travaillant je n'ai pas
pu flner dans le quartier comme j'aurais aim pouvoir le faire. Je suis nanmoins
retourn aux diffrents endroits o je l'ai vue. Le travail est un peu moins charg
je l'ai donc quitt vers seulement 19 heures, et aprs avoir dpos mes rollers 
la maison, je suis reparti au Jardin des Plantes. J'en ai fait un tour  pied, puis
j'ai repris les rues dans lesquelles je l'avais poursuivie en courant, jusqu'au Monoprix.
Pour terminer j'ai tent de trouver d'autres lments comme le bracelet  l'endroit
o elle s'est fait renverser, ou bousculer tout du moins, par la voiture. Mais rien,
comme j'en tais dj persuad. Mais c'est ainsi, parfois on a besoin de faire certaines
choses, ou certaines vrifications, mme si on est sr qu'il n'y aura rien de nouveau.
Combien de fois n'ai-je pas vrifi mes mails tous les quarts d'heure dans l'espoir
d'en avoir un de Virginie ? Je n'ai pas de nouvelles rcentes d'elle  ce propos
; pourtant j'essaie habituellement de garder le contact avec mes anciennes copines
malgr la peine qui subsiste, mais Virginie semble m'avoir vite oubli. C'est d'autant
plus idiot qu'elle habite  deux pas,  vingt minutes  pied. Je vais lui crire
un mail, pour voir un peu ce qu'elle devient.

C'est donc sans succs que je suis rentr aprs cette escapade qui a bien d durer
dans les deux heures. J'ai l'impression folle que tout le monde me regarde ; c'est
dmentiel comme un vnement fortuit, une simple fille qui vous confond avec un autre,
qui tente de vous agresser et  partir de l tout le monde est suspect et vous veut
du mal. Pour tre exact ce fut un peu plus que seulement une tentative comme me le
rappellent les bleus sur mes avant-bras. L'esprit humain est tellement incontrlable,
finalement.

Je me demande si le fait qu'elle se soit fait renverser par la voiture lui a caus
du tort. Elle a l'air solide la bougresse, ne serait-ce que par la vitesse  laquelle
elle court et le coup de pied qu'elle m'a assn. Toujours est-il que cette chute
n'avait pas l'air de l'avoir bien ralentie, mais dans l'action on ne se rend pas
toujours compte de la douleur. D'un autre ct, les voitures ont de bons freinages
de nos jours. Et si je me rappelle bien c'tait une Laguna 2. Parler de voiture me
fait penser que je suis pass au salon de l'Auto Porte de Versailles la semaine dernire
en pr-ouverture avec mes parents. Mme en pr-ouverture il y a dj un monde fou
; et je me rappelle il y a deux ans, nous y tions alls un jour normal ouvert au
public, c'tait l'enfer ; moi qui n'apprcie pas la foule outre mesure... Cette anne
nous n'avons pas fait tous les halls et je regrette un peu de ne pas tre all voir
les innovations en terme de voitures propres, lectriques ou autre. En effet le hall
principal, celui des plus gros constructeurs, tait principalement l'talage des
dernires nouveauts en terme de design et de puissance, et pas forcment en terme
d'volution technologique, et encore moins de rvolution. M'est avis que nous sommes
proches du paroxysme du type de voiture actuelle, et que prochainement nous connatrons
la chute et la perte d'intrt du modle prsent, au profit de l'assistance  la
conduite, du pilotage automatique, de l'conomie, de l'nergie propre, et du retour
de la voiture  un rang d'outil, et moins de plaisir ou de signe de richesse et de
puissance. Il me semble que le monde, occidental au moins, se fminise, la virilit
n'est plus trop  la mode... En parlant de voitures propres j'ai vu qu'une voiture
lectrique avait fait un record de vitesse  311 kilomtres par heure au Japon.

Repenser  elle me donne l'ide de jeter de nouveau un oeil au bracelet pour voir
si je ne pouvais pas trouver un peu plus que la dernire fois... Il a la forme d'un
croissant repli sur lui-mme, de taille fixe, que l'on enfile par la main, ventuellement
en le glissant directement au poignet mais le mien a beau tre fin il est dj trop
large y parvenir. Pas spcialement lourd, d'un gris mtal un peu pass. J'ai essay
de voir s'il tait aimant ou s'il ragissait  un aimant. Tout ce que j'ai trouv
pour tester c'est ma boussole et un tournevis aimant. Mais mme s'il  l'air vaguement
d'attirer l'aimant, ce n'est pas vraiment concluant... Toujours est-il que je le
porte et me promne avec depuis hier...

Sur ce, je pars au travail, il ne fait pas trs beau aujourd'hui, je vais prendre
mes rollers pluie...

J'ai eu pas mal de remarques sur le bracelet, comme je suis tout le temps en tee-shirt
il est en effet plutt du genre visible. Journe des plus tranquilles mis  part
a, pas mal de mails, toujours sur la sortie de notre dernire version ; pas mal
d'agitation aussi sur l'avenir incertain de la socit. Agitation agrmente de rumeurs
diverses et varies sur d'ventuels investisseurs, un changement dans la direction,
un dpt de bilan de la socit ou une reprise par un partenaire.  croire que l'esprit
humain a besoin d'exotisme, d'trange,  tel point que si le monde ne lui en apporte
pas, il se le cre lui-mme.

Je vais peut-tre me remettre  faire du pain. Je n'en avais pas parl, mais au rveillon
2002, n'ayant rien de prvu et une copine  moi non plus, nous avions pass la soire
ensemble, et elle m'avait appris  faire la pte  pizza. Comme c'est plutt simple,
vu qu'il n'y a que de la farine, du sel et de l'eau, avec un peu de levure et ventuellement
un peu d'huile, je me suis dit que je pourrais en faire plus souvent. Trs vite je
me suis plutt intress au pain, tant amateur. Au dbut j'ai utilis de la levure
de boulanger pour faire la pte, ce qui est assez efficace et permet de la faire
lever rapidement. Cependant je n'ai qu'un four  micro-ondes et aprs plusieurs semaines
d'essais, n'ayant pas que cela  faire non plus, j'avais abandonn une premire fois.
Toutefois je m'y suis remis, avec cette fois-ci l'intention de faire moi-mme mon
levain. Chose des plus faciles  vrai dire puisqu'il suffit de mlanger pendant une
semaine  dix jours de la farine et de l'eau et d'tre patient. Ds que le levain
commence  lever, on peut alors l'utiliser pour faire de la pte. La technique consistant
 en prendre tout ou partie, d'y rajouter farine, eau et sel, et  ptrir le tout.
Aprs une premire leve, on reptrit de nouveau puis on en met un petit bout de
ct pour le pain du lendemain. On fait une boule, ou toute autre forme, du reste
qui deviendra le pain. Le micro-ondes n'tant pas la panace, j'ai tent  la pole,
esprant reproduire les conditions d'un four. C'tait dj mieux qu'auparavant, voire
pas trop mal, mme si le dessous du pain tait souvent grill, pour ne pas dire carbonis.
Quoi qu'il en soit ce dernier pain avait le mrite, contrairement  la technique
au micro-ondes, d'avoir une crote. J'ai par la suite arrt, de nouveau par manque
de temps, et aussi parce ce que la cuisson  la pole n'est pas trs cologique en
plus du fait que le brl est rput cancrigne. Malgr tout je pense qu'avec un
four ce devrait tre bon... Pour plus tard peut-tre... 

Vendredi 4 octobre 2002
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19 heures 45, journe pourrie s'il en est. Tout d'abord je manque de me faire renverser
en rollers ce matin, ensuite ma machine a plant trois fois dans la journe, et pour
finir je ne sais pas pourquoi, si c'est la Lune ou quoi, ou j'tais fatigu, mais
j'ai failli et mme un peu plus que failli pour tre exact, m'empguer cinq ou six
passants, toujours en rollers.

Je ne vais pas trs bien, donc... C'est difficile  dire pourquoi parfois nous allons
bien et pourquoi parfois rien ne va et le moral est  zro. Je ne suis pas all au
ju-jitsu et je suis rentr chez moi car je dois repartir tout  l'heure  l'anniversaire
d'un copain, j'espre que le fait de voir du monde arrangera un peu les choses. Je
suis peut-tre un peu malade, j'ai un petit peu mal  la tte, enfin il me semble,
 moins que ce ne soit la fatigue ou la pollution. J'ai tent d'aller faire un footing
ce matin vers 7 heures, comme le Jardin des Plantes n'ouvre qu' 7 heures 30 j'ai
fait mon tour dans la rue, je me demande si dj la pollution matinale tait assez
leve pour me donner mal  la tte. J'ai dj eu ce type de mal  la tte auparavant
quand j'allais courir l't par grosses chaleurs, et j'ai toujours attribu le mal
de tte rsultant  la pollution. Je me demande s'il ne serait pas temps que je quitte
la capitale, aprs ces trois annes...

En plus ce matin ma connexion ADSL ne fonctionne pas. Je n'ai vraiment pas de chance.
Voil presque un an que je suis abonn et j'ai eu en une semaine plus de coupures
que je n'en ai eu dans toute l'anne passe. Et pour couronner le tout, BFM, ma radio
d'info, est en grve suite au plan de rachat par Next radio et les licenciements
qui vont suivre. Dcidment je suis vraiment coup du monde...

Mais c'est dans ces moments-l qu'il ne faut pas se laisser abattre ; il n'y a que
l'adversit qui motive, la facilit dtruit. Je vais enfiler mes rollers et partir
pour l'anniversaire.

Samedi 5 octobre 2002
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2 heures 12, je suis rentr il y a une dizaine de minutes, aprs la fin du repas
d'anniversaire. Plutt sympathique, d'autant plus qu'il y avait pas mal de gens au
final, parmi lesquels bon nombre d'amis. Cela s'est bien pass mais le fait de me
retrouver seul me redonne le cafard... Ma mre avait peur de m'avoir fil son rhume
la semaine dernire, je me demande si je ne l'ai pas attrap aprs tout. Je suis
toujours un peu dprim quand je suis malade. Enfin, j'irai sans doute mieux demain
; je n'aime pas trop prendre de cachets, une bonne nuit de sommeil devrait rparer
tout a. Pour avoir toutes les chances de mon ct j'ai ferm ma fentre ; je la
laisse gnralement ouverte quand je suis chez moi pour garder une temprature un
peu frache, le chauffage collectif ayant tendance  tre lgrement exagr. Et
puis c'est en ligne avec ma tendance  toujours vouloir m'habituer  rsister  tout,
y compris au chaud et au froid.

14 heures 11, quelques courses, pas grand-chose, il me reste pas mal de denres de
la semaine dernire, et juste de quoi faire un pique-nique pour la rando de demain,
vers le bois de Marly, dans le coin de Chaville. Il fait plutt beau, je vais bien,
plus mal  la tte, la vie est pas trop mal. Je vais un peu lire, peut-tre aller
faire un tour, un footing des fois que je la revoie, mais j'ai bien peur que ce ne
soit fichu. Cela me rassure sur un point, c'est que le bracelet est du toc, sinon
elle serait revenue le chercher...

Lundi 7 octobre 2002
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Randonne hier comme prvu, entre Saint-Nom-la-Bretche et Chaville, il a fait un
temps mitig. Mais ce n'tait pas trop mal. Le coin est beaucoup plus vallonn par
l-bas qu'aux autres points de la Ceinture verte.

Mardi 8 octobre 2002
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Journe d'hier pas des plus productives, il faut que je me remotive pour mettre un
peu d'ordre dans ce que je fais. Quand on a trop de choses  faire naturellement
on remet  plus tard les moins urgentes, mais quand soudain le plus tard arrive on
est bien embt avec ce tas de choses ennuyeuses accumules... Toujours pas de ju-jitsu,
la grve des gardiens continue et mon gymnase est toujours ferm aprs 17 heures.
Je fais un peu de sport tout seul, mais je me suis fait mal aux doigts en faisant
des tractions avec une main d'un ct et un doigt de l'autre. J'ai un peu relu ce
que j'ai crit, depuis que j'ai repris la plume, je trouve que cela n'a ni queue
ni tte. Je n'aime plus trop tre chez moi, c'est trange, c'est comme si je me sentais
mal quand je suis seul. J'ai toujours l'impression d'tre un peu malade. Je n'ai
cette fois-ci pas hsit  prendre un cachet car j'avais vraiment trop de mal  dormir.
J'ai au moins russi  m'endormir facilement mais ce matin c'est de nouveau assez
laborieux. Pas de nouvelles fondamentales du monde  ce que je sache, projet de loi
pour rendre la conduite sous emprise de stupfiants un dlit, je n'ai pas spcialement
d'avis, si ce n'est que c'est plutt de conduire tout court qu'il faudrait peut-tre
considrer comme un dlit... Enfin sans aller jusque l il y aura de toute faon
une incohrence tant que la course  la puissance d'un ct et la course  la rpression
de l'autre ne se mettront pas d'accord entre elles. Attaque vraisemblable d'un ptrolier
franais au Ymen, pas beaucoup plus d'informations pour l'instant.  part a le
ciel est bleu et il va faire frisquet en ce 8 octobre 2002 sur la Capitale...

Mercredi 9 octobre 2002
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Petit footing ce matin, pas vraiment  l'heure que je voulais. En effet la pollution
arrive au pic vers les 8 heures, et le Jardin des Plantes ouvre  7 heures 30. J'aurais
voulu partir avant mais comme d'habitude j'ai tran et finalement je n'y suis all
que vers 8 heures passes, au pire moment en somme, tant pis pour la pollution. Mais
a n'a pas grand intrt si ce n'est que je commence srement  devenir compltement
parano ou dbile. En rentrant, en passant sur le pont d'Austerlitz, vers 8 heures
45, au moment o le soleil se levait, j'ai t tonn de voir le Soleil beaucoup
plus au nord que la normale. Premier rflexe, c'est que la Terre a boug sur son
orbite ! Eh bien non, c'est juste que le pont d'Austerlitz n'est pas parallle 
ma rue, et oui, sur Terre il n'y a pas que des rues Nord-Sud ou Est-Ouest, pas plus
que les ponts, d'ailleurs. Je ne sais pas si c'est mon rhume qui me fait mal dormir
et commencer  devenir suffisamment fou pour avoir des rflexions aussi stupides...
 ce sujet, je me demande si je n'ai pas autre chose qu'un simple rhume. Parce que
mon nez ne coule pas tellement, c'est juste une sorte de migraine. Et encore pas
vraiment une migraine, pour tre plus prcis j'ai l'impression que je chope le cafard
trs souvent, je ne me sens pas bien, je n'ai envie de rien, je n'ai plus faim, j'ai
du mal  dormir... Je me suis mme demand si je n'avais pas un peu les symptmes
d'une maladie au cerveau, comme la maladie de la vache folle, mais le fait que cela
ne se produise que quand je suis seul rend cette option moins possible, bien que
je ne sache pas exactement comment dbute cette maladie... Je vais peut-tre aller
faire un tour chez l'ophtalmologue,  ce sujet, car cela est en train de devenir
un peu dur, et peut-tre que de travailler sur ordinateur toute la journe commence
 avoir des consquences ; cependant je n'ai pas l'impression que ma vue ait chang,
c'est ce qui me rend un peu perplexe sur le fait que cela en soit la cause...

Je vais prendre quelques vacances  la fin du mois, cela me permettra de prendre
un peu l'air frais et pur de mes Alpes natales, et de me reposer un peu...

Jeudi 10 octobre 2002
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Je me demande parfois si tout n'est pas en train de partir n'importe comment, tellement
il est antithtique que tous ces peuples si diffrents soient obligs de s'intgrer
dans une course  la mondialisation qu'ils n'ont pas demande. Ou qu'ils ne veulent
pas plus que cet incertain et simpliste modle du bonheur, auquel tout le monde aspire
mais que bien peu atteignent, que ce soit ici, dans l'opulence, ou l-bas, dans la
dtresse. Je ne sais pas trop si ces disparits sont ncessaires pour faire avancer
les choses, si l'volution passe par l'injustice et la misre.  quoi j'aspire, 
part  me casser de cet appartement o je me sens si mal ? Et  quoi nous donnent
envie le monde, la socit, la France ? Russir ? Russir quoi ? Le mal en est presque
rassurant d'tre si proche, et de me garder veill, de m'empcher de dormir. Les
souffrances peuvent tre combattues, mais la lassitude, l'ennui, l'aveuglement de
nos vies, le stress, la Bourse, la politique, les gens qui font la manche, les gens
qui crasent les autres, les gens qui aident les autres, le bien, le mal, et Dieu
plus l depuis un bail... Parfois j'aimerais paradoxalement avoir une maladie incurable,
pour savoir quoi combattre, sans me poser de questions.

Changer les choses, pourquoi pas, mais changer pour quoi, qui a raison ? Qu'est le
bien ? O la personne qui a pondu la Bible a-t-elle trouv toutes ces ides ? Comment
a-t-elle trouv ces prceptes de stabilit qui ont gard une partie non ngligeable
de l'humanit sur le chemin durant des millnaires ?

Je me sens trop mal, bon sang ! Je crois que je vais aller prendre l'air...

7 heures 20, il faisait frais, et a m'a fait du bien, le Jardin des Plantes n'tait
pas encore ouvert, mais qu'importe, les rues sont bien plus calmes  cette heure-ci.

Il est l, ce bracelet mystrieux, qui me regarde  ct de mon cran, comme s'il
me suppliait de le mettre. Et toi o es-tu ? Je t'ai cherche, un peu, esprant presque
lors de toutes mes balades que tu serais de nouveau  me courir aprs. C'est fou
comme l'inconnu attire, comme on peut s'attacher  son imagination, comme si jamais
la ralit n'tait assez et toujours nous fallait-il croire  plus,  mieux. C'est
 croire que jamais les hommes ne peuvent tre heureux, que toujours la quitude
du prsent se transforme en prison monotone et qu'indfiniment le rve ne sera que
la qute de l'inconnu.

Samedi 12 octobre 2002
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J'ai lu qu'une potentielle dixime plante avait t trouve dans le Systme solaire.
Pour tre plus prcis ce n'est pas vraiment une plante, car dj Pluton, la neuvime
plante, a du mal  prtendre au titre avec ses trois mille kilomtres de diamtre.
Celle-ci, "Quaoar", avec mille quatre cent cinquante kilomtres, peut difficilement
tre considre comme en tant une. Il semblerait qu'il existe des dizaines de ces
corps aux environs de Pluton et un peu plus loin, dans la ceinture de Kuiper, une
ceinture d'astrodes situe entre cinq ou six et une quinzaine de milliards de kilomtres
du Soleil. Quaoar est  sept virgule cinq milliard de kilomtres, et il semblerait
que certains scientifiques pensent mme qu'au del, dans cette ceinture d'astrodes,
puissent se trouver des objets d'une taille pouvant aller jusqu' celle de Mars.
Mars doit faire aux environs de six mille kilomtres de diamtre. En cherchant deux
trois informations supplmentaires, merci Google, il semblerait qu'il existe un autre
nuage de mtorites, ou de comtes, d'objets pour faire simple, dans le nuage d'Oort,
 environ une anne lumire du Soleil. Pour le coup ce nuage est vraiment plus loin
que tout le reste, une anne-lumire reprsentant plus de neuf mille trois cent milliard
de kilomtres. Et, contrairement aux plantes et aux objets de la ceinture de Kuiper,
qui sont tous dans le mme plan, appel plan de l'cliptique si mes souvenirs sont
bons, eh bien ce nuage d'Oort est sphrique, c'est  dire que ses objets se rpartissent
sur une sphre tout autour du Soleil. En ralit les plantes ne sont pas exactement
dans le mme plan, mais leurs orbites ne s'en cartent que de quelques degrs. La
plante la plus extrme doit tre Pluton et sans doute plusieurs lments de la ceinture
de Kuiper s'loignent aussi de plusieurs degrs de ce plan.

Cet article me rappelle qu'il y a quelque temps j'en avais lu un autre sur la dcouverte
d'une troisime lune  la Terre. Plus exactement ce n'tait qu'une ventualit, si
l'objet, tout petit, qui faisait le tour de la Terre en cinquante jours, n'tait
pas un dbris artificiel d'une mission Apollo mais bien un objet naturel. En ce qui
concerne la deuxime lune, Cruithne, celle-ci est trs loin de la Terre, mais l'accompagne
plus ou moins dans sa rotation autour du Soleil, au gr des perturbations de son
orbite par la Terre et la Lune.

22 heures 30 et quelques, je crois que je vais aller me coucher. Bonne journe aujourd'hui,
plutt tranquille, mon mal de tte est pass et je me sens mieux. Je pense que je
vais passer une bonne nuit.

Dimanche 13 octobre 2002
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J'ai bien dormi c'tait grandiose. Aprs bien une semaine avec insomnies sur insomnies,
a change la vie.  croire que je ne me repose que le week-end, et que ds que la
semaine recommence il en va de mme pour la baisse de moral, la dprime et le mal
de tte. Il est vrai que je suis compltement puis arriv le samedi. C'est peut-tre
bien le travail sur cran d'ordinateur qui me donne mal  la tte, et qui par rpercussion
me donne l'impression que tout va mal. Pourtant le week-end je travaille aussi pas
mal dessus de chez moi, mme si c'est un peu moins, bien sr. C'est trange parfois
comme de simples petits faits anodins peuvent vous occuper l'esprit au point que
le sort du monde n'est plus dpendant que de ceux-ci. Comme si tout se concentrait
dans les petits tracas de la vie quotidienne, comme si ma vie tait voue  l'chec
juste parce que je me sentais mal  l'aise quand j'tais un peu seul, en ce moment...
Cela ne me ressemble pourtant pas, j'ai dj t seul pendant plusieurs annes, et
je ne me rappelle pas que cette solitude me rendait dprim  ce point. Ces humeurs
sont peut-tre cycliques, ou suis-je dans un amoncellement dfavorable de petites
choses qui engendre une consquence bien plus grande...

11 heures 43, je rentre d'un petit tour au Jardin des Plantes. Je ne  suis pas all
courir, juste marcher un peu et exhiber le bracelet au cas o mon inconnue se prsente.
Je sais que c'est stupide et inutile, et qu'il ne faut rien attendre, tout provoquer,
mais l'espoir est une chose bien trange...

Rien du tout, comme attendu, et j'en suis revenu suffisamment nerv pour que je
range le fichu bracelet dans une bote quelconque et me promette de ne plus le remettre.
Je le filerai  mon arrire-petit-fils... Adoptif, parce que vu ma sociabilit actuelle,
les gamins ne vont pas se faire tout seuls...

12 heures 30, je ne me sens de nouveau pas bien, j'ai repris mal  la tte.  croire
que je ne peux plus sortir de chez moi sans prendre le risque de rentrer avec la
migraine et la dprime... La matine avait mal commenc de toute faon malgr une
bonne nuit. En effet, ds le rveil, informations tragiques du matin finissant, vers
10 heures et quelques, BFM, bilan, un attentat  Bali en Indonsie, cent quatre-vingts
morts, un attentat en Finlande, sept morts, deux tus au Moyen-Orient...

Le monde est triste. Je ne me rappelle plus vraiment depuis quand la vie est triste.
Ma vie, pour tre un peu moins gocentrique, tant donn qu'il doit bien y avoir
deux ou trois personnes sur Terre pas trop malheureuses, j'espre. Peut-tre du temps
o je sortais avec Virginie, au dbut de l'anne dernire. Je ne sais pas si l'amour
est la seule chose qui rende heureux. Je n'en suis mme pas sr tellement il blesse
 chaque dsillusion,  chaque remarque qui nous touche, nous fait mal... Je m'tais
promis de ne plus tomber amoureux, je n'ai pas russi avec Virginie, je me le suis
repromis de nouveau, pas trs dur pour le moment. Et puis c'est presque de moins
en moins dur avec le temps, j'ai l'impression, comme si on se lassait de tout...

Je me demande si les valeurs de nos socits modernes n'ont pas quelque chose de
cass. Comment concilier ce paradoxe entre la surconsommation, la productivit, le
plaisir immdiat et personnel avec les valeurs de partage, d'entraide et support
des autres ? Il me semble que toutes ces valeurs ne collent pas et que le faible
quilibre ne peut que se briser  un moment ou  un autre. Le plus incomprhensible
est que ce sont ces mmes personnes qui crent les deux aspects du paradoxe.  la
fois nous qui dans notre individualisme sommes dpasss par le monde qui nous entoure
; et pourtant nous dans notre contribution quotidienne qui le faonnons ainsi. Comment
peut-on tre  la fois un capitaliste goste effrn, et trouver notre malheur dans
la solitude et l'inhumanit qui en rsultent ?... Je ne sais pas trop quoi faire,
comment faire...

J'ai abandonn mon Dieu quand il n'tait plus au got du jour et que je pouvais vivre
sans lui dans le monde actuel. Dois-je dsormais abandonner ce monde qui diverge
et retourner vers un hypothtique Dieu plus humain ? Et en quoi le monde peut-il
tre inhumain, puisque c'est l'Homme lui-mme qui le fait ? Ne serait-ce pas nous
plutt, qui nous nous trompons sur nous-mmes ?...

J'ai rajout une couverture  mon lit, j'avais froid, le rchauffement climatique
n'est pas encore pour tout de suite...

Nous ne sommes ni faits pour tre seuls ni faits pour tre  deux... Seul nous souffrons
de n'avoir l'autre, et quand il est l nous souffrons de son incomprhension. Pourquoi
sommes-nous autant gostes ? Pourquoi le suis-je, au moins ? Pourquoi ces pulsions
nous donnent envie de l'autre,  tel point que l'on se retrouve dans des soires
je ne sais o, enfumes  souhait, avec ces gens qui ne font que paratre et pas
un seul qui a un brin de sincrit, moi y compris ;  faire semblant de rire  des
blagues stupides, pour tenter seulement et uniquement de ne pas finir la soire tout
seul. Mais au final on prfre la finir tout seul, tellement ces mascarades sont
ennuyeuses et ces gens inintressants...

C'est peut-tre moi le problme, c'est srement moi le problme,  ne rien aimer
de ce que la socit moderne apporte comme amusement.  ne pas aimer traner dans
les bars, discuter de foot, faire la queue pour pouvoir se faire enfumer et craser
dans la foule des botes de nuit...

J'ai eu un accident il y a trois ans et demi, je conduisais, nous allions au ski
avec mes deux meilleurs amis, j'ai percut un bus, je ne me rappelle de rien, ils
sont morts tout les deux, je n'ai rien eu.

J'ai une dette, envers eux, envers leur famille. Je leur dois de ne pas tre faible,
de faire le bien, de ne pas cder  la facilit, de vivre pour eux, de faire tout
ce qu'ils ne pourront accomplir, ou d'essayer, au moins.

Ils me manquent.

Mardi 15 octobre 2002
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Mardi 15 octobre, 4 heures 32. Je n'arrive pas  dormir, je ne suis pas bien, j'ai
le moral  zro. J'ai pris deux aspirines depuis hier soir, rien n'y fait. Je vais
aller chez un mdecin un peu plus tard dans la matine parce que je n'en peux plus,
je ne pourrai pas supporter cette situation beaucoup plus longtemps. Je dois tre
vraiment malade, en plus  chaque fois que je me rveille si tt c'est toujours un
trs mauvais prsage.

10 heures 36, je rentre  l'instant de chez le docteur. J'ai eu la chance d'en trouver
un tout prs de chez moi, Boulevard Morland. Pas trs loin mais pas trs comptent
j'ai l'impression. Bien sr c'est difficile  dire, je n'ai pas de quoi juger, mais
il n'a mme pas pris la peine de m'ausculter. Il m'a regard la gorge, demand depuis
quand j'avais mal  la tte, il a diagnostiqu un dbut d'angine, m'a prescrit une
bote d'Efferalgan, et m'a dit de repasser le voir ds que je verrai des petits points
blancs au fond de ma gorge... Me voil bien avanc. Mais le fait d'aller jusque l-bas,
mme si c'est  deux pas, et de marcher un peu dans le frais, j'ai l'impression que
je vais un peu mieux, je vais tout de mme me rendre  mon travail aujourd'hui.

18 heures 20 et quelques, je suis rentr beaucoup plus tt que d'habitude, je m'endormais
sur place. Avec toutes ces nuits  ne presque pas dormir...

23 heures 12, je ne comprends pas, les journes ne se passent pas si mal pourtant.
 mon travail je ne me sens pas si dprim, si puis, je suis mme plutt bien avec
mes collgues. Mais  peine suis-je rentr que j'ai l'impression que tout s'effondre,
que je ne vais plus bien, que j'ai la migraine, que je dprime, que je pleure mme,
beaucoup plus qu'auparavant. Il semblerait que ce soit le fait d'tre chez moi qui
me provoque ces crises ; ds que je sors me balader je me sens dj un peu mieux.
C'est peut-tre une odeur ou un produit dans mon appartement ; toutefois je ne sens
rien de spcifique. J'ai ouvert la fentre en grand et je me suis couvert, mais de
respirer cet air frais n'a pas l'air trs efficace. Je vais arrter mon ordinateur,
en esprant que ce soit le fait qu'il tourne 24 heures sur 24 qui provoque ce mal.
Pourtant je n'ai jamais eu de problmes similaires auparavant, hormis les quelques
jours du dbut pour m'habituer au bruit avant de m'endormir, mais rien de comparable.
C'est difficilement croyable que tout d'un coup a me mette dans cet tat. Toujours
est-il que dans le doute je vais aussi teindre mon portable, ma chane et tout appareil
susceptible de faire des ondes lectromagntiques.  bien y rflchir il est probable
qu'ils aient install une nouvelle antenne relais tlphonique sur le toit de l'immeuble
depuis quelque temps et que ce nouveau facteur soit la cause de mon mal  la tte
et qu'il me rende compltement dprim. C'est bien embtant si c'est la raison parce
que le march de la location est plutt tendu en ce moment sur Paris, et je n'apprcie
pas outre mesure la recherche d'appartements... Mais je ne suis vraiment pas bien
ici, et s'il le faut j'irai ailleurs, je prfre encore devoir faire du trajet en
plus que de me retrouver seul dans cet endroit morbide...

Mercredi 16 octobre 2002
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9 heures 42, ce n'est pas normal. Ce n'est pas normal que j'aie envie de me jeter
par la fentre  ce point. Je n'ai jamais de baisse de moral de ce type, en tous
cas pas  cet extrme. C'est peut-tre le retour du bton, aprs toutes ces annes
de vaches grasses o j'allais bien. Mais tout ne peut pas changer du jour au lendemain
! J'ai l'impression que depuis le dbut du mois tout va mal. J'ai tent d'oublier,
de penser  autre chose, mais rien n'y fait. J'ai tourn et retourn, avec l'envie
folle de me taper la tte contre les murs, j'ai pris une douche  l'eau froide pour
me calmer, puis  l'eau chaude comme il n'y avait pas de rsultat. J'ai fait du sport
pour me redonner un peu de pche, d'habitude le fait de faire un peu circuler le
sang et de transpirer me redonne la forme. J'ai fait des pompes, des tractions, rien...
Essay de dessiner, de lire pour me vider l'esprit et penser  autre chose, et n'en
pouvant plus je suis sorti de chez moi et j'ai march pendant une bonne heure dans
le froid avant de m'endormir, puis, sous un abri-bus. J'avais heureusement mis
ma grosse veste car il fait un froid glacial dehors. Le bruit des voitures m'a rveill
vers 6 heures 30 ce matin, aprs avoir dormi quatre ou cinq heures. Je suis rentr
et me suis couch aussitt sous la couette, j'ai d dormir une petite heure avant
que de nouveau cette envie folle de partir, de me barrer de cet appartement, ne me
revienne. J'cris ces quelques lignes et je vais sortir de nouveau de chez moi juste
aprs, vu que je ne peux pas rester plus longtemps ici tellement c'est insupportable.

Jeudi 17 octobre 2002
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Comme je m'en doutais la journe d'hier au travail s'est bien passe, le travail
a bien avanc, j'ai rigol avec mes collgues, bref, tout tait normal. Le mal de
tte a disparu, je me sentais plutt bien. Par consquent je suis rest un peu plus
tard, et j'ai eu une ide par la suite, sur le retour. Je suis rentr chez moi vers
22 heures mais je ne suis rest que quelques minutes dans mon appartement. Dj je
ne sais pas si c'est juste l'impression mais rien que de passer ces courts instants
il m'a sembl que j'avais envie de tout foutre en l'air. Toutefois je n'ai fait que
passer pour prendre mon duvet, une lampe de poche et ma chauffeuse, et je suis redescendu
dans ma cave. J'ai fait attention de faire croire que je transportais juste des affaires
pour les stocker l-bas mais en ralit je me suis install dedans, ma cave tant
assez grande. J'ai dormi comme un bb, de presque 23 heures  il y a trente minutes.
Il est 10 heures 15, je vais partir au travail. C'est donc bien quelque chose  l'intrieur
de mon appartement qui me rend fou.  moins que ce soit l'installation d'une antenne
pour les tlphones mobiles sur le toit, et que de la cave les ondes soient trop
faibles. Mais je ne suis qu'au deuxime tage sur sept, et ce serait trange que
l'action soit si forte dans mon appartement et nulle dans la cave.

Vendredi 18 octobre 2002
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Je n'ai pas eu beaucoup de temps pour investiguer  propos de mon mal avant-hier.
Je suis all dner chez une copine le soir, et en rentrant vers 1 heure du matin
je n'ai pas eu le courage de faire autre chose que de descendre dormir dans la cave,
tellement j'ai de l'apprhension  me retrouver seul chez moi. En consquence j'ai
encore pass une nuit parfaite et je ne me suis rveill le vendredi matin qu' 10
heures 30 passes, un peu en retard pour aller travailler d'ailleurs. Il est vrai
de plus que la cave est trs calme, et je me demande si je ne devrais pas m'y installer
pour de bon ! Toujours est-il que j'ai le week-end pour voir d'o vient ce mal. J'ai
un peu cherch sur Google pour savoir s'il existait des plans d'implantation d'antennes-relais,
mais je n'ai rien trouv. Par contre il existe des articles qui semblent montrer
que beaucoup de personnes habitant prs d'un endroit o une antenne a t place
souffrent effectivement de maux tranges, maux de ttes, insomnies, troubles visuels,
dprimes, exactement ce que j'ai... Une association s'est mme cre pour alerter
les pouvoirs publics sur les problmes de toute vidence lis  la prsence d'antennes-relais.
Mais d'aprs ce que disait l'article, ceux-ci semblent nier toute relation de cause
 effet et au contraire faire en sorte de promouvoir la couverture du territoire
pour les tlphones mobiles au plus vite, au dtriment des familles et personnes
qui ont la malchance de se trouver proches d'un lieu o une antenne a t installe.
Il est un peu tard et je vais aller dormir, mais je pense que j'essaierai demain
d'appeler cette association pour avoir un peu plus d'informations et savoir comment
trouver les lieux o des antennes sont prsentes.

Samedi 19 octobre 2002
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Je suis STUPIDE ! Comment n'y ai-je pas pens plus tt ? C'est le bracelet ! Bien
sr ! Et j'en suis presque persuad maintenant, aprs ma nouvelle nuit que j'ai termine
dans mon appartement, sans souci ! Au milieu de la nuit je me suis rveill, ayant
soif, et je me suis rappel du bracelet. Aussitt je suis remont pour le mettre.
Bilan, j'ai encore mieux dormi que mes nuits d'avant, pas de mal de tte, pas de
cauchemar, pas de rveil en sueur au milieu de la nuit. Bien au contraire je me sentais
super bien. Ce matin aprs mon rveil je dcide d'essayer de l'enlever, et trente
minutes aprs j'ai de nouveau envie de me tirer une balle. Un peu plus tard, quand
je suis parti faire les courses et que je l'ai laiss  la maison, le mal de tte
et la baisse de moral se sont amenuiss pour recommencer ds que je suis rentr.
Aprs un moment je remets le bracelet, et de nouveau j'ai une super pche ! Il n'en
reste pas moins que tout ceci est trs louche, mme incroyable. Je me demande vraiment
si ce bracelet est la cause et la solution de mon mal ; mais a a l'air tellement
vrai ! Je n'aime pas trop les bijoux gnralement, je prfre rester commun, classique,
mais je vais peut-tre faire une exception pour ce bracelet, et tant pis pour les
remarques...

J'ai tout de mme normment de mal  croire que ce soit ce bracelet, aprs tout
ce n'est peut-tre qu'une concidence. Il y avait peut-tre bien une antenne sur
le toit, qui ne me rendait pas bien, mais n'tait-elle que provisoire, ou alors est-elle
tombe en panne ? Je suis peut-tre tellement persuad que c'est ce bracelet que
je m'imagine moi-mme que je ne vais pas bien quand je ne le porte pas alors qu'en
ralit ce n'est pas du tout le cas et je me fais des ides ? Le cerveau est tout
de mme une chose bien trange. Je me rappelle une copine qui m'avait racont, je
ne sais pas si c'est vrai, qu'un jour une personne s'tait enferme par erreur dans
une chambre froide. Ne pouvant rien faire si ce n'est crire elle avait alors racont
la prise progressive du froid sur elle, son engourdissement grandissant jusqu' la
mort. Tout semblait traduire l'emprise effective de la baisse de temprature progressive,
jusqu'aux tremblement de l'criture. Au seul bmol que la chambre n'tait pas rfrigre
 ce moment l, et que la temprature n'a pas boug pendant toute la priode. La
personne se l'imaginait juste. Si cette histoire est bien vraie, comment peut-on
tre sr de quelque chose, si on s'invente et s'imagine la moiti de la ralit ?...
Il y aurait aussi l'hypothse que ce bracelet soit un objet trs radioactif et que
je sois en train de me faire irradier et dtruire lentement par ce machin. D'un autre
ct ce n'est pas logique, ce n'est pas possible car il n'y aurait pas de diffrence
quand je le porte ou quand je ne le porte pas. Or l'impression change du tout au
tout si je l'ai sur moi ou juste pos  quelques centimtres.

Je ne sais pas trop quoi penser, je crois que je vais laisser couler un peu de temps,
voir comment cela volue. Le porter  certains moments, le retirer  d'autres...
Mais je suis tellement bien avec... En y rflchissant bien peut-tre que cette fille
voulait effectivement que je trouve ce bracelet et que je le mette ? Mais alors ce
serait le signe que c'tait une manigance, que cette histoire d'agression dans le
parc et de course-poursuite ne devait que me conduire  trouver puis mettre ce fichu
bracelet ? Bon sang si seulement j'avais revu cette fille, mais aucune nouvelle.
Je devrais peut-tre tenter de nouveau de la retrouver... Mais comment ?

Ce bracelet est mon seul lment qui me reste d'elle, peut-tre que le porter lui
permet de savoir o je suis ? Mais comment ce bracelet peut-il savoir que je le porte
! Il n'a l'air de rien, il n'a pas de capteurs, pas de... Je ne comprends pas...
Et  la limite qu'il comporte une lectronique moderne pour relever la temprature
o des capteurs infrarouges cachs  l'intrieur pour savoir que quelqu'un le porte,
mais qu'en plus il puisse me donner mal  la tte et me faire sentir dprim  plusieurs
mtres de distance alors qu'il n'a pas de source d'nergie, c'est difficilement croyable
! Aprs tout il a peut-tre une petite pile surpuissante  l'intrieur, mais on nage
en pleine science-fiction !

Jeudi 24 octobre 2002
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C'est le pied total ! Depuis que j'ai ce bracelet je nage en plein bonheur, je dors
comme un bb, je me sens super bien, moral de folie, pche d'enfer. Je ne sais pas
si c'est juste un effet placebo mais je ne vais pas m'en plaindre. Autrement je n'ai
rien fait de bien passionnant depuis dimanche. Je suis encore en rcupration aujourd'hui,
je vais finir par m'y habituer  force de prendre un jour ou deux toutes les semaines...

J'ai lu qu'ils avaient retrouv une bote ossuaire datant d'il y a 2000 ans avec
marqu dessus "Jacques, frre de Jesus" en Isral. L'inscription tait en hbreu
bien sr, ou dans la langue d'poque si ce n'tait pas de l'hbreu. Ce serait un
des premiers signes d'poque attestant de l'existence de Jsus, quoiqu'il puisse
y avoir exist pas mal de Jacques frre de Jsus, qui taient tous deux des noms
assez communs  l'poque, toujours selon l'article... Pour terminer le quart d'heure
actualits, il y a aussi une prise d'otages  Moscou par des rebelles Tchtchnes.
Six cent personnes prisonnires d'un thtre je crois. Les Tchtchnes demandent
le retrait des troupes russes de Tchtchnie. Dans la section internationale le sniper
US fait encore des siennes. C'est semblerait-il un homme qui tue des personnes au
hasard avec un fusil, planqu on ne sait o dans la rgion de Washington. J'imagine
qu'il ne doit pas tre facile d'arrter une personne qui tue alatoirement, avec
une seule balle tire, par-ci par-l. Enfin le peuple amricain est assez remarquable
en ce sens qu'il arrive  bien s'unir dans l'adversit. L'orgueil a des bons cts,
parfois. Et puis pour terminer il y a eu un accord sur la Politique Agricole commune
si je me rappelle bien, entre la France et l'Allemagne.  propos de cette PAC il
faudra qu'on m'explique un jour l'intrt de subventionner  fond la surproduction
pour qu'il y en ait encore plus alors que c'est la source du problme. Mais il est
vrai que je n'ai pas tous les lments pour juger... De toute faon il est  prvoir
que ces montages alambiqus se cassent la figure un jour. Il faut toujours payer
 un moment ou  un autre, et tous regretteront bien fort et amrement tous les excs
actuels...

Pour revenir au bracelet, il me semble vident qu'il faudrait que je m'en dbarrasse.
Dans l'hypothse o ce que je crois est vrai,  savoir qu'il me permet de me sentir
bien et que le fait de ne pas le porter me rend malade, c'est manifestement qu'il
y a quelque chose de malin  l'intrieur, quelque chose ou quelqu'un qui veut m'en
rendre dpendant. Voil quelques jours que je le porte, et c'est vrai que je me sens
bien, mais des remords commencent  me traner dans la tte. Ah dcidment je ne
serai jamais bien, quand je n'ai pas le moral je me plains, et quand enfin je le
retrouve je ne trouve pas cela normal... C'est vrai que d'un autre ct pourquoi
se morfondre ? Aprs tout ce temps o j'ai mal dormi et o je me sentais mal, je
me dis qu'un petit peu de repos n'est pas de trop.

Toute cette histoire est quand mme bien drangeante, et si je m'en rends compte
et que je pense que ce bracelet agit sur mon moral ce serait stupide voire dangereux
de le garder, ce n'est pas sain. J'aimerais le descendre  la cave, de l-bas il
ne devrait pas me poser de problme, voire m'en dbarrasser, mais j'ai un peu de
remords. Je devrais srement le mener  un laboratoire ou  je ne sais pas quel centre
mais je n'ai pas vraiment d'ide, la police simplement peut-tre... Sans parler que
j'ai un srieux doute sur le fait que l'on me croie, d'autant plus que me connaissant
ce n'est peut-tre que moi qui me fais des ides sur ce truc, et que cette nana m'a
fait tourner la tte, ce qui est srement plus dangereux qu'un petit bout de mtal
inerte. Cela dit il m'arrive quand mme des histoires tranges avec ce bracelet,
par exemple l'autre jour un homme m'arrte dans la rue, une personne tout  fait
anodine, du type bourgeois timide, dirais-je. Il me stoppe malgr tout et me prend
par le bras o je porte le bracelet, et me dit plus ou moins :

- Pardon Monsieur, excusez-moi, puis-je jeter un coup d'oeil  votre bracelet ?

Je l'ai laiss faire. Il l'a simplement touch quelques secondes, puis a ajout :

- Vous ne devriez pas porter a. a peut vous causer de srieux ennuis.

Et il est parti d'un pas press. Sur le moment je suis rest bte, le prenant pour
un fou, ne comprenant pas... Je me suis dit aprs coup, trop tard, que j'aurais d
le suivre, qu'il en savait peut-tre plus, et aurait pu m'aiguiller sur l'origine
de cette nigme, sur cette fille. Mais ma prsence d'esprit est toujours aussi limite.

Samedi 26 octobre 2002
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Je crois que je me suis fait avoir ; j'ai tent de le descendre  la cave, mais avant
mme d'tre remont dans mon appartement, j'ai d redescendre pour le chercher. Je
ne me sens pas bien ds que je ne l'ai plus, o que je sois. Le garder m'a rendu
dpendant de lui, je ne peux plus enlever ce foutu bracelet. Bordel ! Je ne sais
pas trop o j'en suis... J'ai du mal  dcrire le sentiment que je ressens quand
je ne le porte pas, c'est difficile  exprimer. C'est comme une drogue, j'imagine.
Je n'ai jamais vraiment t accro, peut-tre amoureux, tout au plus, mais l'effet
ne doit pas tre trs difficile  imaginer. J'ai eu cependant une forme de dpendance
au chocolat quand j'tais gamin, j'avais  l'poque un manque de magnsium et je
mangeais plus d'une tablette par jour ; je ne savais bien sr pas trop pourquoi,
je pensais que c'tait simplement parce que j'aimais a. J'aimais le chocolat, bien
sr, mais il se trouva alors que je fis  ce moment l une cure de magnsium en capsules,
et l'envie d'en manger me passa net. Dans le cas prsent c'est un peu la mme chose,
mais  l'poque je n'tais pas mal  ce point. Quand je l'ai descendu  la cave,
la courte remonte  mon tage a t un vritable calvaire. Dans les quelques minutes,
secondes peut-tre, pendant lesquelles je ne l'avais pas, mon esprit tait compltement
focalis dessus. Je me disais que je devrais le remettre, que ce n'tait pas grave,
qu'aprs tout si j'tais bien avec c'tait stupide de ne pas le garder... J'ai cd
et j'ai fait demi-tour pour aller le rechercher. Nous sommes samedi aujourd'hui,
j'ai boss hier. Rien de spcial, c'est ce matin que je me suis dit qu'il fallait
absolument que je m'en dbarrasse... Je ne sais pas quoi faire, je ne peux pas le
garder, ce n'est pas sain. Mais c'est vraiment terrible, j'ai presque des remords
rien qu' penser au fait de le retirer. Je ne comprends pas, comment est-ce possible
? Pourrait-il me donner des envies ? Contrler ce que je pense ? Tout me semble centr
sur ce bracelet. Mme quand je ne le mettais pas, une fois ou deux je me suis fait
accoster par un vendeur de babioles qui me disait que dans l'poque tourmente que
nous vivions, il serait prfrable de lui acheter un de ses bracelets porte-bonheur,
et de surtout ne jamais le quitter...  Comment est-ce possible,  force tout ne peut
pas tre que concidence ! C'est si trange, si louche... Aprs tout il faut dire
que ces histoires doivent aussi me taper un peu sur le systme.

Dimanche 27 octobre 2002
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Rien n'y fait, je ne suis pas arriv  le retirer. J'ai pass une nuit affreuse,
j'ai cauchemard sans arrt et je me suis rveill en sueur  trois reprises. Rves
de folies, de poursuites, d'aventures incroyables...  On peut difficilement dire
que j'ai tir parti de l'heure de sommeil en plus que j'tais cens mettre  profit
grce au changement d'heure.

22 heures 14, bilan mitig de la journe. Lev vers 9 heures, finalement je me suis
endormi aprs avoir lutt plusieurs heures en dbut de nuit. Aussitt debout mon
esprit se focalise sur le bracelet et sur un moyen pour me dbarrasser de lui. Mais
le fait de penser  une telle chose me rend malade, je suis  la fois tellement bien
avec, mais si je pense au contraire j'en suis tout autant malade. Je ne sais plus
ce qui est vrai, ce que je m'imagine... Je crois que je devrais prendre un peu de
recul, arrter de penser  lui, et laisser passer un peu de temps. Je vais aller
 Mandrakesoft en esprant que a me permette de penser  autre chose.

Guillaume tait au travail, je n'ai pas pu m'empcher de lui raconter mon histoire.
J'ai commenc avec le bracelet que j'ai trouv, la fille, le mal de tte, la dprime,
le fait que je me suis dit que le bracelet tait la cause de mon mal. J'ai expliqu
ensuite que je l'avais gard quelques jours au poignet avant d'avoir des remords,
mais trop tard, et que je ne pouvais plus le retirer, bref, tout ou presque... Il
ne m'a pas cru, bien sr, mais qu'esprer ? Au moins j'aurais essay de mettre un
peu les choses au clair dans ma tte. C'est toujours trs utile, quand on veut rflchir
sur un sujet, quand on n'est pas trs sr de quelque chose, de tenter de l'expliquer
 quelqu'un. Construire un discours remet les choses un peu dans l'ordre. Mais Guillaume
doit avoir raison, je voudrais tellement que quelque chose arrive, qu'un truc incroyable
se produise ou que cette histoire de nana qui me court aprs ne soit pas juste un
incident sans consquence, qu'il est possible que je m'invente toute une histoire
sans lien avec la ralit, ou si peu.

Quoi qu'il en soit il m'a fait justement remarquer que j'avais deux semaines de vacances
 partir de la semaine prochaine, et que je devrais en profiter pour prendre un peu
l'air. Nous devons aller pour le week-end du premier novembre  l'le de R. La grand-mre
de Guillaume y possde une maison et il nous a invits  y passer cinq jours avec
des collgues du travail. Ce n'est pas forcment la meilleure priode de l'anne
pour aller  l'le de R, mais entre copains nous trouverons bien de quoi nous occuper,
et nous aurons au moins le reconfort de ne pas tre gns par les touristes.

Libre
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Carole reposa les feuilles et ne but qu'une demi-gorge de son th, dsormais froid.
Thomas avait encore une dizaine de pages  lire. Elle se dit qu'il ne devait vraiment
pas lire souvent pour lire aussi lentement. Elle en profita pour aller aux toilettes
et prendre une douche. Quand elle revint vingt minutes plus tard Thomas terminait
tout juste.

- Alors ?

Thomas reposa les feuilles sur le bureau, manqua de les faire tomber en tentant de
les faire tenir sur une pile de papiers dj l. Il regarda ensuite Carole et fut
du qu'elle se soit habille. Il soupira et lui rpondit :

- C'est bizarre cette histoire, tu penses que c'est vrai cette histoire de bracelet
?

Carole se fraya un chemin au milieu des chaises encombre de bouquin et de tasses
de th sales et s'appuya contre le rebord de la fentre :

- J'en sais rien mais en tout cas il partait pour l'le de R pour la fin octobre
et le pont du premier novembre, je crois que dsormais le doute n'est plus permis.
Seth suivait ce Franois Aulleri, cet Ylraw.

- Mais pourquoi, a a l'air d'un pauvre gars, et puis peut-tre que son histoire
est fausse, avec ses histoires de bracelet et de lettre  Mylne Farmer, c'est n'importe
quoi.

Carole haussa les paules et se rapprocha pour reprendre les feuilles et relire les
lettres.

- Bof, moi je trouve pas. Je trouve a bien. Peut-tre parce que je suis crivain.
Mais j'ai trouv son histoire triste, et j'y ai cru. Je ne sais pas si cette histoire
de bracelet est vraie ou pas, c'est peut-tre une forme de mtaphore pour parler
de sa copine, mais en tout cas on sent qu'il ne va pas super bien.

Thomas se leva pour se dgourdir les jambes, mais aprs deux pas il se rassit, la
pice tait vraiment trop encombre.

- Mouais... Pour moi c'est fumeux.

Carole s'appuya contre le battant de la porte, toujours avec les feuilles  la main.

- Mais peut-tre que tout simplement ce Franois est le frre de Seth, ou un cousin,
ou je ne sais pas. Il n'y a pas forcment d'explication irrationnelle. Ou peut-tre
en tait-elle amoureuse, aprs tout, ils avaient presque le mme ge, non ?

Thomas baissa les yeux, pensif, avant de rpondre.

- Oui...

Carole fit la moue, de peur d'avoir bless Thomas.

- Je sais que ce n'est pas forcment vident d'admettre que son ancienne petite-amie
avait peut-tre un amant, mais tu ne peux pas dire qu'il n'y a pas de lien, avec
ce rcit et l'le de R, il n'y a plus aucun doute, Seth est venue ici l'anne dernire
pour le voir, c'est certain, pour voir cet Ylraw.

Thomas tourna la tte vers la fentre et tenta de regarder au loin au travers des
vitres sales.

- Le fait qu'elle ait eu des amants, je crois que je me suis fait  l'ide, mais
je ne comprends pas le lien avec ce Mathieu Tournalet, et qu'est-ce que ce Ylraw
vient faire dans l'histoire. Je continue  penser qu'il n'y a pas de lien.

Carole vint se rasseoir devant l'ordinateur pour chercher d'autres informations sur
le site :

- L'un n'empche pas l'autre, crois-moi on peut avoir plusieurs amants. L'avantage
avec les amants quand on est mari ou quand on a un copain officiel c'est qu'ils
ont dj leur jalousie mise  l'preuve, et que bien souvent ils ne voudraient pas
qu'on quitte notre officiel pour eux, alors en avoir deux ou trois ne pose pas de
problme...

Thomas regarda Carole avec curiosit :

- Tu sembles au courant...

Elle le regarda en souriant.

- Je plaisante, enfin au moins en ce qui me concerne, je suis plutt rglo de ce
ct l, mais je connais une amie qui s'amuse toujours  me raconter ses imbroglios
entre tous les hommes de sa vie. Cela dit elle a dsormais une connaissance de la
psychologie masculine assez extraordinaire, je lui demande souvent conseil pour mes
caractres masculins dans mes romans... On l'appelle ?

Thomas fut surpris.

- Qui ? Ta copine ?

- Mais non ! Ylraw !

- Ylraw ? Mais ? Tu as son numro ?

Carole lui indiqua l'cran.

- Oui regarde, il y a son adresse, sur son CV...  9 rue Crillon  Paris dans le quatrime.
Allez, Pagesblanches.fr... Ah... Non... Rien au 9, il habite peut-tre chez sa copine
ou en coloc...

Thomas se laissa prendre au jeu et se recula sur sa chaise, confiant en sa formation
d'enquteur.

- Peut-tre qu'il a dmnag, depuis, son CV est dat du 1 Aot 2002, a fait plus
d'un an.

- Oui... Franois Aulleri sur Paris... Oui ! Il y en a un ! J'appelle !

Carole se leva avec empressement et quitta la pice pour aller chercher le tlphone
sans fil de la maison, sans que Thomas ne pt mme exprimer ses doutes. Elle revint
et composa le numro.

- Oui bonjour, Carole Menguez  l'appareil...

"Menguez ? C'est nul comme nom", se dit Thomas, puis il sembla se rappelait qu'elle
n'avait pas donn ce nom la premire fois qu'il l'avait vue. Il se dit qu'il fallait
qu'il pense  lui demander une explication.

- J'aimerais parler  Franois Aulleri... Ah, bonjour, je vous appelle pour un petit
renseignement, connatriez-vous une personne s'appelant Seth ?... Seth comment ?
Euh, attendez je demande...

Elle masqua le micro de sa main et fit un signe de la tte vers Thomas. Il lui souffla.

- Imah.

Elle reprit le combin et se tourna, comme pour mieux se concentrer sur l'appel.

- Seth Imah... Non ? Ah... Hum... Et... Est-ce que vous tes bien originaire de Gap
?

Carole se retourna vers Thomas.

- D'Embrun ? Excusez-moi je ne connais pas... 

Elle fit un signe vers Thomas, mais il ne connaissait pas non plus.

- a se trouve o ?... OK, et, je suis dsol d'tre si indiscrte, mais j'ai trouv
votre CV sur le net, et  vrai dire je recherch une amie qui a fait presque exactement
le mme parcours que vous, Grenoble, Nancy, Pa... Vous n'tes pas all ni  Grenoble
ni  Nancy ? Mais... Ylraw c'est bien vous ?... Votre surnom ? Non ?... Ah... Toutes
mes excuses alors... Un autre Franois Aulleri ?  Sans doute... Bien, bien, je m'excuse
encore... Oui au revoir...

Elle coupa, fit la moue et tapota le combin contre sa cuisse. Thomas la regarda
quelques secondes puis s'impatienta :

- Alors ?

Carole arrta de rflchir et se tourna vers lui, elle reposa le tlphone sur une
piles de documents :

- Ce n'est pas lui... Pourtant il vient d'Embrun, et il m'a dit que c'tait une ville
proche de Gap...

Thomas sourit :

- Tu vois, il s'appelle pareil et il vient presque du mme endroit, c'est peut-tre
aussi un concidence pour Ylraw...

Carole rtorqua :

- Celui-ci il n'est all ni  Grenoble ni  Nancy, et puis peut-tre que Aulleri
est un nom courant dans cette rgion... J'aurais commenc  trouver a louche s'il
avait fait le mme parcours et qu'il prtendait ne pas tre cet Ylraw. D'autre part
il m'a bien dit qu'il savait qu'il y avait un autre Franois Aulleri sur Paris, que
parfois les gens se trompaient.

Thomas se dit qu'ils allaient peut-tre enfin pouvoir faire autre chose.

- Bizarre... Enfin, donc nous n'avons pas son numro... Mais bon ce n'est pas trop
grave je peux passer lundi au travail, j'aurais tout ce que je veux sur lui.

Carole se rappela que Thomas tait policier :

- Ah mais oui c'est vrai que tu travailles dans la police. N'empche, rien qu'avec
google j'ai trouv plus de trucs que vous !

- Ouais... Je ne suis toujours pas convaincu de cette histoire d'Ylraw, si a se
trouve il n'existe pas ce mec, ou mme c'est peut-tre Seth elle-mme qui a crit
a...

Thomas surprit Carole, elle fut du de ne pas avoir eut l'ide elle-mme.

- Ah c'est pas bte, c'est possible, a colle tellement... Pourtant a serait quand
mme bizarre, avec le CV, le rcit... Le fait que l'autre Franois Aulleri dise qu'il
avait un homonyme... Non moi je pense que c'est vrai, que c'est bien lui que Seth
suivait...

- Ouais... Bien, ben, on ne saura pas a aujourd'hui... Quelle heure est-il ? 14
heures ! On pourrait peut-tre aller manger ?

- Mais ! Tu baisses les bras bien vite ! Peut-tre qu'il y a d'autres infos sur son
site... Peut-tre qu'on pourrait chercher  Gap, peut-tre qu'on pourrait trouver
le tlphone de ses parents...

Carole avana un peu sa chaise pour tre plus confortablement installe prs de l'cran.
Elle revint sur les pages blanches et chercha les Aulleri sur Embrun puis sur les
Hautes-Alpes, quand elle dcouvrit que c'tait le dpartement..

- Houla ! Quand je disais que c'tait un nom commun ! Bon ben  part tous se les
faire, je crois qu'il va falloir qu'on trouve un autre moyen...

Elle se recula de nouveau sur sa chaise, perplexe. Thomas en avait marre.

- Peut-tre aussi qu'ils sont en liste rouge.

- Oui en plus... Hum... Bah on peut faire une recherche avec son nom... Whaou...
Il y a beaucoup de rponses ! Il a fait des chose le Franois Aulleri... Regarde
son adresse, ylraw at mandrakesoft point com, c'est bien lui... Il bosse dans linux,
regarde... Tu connais ?

- Le truc d'IBM, le truc avec les pingouins ? 

- C'est pas vraiment le truc d'IBM, enfin je crois pas. Je l'ai sur mon ordinateur,
c'est un copain qui me l'a mis, quand je dmarre je peux choisir entre a ou linux,
mais pour l'instant j'ai pas encore eu le temps de vraiment regarder.

- C'est bien ce truc ? Moi j'ai juste vu des pubs dans les magazines d'info, c'est
pas juste pour les serveurs ?

- Les serveurs ?

- Les gros ordinateurs qui font serveurs web.

- Ah. Non, non ! Enfin pas uniquement, c'est vachement bien il parait, tu peux tout
faire... Et en plus la philosophie est vraiment bien, c'est surtout pour a que je
voulais l'utiliser, mais je prends jamais le temps de rien, de toute faon...

- La philosophie, c'est quoi la philosophie de linux, c'est pas juste un logiciel
?

- Non ! C'est un systme complet, et c'est bas sur les logiciels libres, mon pote
m'avait tout expliqu, c'est vraiment bien, c'est des logiciels que tu peux copier,
modifier, revendre, mais lgalement, tu as le droit de le faire, c'est mme le principe
du truc, c'est l'ide de partage... Ah mais voil pour les lettres  Zazie et Mylne
Farmer, c'est a !

- C'est quoi ?

- Et bien l'ide importante derrire les logiciels libres, c'est que tout le monde
doit avoir accs  la connaissance, et qu'ensuite en fonction de ce que tu en retires,
tu peux donner en retour  l'auteur, en fonction de tes moyens aussi. Et c'est a
que voulait faire Ylraw, il voulait faire la mme chose avec la musique, donner 
l'auteur directement, parce que c'est vrai que ce qui importe c'est l'auteur, c'est
lui qui cre, c'est pareil pour les livres. Par exemple je touche huit pour cent
du prix de vente de mon bouquin, pourtant mme si c'est important que le bouquin
soit imprim, transport, vendu, tu te dis que c'est quand mme moi qui ai la plus
forte valeur ajoute dans l'histoire. C'est pareil pour les maisons d'dition, moi
je suis compltement dans le trip, franchement si les gens sont prts  imprimer
eux-mmes, t'imagines, il suffit qu'ils me donnent dix pour cent du prix qu'ils payent
en librairies et c'est avantageux pour moi ! Moi je pense qu'il a raison, d'ailleurs
avec internet et tout, c'est ce qui va se passer  un moment ou  un autre, les intermdiaires
vont disparatre...

Carole eut un petit moment de bonheur en se lanant dans ces propos visionnaires.
Thomas eut envie d'elle.

- Il y a dj des problmes avec les maisons de disques d'ailleurs,  la tl j'ai
vu qu'ils voulaient interdire les rseaux pirates d'change.

- Interdire ! Il me font rire, comment tu veux interdire de s'changer des trucs
sur internet, c'est comme  l'poque vouloir interdire la libert d'expression, c'est
perdu d'avance, ils feraient mieux de trouver des trucs plus intelligents, ils feraient
mieux de se reconvertir et de commencer  crer quelque chose, devenir musicien,
ou crivain, ou n'importe, mais essayer de crer, plutt que vouloir passer leur
temps  dtruire...

- Ben c'est sr que si tout le monde passe par internet les maisons d'dition servent
plus vraiment, elles ont peur...

- Tu m'tonnes, mais les choses voluent, les marchal-ferrants, les chaufourniers,
les charrons, aussi ils n'y en a plus, et aprs ? Franchement si chacun pouvait avoir
plus de facilit pour crer, pour devenir artiste, pour faire connatre ses oeuvres,
plutt que faire avocat et attaquer en justice tout ce qui bouge, le monde ne tournerait
pas plus mal...

Thomas ne savait pas ce qu'taient un charron ou un chaufournier, mais il s'en moquait.

- Mouais, peut-tre, c'est vrai que les intermdiaires ont tendance  disparatre,
en gnral...

- C'est clair, je bnis le jour o je pourrai simplement dire sur mon site que mon
bouquin est termin, et que les gens pourront directement en avoir une copie chez
eux pour une somme modique, au lieu de devoir attendre la maison d'dition, le transport,
les librairies...

- Oui mais a serait un bordel monstre, si tout le monde pouvait crire ! Comment
on s'y retrouverait ! Les maisons d'dition font une slection, a limite.

- Ah ? Et tu trouves a bien toi de limiter, de filtrer, de contrler en quelque
sorte ? Tu trouves a bien que deux ou trois grandes maisons d'dition contrlent
toutes les ides qui sont vhicules ? Moi je ne trouve pas a normal, bien sr il
y aurait plus de bouquins, mais est-ce que tu ne crois pas que si un auteur est vraiment
talentueux il a besoin de publicit dans toutes les fnacs de France pour tre connu
? Au contraire, nous n'aurions pas  subir toutes les erreurs des maisons d'dition
qui misent sur des auteurs qui en fait ne plaisent pas, et puis elles sont obliges
de faire le forcing derrire pour rentabiliser...

- Mouais... C'est vrai... C'est un peu pareil pour la musique, il y a plein de petits
groupes qui se font connatre maintenant par internet...

- Exactement ! C'est pas rentable du tout pour une maison de disques d'avoir des
milliers d'artistes diffrents ! C'est carrment plus pratique d'avoir deux ou trois
superstars qui font des millions de ventes, c'est sr ils font plus de marges sur
le volume. Alors tous les auteurs qui ne sont pas trop  LEUR mode, et ben ils passent
 la trappe.

Thomas se dit que c'tait plutt une bonne chose qu'il ne sortt pas avec elle, elle
avait beaucoup trop d'ides bizarres. Il aimait les maisons de disques, il aimait
Sony et Universal, et il trouvait a trs bien la faon dont ils vendaient et promouvaient
les artistes. Bien sr les disques taient peut-tre un peu chers, mais il compensait
en tlchargeant une bonne partie sur internet. C'tait un quilibre qui lui convenait
et il n'avait pas envie de payer, mme pas grand chose, pour toutes ces musiques
qui finalement ne lui plaisaient pas. Il aimait acheter les CD des artistes qu'il
apprciait vraiment, et il trouvait le son meilleur sur son installation Hi-Fi qu'il
avait pay une fortune. Puis Carole se leva, il devina ses formes sous ses jeans
moulants, et il oublia tout a. Aprs tout ses paroles taient senses, se dit-il.
Carole se retourna vers lui :

- Bon, que fait-on alors ?

Carole rflchit un instant, puis se retourna vers lui. Thomas n'avait pas d'ide
:

- Et bien, je ne sais pas, on pourrait aller manger ?

- Dcidment ! Tu ne penses qu' manger ! Cela dit c'est vrai qu'il est presque 15
heures...

Thomas fut bless par cette dernire remarque tant par sa rputation d'affam qu'il
pensait avoir donne  Carole que par son sous-entendu sur son manque de perspicacit.
Il tenta de se reprendre :

- On peut peut-tre appeler cette socit, la dernire o il a travaill, il y travaille
peut-tre toujours ?

- Oui mais nous sommes samedi... Mais pourquoi pas.

Carole se rassit et en quelques minutes avait trouv le numro de tlphone de Mandrakesoft,
43 rue d'Aboukir, en plein coeur du sentier parisien.

- C'est dans les pages jaunes, pas trop dur, maintenant  voir si quelqu'un rpond.

Carole reprit son combin et numrota. Thomas sentit son ventre gargouiller. Pendant
quelques secondes ils restrent silencieux, finalement Carole raccrocha.

- a ne rpond pas...

- a doit tre ferm le samedi...

- Sans doute... Bon... Allons manger. Tu m'invites ?

Thomas se dit qu'elle avait quand mme un peu de culot. Mais aprs tout elle le logeait
gratuitement, il pouvait bien lui payer un repas.

- OK.

Ylraw
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Vacances
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Mardi 3 dcembre 2002
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Un peu de rpit, enfin, dans ce cybercaf de Melbourne, pour prendre le temps de
poser les vnements. Pour simplifier la lecture, tout comme l'criture, je vais
tenter tant que possible, sauf oubli, d'crire les pripties dans l'ordre et au
prsent. Ceci de faon  rester dans un ordre chronologique, et de m'viter d'utiliser
tous ces temps barbares du pass que je ne matrise pas. De plus ceci me donnera
aussi l'occasion de parler des lments que je ne ralise qu'aprs coup. Par exemple
l'pisode de l'homme qui vendait des bracelets et que je n'ai mentionn qu'au moment
o je me suis rendu compte que je ne pouvais pas enlever le mien. Il aurait plus
justement trouv sa place auparavant. Bien videmment je n'ai peut-tre pour l'instant
pas encore tous les lments, mais j'ai l'impression, mme si je me pose srement
plus de questions que je n'ai de rponses, que beaucoup de choses peuvent tre mises
en corrlation dans ce qui s'est pass depuis mon dpart de Paris. Je reprends donc
l'histoire o je l'avais laisse.

Lundi 28 Octobre, encore trois jours de travail avant de partir pour l'le de R.
Je tente de me dstresser un peu du souci caus par le bracelet ; aprs tout quand
je le prends sans me poser de questions je me sens plutt bien. Je fais l'effort
de me concentrer sur le boulot, et reste un peu tard pour discuter et pas me retrouver
seul. Comme d'habitude le soir repas avec les couche-tard du travail. Mardi, mercredi,
mme histoire, il fait moyennement beau ; je prpare deux ou trois affaires pour
le week-end prolong. Nous serons cinq l-bas. Guillaume, Amaury et moi partons en
train mercredi soir, et le lendemain soir Pixel et Franois nous rejoignent en voiture.
Ils travaillent tous  Mandrakesoft. Les parents de Guillaume habitent La Rochelle.
Nous allons en train jusque l, et ses parents nous attendent  la gare o ils nous
prtent une voiture pour le week-end. Ce qui est bien pratique et sympathique de
leur part parce que l'le de R est un peu plus grande que ce que je ne pensais.
D'autant plus que Saint-Clment des Baleines, le patelin o nous allons retrouver
la maison de vacances de la grand-mre de Guillaume, est tout  l'extrmit ouest
de l'le.

Un fois sur place le premier soir nous ne nous couchons pas trs tt, entre le voyage
et le fait que nous discutons un peu avant de nous organiser pour dormir. La maison
n'est pas trs grande mais agrable, une grande pice qui se spare en deux, une
chambre, une salle de bain et une cuisine. On peut tenir  huit dit Guillaume, et
 trois ou  cinq demain ce sera tranquille. Il y a en plus un grand jardin o on
peut aller faire pipi pour conomiser une chasse d'eau, ce qui reprsente au moins
vingt litres, dixit Guillaume, ce n'est pas rien, c'est le ncessaire pour une journe
en Afrique.

Jeudi, je dors mal ; je vais paradoxalement  la fois tellement bien, physiquement,
et tellement mal, moralement. Je ne sais pas si cela vient uniquement du fait que
j'ai des remords, que je me sens coupable, faible, ou si le bracelet me donne aussi
ce malaise moral. Mauvaise nuit mais je finis par faire un somme le matin, et pour
une fois je me fais rveiller par autre chose qu'un rve dlirant. Guillaume est
debout, Amaury ronchonne dans son lit. Aprs un petit djeuner grce aux victuailles
gentiment fournies par la maman de Guillaume, nous prenons la voiture pour aller
 Saint-Martin faire les courses pour les jours  venir. Manque de chance l'Intermarch
est ferm entre midi et 15 heures. Nous y sommes vers 13 heures et quelques et nous
dcidons d'aller djeuner dans un petit resto sur le port de Saint-Martin. Tout est
plutt tranquille et joli, il n'y a pas trop de touristes  cette poque de l'anne.
Guillaume reconnat  une table une personne connue, qui a fait je ne sais plus trop
quoi dans "Notre Dame de Paris", la comdie musicale. Ce doit tre le metteur en
scne ou quelque chose dans ce genre. Mais ce n'est pas trs important.

Nous finissons par aller faire les courses, de quoi tenir quelques jours. Ensuite
nous partons  la recherche de pelles de comptition pour les chteaux de sables
sur la plage. Nous finissons  un magasin d'outillage o nous nous dgotons une bonne
bche et une pelle de chantier  faire pisser d'envie tous les marmots des plages.

Retour  la maison, nous dcidons alors d'aller faire un tour  la plage de la Conche,
pas trs loin de l. Premier essai de chteau sur la plage, circuit de billes...
L'eau n'est pas chaude, juste les pieds dedans suffisent  m'avertir qu'il vaut mieux
attendre le lendemain pour une tentative de baignade. Je commence  dtester les
lendemains, ces nuits qui sparent les jours et o je ne fais que penser  ce fichu
truc en mtal, ou bien en je ne sais pas quoi, et  elle, encore. Est-ce que tu as
vraiment voulu que je le mette ton bracelet ? Est-ce qu'il est vraiment  toi ? O
es-tu ? Soupir... La vie est dure parfois...

Vendredi. Pixel et Franois sont arrivs hier soir. Je n'ai pas beaucoup dormi. J'ai
comme le sentiment que ce bracelet m'observe, m'tudie. Je reste au lit histoire
de ne pas dranger mes potes qui ont l'air de dormir paisiblement. Je ne sais pas
trop quoi penser, quoi faire. Je suis  la fois dsespr de cette chose qui de toute
vidence me veut du mal, et presque heureux que quelque chose de surnaturel, ou d'trange,
arrive. La vie est tellement morose par moments, le monde tellement glauque, avec
toujours les mmes rengaines, les mmes objectifs, la mme misre, les mmes injustices...
Peut-tre ce bracelet est-il la cl pour quelque chose de nouveau ? Ah bah !  Guillaume
a srement raison, je suis compltement aveugl par ce truc qui n'est rien d'autre
qu'une excuse pour tenter de m'vader un peu de la ralit. Pourtant j'ai tellement
l'impression que c'est vrai.

J'attends, une heure, peut-tre deux ou trois en ralit, et je finis par regarder
l'heure. 8 heures 54. C'est une heure honnte pour se lever et aller faire un tour
dehors. Je prends deux ou trois affaires sans trop faire de bruit, m'habille dans
la cuisine et je sors. Il fait plutt frais. Le temps est grisailleux.  Ah mon Soleil,
o es-tu donc ? Pourquoi es-tu si loin depuis si longtemps ?  Que ne pourrais-tu,
toi, me dbarrasser de ce bracelet ? Peut-tre devrais-je demander  mes amis de
tenter de me l'enlever en dormant ?...

Je marche un peu, vais jusqu' la mer qui ne se trouve qu' quelques centaines de
mtres. Je m'assois sur le petit mur de la digue quelque temps, regardant sans penser
 rien le ressac des vagues sur la plage de galets. Le ciel est la mer ne forment
qu'un infini gristre et triste. Je rentre ensuite doucement, aprs une petite heure
 rester l, rvasser. Mes copains dorment toujours. Je reprends un peu de forces
et tente une fois de plus de m'enlever ce bracelet, sans succs, bien sr, toujours
cette dpendance. Je me demande comment il marche ; il doit utiliser des ondes ou
quelque chose de ce type. J'ai l'ide de trouver du papier alu pour faire une sorte
de cage de Faraday. Sans grand succs, ds que je l'enlve pour l'enfermer  l'intrieur,
crise de larme et compagnie, convulsion, c'est vraiment impressionnant. Ce n'est
plus le bracelet le problme dsormais, c'est moi. Je suis plus dpendant du port
de cette chose qu'un drogu ne l'est de la cocane ; de l'hrone pour tre plus
juste, n'existant pas, parait-il, de dpendance physique forte  la cocane.

J'ai d faire un peu de bruit, Guillaume se lve ; il dormait dans la chambre  part
alors que nous quatre dormions dans la pice principale.

Il me pose la main sur l'paule et prends un air srieux pour me demander si j'ai
bien dormi.

Je rponds d'un air triste :

- Non.

Il fait la moue et se penche  la fentre pour voir le temps qu'il fait.

- Toujours le bracelet ?

Je m'appuie contre le plan de travail.

- Ouais.

Il se retourne vers moi, s'appuie lui aussi en face de moi.

- Mais c'est quoi ce truc avec ce bracelet, c'est du cinma ? Franchement je n'y
crois pas, et les autres n'y croient pas non plus.

- Je sais que c'est fou, mais qu'est-ce que tu veux que je te dise ? J'ai aussi du
mal  y croire, mais qu'est-ce que a peut tre, alors ?

- Je sais pas... Peut-tre que t'es juste malade, peut-tre que tu associes a au
bracelet mais que c'est juste la grippe ou..

Je le coupe.

- Je n'ai pas de fivre, je n'ai pas de rhume.

Il souffle et se tourne pour regarder dehors.

- J'en sais rien, oui, peut-tre que c'est le contre-coup de la distro, on est toujours
un peu fatigu  la fin.

- Mais franchement c'est fou, on dirait vraiment que c'est li spcifiquement au
bracelet, on dirait que c'est lui qui provoque tout.

- Et a peut pas tre cette fille ? Peut-tre que t'es amoureux d'elle, peut-tre
que le bracelet reste la seule chose qui te lie  elle, je sais pas...

- Non, je ne suis pas amoureux, je suis curieux de la revoir, mais pas amoureux,
faut pas exagrer, je ne l'ai vue que quelques minutes.

- a peut suffire, peut-tre que tu as mal vcu ta sparation avec Virginie, peut-tre
que c'est un tout, le fait que tu ne sois pas avec Virginie, que tu sois fatigu
 cause du travail, peut-tre un peu malade, peut-tre faible psychologiquement...
Mais tu ne devrais pas te laisser aller. Tu devrais vraiment virer ce truc, c'est
n'importe quoi, va donc le balancer dans la mer que tu t'en dbarrasses ! Aprs tu
devras bien faire sans.

Je sais bien que c'est ce que je devrais faire.

- Tu as sans doute raison... Mais...

Il se penche vers moi pour me prendre le poignet et regarder le bracelet.

- Bien sr que j'ai raison, et si tu continues  nous embter avec cela, je peux
te dire que je vais te le balancer moi-mme ton machin !

Rien que de me l'imaginer j'ai un frisson dans le dos.

- Non, non, il faut que ce soit moi qui le fasse, sinon je vais pter un boulon.
Mais je vais le faire.

Nous restons silencieux un moment, j'ai l'impression que je lui fais piti... Il
brise finalement le silence.

- Les autres dorment ?

Je relve la tte pour le regarder dans les yeux, comme pour dire plus de choses.

- Je ne sais pas, a fait un petit moment que je suis debout. Je suis all faire
un tour dehors prendre l'air.

Les autres ne dormaient pas, ou pas tous. Plus exactement seul Amaury menaait quiconque
tentant de le sortir du lit  une heure aussi indue de diverses reprsailles. Et
puis finalement djeuner pour tout le monde et programme de la journe.

- Je propose pour commencer une petite balade sur la digue jusqu'au phare des Baleines.
Aprs on revient manger ici, de toute faon il est dj tard, puis s'il fait beau
on peut prendre les pistes cyclables en rollers, elles sont pas trop mal et traversent
les marais, a fait un tour sympa d'environ dix ou quinze bornes.

G.O. par Guillaume.

Amaury, qui est encore assis dans son duvet, tentant d'merger :

- Et la bite gante sur la plage ?

- Ah oui c'est vrai Amaury, ben on pourra la faire demain ?

- Ouais mais on peut quand mme aller sur la plage ?

Pixel tente un compromis :

- Bon on n'a qu' faire la balade jusqu'au phare, et puis aprs djeuner on voit
en fonction du temps si on fait plage ou roller, moi je sors pas mes rollers si c'est
mouill, de toute faon.

Tout le monde semble d'accord.

Aprs le djeuner chacun participe pour dbarrasser la table, puis nous partons faire
une balade en direction de la digue o je suis dj pass ce matin. Je n'ai pas trop
le coeur  quoi que ce soit, de toute manire. Nous arrivons finalement jusqu'au
phare au sommet duquel nous dcidons de monter. Il n'est pas extrmement haut mais
comme le pays est plutt plat, nous voyons assez loin malgr le temps plutt brumeux.
Je n'aurais peut-tre pas d monter, une fois en haut j'ai eu presque envie de sauter
par-dessus. Sauter pour que cette chose me laisse enfin. Je me demande si je ne suis
pas en train de perdre les pdales. Ce n'est pas vraiment mon truc le suicide. Est-ce
que ce serait ce bracelet qui me donne ces envies ?  Bordel je ne sais plus si c'est
moi qui pense ou un autre, ou autre chose !

Je m'vade un peu en regardant l'horizon. Amaury et Pixel ont une conversation mtaphysique
sur la pente que cela ferait s'il y avait une piste de ski entre le sommet du phare
et une maison pas trs loin de sa base. Nous sommes assez haut pour sentir le vent
souffler. Mais il n'emporte rien de mes poids. Il ne fait que me transir et nous
redescendons alors que je commence  n'avoir vraiment pas chaud. Retour  la maison
par l'intrieur des terres, djeuner, des ptes avec je ne sais plus vraiment quoi
; je ne mange presque rien de toute faon. Je tente de dormir un peu ensuite, je
russis  faire un somme d'une vingtaine de minutes au chaud sous deux ou trois couvertures.

C'est encore un de ces sales rves qui me rveille, toujours comme si quelque chose
m'observait, si ce bracelet voulait m'emporter. Il y russira,  force... Je commence
 perdre la volont de me battre. Les autres n'attendant plus que moi, je ne poursuis
pas ma sieste, je me lve et nous partons pour la plage, dcidant de laisser le roller
pour le lendemain.

Plage de la Conche, toujours la mme. La mare descend, nous entreprenons la construction
d'un bassin de rtention, c'est  dire pour le dire simplement de faire un trou aliment
par des canaux pour drainer l'eau infiltre dans le sable, et ainsi crer une sorte
de petit tang. Je file deux ou trois coups de pelle puis je vais plutt m'asseoir
un peu plus loin, je n'ai pas vraiment l'envie de m'amuser. La mer me tente un peu,
je retire mon tee-shirt pour garder juste mon maillot. Ma montre au poignet gauche,
et le bracelet au poignet droit, toujours. L'eau est froide. Les autres finissent
leur bassin de rtention et viennent aussi tester l'ocan. C'est si froid mais j'en
oublie un peu le reste et parviens un instant  me dtendre, enfin. L'engourdissement
en est presque agrable. Aprs une dizaine de minutes tout le monde sort et nous
repartons alors que le Soleil est dj couch depuis un petit moment. Le soir nous
sommes tents par un plateau de fruits de mer  un restaurant. Douche pour tout le
monde puis direction Saint-Martin en voiture. Un peu la galre avant de trouver un
restaurant non complet ou avec des places en non-fumeurs. Mais l'attente nous permet
de faire le tour du port et une balade dans la ville, qui se rvle des plus mortes
en dehors des alentours immdiats du port. Plateau de fruits de mer, je n'ai pas
vraiment d'apptit ; je gote un peu tout mais ne mange pas grand-chose. Ceci pour
le plus grand bonheur de mon entourage en famine permanente, enfin surtout Pixel.

Je ne fais pas attention  quelle heure nous rentrons, je suis fatigu, puis, mais
je sais aussi trs bien que la nuit ne sera qu'un autre ramassis de cauchemars. J'ai
chaud ou froid je ne saurais dire, les deux peut-tre. Aprs quelques heures d'insomnies,
je ne sais pas combien, je ne regarde mme pas ma montre pour m'en faire une ide,
je crois que je m'en moque, je dcide d'aller faire un petit tour dehors, prendre
l'air, regarder les toiles. Je m'habille sans faire de bruit et sors pour marcher
un peu. Il n'y a pas d'toiles, le ciel est couvert... Je marche en ralit plus
qu'un peu et me dirige, sans trop savoir pourquoi, vers la plage de la Conche, o
nous sommes alls hier et aujourd'hui. Nous nous y rendons habituellement en voiture
mais ce n'est pas si loin  pied finalement. Je m'assieds un peu sur le sable. L'air
est frais. Je soupire. Et puis, je ne sais pas trop si c'est moi qui... Enfin, je
me lve, et je marche vers l'eau. Une vague recouvre mes chaussures. Elle est froide,
mais c'est comme si j'avais besoin de me retrouver l. Je continue  avancer, j'ai
de l'eau jusqu' la taille. Je tiens mes bras hors de l'eau puis enfin plonge le
bracelet sous la surface, pour le glacer, pour le noyer, pour l'oublier. J'avance,
encore, jusqu' devoir nager, je vais doucement, en faisant une sorte de pseudo-brasse.
J'oublie... Je ne sais pas trop si j'ai nag longtemps ou pas, loin... Je n'ai pas
envie de regarder derrire. Je m'arrte, je le sens de nouveau  mon bras, presque
encore plus froid que la mer. Je prends ma respiration, je descends de quelques mtres
sous l'eau. Je souffle, je m'enfonce en mme temps que l'air de mes poumons s'chappe.
Tranquillit... Enfin...  Tranquillit...

Le silence, le froid, la quitude d'oublier.

Puis la panique, me rveillant presque d'un mauvais rve. Je ralise que je suis
descendu trs profondment sous l'eau, cela siffle dans mes oreilles, j'ai besoin
d'air. J'ai froid. J'essaie de remonter, mais je n'ai plus d'air et ne peux retenir
le rflexe de reprendre ma respiration. Une brlure envahit mes poumons, je commence
 tousser, et je comprends que je ne contrle plus rien, que l'eau a rempli mes poumons,
et que je ne peux qu'accepter les derniers soubresauts spasmodiques de mon corps.
Il parait que l'on se noie un peu moins vite dans l'eau sale que dans l'eau douce.
Quatre minutes je crois... Je t'aimais bien, corps, tu n'tais pas parfait mais je
t'aimais bien. Je crois que je ne t'aurais chang pour rien au monde... Pardon pour
tout ce que je n'ai pas fait, pardon de partir alors qu'enfin quelque chose arrivait...
La vie est trange parfois...

La Pierre Univers
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"...Fais-en bon usage, mon frre..."

C'est un peu comme dans ces films o les gens se rveillent dans le corps de quelqu'un
d'autre avec le sentiment que ce n'est pas de leur vie dont ils se souviennent. Un
peu comme si on m'avait donn le rle  suivre et donn vie dans ce corps, tendu
l sur la plage...

Il me faut quelques instants pour retracer ce qu'il s'est pass, la mer, la noyade.
Mes poumons me brlent. J'ai d tre ramen par la mare, je ne devais pas tre si
loin du bord, et ainsi je ne me suis pas noy. Peut-tre que l'eau froide m'a mis
en hypothermie, et que cela m'a permis de tenir plus longtemps sans oxygne. Je me
rappelle avoir lu que certaines personnes, comme les skippers quand leur bateau chavire,
taient restes plusieurs dizaines de minutes dans l'eau froide et s'en taient sorties,
leurs corps tant passs dans une sorte d'hibernation.

Mais quelle ide m'a pris ? a ne va vraiment pas, je me dis que j'ai vraiment un
problme, quel idiot, j'ai bien failli y passer pour de bon !... Il a l'air de faire
nuit, je ne sais pas trop quelle heure il est. Je bouge difficilement et lentement
jusqu' m'agenouiller, la tte pose sur mes mains au sol. J'ai mal partout. Je tousse,
crache des restes d'eau sale. J'essaie de voir l'heure  la faible lueur de la nuit.
4 heures 23. Je respire par grandes inspirations, entre les quintes de toux. Je regarde
dans le vide, pendant plusieurs minutes. Mais je me rends compte qu'en ralit je
ne regarde pas exactement dans le vide. Il y a devant moi un galet. Je ne sais pas
pourquoi je suis fix dessus. Il n'a rien de particulier c'est juste un galet de
trois ou quatre centimtres, blanc, avec quelques traces jauntres dessus. Je crois
que si on devait choisir l'archtype d'une pierre banale il ferait parfaitement l'affaire.
Mais c'est difficile  expliquer, j'ai l'impression d'tre attir, ou hypnotis...
C'est un peu comme si la Terre entire tait concentre  l'intrieur. Comme s'il
rayonnait. Je reste  le regarder de longues minutes,  avoir envie de le toucher
sans l'oser.

Je reprends mes esprits en me demandant depuis quand je suis fan de galets aprs
la noyade. Je m'nerve un peu et me dis qu'il ne va pas m'embter longtemps et que
je vais le balancer dans la mer, qu'il va tre content du voyage ! Je le prends dans
ma main et me lve brusquement en me prparant  le lancer mais je suis tout engourdi
et je me dsquilibre et tombe sur le ct. Je me laisse rouler pour me retrouver
allong sur le sable, le galet dans ma main. J'ai une sensation trange. Mon mal
passe. C'est un peu comme si toutes mes courbatures, mon mal au crne, mes brlures
dans les poumons, comme si mon corps faisait une pause, ne sentait plus rien. Je
reste ainsi, interloqu, profitant de cet instant de satisfaction. Le vent frais
matinal charg des parfums de la mer m'emporte dans quelques rves.

Je suis si bien, comme si je ne m'tais pas allong depuis des mois. J'en oublie
mon galet que je garde dans ma main, le serrant si fort que j'en ai presque mal.
Le ciel s'est dcouvert, et les toiles rivalisent de plus belle avec la clart de
la Lune. Je suis sur le point de m'endormir. Mais quelqu'un me sort brusquement de
mon somme :

- Bonjour. Bienvenue, je m'appelle Gaen.

Un jeune homme se trouve juste au-dessus de moi. Je me relve, moins pniblement
que tout  l'heure, ne sentant pas plus mes courbatures que mon engourdissement.
Il m'interroge :

- Depuis quand tes-vous arriv ?

Je ne comprends pas trop le sens de sa question, je me secoue un peu pour retirer
le sable, ce dmon, dont je suis recouvert.

- Depuis quand je suis arriv o ? Sur la plage ? Mais qui tes-vous, vous me connaissez
?

L'homme parait surpris de ma rponse, et semble se mettre sur ses gardes. Il tente
alors de me baragouiner un truc dans une langue que je ne connais pas. Je commence
 m'tirer en lui rpondant.

- Mais ? Dsol mais je ne comprends rien  ce que vous me dites. Vous devez faire
erreur, je ne suis pas celui que vous pensez. Mais vous attendiez quelqu'un pour
tre l en plein milieu de la nuit sur la plage ?

Il hsite un instant.

- Oui, je vous ai suivi.

- Vous m'avez suivi ? Mais... Pourquoi ?

Il regarde htivement autour de lui, comme s'il avait peur de quelque chose, il semble
se fcher, s'impatienter.

- D'abord, retirez votre bracelet.

Le bracelet ! Je l'avais compltement oubli. Il est toujours  mon poignet droit.
Je replie mon avant-bras pour le regarder. C'est un peu comme si je ne le sentais
plus, serait-il devenu inactif ?

- Mon bracelet... Oui mais, je ne peux pas l'enlever, enfin... Je crois, mais...
Vous l'avez dj vu ? Vous savez ce que c'est ?

Je ne sais plus trop  vrai dire, n'ayant plus cette sensation de dpression, de
mal, de migraine. Il me saisit le poignet pour le retirer lui-mme, je suis oblig
de rcuprer la pierre dans ma main gauche. Il est curieux :

- Qu'est-ce que c'est ?

- Je ne sais pas, c'est une pierre que j'ai trouve sur la plage.

Il me regarde bizarrement alors que je le laisse m'ter le bracelet. Je perois un
sentiment trange, comme un poids qui se retire. trangement je me sens encore mieux,
encore plus libre que je ne l'tais tout  l'heure, allong. J'ai du mal  percevoir
la situation, c'est un peu comme un rve, comme un moment surnaturel, illogique,
moi, l, aprs cette quasi-noyade, ce jeune que je ne connais pas, le bracelet, cette
pierre...

- C'est trange, habituellement j'avais une crise  ce moment-l, je ne parvenais
pas  le retirer. Comment avez-vous fait ?  Vous savez comment il marche ? Vous tes
magicien ?

Il sourit et recule d'un pas avec le bracelet.

- Non. Je ne crois pas... Mais ne restons pas l, allons chez moi, il est trop tard
pour que je fasse machine arrire dsormais, et les autres risquent de vous trouver
si nous restons l.

Tous ces mystres m'intriguent, de qui parle-t-il ?

- Mais  la fin qui tes-vous ? C'est quoi ces histoires, et pourquoi m'avez-vous
suivi ? Et... ?

Il ne me rpond pas et me fait simplement signe de le suivre. Je ne sais pas trop
si je dois le suivre ou ne pas lui faire confiance. Je ne sais pas plus qui il est
; il n'a pas l'air d'tre trs vieux, peut-tre vingt-cinq ou trente ans. Quelque
chose est bizarre dans son apparence, comme s'il tait trop parfait, trop beau, un
peu comme ces mannequins qu'on ne voit qu'en photo dans les magazines, avec la peau
de bb et le corps parfaitement sculpt. Il doit mesurer dans les un mtre quatre-vingts,
plus grand que moi, blond-chtain ; plutt beau gosse, je pense que je craquerais
si j'tais une nana. Habill de tissus blancs, lgers, je me demande comment il ne
meurt pas de froid. Cependant moi aussi si je sens le froid je n'en suis pas pour
autant drang, comme si mes sensations n'taient qu'une information et plus vraiment
une souffrance. Je suis d'ailleurs encore mouill, et devrais tre transi avec la
lgre brise. Je ne sais pas combien de temps je suis rest allong sur la plage
mais le vent ne m'a pas compltement sch. En plus j'ai toujours du sable de partout,
je dteste le sable, c'est une vraie plaie, si seulement il pouvait exister un monde
sans sable...

- Vous venez ?

Voyant que je ne bougeais pas, il s'est arrt pour me tirer de mes rvasseries.
Je ne sais pas trop quoi faire et ne suis pas oppos  l'ide de le suivre, si je
pouvais trouver de quoi m'clairer un peu :

- Vous habitez loin ?

- J'habite  Saint-Clment. Je vais souvent prs du phare, c'est l que je vous ai
vu pour la premire fois il y a deux jours.

- Mais pourquoi vous me connaissez ?

Nous continuons la discussion en commenant  marcher en direction de Saint-Clment.

- Je ne vous connais pas vraiment, on m'a juste parl de vous, et que... Mais vous
ne m'avez pas rpondu, depuis quand tes vous arriv ?

Je me dis que peut-tre cet homme est une sorte de clandestin ou membre d'une mafia,
une secte ou quelque chose d'quivalent et que le bracelet est un moyen de reconnaissance,
un objet qu'ils ne portent que lors de runions secrtes, le montrer au grand jour
tant un risque pour eux de se faire dcouvrir. La fille qui a perdu celui que je
possde doit aussi faire partie du mme groupe que lui, et apparemment certains doivent
en avoir aprs moi pour les avoir mis en danger. Mais comment a-t-il fait pour me
le retirer ? Pourquoi est-ce que je n'ai pas de crise de larmes, de mal  la tte
? Serais-je guri ? C'est incomprhensible.

Il s'impatiente. Nous marchons toujours pour quitter la plage.

- Alors ? Depuis quand tes-vous l ?

Je ne sais pas s'il vaut mieux que je fasse le bent ou plutt lui dire la vrit
tout de suite. En entrant dans son jeu je pourrais peut-tre soutirer ou deviner
ce qu'il se trame. D'un autre ct un malentendu pourrait m'entraner dans une histoire
dans laquelle je n'ai rien  faire. Et puis aprs tout je suis du monde Free Software,
les logiciels libres, et en consquence je dcide de ne pas faire de cachotteries,
rien ne sert de vivre si c'est pour tricher, les moyens me donneront la fin.

- Je vais t'avouer un truc, ce bracelet il est pas  moi, je l'ai trouv aprs avoir
couru  la poursuite de la nana  qui il appartenait sans doute, srement une copine
 toi, vous avez le mme look top model. Et depuis que je l'ai au poignet, j'ai plus
ou moins pt un cble pendant le temps o je ne pouvais plus le retirer, jusqu'
ce que je me noie et que tu me retrouves allong sur la plage et que tu russisses,
je ne sais pas trop comment,  me le retirer.

Il s'arrte pour me regarder, l'ai songeur.

- Vous l'auriez donc juste trouv ? a pourrait expliquer certaines choses, tout
en en complexifiant d'autres. Mais maintenant c'est moi qui vais avoir des ennuis
si je me suis tromp  votre gard... Htons-nous !

Alors il commence  trottiner, je le suis au mme rythme. Les lueurs du matin dbutent
 l'est. Le bougre acclre le pas, dcidment ils sont tous sprinteurs chez eux,
entre lui et la fille ! Il n'habite en ralit pas trs loin de la maison de la grand-mre
de Guillaume ; il faudra  ce sujet que j'y passe tout  l'heure pour ne pas que
lui et les autres ne s'inquitent. Nous rentrons dans sa demeure. La maison est plutt
austre, on dirait qu'elle n'a pas chang de dcoration depuis des sicles. J'ai
toujours ma pierre dans ma main, je ne sais pas vraiment pourquoi. Il dpose le bracelet
sur une commode. Il se tourne vers moi :

- Quel ge avez-vous ? Quel est votre premier souvenir ?

Ses questions me surprennent. Je ne prends pas vraiment le temps de rflchir avant
de rpondre. C'est un de mes dfauts,  ce sujet, je ne prends jamais le temps de
rflchir avant de rpondre, m'en mordant les doigts par la suite:

- 25, non, 26 ans. Mon premier souvenir, hum, je sais pas trop, l'cole maternelle,
quand je ne voulais pas y aller. Ma grand-mre me charriant dans la carriole pour
aller faire le jardin ? Une tasse de caf bouillant que je me renverse dessus...
Cette fille qui me sourit, Je ne sais pas trop dans quel ordre, pourquoi ? Vous me
testez ?

- Un peu, oui. J'avoue que je suis un peu perdu moi aussi. Depuis quand avez-vous
ce bracelet ?

- Tout juste un mois, pourquoi ?

- Juste pour vrifier. Tenez, asseyez-vous, je vais chercher de quoi boire, quelque
chose de chaud, vous devez tre glac aprs votre baignade.

Il est bizarre tout de mme. Il quitte la pice pour aller dans ce que je pense tre
la cuisine. Je tente de faire un inventaire de la salle, rien d'trange, uniquement
des lments raisonnablement prsents dans une vieille maison. Il revient dix minutes
plus tard avec deux chocolats chauds et des biscottes. Je me suis assis dans un fauteuil
entre-temps.

- Vous habitez ici depuis longtemps ?

Il semble hsiter.

- Euh non pas trs longtemps, j'ai hrit cette maison de ma grand-mre, j'y viens
passer des vacances de temps en temps. J'aime ne pas toucher les objets, pour la
laisser telle que dans mes souvenirs d'enfance.

- Et tes parents ?

Je ne sais pas trop si je dois le tutoyer ou le vouvoyer, il a l'air jeune. Il hsite
encore.

- Euh, je ne les ai pas connus, ils sont dcds dans un accident de cal... de voiture
alors que je n'avais que deux ans. Mais buvez, tout refroidit vite par ici, la maison
n'est pas beaucoup chauffe.

De cal ? Il a voulu dire la marque de la voiture, sans doute... Je prends la tasse
de chocolat, elle est encore bien chaude. Je n'en gote qu'une petite gorge, il
ne m'inspire pas confiance, je n'en avale qu'un tout petit peu. De la faon dont
il m'observe il a forcment mis un produit dedans, surtout qu'il n'en boit mme pas
et qu'il ne dit pas un mot. Je comprends trs vite que c'est un produit pour m'endormir.
Le peu que j'ai bu me rend dj tout engourdi et les yeux lourds. Je dcide de faire
semblant de m'endormir. Mais le produit est fort et efficace et j'ai du mal  rsister.
J'hsite mme  me laisser aller,  dormir un petit peu... Enfin, aprs tout ce temps...

Il s'approche, mon ventre se noue, j'ai peur, je n'ai qu'un envie, c'est de partir
en courant le plus loin possible. Je me contrle, j'attends de voir ce qu'il va faire,
mais quand je ressens le dbut d'une piqre sur mon bras gauche, je ragis violemment
et le pousse avec mon autre bras et me dresse d'un coup, il est surpris et se dstabilise
en arrire. Je lche ma pierre dans le mouvement. Je me suis lev un peu vite j'ai
la tte qui tourne un instant, mais l'action et l'adrnaline aidant, je me reprends
et mettant  profit,  nouveau, mes cours de ju-jitsu, j'arrive  maintenir son dsquilibre
et  le prendre en tranglement par derrire. Je vois alors qu'il essayait de me
piquer avec une seringue, srement de quoi me faire dormir pour de bon aprs le chocolat.
Je n'hsite pas une seconde, je me baisse avec lui toujours en tranglement, et rapidement
je prends la seringue et la lui plante bien fort dans les fesses, l'effet est radical,
et dans les trois secondes il est croul par terre, endormi, tout du moins je l'espre,
j'ai un peu peur d'un coup que ce ne soit pas un simple somnifre, mais je suis rassur
aprs avoir vrifi qu'il respire toujours calmement. Je commence  tre un peu nerv
:

- Bon a commence  bien faire ce bordel ! J'aimerais qu'on m'explique avec des mots
que je comprends qu'est-ce que c'est que toutes ces salades !

Mais je me dis que c'est un peu tard pour les questions et que j'aurais mieux fait
de les lui poser plutt que de l'endormir. Toutefois cela aurait encore t un moyen
de me faire avoir  un jeu dont je ne matrise pas vraiment les rgles. Il est trs
bien l o il est, endormi, et j'ai ainsi un peu de temps devant moi.

Le bracelet ! Je me sens de nouveau mal, j'ai besoin de le mettre. Je le sens l,
sur la commode. Non ! Ce n'est pas vrai, a ne va pas recommencer ! Non... Est-ce
que c'est parce que je l'ai endormi, est-ce que c'tait bien lui qui tait parvenu
 le contrler ? Dois-je le rveiller ?

C'est trop dur, je ne peux pas rsister, et j'avance malgr moi vers la commode...
Non... Non ! Il me faut m'en dbarrasser ! Il aurait d le jeter dans la mer, je
n'aurais pas pu faire autrement... Je m'appuie contre la commode, rassemblant un
dernier instant mes forces qui s'vanouissent face  lui, je le regarde dtruire
mon esprit avec tant de facilit. Je me retourne une dernire fois vers l'homme au
sol, alors que mon esprit rsiste un dernier instant en cherchant un chappatoire.
Mais je ne le vois pas lui, je vois la pierre. Je vois la pierre que j'ai perdue
en me dbattant. Dans un dernier effort je vais la ramasser. Je me recroqueville
 terre en la serrant pour oublier le bracelet. Le plus incroyable c'est que a a
l'air de marcher, le mal s'efface. Je me sens comme libr, comme si la pierre calmait
mon manque. Ah ! Je ne comprends plus rien ! Est-ce que c'est moi qui perds la tte,
qui invente autant cette histoire de bracelet que de pierre magique ?

Mais vrit ou pas, aprs tout, si je me sens mieux en la serrant dans ma main et
que je peux me passer de ce bracelet, qu'il en soit ainsi ! Ne serait-elle qu'une
drogue de plus ? Une prison encore plus forte que le bracelet ? Bah ! Qu'importe
! Prison pour prison je prfre tenter le tout pour le tout.

M'tant rassur sur ce point je rvalue la situation. Je commence par chercher une
corde ou une ficelle, quelque chose pour l'attacher. J'essaie de faire vite tout
de mme de peur qu'il ne se rveille, et renverse tous les tiroirs sur mon passage.
Je ne trouve rien et finalement c'est dans une sorte de dbarras que je dniche du
fil en nylon, certainement destin  la pche. Je le saucissonne svre sur une chaise
faon James Bond.

Je me dis que je trouverai peut-tre quelque chose d'intressant en fouillant. Aprs
tout suite  ce qu'il m'a fait j'ai bien le droit de chercher quelques indices. Je
trouve ses papiers, Gaen Buscat, n le 12 dcembre 1962. Eh bien ! Il ne fait pas
ses quarante ans le bougre. Pas de carte de crdit, pas de permis de conduire, mille
cinq cent euros en monnaie, je suis tonn par autant d'argent de poche ! J'hsite
mais je ne les lui prends pas, mme si je me dis que cela pourrait valoir pour tous
ces mystres. Rien de spcial dans la cuisine, dans la chambre par contre je ne suis
que partiellement tonn de trouver un bracelet, du mme genre que celui que j'avais.
Il y a donc bien plusieurs exemplaires ; sont-ils tous identiques ? Je ne prfre
pas le savoir... Rien d'autre, plus exactement rien qui n'attire mon attention en
tous cas. Pratiquement aucun document, aucune photo de famille, aucun livre, magazine,
pas de tlphone dans la maison, pas d'agenda avec des numros de tlphone ou des
adresses, rien...

On frappe  la porte !

Je suis surpris ! Que faire ? Je pense m'clipser par le jardin derrire. Pas le
temps de tergiverser je me dirige rapidement vers l'arrire de la maison, avant de
quitter la pice je lui jette un dernier coup d'oeil, sur la commode... "Va en enfer,
je me dbrouillerai sans toi dsormais"... Je quitte la pice et une fois dans le
jardin j'escalade le petit mur qui spare le jardin de la proprit voisine, encore
un autre mur et me voil dans une rue. Je devrais partir mais je ne peux rsister
 l'ide de retourner discrtement vers la maison pour voir si je peux espionner
quelque chose. Ne serait-ce qu'un voisin ou un ami qui n'a rien  voir avec cette
histoire ? Je me demande si je ne perds pas un peu le nord avec tous ces vnements
qui se passent. Le temps de faire le tour pour arriver  proximit de la maison,
il est dj trop tard, il semble que le visiteur soit entr et ait libr son camarade,
la porte est ouverte et je n'arrive  distinguer personne  l'intrieur.

- L'assassin revient toujours sur les lieux du crime, parat-il.

Je sursaute, un monsieur habill en noir, barbu, un peu g, se tient debout derrire
moi.

- Ne craignez rien, je ne suis pas contre vous.

Je me recule d'un pas, hsite  partir en courant.

- Mouais, je commence  me mfier des gens qui ne sont pas contre moi et qui tentent
ensuite de m'endormir ou je ne sais quoi d'autre.

- Nous nous sommes de toute vidence tromps sur vous, mais certains d'entre nous
ont peur, je ne saurais trop vous conseiller de partir et de vous faire oublier,
 moins que vous vous sentiez de taille ? L'organisation est puissante.

- Quelle organisation ? Qui sont ces gens, qui tes-vous ?

- Malheureusement le temps manque. Tout va aller trs vite maintenant. Dans un premier
temps il vous faut apprhender la situation, pour cela je vous conseille d'aller
trouver le marabout nomm Etiola. Il doit en ce moment tre en Afrique, au Sngal
plus prcisment. Si vous vous dbrouillez bien et parvenez  le rencontrer il vous
mettra sous sa protection avant que la partie adverse ne vous trouve. Sachez que
la plupart sont contre vous, mfiez-vous de tout le monde, mais peut-tre que certains
vous viendront en aide. Je ne sais pas o est le Bien, pas plus que je sais si je
dois vous aider ou pas. Je ne sais pas non plus qui vous tes, vous n'tes peut-tre
rien d'autre qu'un passant qui n'a pas eu de chance, mais maintenant vous tes un
enjeu tout autre, alors partez au plus vite.

Il sait, il sait sans doute beaucoup. Il pourrait rpondre  beaucoup de mes questions,
je me rapproche de lui d'un pas.

- Mais,  c'est quoi ce dlire ? Qui tes-vous ? Ne pouvez-vous pas juste me dire
de quelle organisation il s'agit ?

Il recule en me faisant signe de partir de la main :

- Allez, partez, dpchez-vous !

Le monsieur g se retourne et part d'un pas press dans la rue. Je reste perplexe
un instant, je ne sais pas trop quoi faire. Peut-tre aurais-je d le suivre. Cette
histoire de marabout en plus du reste ne m'avance pas beaucoup, et qui sont ces autres,
cette organisation ? Je trouve que cela n'est qu'un ramassis de dlires invraisemblables
! L'le de R aurait-elle une action spcifique sur la sant mentale des gens ? Je
commence  me le demander, entre moi et mes folies et ces autres nergumnes. Je
reprends le chemin de la maison de la grand-mre de Guillaume, qui est toute proche,
plein d'interrogations.

Je rentre sans faire de bruit, me dbarrasse de mes habits tremps et pleins de sable
et vais me rallonger un instant. Il est 7 heures 36. Que c'est bon de s'allonger
l enfin sans ce satan bracelet ! Je respire finalement. C'est comme si une nouvelle
vie tait en moi, comme si je me rveillais d'un cauchemar de plusieurs semaines.
Je serre toujours la pierre dans ma main. Mais que faire dsormais ? Est-ce que je
vais pouvoir me passer de cette pierre ? Est-ce que ce n'est pas encore un tour de
mon esprit ? Que peut bien une vulgaire pierre ? Et ce bracelet ? Ne serais-je pas
plutt en train de devenir compltement fou ? Et est-ce que cette histoire de personnes
qui me cherchent et me veulent je ne sais quoi est srieuse ? Et comment pourrais-je
trouver un marabout qui s'appelle... Comment dj ? Je m'aperois que je ne me rappelle
plus de son nom. Je suis dpit de ne jamais avoir eu la mmoire des noms. Je me
rappelle simplement que c'est un nom qui se termine par "A", "Emaya", "Eroya" ? C'est
vraiment bte ! Enfin j'espre qu'il me reviendra. D'aprs l'homme de ce matin ils
sont  mes trousses, mais je suis conscient que c'est compltement dment de partir
en Afrique pour trouver un seul homme, c'est impossible ! Mais j'ai deux semaines
de vacances, et je pourrais bien tenter d'aller retrouver cet homme-l, de toutes
les faons les choses ne tournent plus comme avant, le bracelet, la noyade, toutes
ces histoires, il y a quelque chose de chang. Mais ce n'est pas pour autant une
raison de faire n'importe quoi ! Je tente de me calmer, respirer, raisonner un peu,
de reprendre mes esprits et d'oublier ces histoires. Je m'endors finalement en remuant
toutes mes aventures dans ma tte, et en serrant la pierre dans la main. Ma nuit
est agite de quelques rves des plus incroyables, de science-fiction, de civilisations
qui se dtruisent les unes les autres, de systmes plantaires et autres choses compltement
folles...

Mais je me suis couch alors qu'il tait dj tard et je ne profite que d'une bonne
heure et demie de sommeil jusqu' 9 heures 10 environ, heure  laquelle je me rveille
de nouveau. Je ne suis pas vraiment repos, mais mon tat de stress m'empche de
m'endormir profondment. Je reste plein de questions sur ces histoires, sur le fait
que ce ne sont peut-tre que des anecdotes indpendantes et pas une suite logique.
La courte nuit ne m'a pas vraiment port conseil, et je ne sais que penser de mon
aventure nocturne. Qui sont ces gens ?  Que me veulent-ils ? Qui leur a parl de
moi ? Il faudrait peut-tre que je rentre  Paris, j'aurai srement plus de matire
 trouver des informations. Quoique s'ils me suivent vraiment je devrais en rencontrer
de nouveaux dans peu de temps. Je tente de me convaincre que tout cela n'est qu'une
histoire farfelue, qu'il ne va rien se passer, que je vais passer mon week-end tranquillement
ici, et ensuite de bonnes vacances chez mes parents pour me reposer et rcuprer...
Avant de tenter de me rendormir, je pense tout de mme  jeter un coup d'oeil  mon
tlphone mobile, qui clignote dans mon sac  ct du lit.

J'ai un message, c'est Fabrice. Pendant mon week-end ici  l'le de R je lui ai
prt mon appartement  Paris, car il devait y passer quelques jours pour assister
 des confrences et profiter un peu de la Capitale par la mme occasion. Une amie
 moi possde un double de mes cls et les lui avait passes pour son sjour. Ce
matin, enfin, hier matin plus exactement, le message datant de la veille au soir,
alors qu'il rentrait de sa confrence, il a dcouvert que quelqu'un tait pass chez
moi. La porte n'ayant pas t force, il a pens que ce devait tre quelqu'un avec
les cls, peut-tre mme moi, si j'tais rentr en urgence. Il semblait cependant
que l'individu cherchait quelque chose, pas mal de choses ayant t dplaces, donnant
l'impression que la personne, ou les personnes, avait fouill l'appartement. Il ne
m'en a pas dit beaucoup plus dans son message, me conseillant simplement de le rappeler
si ncessaire. Il ne s'est pas plus inquit car il n'y avait pas de signe d'effraction
et rien ne semblait avoir t drob. Voil qui change considrablement la donne
et l'hypothse d'une manigance dont je suis la victime reprend subitement sacrment
du poil de la bte. Il ne me faut que quelques minutes pour dcider de partir pour
Paris le plus vite possible. Si le cambriolage a eu lieu la veille, rien ne presse
plus dornavant, mais je ne peux me convaincre d'attendre la fin du week-end.

Je prpare deux ou trois affaires discrtement dans mon petit sac  dos, prends mes
papiers, une veste lgre et une chemise chaude. Je vais ensuite doucement dans la
chambre de Guillaume. Je le secoue doucement :

- Guillaume... Guillaume ?

Il ronchonne en clignant des yeux.

- Arrrr. Mais quelle heure il est ? Il est tt, non ? Qu'est-ce qu'il y a ? Tu vas
pas bien ?... Il y a un problme ?

- Tout va bien, t'inquite pas, c'est juste pour te dire que je dois partir, il faut
que je rentre sur Paris, j'ai eu un coup de fil, il semblerait que l'on m'ait cambriol.
Je te laisse mon gros sac, est-ce que tu pourras le ramener  Paris ?

Il se rveille un peu plus et se met sur le ct :

- Cambriol, mais qui te l'a dit, mais tu rentres comment ? Tu pars o, l ? Et quelle
heure est-il ?

Je me relve et me prpare  partir :

- En train, je vais faire du stop jusqu' la gare.

- Du stop, mais il est tt, non ? Tu ne veux pas plutt que je t'emmne ?

- Non non, ne t'inquite pas, je t'appellerai si vraiment je ne trouve personne pour
m'emmener.

- Tu es bien sr que a va bien ? Tu n'es plus malade ? Tu es sr que c'est prudent,
et ton bracelet ?

- Je ne l'ai plus.

Je lui montre mon poignet sans le bracelet.

- Hein ? Mais tu l'as enlev quand, comment ?

- J'ai pas le temps l, je te raconterai tout a un peu plus tard, c'est juste pour
te dire que je dois partir, et savoir si tu pouvais ramener mon sac  Paris ?

- Oui si tu veux, mais tu voudrais vraiment pas m'expliquer l ?

- Non je n'ai pas le temps, j'y vais, bye. Dis au revoir aux autres de ma part.

Je sors de la chambre en lui faisant un signe de la main puis quitte directement
la maison. Il fait frais mais sans plus ; j'ai l'impression de recommencer  sentir
un peu mieux le chaud et le froid. J'ai un peu menti  Guillaume en disant que je
n'avais pas le temps, sachant que je vais srement marcher un petit moment avant
que quelqu'un me prenne en stop pour quitter l'le. Mais je ne voulais pas passer
trop de temps  expliquer, je suis trop ennuy par cette histoire, et je voudrais
dj tre  Paris. Je ne sais toujours pas prcisment que croire, entre les personnes
que j'ai rencontres cette nuit, le bracelet, ce cambriolage... Mais il est vident
que je suis attir, que j'ai envie qu'il y ait une aventure, un mystre, quelque
chose qui sorte de l'ordinaire. J'ai ces envies, envie d'y croire, envie de ne pas
rester cet anonyme, envie qu'il y ait plus que la plate monotonie quotidienne, que
le monde rel soit cach  mes yeux et qu'il me faille le dcouvrir. Je crois que
si je pouvais provoquer les choses je le ferais...

Mercredi 4 dcembre 2002
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Environ deux heures de marche et srement huit ou neuf kilomtres plus tard me font
relativiser mon entrain, et l'envie de faire demi-tour s'amplifie. Si Fabrice m'a
dit que rien ne semblait avoir disparu, et que la porte n'tait pas force, ce n'tait
peut-tre pas si grave. Aprs tout ce n'est ventuellement que le propritaire; il
a lui aussi j'imagine un double des cls et il peut tre pass pour une raison que
j'ignore. C'est dans ce climat d'incertitude qu'une voiture s'arrtant me tire de
mes interrogations. Une R5 se place  ma hauteur pour me proposer de me prendre en
stop.

- Bonjour, vous allez jusqu'o ?

- Euh,  la gare de La Rochelle.

- Ah, c'est que je ne quitte pas l'le moi, mais je peux vous dposer au dbut du
pont, peut-tre que de l ce sera plus facile pour vous de trouver une voiture qui
vous emmne  La Rochelle.

- Parfait, c'est trs gentil  vous.

Je monte dans la voiture, c'est une femme pas trs ge, avec une gamine assise derrire,
qui doit avoir dans les quatre ou cinq ans, mais je n'ai jamais su trouver avec prcision
l'ge des enfants.

- Comment a se fait que vous alliez  pied  La Rochelle de si bon matin ?

- J'ai eu un coup de fil ce matin, je dois rentrer chez moi au plus vite, et, euh,
nous n'avions pas de voiture sur l'le, c'tait les parents d'un copain qui nous
avaient dposs pour le week-end.

Je n'aime pas mentir ! Mais trop tard je n'ai pu m'empcher d'inventer quelque chose.
Un jour je finirai bien par en retirer des problmes.

- Ah, a ne doit pas tre trs gai sans voiture par cette saison, il n'y a pas grand-chose
 faire.

- Oh, nous ne sommes l que pour le week-end, et puis nous avons des vlos.

Encore un mensonge, dcidment je raconte n'importe quoi !

- Et ce coup de fil qui vous fait partir prcipitamment, rien de grave j'espre ?

- Euh, pas trs grave non, enfin je ne sais pas vraiment, un ami pense que je me
suis peut-tre fait cambrioler.

- Oh, c'est bte de se faire gcher ses vacances par une chose pareille !

- Je suis bien d'accord, j'espre simplement qu'il se trompe ou que rien n'a t
drob.

- J'espre pour vous, dcidment nous ne sommes plus tranquilles nulle part de nos
jours...

Enfin bref je m'enlise pendant bien quarante minutes  raconter des histoires ou
des banalits sur ce que je fais, o j'habite et tout le reste. Elle me laisse finalement
un peu avant le pont, d'o elle peut encore faire demi-tour. Je sors et la remercie.

- Merci beaucoup, c'est vraiment trs gentil de votre part.

- Ne vous en faites pas, c'est rien, je vous aurais bien dpos de l'autre ct du
pont, mais aprs a m'aurait cot pour revenir. Mais en vous mettant l vous trouverez
srement une voiture pour vous emmener.

- Oui oui sans doute, je vous remercie encore. Bonne journe.

Ceci fait je dois encore dcider si je tente le stop avant l'entre sur le pont ou
si le traverse  pied. Je conviens de faire du stop quinze minutes et de continuer
 pied si aucune voiture ne me propose. Quinze minutes s'coulent et personne ne
s'arrte. Je me demande si je n'aurais peut-tre pas d me raser et me couper les
cheveux... Enfin ! Qu'importe ! On n'est jamais mieux servi que par soi-mme ; je
pars  pied.

Trois kilomtres et environ quarante cinq minutes plus tard, je parviens sur le continent.
 ce niveau il faut que je me trouve un endroit propice pour faire du stop, car il
est difficilement envisageable d'aller jusqu' la gare par moi-mme.  peine cinq
 dix minutes d'attente et une voiture s'arrte, une BMW, je ne remarque pas le modle,
plutt neuve, noire. Le conducteur me demande :

- Vous allez jusqu' la gare ? Cela tombe bien je dois aller y chercher ma fille,
je peux vous emmener si vous voulez ?

Comment sait-il que je vais  la gare ? De plus il me semble un peu jeune pour avoir
une fille qui prend le train toute seule. Que faire ? Dans un premier temps je le
situe tout de suite contre moi, et je vais mme jusqu' m'imaginer lui voler sa voiture.
Mais je me dis que je vais peut-tre un peu vite en besogne ; il ne pourrait tre
qu'un ami de la femme qui m'a pris en stop tout  l'heure. Elle l'aurait crois et
en comprenant qu'il allait  la gare elle lui aurait racont qu'il y avait un jeune
qu'elle avait pris en stop le matin et qui s'y rendait aussi. Modration faite je
dcide d'accepter sa proposition, tout en me promettant de rester sur mes gardes.

- Oui ce serait trs gentil de votre part, merci beaucoup.

Je monte dans sa voiture. Il roule plutt vite. Je ne me rappelle pas clairement
o se trouve la gare et j'ai des difficults  vrifier que nous suivons la bonne
route. Il ne dit pas un mot, voil qui change de la femme de tout  l'heure. Il n'a
mme pas dit pourquoi il savait que j'allais  la gare. Il faudrait que je lui demande.
Je dcide en premier lieu d'attendre de me trouver proche du centre de La Rochelle
et de lui demander alors. Mais finalement je n'ai pas cette patience et prends l'initiative
aprs quelques minutes de vrifier s'il est cohrent dans ses propos.

- Vous habitez sur l'le ?

- Oui.

- Ah ? Vous habitez o ?

- Euh, j'habite pas vraiment dans un village, c'est une maison  part, pour tre
tranquille, vous comprenez.

Tu veux jouer au plus malin, Charlie ?

- Ah, mais plutt vers o, vous dpendez bien d'une commune ?

- Euh, oui, c'est sur la commune de Saint-Marcel-en-R, c'est tout petit.

Je suis embarrass, ne sachant pas si ce village existe. Je regrette de ne pas avoir
plus tudi la carte de l'le dans les toilettes de la maison de Guillaume. Soit,
je ne me laisse pas abattre et pose d'autres questions ; toujours une seule  la
fois, pour ne pas lui donner l'opportunit de se dfiler.

- a fait longtemps que vous habitez l ?

- Euh non a ne fait pas trs longtemps, nous avons dmnag le mois dernier, et
c'est pour cela que ma fille n'arrive que maintenant, elle et sa mre taient encore
 notre ancienne maison pendant que je rglais tout avant de pouvoir habiter ici.

Ah le bougre il trouve un chappatoire ! Tentons quand mme de le prendre pour un
idiot.

- Ah, parce que moi j'tais en vacances  Sainte-Clotilde la Loupiotte Dore, vous
connaissez ?

- Non, je ne connais pas.

Toujours aussi bavard ! Je trouve cet homme on ne peut plus louche, il ne me demande
mme pas o c'est, pour un futur habitant du coin ! Quoique je m'en moquerais aussi
 sa place. J'aurais peut-tre d dire "Sainte Clotilde la Moule Humide" ; il n'aurait
mme pas ragi... Mais je m'interroge sur le fait que notre route soit bien celle
de la gare ? Nous avons considrablement ralenti le trafic s'intensifiant. Je prends
le risque de lui faire croire que je connais le trajet.

- Mais, vous ne prenez pas le chemin habituel pour la gare ?

- Euh, non c'est toujours bouch  cette heure-ci, je prends une autre route un peu
plus longue mais on y gagne au final.

J'aurais du apprendre le plan de toutes les villes du monde par coeur ! De manire
plus raliste, je me demande si je ne suis pas un peu trop paranoaque, aprs tout
pourquoi ne serait-il pas de bonne foi ?

- Mais, au fait, quand vous vous tes arrt tout  l'heure, comment vous saviez
que j'allais  la gare ?

Il sort soudainement une arme, la pointe vers moi et dit d'une voix nerve :

- Parce que tu poses trop de questions, connard !

Je n'avais pas fait attention mais il avait dplac sa main droite du levier de vitesse
vers le volant, et sa gauche vers sa jambe. Il devait avoir dissimul son arme sur
le ct de son sige. Tentant le tout pour le tout, je lve brusquement mon bras
pour tenter de dvier le sien ; je le pousse juste avant qu'il ne tire. Je m'aperois
alors que ce n'est pas une balle mais une petite flchette qui vient se planter dans
la portire. Il est dsavantag du fait qu'il doive continuer  conduire. Je panique,
je dois trouver quelque chose  faire. Je ne rflchis pas plus et serre le frein
 main  fond, on ne roulait pas trop vite mais la secousse est tout de mme forte
et il lche tout pour reprendre le contrle de la voiture, surpris. Je lui subtilise
son pistolet et dodo mon ami, un coup dans la jambe, et un coup dans le ventre, il
s'endort sur le champ. Les gens klaxonnent  outrance derrire ; la voiture est arrte
sur la voie de droite. La circulation tait peu fluide, elle est dsormais presque
compltement bloque. Heureusement que nous n'avancions pas trs vite sinon mon coup
sur le frein  main aurait t potentiellement trs dangereux. Je me demande tout
de mme si j'aurais tent quelque chose d'aussi risqu si notre vitesse avait t
suprieure ; j'ai le frisson de ne pas avoir eu l'impression d'en tenir compte dans
l'action. Peu importe je renvoie  plus tard le temps de l'autocritique. Il me faut
agir rapidement car je ne peux pas rester ainsi ! Ce serait stupide de partir alors
que j'ai un vhicule  ma disposition. Premire chose  faire je dtache mon agresseur.
J'hsite quelques instants sur le sort que je vais lui rserver. Je ne peux tout
de mme pas le laisser sur la route. De plus en agissant ainsi dans la minute quelqu'un
derrire appellera la police. Je dcide au bout du compte de tenter de faire croire
qu'il a eu un malaise et que je dois aller  l'hpital rapidement ou une histoire
de cet acabit.

Je descends et contourne le vhicule. J'ai cach le pistolet dans la bote  gants.
Une fois de l'autre ct je retire tant bien que mal l'homme de la place du conducteur.
Pendant ce temps le trafic reprend tout doucement sur la voie de gauche, et les voitures
derrire nous nous doublent lentement. Une passant  ma hauteur s'arrte pour me
demander ce qu'il se passe, alors que l'embouteillage que nous avons cr continue
de s'intensifier. Tout le monde klaxonne sans retenue, je me croirais rue de Rivoli
! J'explique que c'est mon oncle et qu'il a parfois des crises d'endormissement subites,
que normalement il n'a pas le droit de conduire mais qu'il ne peut pas s'en empcher.
L'homme me sermonne que c'est terriblement dangereux, en plus d'tre inconscient
et illgal. Je feinte l'impuissance et le joug de l'autorit de mon oncle pour satisfaire
mon dtracteur, et j'arrive pendant ce temps  tirer ce gros balourd de la place
de conducteur pour le disposer sur les places arrires, non sans pester intrieurement
sur son poids. Je remonte dans la voiture et reprends le volant. Sacrebleu je me
dis que j'ai de la chance que les gens soient si crdules, il ne va srement mme
pas appeler les urgences ou les gendarmes. La pierre ! De nouveau dans la bataille
je l'avais perdue. Je la retrouve alors par terre, au devant du sige passager. Mais
je n'ai pas eu la mme raction de manque, l'action et l'adrnaline ont srement
attnu les effets. Je la reprends toutefois dans ma main.

Je m'insre rapidement dans la circulation pour mettre un terme  cette exposition
gnante. Il me faut trouver o aller et que faire. Je devrais sans doute fouiller
l'homme et la voiture,  la recherche d'indices ou d'informations. Le plus simple,
me dis-je, serait de trouver une aire d'autoroute tranquille, mais il faut quand
mme que je me dpche ne sachant pas combien de temps le somnifre fera effet. En
tout tat de cause je prends la direction de Paris, vers l'autoroute A10,  la recherche
dans un premier temps d'une aire d'autoroute pour que je me dbarrasse du lourdaud
de derrire.

La voiture roule bien, c'est nanmoins un diesel, et j'identifie le modle comme
une 320d, peut-tre 330d  vrai dire.  moins que ce ne soit une srie 5 ? Pour tre
franc je n'en ai aucune ide et de toute faon il vaut mieux que je ne me presse
pas parce que ce serait bien une plaie si les policiers m'arrtaient avec le gaillard
endormi derrire. Surtout que je ne sais pas o se trouvent les papiers. Il me faut
une cinquantaine de kilomtres avant d'arriver sur l'A10, la circulation y est fluide
; je roule tranquillement  la recherche d'une aire d'autoroute dserte. La voiture
a le plein et je devrais tenir facilement jusqu' Paris. Je traverse une premire
aire mais trop de monde s'y trouvant, je repars alors en qute d'une plus calme.
Une autre est indique quelques dizaines de kilomtres plus loin, mais  prs de
cent cinquante kilomtres par heure tout dfile si vite. Je n'ai pas regard l'heure,
je me dis que je devrais peut-tre lui administrer une dose supplmentaire pour tre
sr de le conserver endormi.

J'ai de la chance, ladite aire est dserte. Je m'y arrte prs d'une surface gazonne
et descends mon copain rapidement pour aller le dposer allong dans l'herbe et faire
croire qu'il se repose, de faon  ne pas trop veiller les soupons. Mais la situation
est tout de mme trs litigieuse et j'espre juste que personne ne me regarde procder.
Je le fouille, rcupre sur lui un assistant personnel, un mobile, son permis de
conduire et sa carte d'identit, 250 euros en liquide et sa montre, qui n'a rien
d'trange mais sait-on jamais, peut-tre contient-elle des informations importantes.
Il a de plus les papiers de la voiture. Cette fois-ci je n'ai pas de remords pour
l'argent, je prends le tout et repars au volant sur-le-champ de faon  rester le
moins longtemps possible en sa compagnie. pluchage des lments emports, rien d'intressant
 part le mobile et l'assistant personnel. Je mets l'argent de ct, j'aurais pu
accumuler mille sept cent cinquante euros entre l'homme de ce matin, si je lui avais
pris son argent, et celui-l, il semblerait que ce soit plutt rmunrateur de se
faire poursuivre ! Le mobile ne rvle rien qui attire mon attention, aucun message
sur la messagerie, aucun numros dans l'historique, et pas de numros dans le carnet
d'adresses. En ce qui concerne l'assistant celui-ci est verrouill par un code, et
ne connaissant rien  la scurit de ce genre de machine, je ne cherche pas plus
 essayer de le dverrouiller, plus tard peut-tre. Sans rien de plus rvlateur
je roule une bonne heure et m'arrte de nouveau pour tudier plus en dtails la voiture,
 dfaut. Elle n'est pas beaucoup plus bavarde, rien dans le coffre ni ailleurs,
elle semble presque neuve. Et c'est bien le cas aprs vrification au compteur, elle
n'a que seize mille kilomtres, et la carte grise lui donne  peine quatre mois,
indiquant que mon bonhomme parcourait tout de mme du chemin !

Une sonnerie me surprend brusquement, le mobile. Ne sachant comment ragir j'hsite
 rpondre un instant. Finalement je me dcide et dcroche. J'essaie de prendre une
voix monotone sans accent, mais, d'aprs les critiques de mes diffrentes copines,
c'est quelque chose que je fais assez naturellement au tlphone :

- Oui.

- Vous l'avez ?

- Il dort comme un bb.

- Bien, pourquoi vous tes-vous arrt deux fois ? Vous devez tre  Charles de Gaulle
pour 14 heures, je vous le rappelle.

- Euh oui je m'excuse j'ai quelques problmes gastriques.

Il rpond d'une voix encore plus froide et monotone que ne le doit tre la mienne
:

- C'est pas le moment, vous n'avez qu' chier dans votre froc s'il le faut. Ne vous
avisez pas d'tre en retard.

Ce sur quoi il coupe. Je ne perds pas de temps pour ma part, reprends la voiture
et me remets en route, voulant viter au maximum qu'ils suspectent quoi que ce soit.
Ils savent donc o je suis. Une chance que ce ne soit pas l'homme que j'ai laiss
qui portait le traceur. D'un autre ct si c'tait le cas j'aurais plus tranquillement
pu me rendre o je voulais avec la voiture. Serait-ce la montre ? Elle a peut-tre
un reprage GPS.  moins qu'ils ne suivent la voiture par satellite. C'est peu plausible,
pourquoi mettraient-ils un satellite pour savoir o je suis ? Ce ne doit pas tre
juste le tlphone mobile, ils ne pourraient pas savoir avec autant de prcision
si je m'arrte ou si je bouge, et pourraient juste me situer en fonction des bornes
les plus proches,  moins que la technologie ait progress. Je suis vraiment perdu
par ces histoires, ils ne peuvent que me confondre, qui pourrais-je tre pour qu'ils
s'intressent autant  moi ? Je tergiverse un moment sur l'option d'aller  cet aroport
ou pas. Ce n'est pas trs rassurant de se jeter dans la gueule du loup de la sorte.
D'un autre ct je suis conscient que s'ils me tracent vraiment ils sauront dans
les cinq minutes que je quitte l'itinraire.  moins que je me dbarrasse de tous
ces objets en esprant que l'un d'eux contiennent l'metteur ? C'est risqu d'autant
que je suis dans une situation o je possde un petit avantage sur eux, dans la mesure
o ils pensent que je suis toujours prisonnier de leur acolyte. Il est 10 heures
5. Pour tre  14 heures  Charles de Gaulle, sachant que j'ai d faire cent vingt
kilomtres depuis La Rochelle et qu'il doit y en avoir au moins cinq cent entre La
Rochelle et Paris, et que de plus il me faut au moins une heure trente pour traverser
Paris avec les embouteillages, il me reste  parcourir au moins trois cent cinquante
kilomtres en environ deux heures et demie, ce qui reprsente une moyenne de cent
quarante. C'est moins irralisable que je l'eus cru au premier abord.

J'acclre un peu quand mme pour me stabiliser entre cent soixante et cent soixante
dix kilomtres par heure. Je redouble d'attention et me concentre exclusivement sur
la route pour faire le moins d'erreurs de conduite possible. C'est sans doute mal,
au del des limites autorises, mais je me suis souvent dit que la loi existait par
notre incapacit  apprhender correctement nos propres limites et notre orgueil
 ne pas les accepter. Que de lire cent trente kilomtres par heure sur autoroute
est aussi dnu de sens que la lecture  la lettre des prceptes religieux. Mais
les hommes, souvent, ne savent pas respecter une limite si on ne leur impose pas.
Dans le cas prsent il y a peu d'autres vhicules, je roule sans musique, je double
les intervalles de scurit et je garde les codes allums. Certes c'est peut-tre
justement contre cet a priori bon sens que les lois existent car les gens ne sont
pas capable de reconnatre leurs capacits correctement, et que le bon sens est une
notion trs relative. En quoi le serais-je plus ? C'est bien sr cette prtention
qui cre les situations  risque, les gens qui pensent pouvoir outrepasser la loi,
tre au-dessus, tre capables. Mais la ngation de ses capacits n'est pas plus bnfique
 la socit que leur exagration. Nous ne sommes pas gaux, mais incombe  ceux
qui sont plus rsistants, plus intelligents, plus forts, de prendre soin des autres,
de se battre pour eux, de ne pas rester dans leur petite vie goste. tre juste,
le tout est de savoir o s'arrte la ralit et o commence la fiert. Ah ! Toujours
ces questions, le bien, le mal, la justification de braver la loi...

Quoi qu'il en soit la circulation est fluide, peu de bouchons, j'avance vite et je
peux mme rduire mon allure en voyant que je serai dans les temps. Je ne suis toujours
pas convaincu de la meilleure chose  faire. Y aller directement, m'arrter un peu
avant et essayer de voir qui m'attend ou alors passer d'abord  Paris pour voir mon
appartement ? Mais dans la mesure o ils me situent, si je choisis de ne pas aller
 l'aroport il faudra que je laisse la voiture et me dbrouille autrement... Je
dcide d'aller directement  Charles-de-Gaulle, fou et trop empreint de l'espoir
d'y trouver plus de renseignements sur ce qui est en train de se tramer...

J'ai toujours ma pierre sur moi, pose sur mes genoux, je la reprends en main de
temps en temps quand le souvenir du bracelet me hante de nouveau un peu trop.

 l'approche de Charles-de-Gaulle, autoroute A1, j'ai pu viter le priphrique parisien
grce  l'A86 qui contourne Paris  distance. De plus le trafic est trs modr,
il est vrai que nous sommes samedi. 13 heures 32, je devrai tre  l'heure, ils ne
doivent pas s'inquiter.  l'approche je suis fort embarrass par la multitude de
halls, portes et points de rendez-vous possibles. J'arrive par le hall F et dcide
d'avancer encore un peu... Je me gare en dfinitive entre les halls C et D dans l'espoir
qu'ils viendront  moi. Je prvois de sortir de la voiture et de me tenir  distance
pour espionner. Mais je n'ai pas le temps de mettre mon stratagme  excution, au
moment mme o je sors de la voiture, je ressens une piqre et je m'endors sur le
champ...

Je ne saurais dire combien de temps plus tard je me rveille. Je suis assis dans
un fauteuil ou un sige inclin, je me tourne, il y a d'autres siges, je vois tout
flou, mes yeux sont lourds, des personnes se trouvent autour, comme un bourdonnement
se fait entendre... L'une d'elles se dirige vers moi, elle porte quelque chose que
je ne distingue pas  la main... Mais qu'importe, je me rendors aussitt, srement
une nouvelle dose de somnifre...

Nouveau rveil, tout aussi difficile. trangement proche du rveil de l'anesthsie
gnrale que j'avais subie pour me faire arracher les dents de sagesse... Je n'ai
plus de doute sur le fait de m'tre fait piger. Je ne pense pas dans un premier
temps tre rellement conscient de l'urgence de la situation, et si je pense qu'il
serait prfrable que je tente de partir d'ici, le sommeil altre mes sens et ma
volont. Je me rendors par courts pisodes et finalement je ne dois me rveiller
vraiment qu'une heure ou deux plus tard.  ce moment-l je le suis tout  fait et
pris de panique. Je me trouve dans une petite pice sans fentre, pieds et poings
attachs sur un petit lit. Une faible lueur mane d'une ampoule minuscule de quelques
watts tout au plus. Je me remmore l'enchanement des vnements. Ce doit tre l'homme
que j'ai laiss sur l'aire d'autoroute qui, une fois rveill, les a prvenus. J'aurais
d lui injecter une autre dose de somnifre ! Toujours est-il que je suis maintenant
bien incapable de faire quoi que ce soit, et la situation n'est pas sur une voie
des plus enviables. Pour couronner le tout j'ai vraiment trs faim. Je n'avais dj
rien dans le ventre depuis la veille de mon arrive  Charles-de-Gaulle, la nuit
o je me suis presque noy, et il est sans doute plusieurs heures plus tard dsormais...
Mais j'ai encore bien plus soif et la gorge sche que je ne suis affam...

Ils ne m'ont pas dshabill, mais pour mon malheur ils m'ont sans doute fouill.
Je n'ai plus ma pierre ! J'essaie de tirer un peu sur les sangles, mais mme si elles
bougent lgrement je suis quand mme solidement attach. Je vais me sentir mal si
je ne retrouve pas cette pierre rapidement.

- Aaaarrrrrrghhhhhhh !

Une douleur me transperce la tte, Je dois sans doute avoir un appareil lectrique
ou des lectrodes. Je ne peux pas bouger, je ne peux mme pas me dbattre... La dcharge
dure une dizaine de secondes puis s'arrte. Je me cambre sous la douleur. C'est atroce
et j'ai le sentiment que ma tte va exploser si jamais l'lectrocution recommence
!

- Aaarrrr... Noooonnnnn, Ennnnnfffffoiiiiirs !

Peine perdue, elle reprend de plus belle ! J'avais au moins faux sur un point, j'ai
rsist une seconde fois. Mais pas sans tenter de me dbattre. Je suis parcouru de
convulsions pendant toute la dure de l'lectrochoc. Soudain deux personnes entrent
dans la pice prcipitamment et se dirigent vers moi. Ils parlent une langue que
je ne comprends pas...

- Aarrrrrrr !

Une troisime fois ! L'un des hommes semble rprimander l'autre, puis il le pousse
et me dtache la main droite pour me retirer un bracelet, que je remarque  ce moment
l. Un modle identique  celui que j'avais et dont j'ai mis tant de temps  me sparer
!  C'est peut-tre bien lui qui me provoquait ces douleurs dans la tte. Quoi qu'il
en soit si c'est bien le cas je suis bien reconnaissant envers cet homme. L'autre
a l'air en colre et ressort de la pice. Je ralise alors que c'est ma chance et
qu'il faut que je me dbarrasse de l'autre homme pendant qu'il est seul avec moi
et que j'ai une main de libre. Il s'apprte  me rattacher le poignet. Je dois lui
donner un coup qui le mette KO directement sinon je suis perdu. Je fais semblant
de tousser et retire ma main de son emprise pour la mettre devant ma bouche, il tend
alors le bras pour me reprendre le poignet,  ce moment l je me tire brusquement
avec la main gauche toujours ligote pour me redresser sur le lit et lui dcoche
un droit dans la tempe de toutes mes forces en pivotant mon torse pour gagner de
la puissance. Mon ami si tu t'en relves chapeau parce que je ne croyais pas pouvoir
frapper aussi fort ! Il vole contre la paroi et s'tale par terre. Une bonne chose
de faite !

Je me dtache. La tche n'est pas rendue facile  une seule main mais j'y parviens.
Je jette un coup d'oeil  ma montre. Dimanche, 16 heures 30. Je suis tonn par la
quantit de temps pendant laquelle j'ai dormi. Cela signifie que je n'ai pas mang
depuis presque deux jours ! Il faudra que je me trouve de la nourriture ou  la prochaine
bagarre je tombe dans les pommes. Je prends le temps de fouiller l'homme assomm
au sol. "Pentagon ID pass" ? Je m'aperois que mon hte n'est pas de la racaille,
"John Peters, FBI relations assistant", et bien ! Je prends tous ses passes et autres
portefeuilles et trousseaux de cls, plus 130 dollars en monnaie, mais pas d'euros,
je suis du !  Je n'ai plus de remords  leur prendre leur argent dsormais. Je
me mets un badge  la poche de ma chemise, au cas o cela me permette de ne pas me
faire reprer trop vite. Il ne possde pas de photo, c'est une chance. Toutefois
il porte sur lui une autre carte du Pentagone avec cette fois-ci photo, empreinte
digitale et autres codes-barres divers. Je rcupre le tout. Je me redresse, jette
un coup d'oeil circulaire en faisant le point et rflchis  la suite des vnements.
La pierre ! Dsespr de ne pas la trouver dans la pice, je m'aperois que mon sac
n'y est pas plus. Je ne pourrai pas rester trs longtemps sans ma pierre. Et de plus
j'ai de vils remords  l'ide de laisser mon sac ici ! Je crois que j'y tiens trop
pour l'abandonner sans chercher  le retrouver. Mais je n'ai aucune indication d'o
il peut bien tre. Pas plus que ma pierre. Le fait mme que je pense ne pouvoir me
passer de celle-ci me donne dj l'impression que je commence  me trouver mal. Je
suis tellement persuad qu'il me faut la retrouver pour ne pas partir en vol dos,
comme dirait mon chef. Je renonce  rveiller l'homme au sol de peur qu'il ne soit
capable de me faire un coup tordu... Je dcide donc de regarder en dehors de la pice
o est-ce que je me trouve et d'aviser en fonction. J'imagine  ce moment l que
je dois tre dans une petite salle prive de l'aroport Charles-de-Gaulle ou des
environs.

Je sors, surpris qu'il ne fasse pas plus lumineux  l'extrieur que dans la pice.
Je me trouve dans une sorte de couloir, semblerait-il circulaire. Ce doit tre un
grand cylindre avec une pice centrale entoure de pices identiques  celle o je
me trouvais. Des portes disposes  intervalles rguliers me le laissent supposer.
Je ne vois personne. Je pars vers la droite mais tombe rapidement sur une cloison,
sans issue. Si Guillaume avait t l il m'aurait bien dit qu'il fallait partir 
gauche toute ! J'ai alors une pense pour eux, mes amis, me demandant ce qu'ils font
;  cette heure-ci ils doivent faire des chteaux ou des circuits de billes sur la
plage... J'espre que tous ces hommes ne vont pas aller les embter. Je ne tente
pas d'ouvrir les portes de peur de trouver quelqu'un et de me faire attraper. Je
repars de l'autre ct, toujours personne mais avant la prsence d'un mur au fond
se trouve un couloir qui semble permettre de partir d'ici. J'imagine que la sortie
doit se trouver dans cette direction. En face du couloir une porte donne sans doute
accs  la partie centrale qui doit tre une grande salle circulaire. Maintenant
la question est de savoir si je fuis sans ma pierre ou pas. Ce pourrait tre une
bonne ide pour rendre mon sevrage obligatoire. Cependant ce n'est peut-tre pas
le meilleur moment pour s'ajouter des difficults supplmentaires. De plus, la pierre,
soit, mais mon sac, me dis-je ? Ah Sac ! Mais pourquoi n'es-tu pas donc rest avec
moi, il fallait les mordre et te battre jusqu'au sang ! Ah Choses, pourquoi toujours
faut-il prendre soin de Vous !

Mais est-ce bien le moment de s'inquiter pour des choses ! M'inquiter pour mon
sac alors que des molosses du pentagone me courent aux fesses ! Ne ferais-je pas
mieux de partir d'ici sans traner ? Rien n'y fait, je donne toujours vie aux choses
:

- Ah ! Plutt mourir que de laisser Sac  ces dmons !

J'ai aussi le pressentiment de ne pouvoir rsister sans ma pierre. Maldiction !
 Ces histoires me rendent fou, si je ne le suis pas dj. Que faire ?  Je me dcide
et j'ouvre soudain la porte de la salle circulaire du milieu. La lumire est beaucoup
plus forte que dans le couloir, bloui je dcouvre une grande pice ronde comme je
l'imaginais, avec de nombreux ordinateurs, des machines ou du matriel lectronique
au fond. Trois hommes devant ces ordinateurs en train de discuter se retournent.
Entre eux et moi, une table ronde avec des chaises autour, et mon sac dessus ! Je
cours aussitt vers la table alors que l'homme qui est entr dans la salle tout 
l'heure me reconnat et commence  crier. Je ne distingue pas ces paroles, la langue
m'est inconnue. Il se lance vers moi. Mais la table n'est pas loin, je prends mon
sac et trouve la pierre par la mme occasion. Une chance qu'elle fut juste pose
 ct ! Je prends les deux et repars sur le champ. Je garde la pierre dans ma main
et enfile le sac sur mon dos pour ne pas tre gn. C'est maintenant qu'il me faut
faire le sprint de ma vie ! Je passe la porte et cours  toute vitesse dans le couloir.
J'entends l'homme derrire qui s'est lanc  ma poursuite. Au fond du couloir des
escaliers en pierre presque en colimaon permettent uniquement de monter. Je les
prends du plus vite que je peux. J'en monte jusqu' l'arrive d'un couloir qui...
Malchance ! Pas d'issue. Le couloir donne sur un mur. Ce n'est pas possible, il y
a forcment un passage !  Je me dis alors que le passe permet d'ouvrir une porte
ou un sas. De toute faon je n'ai pas de temps, je fonce vers le mur pour voir si
je peux trouver un loquet ou quivalent. En m'approchant je m'aperois alors qu'il
y a une sorte de porte dlimite, ou toutefois une fente dessinant le contour de
ce que je pense tre une porte. Mais rien d'autre, pas de poigne, de commande ou
de badgeur. J'essaie de pousser de toutes mes forces mais la porte ne bouge pas d'un
millimtre. Tout se passe trs vite et je dois me proccuper de mon poursuivant qui
arrive. Je n'ai pas vraiment le temps de rflchir, je ne me retourne qu'alors qu'il
arrive sur moi, pour le surprendre. Je m'lance vers lui, serre la pierre de toutes
mes force dans mon poing gauche et je lui dcoche un crochet du droit  rendre ridicule
celui que j'ai administr tout  l'heure  son collgue. Il ne peut rien parer et
voltige en arrire et va rouler dans les escaliers, de quoi le calmer quelques secondes.
Je me remets alors face  la porte, prends ma respiration et pousse un grand coup.
Elle bouge  peine. J'ai maigre espoir. D'autant plus qu'avec la faim qui me tiraille
je ne crois pas la chose possible, j'ai peur de ne pas tarder  tomber dans les pommes.
Je me reprends, je n'ai pas le choix. Je respire  fond et pousse du plus que je
peux. Je sens une douleur monter en moi alors que mon corps entier commence  trembler
devant cette porte. Elle bouge un peu ! J'en trouve le courage de forcer encore plus,
mon corps est parcouru d'une immense douleur. J'ai de la chance que le sol irrgulier
me permette de prendre appui fermement avec mes pieds. Je hurle et sentant la porte
bouger sous ma pression je me concentre d'autant pour ne plus tre qu'une masse de
nerfs  vif, tous mes muscles bands et tremblant. La porte bouge alors jusqu' s'ouvrir
de quelques dizaines de centimtres sous la pression de mon corps, qui tout entier
n'est que brlure. Je ne pensais pas possible d'avoir autant mal. Je souffle et russis
 me faufiler pour arriver dans un nouvel escalier, mais d'allure beaucoup plus moderne.
Je ne dois pas traner, mon poursuivant a l'air sonn mais il ronchonne encore et
je pense qu'il ne lui faudra pas longtemps avant de reprendre ses esprits et me repartir
aprs. Je poursuis la monte d'escaliers qui se termine en face d'une porte... Qui
s'ouvre !  Soulagement... J'avance dans une sorte de couloir clair d'une lumire
tamise. Je continue  courir et  un tournant il me semble voir un ascenseur dix
mtres plus loin. Je ne sais pas si j'aurai le temps de le prendre, mais de toutes
les faons mme en qute d'escaliers cette direction est la plus lgitime. Aucun
bouton pour l'ascenseur, j'ai la bonne ide de passer le badge devant une sorte de
petite bote d'identification qui ressemble  celle que nous possdons dans l'ascenseur
 mon lieu de travail. Surpris de voir l'ascenseur s'ouvrir, je m'engouffre  l'intrieur,
j'ai de la chance qu'il se trouve l. Je cherche  appuyer sur le zro, mais, surprise,
il n'y en a pas. De plus tout est crit en anglais, me faisant raliser que je ne
suis vraisemblablement plus en France.  dfaut j'appuie sur "1", esprant arriver
au rez-de-chausse. Juste  temps, j'entends alors la porte par laquelle je suis
pass en arrivant s'ouvrir.

- Oh pure !

Je laisse chapper une exclamation, le souffle coup. J'ai la tte qui tourne. Je
profite de cette accalmie pour ranger la pierre dans ma poche. Si l'homme monte par
les escaliers et arrive avant moi je suis fichu... La monte est trs longue. Je
commence  avoir la nause caractristique d'un manque de sucre suite  un effort
violent. Je me concentre, m'appuie contre la paroi, il ne faut pas que je perde connaissance
maintenant... Je vois des toiles, des points lumineux... Et puis, luttant contre,
mais ne pouvant rien, je tombe dans les pommes...

Visite
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Je me rveille de nouveau dans un lit, mais non attach et avec beaucoup de lumire
cette fois-ci. Une infirmire me tend un gteau rond amricain, je ne me rappelle
plus leur nom, donut ou muffin, certainement. Et, ce n'est presque plus une surprise,
elle s'adresse  moi en anglais. Pour que l'histoire soit plus claire je vais transcrire
le tout en franais de faon  ne pas tout compliquer. D'autre part ne comprenant
pas exactement tous les mots ou les tournures mon rcit ne reprsentera que ce que
je pense qu'elle a dit, mais je pourrais difficilement faire autrement. Et quoi qu'il
en soit ce qui compte c'est ce que je comprends, pas tellement la vrit, qui m'chappe
de toute faon. Je ferai de mme dans la suite du rcit.

- Tenez, mangez a, cela fait combien de temps que vous travaillez ici sans avoir
mang, John ?

John ? Je suis interloqu dans un premier temps, mais j'apprcie dans un deuxime
temps qu'il n'y ait pas de photo sur le badge. Me trouvais-je rellement dans le
Pentagone ? Je tente de prendre mon plus bel accent amricain possible, parlant lentement
pour laisser supposer une grande fatigue, mais en profitant pour faire des phrases
les plus correctes possibles en anglais.

- Merci, hum, depuis deux jours, je travaille sur un dossier trs important, et je
n'ai termin que cette aprs-midi.

- Vous avez perdu le sens du temps, John, il est 9 heures 30 du matin.

 peine tonn, surtout honteux de n'avoir prvu le dcalage horaire, je suis par
contre maintenant persuad de ne plus tre en  France. 9 heures 30 et ma montre donnant
16 heures 30, je peux tre aux USA, ou au Canada. L'hypothse du Pentagone reste
crdible.

- Ha oui euh ma montre doit avoir un problme.

- Vous savez que ce n'est pas bon du tout de faire une crise hypoglycmique. On vous
a trouv inconscient dans l'ascenseur. Mangez donc ces deux donuts, reposez-vous
une demi-heure, et rentrez chez vous prendre un bon djeuner et dormir un peu.

L'infirmire sort de la pice. Quant  dormir elle n'a pas  s'en faire j'ai eu bien
plus que ma dose, par contre le petit-djeuner je ne dis pas non. J'avale les deux
donuts avec tranquillit, concluant que si je suis  l'infirmerie c'est que mes poursuivants
ne le savent sans doute pas. Maintenant reste  savoir s'il n'y a que l'infirmire
qui n'est pas au courant, ou si je peux sortir d'ici sans trop de problmes. Une
chance qu'elle ne m'ait pas trouv suspect au point d'en rfrer  la scurit. Je
vais laisser s'couler un peu de temps pour que tout se calme dehors. J'attends une
vingtaine de minutes et en profite pour me reprendre un peu. Je bois pendant ce temps
 petites gorges, pour ne pas prendre mal au ventre, le verre d'un demi-litre de
jus d'orange qu'elle m'a laiss. Avec des quantits aussi grandes pas de doute je
suis bien aux US ! Encore une minute et je me dcide, prends mon sac et y introduis
deux autres gteaux qui tranent, et je sors discrtement de la pice. L'infirmire
est dans la pice voisine, je la remercie beaucoup faon US en tentant d'tre le
plus naturel possible, et je sors l'air de rien. Je suis dans un couloir et j'essaie
de deviner le plus court chemin pour partir d'ici. Aprs un tour ou deux je trouve
une sorte d'entre. Il me faut utiliser le badge pour passer les tourniquets en direction
de l'extrieur, tout marche parfaitement, j'ai de la chance.

Et j'ai bien la confirmation que je viens de sortir du Pentagone ! Ce qui tendrait
 prouver que les personnes qui me veulent des noises sont des officiels US. Ce n'est
pas du meilleur augure et rend le tout encore plus incomprhensible. Dsormais il
me faut rflchir un peu et mettre de l'ordre dans tout ce qui est arriv pour tenter
d'y voir plus clair et dcider que faire. Premire tape, trouver un fast-food et
tter du hamburger. Je marche un peu, traverse les immenses parkings qui entourent
le Pentagone. Quelques minutes me suffisent pour trouver un petit restaurant. Je
m'installe et commande un breakfast digne de ce nom. En attendant le service je regarde
d'un peu plus prs ce que j'ai rcupr sur l'homme que j'ai assomm. J'ai quelques
peines pour ce pauvre homme, lui qui m'avait enlev le bracelet il ne mritait pas
un tel traitement. Il aura srement de nombreux ennuis par ma faute. Quoiqu'il en
soit, j'tais tout de mme prisonnier, ne l'oublions pas, j'ai la faiblesse de croire
que je l'tais  tort, mais qui sait ? Malheureusement si jamais je me retrouve dans
une situation identique avec lui, je pourrai toujours courir pour qu'il s'y risque
 nouveau...

Donc, compte-rendu du contenu de mon butin, cent trente dollars moins les cinq ou
six pour le djeuner, un trousseau de cls, mais aucune cl de voiture  premire
vue. C'est dommage j'aurais peut-tre pu la prendre et partir d'ici avec. Toutefois
retourner sur les parkings du Pentagone, de toute vidence abondamment truffs de
camras, n'est pas la meilleure ide qui soit. Je trouve une adresse dans le portefeuille,
elle se trouve dans un htel, sans doute l o loge ce John Peters ? Je pourrais
tenter d'aller y faire un tour. J'ai quelques craintes qu'il ne soit rentr chez
lui  l'heure qu'il est, mais il ne doit pas se douter que je puisse tre assez fou
pour m'y rendre. Je prends la dcision de demander au barman s'il connat l'adresse,
et tenter ensuite d'y faire une visite. La curiosit me tiraille beaucoup trop pour
partir sans saisir l'opportunit de trouver des indices pour comprendre un peu tout
ce bazar.

Petit-djeuner rparateur, je mets ma montre  l'heure locale, 10 heures 50 du matin,
dimanche 3 novembre 2002. Je rgle et me dirige  pied en direction de l'adresse.
L'htel n'est pas tout prs sachant qu'il faut que je traverse la rivire Potomac
et tout le centre de Washington, mais selon le barman, il ne faut pas compter plus
de quelques miles. J'en profite pour faire un petit dtour et passer devant la Maison
Blanche. Je reste pensif un instant en m'imaginant que la probabilit n'est pas nulle
qu'il y ait aussi de mes nouveaux amis qui s'y trouvent et qu'ils doivent tre trs
dsappoints d'avoir appris que je me suis fait la belle de leur Pentagone. Cette
rflexion me fait penser que je ferais mieux de ne pas trop traner dans le coin,
qui doit tre garni d'une quinzaine de camras au mtre-carr, au bas mot.

Il me faut une petite heure pour me retrouver au pied de la tour immense de l'htel.
C'est plutt dans le super-classe, assistant et des poussires au Pentagone rapporte
plus que ce que j'eus cru. J'hsite une dernire fois, mais ce n'est plus le moment
d'avoir peur. Je monte en ascenseur, m'arrte  l'tage en-dessous du sien ; je galre
un peu pour trouver les escaliers,  croire qu'ils ne s'en servent jamais dans ce
pays ! Personne ni rien d'a priori suspect dans le couloir o donne l'appartement.
J'coute  la porte, il ne me semble pas qu'il y ait le moindre bruit venant de l'intrieur.
Je respire, un deux trois, j'y vais. J'ouvre et rentre ; je fais le tour rapidement
pour m'assurer qu'il n'y a personne. Je reviens vers l'entre et ferme la porte 
cl en laissant la cl dans la serrure. La chambre d'htel est plus un appartement,
ce qu'on doit communment appeler une suite. Et elle est des plus sympathiques. Je
bois un verre d'eau, je ne tente pas le jus d'orange dans le frigo de peur qu'il
ne soit plus bon voire pig ; la paranoa n'est pas vraiment un dfaut par les temps
qui courent. Je suis embt de n'avoir pas pris plus de prcautions jusqu' prsent
et laiss mes empreintes  divers endroits. Considrant dans un premier temps que
le fait qu'il s'aperoive de mon passage ne changera srement rien, je dcide dans
un deuxime temps de nettoyer avec un torchon les endroits o j'ai pu laisser traner
mes doigts. Dans l'hypothse o je trouve des documents intressants, ce peut tre
un avantage d'avoir des informations qu'ils ne savent pas en ma possession.

Visite de l'appartement, mystrieusement vide de presque tout papier, il n'est peut-tre
l que depuis peu. Quelques factures, aucun poste de tlvision, trange pour un
htel, aucun ordinateur. Il semblerait que mon hte vive ici depuis un petit moment,
il semble bien install. Il s'agit peut-tre d'une suite loue en permanence par
le Pentagone. Je trouve les cls et les papiers d'une voiture, avec une sorte de
beeper associ. Avec un peu de chance un parking se trouve dans l'immeuble et je
pourrai trouver cette voiture et l'utiliser ; le beeper permet srement de commander
la porte de sortie. Je suis dsempar de ne trouver absolument aucun indice ! Je
m'assois sur le lit pour rflchir un instant. Si c'est bien une chambre loue par
le Pentagone pour les employs de passage sur Washington, alors je ne trouverai sans
doute pas grand chose. Pourtant mon bonhomme semble bien install, avec tous les
habits dans le placard et les petites choses qui tranent ; difficile de se faire
une opinion. J'entreprends d'tre un peu plus incisif et de fouiller en qute de
quelque chose rang dans un placard ou cach dans un coin. Aprs quelque temps je
finis par dgoter une valise au fond d'un placard. Il semblerait que mon copain soit
sur le point de partir, ou vienne juste d'arriver. La valise n'est pas ferme  cl,
elle contient quelques habits, d'autres accessoires sans intrt et, chose plus inhabituelle
sur laquelle je m'arrte, plusieurs cahiers crits en langue trange ;  mes maigres
connaissances je dirais de l'arabe ou une langue de ce type. Certains de ces cahiers
ont l'air vraiment trs vieux. J'ai l'impression qu'ils forment une sorte de journal.
Il y en a en tout une dizaine, trois tout petits, pas plus grands qu'un carnet de
notes, les autres plus classiques, et un  peine commenc, srement le dernier, qui
ressemble aux cahiers banals que l'on trouve en supermarch. Ce pourrait bien tre
la langue que les deux hommes parlaient entre eux quand ils sont rentrs dans la
pice o j'tais attach. Pourraient-ils tre des terroristes qui auraient infiltr
le Pentagone et qui pensent que je possde certaines informations ? Mais le rapport
avec le bracelet ? Peut-tre que je devrais sur le champ raconter tout  la police
locale ? D'un autre point de vue ce n'est peut-tre pas du tout a, ou ds qu'ils
sauront que j'en ai parl  la police, ils feront le ncessaire pour m'liminer,
s'ils ne le veulent pas dj. Je conviens qu'il est plus prudent que je retourne
en France avant d'en toucher mot.

Sortant de mes rflexions, je reprends l'inspection du contenu de cette valise. Et,
, surprise, un bracelet ! Je commence  me demander si ce n'est pas la grande mode
en ce moment, tout le monde se l'arrache ! J'ai vraiment eu tort de m'en dbarrasser
! Peut-tre tais-je le cobaye d'une maison de mode qui testait sa nouvelle cration,
et, enrage que je l'ai bassement jet dans la mer, elle veut se venger par tous
les moyens ? Bah ! Restons srieux. Ce bracelet me fait aussi revenir ma pierre 
l'esprit. Je la cherche et la trouve avec satisfaction dans ma poche. Nouvelle surprise,
un gros paquet de billet verts. Aprs dcompte : vingt-cinq mille dollars ! Il serait
raisonnablement temps que je change de travail, au vu de l'argent qu'il est possible
d'amasser alors qu'on est poursuivi ! Je reprends mon inspection, un billet d'avion
pour Los Angeles pour ce soir 19 heures, et un pour Dakar partant de Los Angeles
le dimanche 10. Finalement tout n'est pas si incomprhensible et incohrent, mon
bonhomme serait-il sur les traces de mon marabout ? Sans rien de plus notable dans
la valise, je prends les cahiers, les billets d'avion et l'argent et mets le tout
dans mon sac. Je ne touche pas au bracelet, je crois que j'ai un peu une peur paranoaque
de cette chose dsormais.

J'en dduis que ma prochaine destination est une petite semaine de vacances  L.A.,
qui se poursuivra par un peu de safari. Je ressors de l'appartement, toujours avec
prcaution, et prends l'ascenseur pour les parkings en sous-sol. La recherche de
la voiture n'est pas aise, le modle sur les papiers ne me renseigne pas beaucoup
et elles sont toutes identiques  mes yeux. Je parcours les alles en faisant jouer
du beep de temps en temps pour voir si une voiture rpond ou si je retrouve la plaque
d'immatriculation. Il me faut une bonne demi-heure pour mettre la main dessus, le
beep des cls ne marchait pas, les piles devaient tre vides. Une fois au volant
je vrifie que le dpart pour Los Angeles est bien  partir du Reagan-Airport que
j'ai vu en sortant du Pentagone ; c'est effectivement le cas. Il ne me reste qu'
trouver la route jusque l-bas. 13 heures 20, je devrais avoir largement le temps
d'y tre pour 19 heures. Toutefois cinq minutes de rflexion avant de dmarrer me
laissent supposer que l'homme du Pentagone va srement rentrer chez lui s'il devait
partir ce soir, et il va moyennement apprcier que je lui ai vol ses billets. Il
tentera sans doute de me prendre de court  l'aroport. Le plus opportun serait que
je dcale mon vol et parte plus tt. Une autre solution, plus prudente, voudrait
que je parte d'ici directement en voiture et que je cherche un aroport dans une
autre ville ; il y en a lgion aux USA normalement. Je m'oriente vers cette solution,
me paraissant plus avise, conforte par les plus de vingt-cinq mille dollars trouvs
dans la valise, qui me permettent de me payer un billet pour n'importe o sans problme.
Pour continuer dans cette voie, je pourrais aussi m'offrir directement un billet
pour Paris, Dakar ou Ptaouchnok. J'hsite mais je repousse la prise de dcision
 plus tard et prfre sortir de ce parking et m'loigner de cet immeuble dans un
premier temps.

Je ne sais pas trop quoi faire, je roule doucement en direction de l'aroport en
rflchissant. S'il veut rester une semaine  Los Angeles avant de partir pour Dakar
c'est qu'il y a peut-tre des lments importants l-bas. Mais quels moyens aurai-je
une fois sur place pour les dcouvrir ? D'un autre ct il est possible qu'il veuille
juste dire au revoir  sa famille avant de quitter le pays. En plus  la vue des
indices en ma possession, il n'est pas exclu que ce ne soit qu'un voyage d'affaires.
Bien sr il tait oppos  l'autre personne quand il m'a retir mon bracelet et son
appartement tait presque vide de tout  part cette valise mais il n'tait peut-tre
vraiment que de passage et habite vraiment Dakar. Toutefois il est cens tre un
employ du Pentagone. Et la somme d'argent en liquide vient pauler l'hypothse d'un
dpart pas tout  fait classique, d'autant plus que la destination finale n'est pas
anodine. Je pourrais ventuellement trouver des informations complmentaires  l'aroport,
mais je me suis dj fait avoir une fois  Paris avec une combine de ce genre, 
Charles de Gaulle. Peut-tre devrais-je tenter de traduire ces cahiers ; ils contiennent
certainement des informations intressantes. Quelques minutes me sont encore ncessaires
pour finalement dcider de quitter la ville dans un premier temps, trouver une autre
ville un peu plus loin et y essayer de faire traduire ces cahiers. S'il n'y a rien
de probant je rentrerai alors  Paris, sinon j'aviserai en consquence pour voir
si je vais  L.A. ou Dakar. Concernant la voiture il faudrait que je l'abandonne
sur une fausse piste, au cas o ils la recherchent. En attendant je dois avoir quelques
heures de tranquillit que je peux passer  rouler vers le Sud, et dans trois heures
je chercherai un autre moyen de transport.

Tout se passe plutt bien, j'arrive  Richmond vers 15 heures 40. Je laisse la voiture
en centre ville et pars  la recherche d'un bus. Une autre interrogation me turlupinant
est que je ne sais pas quelles villes se trouvent  une distance raisonnable au sud
de Richmond. Et puis je pourrais aussi aller vers l'est ou vers l'ouest, aprs tout
quelle importance ? En marchant  la recherche d'une maison de la presse, d'un vendeur
de journaux ou de livres auquel je pourrais acheter une carte, je ralentis  une
sorte d'arrt de bus. Un des bus est ouvert avec un chauffeur qui a l'air de ranger
ou de faire le tour des siges pour vrifier que rien n'a t laiss par les passagers.
Je monte. Il m'interpelle en anglais :

- Non non monsieur, terminus, ce bus ne va plus nulle part.

- Bonsoir oui excusez-moi, je voudrais juste savoir quel est le prochain dpart et
quels seront les arrts ?

- Ah le prochain dpart c'est demain matin 6 heures monsieur, et les arrts sont...

Je ne comprends pas la moiti des villes ou des arrts qu'il donne et distingue juste
plus ou moins le terminus.

- ...et terminus Raleigh.

Raleigh ? Je ne crois pas que je connaisse, pourtant ce nom me dit quelque chose.
Mais en repartant pour trouver une carte des USA je me dis qu'au pire je saurais
que je peux partir d'ici demain matin avec ce bus. Promenade en centre ville, je
trouve finalement un magasin o m'acheter une carte. Raleigh est une ville un peu
plus au sud. Elle fera impeccablement l'affaire. Elle a tout l'air de ne pas tre
si grande, c'est parfait. En attendant je cherche un htel pour la nuit, et de quoi
faire quelques courses de nourriture pour le soir et le lendemain. Je dbourse cinquante
dollars dans un htel modeste o il faut payer en avance ; pour une nuit il me suffira
amplement. De toute faon j'explique au matre d'htel que devant partir pour 5 heures
le lendemain il est plus judicieux que je le paye en avance. Je retourne par la suite
l o j'avais trouv le bus pour voir s'il faut acheter les billets ds  prsent
mais tout tant ferm et ne trouvant personne sur place, je remets ce dtail pour
le lendemain, me promettant d'arriver en avance.

Un peu de tranquillit, enfin. Une bonne douche puis une nuit sans encombre le ventre
plein, voil quelques jours que a ne m'tait pas arriv... Lundi 4 novembre, lever
5 heures, l'arrt de bus est  vingt minutes  pied. Je djeune avec des donuts que
j'ai achets la veille. Dpart du bus  6 heures passes. Je fais le voyage  ct
d'un couple bien amricain qui me raconte sa vie. Tant mieux plus ils parlent moins
j'en dis sur moi. J'invente tout de mme une histoire, que je suis  la recherche
de mon pre, que je viens d'Europe et que j'ai gagn ma carte verte  la loterie
machin, bref je baratine en attendant d'arriver  Raleigh. Mais ils ne sont pas trs
curieux et je n'ai pas besoin de dtailler beaucoup. Finalement le nombre d'arrts
n'est pas trs important et le trajet est principalement constitu d'autoroute. Il
nous faut  peu prs quatre heures de route et nous arrivons  Raleigh vers les 10
heures passes. Ce n'est pas gros sur une carte mais c'est quand mme une ville assez
consquente. Premire tape, recherche d'un htel, il faut que j'en choisisse un
pour quelques jours cette fois-ci. Ensuite je partirai en qute de personnes capables
de dchiffrer mes cahiers. Il me faudrait aussi de toute urgence de nouveaux vtements,
les miens commenant  avoir vraiment mauvaise allure.

Emplettes en ville et tour du canton pour trouver une bibliothque. Il doit sans
doute y avoir une Universit, et avec un peu de chance des professeurs d'arabe capables
de lire ces cahiers. Le plus simple tant de trouver un cybercaf, avec un bon petit
Google je pourrais trouver plus de choses qu'en une journe entire  courir  droite
ou  gauche. La recherche d'un cybercaf n'est pas des plus complexes, et je n'en
ai mme pas l'occasion de visiter un peu la ville... Ah mais voil pourquoi Raleigh
me dit quelque chose, c'est la ville de la socit Redhat ! Redhat est l'un des concurrents
directs de la socit dans laquelle je travaille, il faudra que j'aille faire un
tour voir les locaux. Sinon il y a effectivement une Universit  Raleigh, et d'ailleurs
ce n'est pas trs tonnant, j'apprends avec surprise que c'est la capitale de la
Caroline du Nord ! Ah dcidment ma gographie... Toutefois je ne trouve pas sur
le site d'indication quant  des cours de langues trangres. Je pourrai quand mme
y faire un tour demain pour demander, ce serait quand mme bien tonnant qu'il n'y
ait pas un dpartement de langues, et s'il n'y a pas d'enseignement d'arabe ventuellement
certains professeurs pourront tout de mme m'aider ou m'indiquer o me renseigner.
Je prends aussi l'adresse de l'Institut Islamique de Raleigh et j'en profite pour
lire mes mails et en crire deux ou trois. Je dcide de raconter  Guillaume et 
Fabrice toute l'histoire, en leur expliquant ce que je sais et o je me trouve. Je
dis simplement aux autres que tout va bien et que je suis en vacances. J'informe
aussi papa et maman pour leur expliquer que mon portable est cass mais que mme
si tout se passe bien un contrat  mon travail m'empchera d'aller passer une semaine
chez eux, mais que ce n'est que partie remise. Je termine par un petit tour des nouvelles
avec mes sites classiques, linuxfr, Google news, boursorama... Pas de catastrophe.
17 heures, je prvois d'aller  l'Institut Islamique le lendemain matin, puis ensuite
 l'Universit en fonction des rsultats. En attendant je vais profiter du reste
de la journe pour m'acheter une paire de jeans, de quoi me raser pour me refaire
une beaut, et de quoi dner pour le soir.

Deuxime nuit tranquille, j'ai peine  me dire qu'il ne faudrait peut-tre pas que
je m'y habitue. Le matin je pars tt en direction du Centre Islamique de Raleigh,
3020 Ligon Street. Mais c'est peine perdue car je me fais remballer assez rapidement.
En effet il semblerait que les cahiers ne soient pas crits en arabe. Je me suis
tout de mme permis de demander  mon interlocuteur s'il avait une ide de la langue,
et il a rpondu que c'tait de toute vidence de l'hbreu. Mes plus plates excuses
et je suis reparti de nouveau en qute d'un cybercaf pour trouver un centre juif
dans le coin. Il y a un tablissement qui s'appelle le "Temple Beth Or" et qui m'a
l'air d'un bon candidat. C'est un peu  l'extrieur, au nord de Raleigh. Comme je
ne capte pas outre mesure leur systme de transport en commun, et que j'ai toujours
eu beaucoup de mal  acheter des tickets de mtro ou de bus de toute manire, j'y
vais  pied. Il s'avre dans les faits que ce n'est pas tout prs, plusieurs kilomtres,
et il me faut plus d'une heure trente pour m'y rendre, et j'tais dj dans le Nord
de Raleigh. Sur place je passe un temps consquent avant de faire comprendre que
j'ai des documents que je voudrais faire traduire. Quelques personnes y jettent un
oeil mais toutes semblent dire que ce n'est pas de l'hbreu, ou pas vraiment ; elles
paraissent trs perplexes quoi qu'il en soit. L'une d'elle suspecte que c'est peut-tre
de l'hbreu ancien mais que pour tre sr il faudrait demander au vieux dont je n'ai
pas saisi le nom. Bien videmment on ne peut pas le dranger aussi facilement. Bref
ils se moquent un peu de mes questions et me congdient en me raccompagnant  l'extrieur.
J'accepte sans faire d'opposition mais une fois dehors je fais discrtement le tour
des btisses pour chercher ce vieux en question. Il y a une synagogue ou quelque
chose qui y ressemble et je suis confiant d'y trouver  l'intrieur mon bonhomme
ou quelqu'un pouvant me renseigner. Toutefois le jeu est risqu, et je vais me faire
attraper rapidement si je rentre tel quel dans ce lieu pas vraiment ouvert aux visiteurs.
Je tente tout de mme. Je suis surpris par le monde. J'imagine qu'il faut que je
m'adresse au plus vieux des plus vieux. Je ne dois pas perdre de temps avant que
tous les autres ne me sautent dessus et ne me jettent  la porte, car je suis plus
l'archtype du touriste paen que du fervent pratiquant.

David
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Dans un premier temps je ne trouve personne qui corresponde  ce que je pense ou
qui ait l'air suffisamment avenant pour que je me risque  lui demander de l'aide.
Tout le monde me regarde mchamment. Ce n'est qu'alors que je m'apprte  sortir
que je remarque un vieillard dans un coin. Je me dirige rapidement vers lui et je
lui tends directement un des cahiers, celui qui me semble tre un des plus plus vieux
des onze. Le vieil homme regarde le cahier avec attention, puis se lve et me fait
signe silencieusement de le suivre, nous sortons de la pice et prenons un couloir
troit, puis arrivons finalement  une petite pice qui semble tre son bureau. Il
marche trs doucement. Il se retourne vers moi :

- David Leverman.

Il me tend la main.

- Enchant, Franois Aulleri, mais la plupart des gens m'appellent Ylraw.

Nous nous serrons la main faon US chaleureuse.

- D'o tenez-vous ce cahier ?

- L'histoire est un peu complique, toujours est-il que ce n'est pas le seul, j'en
ai onze en tout, qui semblent former une sorte de journal, et dont le plus rcent
de toute vidence nous est contemporain. Est-ce que vous tes capable de le lire
?

Il me prsente une chaise de la main :

- Asseyez-vous, je vous en prie.

Le vieil homme fait le tour de son bureau encombr et s'assoit, je fais de mme sur
la chaise qu'il m'a tendue. Il met ses lunettes et regarde avec attention le cahier
pendant quelques minutes.

- C'est trs trange, c'est manifestement de l'hbreu ancien, ou une forme approche,
mais j'ai beaucoup de mal  le lire, les tournures de phrases, et une partie du vocabulaire
me sont inconnus. Il semblerait nanmoins que ce soit une sorte de journal, comme
vous le dtes. La premire date que j'arrive  dchiffrer est 10250, mais je peux
me tromper, ce n'est peut-tre pas une date. Cela dit la suite semble le confirmer,
avec  peu prs une date ou deux par an, voire aucune certaines annes, comme si
seulement quelques faits, peut-tre les plus importants, taient relats.

Il reste silencieux un moment, feuilletant le carnet.

- Il semble y avoir des sauts rguliers aussi, tous les six ans, comme si la personne
arrtait d'crire, puis reprenait.

Satisfait qu'il puisse m'aider, je sors alors les dix autres cahiers, et les pose
sur son bureau. Il s'empresse de les regarder les uns aprs les autres.

- C'est incroyable l'criture est pratiquement la mme tout du long,  seul le stylo
a manifestement chang, comme si c'tait la mme personne qui avait crit tous les
cahiers. Ceci est vraiment trs intressant, vous ne voulez vraiment pas me raconter
comment vous les avez trouvs ?

Je me dcide alors  prendre le risque de lui raconter l'histoire. Je ne fais pratiquement
aucune omission. Le bracelet, l'le de R, la rencontre avec le vieux, le retour
sur Paris, l'aroport, puis le rveil au Pentagone, la visite de l'appartement dans
Washington o je trouve les cahiers, et enfin mon arrive  Raleigh, l'aventure au
complet. Il a cout sans poser de question, me proposant simplement un verre d'eau
pendant mon discours de prs de trois quarts d'heure.

- Trs trs trange, est-ce que cela voudrait dire que l'arme amricaine possde
des informations sur des documents hbreux non  divulgus ? Ou peut-tre cherche-t-elle
 diffuser de faux documents en vue de crer des dissensions au sein de la communaut
juive ?

- C'est possible mais comme je vous ai expliqu, je n'ai pas trouv ces cahiers au
Pentagone mais dans une chambre d'htel de l'une des personnes qui me retenaient
prisonnier l-bas. Mais il se peut que cette personne et pour mission d'aller dposer
ces cahiers quelque part pour faire croire  une dcouverte, en Afrique, peut-tre.

David, qui s'tait recul sur sa chaise pour m'couter, remet ses lunettes pour feuilleter
de nouveau les cahiers..

- Sur l'un des lieux o le peuple d'Israel est pass ? Oui, c'est possible, en attendant
nous aurons peut-tre des rponses si je parviens  dchiffrer certains passages.

- Oui, car comme je vous l'ai dit, cette personne avait aussi dans ses affaires aux
cts des cahiers un billet d'avion pour Los Angeles, et un autre pour Dakar au dpart
de Los Angeles pour dimanche prochain. En consquence il pourrait tre intressant
de dchiffrer le dernier cahier en premier lieu pour chercher si ce que maniganaient
ces hommes y est indiqu.

David se recule sur sa chaise et me regarde un instant silencieusement, puis me demande
:

- Oui c'est une bonne ide... Mais puis-je vous poser une question, qu'avez-vous
fait pour que ces hommes vous en veulent ?

- C'est la question que je me pose depuis le dbut de cette histoire, croyez-moi
je n'y comprends pas grand-chose. La personne que j'ai vue en France et qui m'a conseill
d'aller en Afrique semblait dire que le fait que je porte le bracelet tait une des
raisons. Au dbut je me suis dit que c'tait un signe de reconnaissance qu'il ne
fallait absolument pas montrer. Le fait que je le portais devait leur faire penser
que je savais certaines choses fcheuses et que montrer le bracelet prouvait que
j'tais dcid  les trahir, ou les provoquer. Alors il tait prfrable pour eux
que je ne puisse pas rpter ce que j'tais suppos savoir. Mais a n'explique pas
pourquoi ils ne m'ont pas limin quand ils en avaient l'occasion. Peut-tre aussi
suis-je en possession d'lments sans le savoir. Mais j'ai peine  croire que ce
soit le cas, car ils n'ont mme pas pris la peine de me fouiller au Pentagone. Par
contre il semblerait qu'ils aient fouill mon appartement, mais je n'ai pas pu vrifier
s'ils y ont trouv quelque chose ou pas. Et de toute faon je ne vois vraiment pas
qu'est ce qu'ils auraient pu trouver. Il est possible pourtant que je sache certaines
choses qui les intressent. J'esprais que ces cahiers pourraient m'en dire un peu
plus et me donner quelques pistes.

David se releva doucement :

- Je comprends. Bien, j'ai quelques obligations qui m'obligent  vous laisser, pourriez-vous
revenir demain avec les cahiers ? Pour combien de temps tes-vous en ville ?

Je me lve moi aussi.

- Je n'ai pas d'obligation, la seule contrainte, comme je vous l'ai dit, est ce vol
pour Dakar dimanche prochain, d'ici l je suis  votre disposition. Quant aux cahiers,
je peux vous les laisser si vous le dsirez, vous saurez en faire meilleur usage
que moi, je doute de pouvoir me lancer dans l'tude de l'hbreu ancien en quelques
jours.

- C'est trs aimable  vous de me porter cette confiance, j'apprcie. Si vous le
pouvez revenez donc demain en dbut d'aprs-midi, nous aurons alors plus de temps
pour discuter. J'indiquerai  l'accueil que je vous attends, Franois Olri, c'est
bien cela ?

- Aulleri, 'a' 'u' deux 'l' 'e' 'r' 'i', hum attendez il doit me rester quelques
cartes de visite, voil.

Je lui tends une de mes cartes de visite de Mandrakesoft. Il en profite pour me demander
deux trois informations sur ce que je fais dans mon travail et dans la vie en gnral,
puis me remercie et me raccompagne  la porte. Je rentre tranquillement jusqu' l'htel,
avec le reste de la journe  tuer. Je peux aller squatter un cybercaf, mais je
pourrais aussi en profiter pour faire le tour de la citadelle... Finalement je ne
fais pas grand-chose de passionnant. Je suis tellement impatient de retourner demain
voir le vieux David que je finis la soire  larver devant la tlvision  l'htel,
tout en faisant quelques pompes de temps en temps, bien sr. Je me dis que je pourrai
m'acheter un short et le lendemain matin aller faire un footing, il est bien probable
que par les temps qui courent me maintenir en forme ne soit pas un luxe.

Vendredi 6 dcembre 2002
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Mercredi 6 novembre. Footing le matin, ensuite je ne peux pas m'empcher d'aller
faire un tour au cybercaf pour vrifier mes mails et regarder un peu les nouvelles.
J'ai l'ide de chercher des informations sur cet homme dont je suis all visiter
l'appartement, ce John Peters. Manque de chance j'ai comme rsultat des dizaines
d'homonymes, et mme en compltant la recherche avec 'FBI' ou 'Pentagon', rien de
bien concluant ne me permet d'esprer une piste. Vers 11 heures 30 je reprends la
route pour le temple. J'y vais en courant car dans le cas contraire il me faut presque
deux heures pour m'y rendre de l'htel. Cette fois-ci le personnel du centre ne me
fait aucune difficult et une personne m'accompagne jusqu'au bureau du vieux David,
o ils me laissent. Politesses d'usage, puis je ne peux m'empcher de lui demander
directement s'il a eu le temps de lire les cahiers.

- Pour tre franc j'ai pass ma nuit  a. J'en ai mme manqu mon rveil ce matin,
aprs m'tre endormi dessus. Cela doit bien faire vingt ans qu'une chose pareille
ne m'tait pas arrive.

- Vous avez trouv des choses intressantes ?

- C'est difficile  dire. Tout d'abord la traduction est trs fastidieuse, et je
n'avance qu'en faisant des suppositions que je dois souvent remettre en cause. Il
semblerait toutefois, aussi incroyable que cela puisse paratre, que ce soit bien
une seule et mme personne qui ait crit tous ces cahiers. Toutefois c'est peut-tre
une mme personne morale, et non pas physique, comme de pre en fils, ou au sein
d'une secte, d'une organisation, la tradition et la culture d'une mme foi donnant
l'illusion de l'unicit. Mais c'est tout de mme trs trange car le style et la
calligraphie restent tellement identiques. Quoi qu'il en soit que nous prenions l'hypothse
qu'une seule personne ait crit tous les cahiers ou plusieurs  la suite, le premier
homme, ou la premire femme, serait n, ou venu d'un endroit, ce n'est pas trs clair,
 Londres. Je ne comprends pas par contre leur calendrier, car il est mention de
dates allant de 10250  10550, ce qui ne correspond ni au calendrier juif, ni au
calendrier chrtien. Quoi qu'il en soit le cahier le plus ancien semble rsumer les
deux premiers sicles pendant lesquels ils ne mettaient pas encore par crit leur
histoire.

- Et ces cahiers peuvent-ils tre un faux ? Des cahiers crs de toutes pices ?

- Non, enfin je ne crois pas, d'un autre ct je ne sais pas de quoi ils sont capables
de nos jours. Aprs tout tellement de choses sont possibles, mme de crer une sorte
d'hbreu ancien inconnu. Mais cependant je trouverais cette hypothse trange, ils
auraient d passer un temps phnomnal pour mettre au point cette langue. Il aurait
t plus facile, et beaucoup plus percutant, que le mme hbreu que celui utilis
dans l'ancien testament soit prfr.

- Oui mais ce serait un moyen de rendre les choses encore plus crdibles, justement,
d'utiliser une sorte de langue encore plus ancienne, pour faire croire, peut-tre,
que Dieu, Jsus ou certains prophtes sont toujours parmi nous, ou sont revenus,
ou bien l'existence d'un groupe de pression juif qui dirige certains organes du pouvoir
; dans un but de forcer des prises de position dans le conflit Isralo-Palestinien,
par exemple. Ou peut-tre encore des lments qui remettraient en question certains
dogmes religieux. Quant  la langue ancienne, je suppose que de bons ordinateurs
de nos jours seraient capables de gnrer une sorte de version drive d'une langue
donne avec l'aide de certains spcialistes.

- Certes, mais dans le peu que j'ai pu dchiffrer, il n'est pas vraiment question
de religion, je ne crois pas avoir vu sous-entendu une rfrence au tout puissant.
Je peux avoir bien sr manqu les passages qui en parlent, car je ne comprends que
quelques mots disperss.

- De quoi est-il question alors ?

- Eh bien j'ai tent tout d'abord de lire le dernier cahier, celui qui semble le
plus rcent, comme vous me l'aviez conseill, mais les rfrences taient nombreuses,
et j'avais beaucoup de mal. Je me suis alors dit que de les lire dans l'ordre me
permettrait de comprendre plus facilement l'enchanement et peut-tre la logique.

- Et ?

- Eh bien il ressort presque constamment une sorte d'organisation, de secte peut-tre.
Un ensemble de personnes  qui fait trs souvent rfrence l'homme ou la femme qui
a crit. Mais je ne comprends pas trs bien ce que cette organisation reprsente.
La personne semblait agir comme conseiller,  l'poque des deux premiers cahiers,
autour des annes 11500, de marchands, ou d'une famille d'hommes d'affaires peut-tre.
Aprs il semble qu'elle ait boug, vers d'autres grandes villes europennes de cette
poque.

- Mais, quelles sont les dates mentionnes dans le dernier cahier ?

- La dernire date du cahier le plus rcent est 13134.

- 13134 ! Si on considre que cette date nous est contemporaine, alors 11500 correspondent
 plus de 1600 ans plus tt. Et vous m'avez dit qu'elle tait ne entre 10250 et
10550, il y a plus de 2500 ans, c'est incroyable !

- Oui, cela remonte au cinquime sicle avant l're chrtienne.

- Et que dit cette personne exactement ? Que raconte-t-elle ?

- Je n'arrive  dchiffrer que quelques mots communs, c'est donc difficile de comprendre
le sens global, mais il me semble qu'elle parle de dcisions, de choix, de ce qu'il
faut faire pour avancer dans la bonne direction. J'ai aussi l'impression que quelque
chose lui fait peur, qu'elle doit se cacher. Et  vrai dire pour l'instant je n'en
sais pas beaucoup plus. Il me faudrait srement des mois voire plus pour arriver
 me faire une ide plus prcise et plus aboutie. Je ne suis peut-tre pas la personne
adquate, peut-tre devriez-vous rentrer en contact avec quelques spcialistes bien
plus capables que moi pour vous aider.

- Il se trouve qu'il y a pas mal de gens qui m'en veulent, et que je n'ai pas vraiment
 ma disposition ces quelques mois pour savoir quels sont leurs motifs. J'imagine
qu'une fois que tout sera termin je porterai effectivement ces cahiers  des chercheurs
ou des archologues ; mais pour le moment vous tes la seule personne qui peut m'expliquer
ce qu'il se passe, si a vaut le coup ou pas que j'aille  L.A. pour dimanche prochain,
et ce que je suis susceptible d'y trouver.

- Je comprends. En quoi pensez-vous que vous pouvez tre li  cette histoire, peut-tre
avez-vous rflchi un peu plus en dtail depuis que vous tes plus tranquille  Raleigh
?

- Pour tre franc j'attendais beaucoup des cahiers, et je ne me suis pas vraiment
pos la question, mais peut-tre que je connais une partie des rponses, oui. Malgr
tout j'ai beaucoup de mal  m'imaginer en quoi ma vie tout ce qu'il y a de plus classique
puisse intresser qui que ce soit.

- Et cette histoire de bracelet, il semble qu'il revienne souvent, et de plus il
semble tre le point de dpart. Ne pourrait-il pas tre le lien ?

- Oui je suis presque sr que c'est bien la raison de leur confusion au dbut, mais
ils auraient d chercher la fille, pas moi, et auraient d se rendre compte de leur
erreur rapidement. Ils ont eu l'occasion de vrifier toutes les infos sur moi et
pourtant ils ont continu  me courir aprs. Ils ont de plus vraisemblablement visit
mon appartement  Paris et donc trouv  peu prs tout de ma vie.  moins qu'ils
ne se soient effectivement plants au dbut, et que dsormais ils aient peur de ce
que j'ai pu voir. Cette hypothse me semble l'explication la plus plausible. Toujours
est-il qu'il semble  prsent certain qu'une organisation plus ou moins secrte se
cache derrire tout a, mais quels sont ses objectifs et son tendue, c'est toujours
un mystre. Quoiqu'elle semble au moins infiltre au sein d'organismes aussi importants
que le Pentagone, ce n'est pas rien.

- Le Pentagone n'est pas vraiment un organisme, mais je vois ce que vous voulez dire.
Pouvez-vous me parler un peu plus de ce bracelet ? Pourrait-il tre une sorte de
signe de reconnaissance, un talisman ?

- Je ne sais pas s'il peut tre un talisman, mais il semblerait qu'ils ne le portent
pas en permanence, et d'aprs ce que m'avait dit le gars sur la plage, et aussi un
autre type bizarre que j'avais crois dans la rue  Paris, qui est peut-tre celui
qui a tout dclench, d'ailleurs, il est dangereux pour eux de le porter et de le
montrer en public. Il est donc possible qu'ils ne l'utilisent que dans certaines
occasions, des runions secrtes ou un truc du genre.

David, qui tait appuy contre le bureau, se recule dans son sige, pensif.

- Tout cela est vraiment trs trange...

- Je ne vous le fais pas dire, mais il ne faut pas trop vous turlupiner avec a,
ce sont mes problmes aprs tout.

- Oh vous savez, les problmes d'un homme sont les problmes des hommes...

Il resta silencieux un instant, puis me demanda :

- tes-vous croyant ?

Je suis surpris par la question, mais le vieux David doit srement se demander si
je ne lui raconte pas des salades, il est normal qu'il cherche un peu  me connatre.
Je n'ai rien  lui cacher.

- Non. Enfin pour tre plus prcis je l'tais jeune, alors catholique plutt pratiquant.
Et puis le temps passant et mes interrogations grandissant je me suis loign de
Dieu et tout ce qui tourne autour. Je voulais d'une certaine faon vivre ma vie seul,
sans l'aide de personne, quitte  ne pas y arriver. Et je trouvais que Dieu tait
une excuse un peu facile face  l'adversit, et que j'tais la seule personne  pouvoir
vraiment changer les choses.

Il semble tonn par ma rponse.

- Dieu une excuse facile ? Que voulez-vous dire ?

- Je veux dire que c'est parfois une solution de facilit que de se plaindre de fatalit
et de volont divine plutt que de continuer  se battre pour changer les choses.

- Je vois. Mais suivre Dieu c'est aussi suivre une voie de justice et de bien, ne
plus croire ne vous mne-t-il pas plus facilement vers des choses, des actions, rejetes
par votre religion ?

- Je pense que je suis rest quand mme fortement influenc par la morale et l'ensemble
de la notion de "Bien" prne par la religion ; et je tente si possible de respecter
mes principes, qui en dcoulent principalement, et de conserver une hygine de vie
 l'abri des tentations matrialistes. Je ne sais pas trop comment je m'en sors,
ce n'est pas tous les jours facile et je dois cder plus que de raison  certains
petits pchs, peut-tre  des plus gros, mme, sans m'en rendre compte, mais je
n'ai pas l'impression d'avoir une vie qui pourrait s'avrer plus critiquable que
d'autres bons croyants. Je donne de l'argent pour un gamin en Afrique, je donne mon
sang, je fais attention  la nature, je laisse des pourboires au serveur, enfin,
ici en Amrique c'est normal mais en France la note comprend le salaire des serveurs,
alors on peut ne rien donner. J'essaie de ne pas tre goste, d'tre tolrant, enfin,
ce genre de chose quoi. Mais d'autre part c'est vrai que je considre certaines rgles
religieuses un peu dsutes, par exemple je ne cacherais pas avoir pris quelques
liberts avec certaines de mes compatriotes en dehors des liens sacrs du mariage.

Il sourit. Je continue :

- Cependant j'essaie tant bien que mal de ne pas faire ce que ma morale rprouve,
de ne pas agir juste pour mon plaisir, et j'ai une certaine capacit  me rendre
la vie difficile et  ne pas cder  la facilit. Tout ceci peut paratre un peu
prtentieux, mais je ne pense pas que vous impressionner puisse m'apporter quoi que
ce soit.

- Je comprends votre point de vue. Il est vrai que la religion semble parfois bien
lointaine des proccupations de la vie moderne. Je dplore toutefois que tous, mme
non croyants, ne suivent pas une voie un peu moins entache des sirnes de nos socits
gostes.

- Je me suis dj pos la question, effectivement, d'un substitut  la religion pour
que les gens gardent un esprit critique et un certain recul vis--vis de la facilit
apparente de nos civilisations...

David me coupe.

- Pourquoi un substitut ? La religion par son anciennet garde justement ce recul
et cette force face au monde actuel.

- Peut-tre mais les gens ne le voient pas ou ne le croient pas, et pensent qu'elle
ne peut plus vraiment servir de valeur fondamentale. Et j'ai peur que nos socits
ne s'effondrent comme des chteaux de cartes si des bases solides n'existent plus.
Je ne pense pas pour ma part que le capitalisme et l'argent soient une base suffisamment
solide.

- La morale est le bien le sont sans doute plus, il est vrai. Vous tes anticapitaliste
?

- Non, je ne pense pas, enfin plus exactement je ne pense pas que le capitalisme
en lui-mme soit une mauvaise chose, mais il n'est pas suffisant pour un dveloppement
harmonieux de l'homme. Malgr tout je ne sais pas trop quel serait le systme idal
o les gens puissent continuer  avoir de l'ambition,  faire fortune,  tre motivs
pour aller de l'avant, mais o les retombes puissent davantage profiter  l'humanit
en gnral. Le capitalisme actuel semble de plus en plus se dvelopper en entretenant
et augmentant les diffrences de richesses entre les gens, les principes de redistribution
ne fonctionnent pas correctement.

- Mais justement dans ce contexte la religion et ses principes peuvent aider les
gens  tre moins gostes, plus moraux et ne pas faire sans remords, simplement
pour l'argent, des choses mauvaises, et surtout  redistribuer leur surplus.

- Oui  mon avis la religion a contribu, jusqu' prsent en tous cas,  l'tablissement
d'une morale commune que l'on retrouve plus ou moins chez tout le monde, et qui a
permis au systme de fonctionner. Mais je pense qu'elle ne suffit plus et se trouve
trop  l'cart des considrations de la vie conomique pour vraiment tre efficace.
Je suis sr que nombre de patrons de botes internationales qui exploitent des milliers
d'enfants indirectement en Asie du Sud-Est et trafiquent leur comptes dans moult
paradis fiscaux sont de fervents pratiquants religieux. Ils vont  la messe rgulirement
et ne sentent pas du tout  quel point leur comportement est paradoxal. Dieu s'est
trop loign de notre monde pour y jouer encore un rel rle.

- Mais comment le faire revenir, vous pensez qu'il faut rtablir la religion dans
l'tat ?

- Non je ne pense pas qu'il faille que Dieu revienne, je pense qu'il faut trouver
autre chose que la religion, ou peut-tre une forme plus  jour, qui faonne les
gens plus qu'elle ne les punit. Et o naturellement ils sont pousss  faire des
choses bonnes pour tout le monde.

- Mais vous parlez du tout-puissant comme d'un outil, comme si on pouvait dcider
qu'il soit prsent ou pas, mais il est l, quoi qu'il arrive !

- Non, je pense qu'il n'est l que si les gens croient en lui, si plus personne ne
croit en lui, il n'est plus l. Qu'il existe ou pas n'est pas la question, il faut
que les hommes le suivent pour qu'il ait de la force, et ce n'est plus le cas ; et
je ne pense pas que nous puissions revenir en arrire. C'est pour cette raison qu'il
faut trouver un systme plus  jour, plus humain peut-tre, pour que les hommes y
trouvent les rponses  leurs problmes actuels. Dans notre monde les hommes se moquent
du paradis dans les cieux, ils peuvent l'avoir ici et maintenant, pourquoi attendre
?

- Pour ces paroles je devrais vous jeter dehors. Je ne pense pas que je pourrai jamais
accepter ce que vous dites mais nanmoins je comprends votre raisonnement. Et j'ai
beau fermer les yeux il faut bien reconnatre que ce que vous dites dans la description
du monde actuel n'est pas dnu de tout sens.

- Je ne raisonne pas comme vous, en effet, pour moi il n'y a pas de fatalit, et
 mes yeux, considrer que Dieu est la seule solution pour que les hommes restent
sur le droit chemin, c'est une fatalit, c'est s'empcher de trouver d'autres solutions,
c'est considrer qu'il n'y a pas de possibilit d'avoir une humanit juste et bonne
pour d'autres raisons que la simple foi religieuse.

- Mais qu'est-ce qui peut remplacer la religion, le tout-puissant, le Bien absolu,
la foi ?

- Je pense que l'homme est goste, mais je pense surtout qu'il est orgueilleux,
et si nous pouvions trouver un systme qui satisfasse cet orgueil en tant plus profitable
 tous, ce serait un progrs. C'est sur ce point que je trouve que le capitalisme
est insuffisant, il est parfait pour rpondre au besoin de pouvoir et de richesse
des gens, mais ses dviances et surtout la faiblesse des hommes le rendent de moins
en moins intressant pour l'ensemble. Dsormais les hommes entreprenants ou talentueux
dtournent trop le systme en leur faveur en redonnant de moins en moins, alors que
le principe serait de trouver l'quilibre qui ne brime pas les ambitions ponctuelles,
mais qu'elles soient mises  profit pour la socit en gnral. C'est un peu aussi
la raison pour laquelle je trouve la plupart des systmes socialistes utopiques.
Ils ne prennent pas assez en compte que beaucoup d'hommes aspirent uniquement au
pouvoir et  la domination. Et quel que soit le systme,  quelques exceptions prs,
je pense que ce seront toujours ces mmes personnes qui auront le pouvoir, parce
que leur seule ligne de conduite, c'est d'obtenir ce pouvoir, que ce soit dans une
dictature communiste, une dictature capitaliste, ou une dictature tout court.

- Vous pensez donc que l'homme n'est pas bon  la base, que a dpend compltement
de son environnement ?

- Je suis partag sur cette question. Toujours est-il que s'il est bon  la base
il est facilement corruptible  mon got, et la situation finale est la mme. 

- J'ai la faiblesse de croire pour ma part que l'homme est bon, mais nous ne savons
certainement pas lui parler dans les termes adquats.

- Peut-tre que beaucoup d'hommes sont comme vous le pensez, mais toujours est-il
que certains autres vendraient mre et pre pour arriver  leurs fins. Et je pense
que ce sont ceux-ci qui nous dirigent, parce que leur ambition est plus importante
que leur morale, ils sont prts  tout pour la satisfaire... 

Je m'interromps un instant, plus trs sr de mon raisonnement.

- Enfin... Je ne sais pas, je ne sais pas trop ce qui est vraiment au fond de l'homme...
Je ne sais pas...

J'essaie de revenir un peu  mes proccupations premires, nous avons considrablement
diverg :

- Vous pensez que ces cahiers peuvent contenir des lments susceptibles de remettre
en question la religion et certains de ses prceptes ?

- De ce que j'ai lu, je ne pense pas. Mais la personne qui a crit ces textes semble
nanmoins faire partie d'une sorte d'organisation influente. Il se pourrait que la
religion fut un des moyens de pression sur le reste de la population de ce groupe.
Tout ceci n'est que supposition, bien sr. Mais a pourrait expliquer pourquoi cette
organisation commence  prendre peur en sentant son pouvoir s'effriter. Peut-tre
cherche-t-elle d'autres moyens d'influence. Et ce danger auquel elle a t soumise
de tous temps est peut-tre simplement le risque d'tre dcouverte. Mais je n'ai
pas trouv suffisamment d'lments pour savoir vraiment de quoi il en retourne et
vous en dire plus pour l'instant.

Je relche un peu mon attention et m'assois plus confortablement sur ma chaise.

- Je me sens bien inutile, je ne peux que difficilement vous aider.

- Ne vous en faites pas, chacun est utile  son heure, et il se peut que la votre
vienne plus vite que vous ne le dsiriez vraiment. Vous aurez sans doute pas mal
d'embches dans la suite de vos aventures, mettez donc  profit ces quelques jours
de clmence pour reprendre des forces.

- Vous avez sans doute raison, peut-tre devrais-je vous laisser tranquille, alors.
Nous pouvons nous voir demain  la mme heure ?

- Oui, d'ici l j'aurai sans doute un peu plus d'informations  vous communiquer.

Je laisse donc David  mes cahiers, et rentre doucement en centre ville. Je serre
toujours la pierre dans ma main. Petit  petit, j'arrive  m'en sparer, la placer
simplement dans ma poche suffit  ne pas me rendre mal. L'accoutumance semble s'amenuiser.

Margareth
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Depuis les deux ou trois jours de ma prsence  Raleigh, j'ai crois  plusieurs
reprises une sans-abri derrire l'htel. Je le contourne pour me rendre au temple
et je la vois souvent, soit  fouiller les poubelles, soit  dormir dans sa maison
de carton, quand le gardien de l'htel ou les gamins ne viennent pas la dranger.
Elle se trouve justement  chercher dans les poubelles. Je la regarde ; elle m'aperoit.

- Je suis dsole d'importuner votre vue, Monsieur, mais c'est  cette heure-ci qu'ils
jettent les restes de midi, si j'attends, les chats ou d'autres les auront pris 
ma place, et je n'aurai rien  manger.

- Comment vous appelez-vous ?

Elle semble surprise de ma question.

- Euh, je m'appelais... Je m'appelle Margareth.

Elle a prononc son prnom comme si personne ne l'avait appel ainsi depuis des annes
et des annes.

- Vous tes ici depuis combien de temps ?

-  cet htel ? Ou dans la rue ? Dans la rue a fait 25 ans.

Un des gardiens qui fait le tour de l'immeuble me reconnat et demande :

- Elle vous importune, Monsieur ? Voulez-vous que je la chasse ?

- Non, pas du tout, nous discutons.

Il semble surpris, je lui file dix dollars et il s'en va, satisfait.

- Voulez-vous prendre une douche et passer une nuit au chaud ? J'ai une chambre 
l'htel. Mais il va falloir faire attention pour rentrer parce qu'ils ne vont pas
vouloir vous laisser passer.

- Euh, mais, je ne voudrais pas vous embter, vous savez on se fait  la misre,
et il y a srement des plus malheureux que moi.

- Allez venez. Placez-vous prs de la porte verte l-bas, je vais venir vous ouvrir
dans un petit moment pour vous faire rentrer par-derrire.

Ce n'est srement pas le genre de choses que j'aurais fait  Paris, mais dans les
conditions prsentes, dans ce pays si loin, avec toutes ces histoires qui m'arrivent,
la discussion avec David, c'est peut-tre le moment de penser un peu plus aux autres.
Et puis ce n'est mme pas mon argent.

Je russis  la faire entrer en douce par l'arrire. Aprs une bonne douche, je me
rends compte qu'il lui faudrait de nouveaux habits. Je discute un peu avec elle.
Elle va avoir cinquante ans pour la fin de l'anne, comme mon papa. Voil vingt-cinq
ans que son mari l'a mise  la porte pour une autre, la laissant sans aucune ressource.
Elle n'a plus de famille, ou le prtend en tous cas, et aprs avoir fait plusieurs
petits boulots, elle n'a pas russi  remonter la pente et a termin dans la rue,
comme beaucoup. Elle pense qu'elle est un peu responsable de tout a, qu'elle a ce
qu'elle mrite car si son mari l'avait mise  la porte, c'tait pour avoir couch
avec quelqu'un d'autre. Elle considre que Dieu la punissait pour cet outrage. Je
la rconforte un peu et lui explique alors que je vais aller lui chercher des habits
et de quoi manger. Je sors et lui trouve dans un magasin proche de l'htel de bons
habits bien chauds et solides. Je ne peux malheureusement pas la sortir de son malheur,
mais peut-tre le rendre un peu moins dur pour un soir. Je pourrais lui donner de
l'argent, il me reste au moins vingt-deux ou vingt-trois mille dollars. Je prfre
en garder un peu au cas o ma carte bleue serait bloque, mais je n'ai pas besoin
d'autant. Toutefois j'ai la crainte que si je lui donne une si grosse somme, dans
les deux mois elle n'ait tout dpens et se retrouve dans le mme tat. Je commence
 me sentir un peu seul peut-tre, si loin de chez moi, loin de mes amis, de mes
parents. Il n'y a que quelques jours que je suis parti, pourtant...

Elle est ravie par les habits, et aussi par les deux immenses pizzas que j'ai rapportes.
Je ne parviens  finir que la moiti de la mienne, pour son bonheur car elle engloutit
l'autre moiti en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire. Elle passe le reste
de la soire devant la tl ou  me raconter sa vie, puis sombre rapidement dans
un profond sommeil.

C'est elle qui me rveille le matin, jeudi 7 novembre, elle m'explique qu'elle prfre
retourner dans la rue, de peur que quelqu'un ne lui pique sa place, que Dieu me bnisse
et d'autres remerciements chaleureux. Je me sens pourtant coupable de ne pas les
mriter, ou de ne pouvoir faire plus, cet argent ne m'appartenant pas.

Je me recouche quelques instants, sommeille une petite heure puis me lve et pars
faire mon footing matinal. Ensuite je pars  la recherche d'une banque. J'ai dans
l'ide d'ouvrir un compte pour Margareth. Il est possible qu'il soit plus sage que
je garde cet argent en vue des prochains tracas que je ne vais sans doute pas manquer
d'avoir, mais je saurai bien me dbrouiller autrement. Une fois une banque trouve,
j'explique au banquier que j'ai gagn vingt mille dollars et que j'aimerais les placer
pour qu'ils me rapportent tous les mois. L'avantage des tats-Unis, c'est qu'avec
de l'argent, toute procdure est simplifie, et je ne suis mme pas tracass par
le fait d'tre franais,  vrai dire il s'en moque. Nous discutons des dtails un
moment et finalement nous tombons d'accord sur une rmunration  cinq pour cent
avec un pour cent rinvesti en partie et servant pour les frais de tenue de compte.
Mais comme les intrts ne seront effectifs qu' partir de la deuxime anne, je
rajoute mille dollars reprsentant aussi  peu prs quatre-vingts dollars par mois
pour la premire anne. Tout cela fonctionnant avec une carte de retrait au distributeur
de la banque, je suis tonn de voir une carte  puce, je croyais qu'ils ne les utilisaient
pas aux tats-Unis. Je retourne en direction de l'htel et rejoins Margareth. Je
lui explique le tout.

- Voil Margareth, avec cette carte, vous pourrez retirer environ quatre-vingts dollars
tous les mois. Retenez bien le code, tenez voil il est marqu sur ce papier. Utilisez
cet argent  profit, vous pourrez vous payer un bon repas et de nouveaux habits de
temps en temps. Vous aurez cet argent tous les mois,  partir de maintenant et sans
limite de temps.

- Mais... Merci, mais je ne le veux pas, c'est votre argent, il est  vous, ne vous
inquitez pas pour moi, je m'en sors, c'est dj beaucoup ce que vous avez fait,
les habits et tout.

- Ne vous en faites pas pas, Margareth, ce n'est mme pas mon argent, je l'ai trouv,
et il vous sera plus utile qu' moi. De plus dans dix ans, si vous le dsirez, vous
pourrez retirer la totalit de la somme, cela reprsente vingt mille dollars.

Je lui rpte et explique comment marche le compte, nous allons faire un essai au
distributeur o elle retire cinquante dollars. Aprs cet pisode je repars de nouveau
vers le temple pour retrouver David, j'espre qu'il aura progress, il ne me reste
plus beaucoup de jours si je veux tre  L.A. pour dimanche. Je m'y rends comme d'habitude
en trottinant. Subitement, alors que je ne suis plus qu' quelques dizaines de mtres
du temple, un homme court  mes ct et m'arrte, je crois d'abord  une agression
et fais un bond en arrire. Mais la confusion est vite efface quand il dit qu'il
est un ami de David. Il m'explique que je dois le suivre pour rejoindre ce dernier,
car des vnements l'obligent  me donner rendez-vous hors du temple. L'homme me
prcise qu'il va me conduire en voiture jusqu' lui. Je reste sur mes gardes, m'tant
dj fait embobiner plus d'une fois jusqu' prsent, et lui demande pourquoi je devrais
le croire. Il me rpond que David, pour que je gagne sa confiance, lui a dit de dire
que selon lui quelques carts aux liens sacrs du mariage ne sont pas de si graves
choses. Je me laisse convaincre par ce message, et dcide de lui faire confiance.
Je prends donc la suite de l'ami de David qui s'est prsent comme tant Samuel quelque
chose, petit homme un peu grassouillet mais assez sr de lui semblerait-il, dj
g, la cinquantaine, peut-tre plus. Sa voiture est gare un peu plus loin. Je rajoute
 sa fiche signaltique qu'il doit tre fortun, car en effet sa voiture est une
Dodge Viper, une voiture de course de luxe. Je ne sais pas vraiment combien une voiture
de ce type peut coter, mais j'imagine que ce n'est pas une bouche de pain, mme
ici aux tats-Unis. J'ai au moins la satisfaction que les mchants devront courir
un peu pour nous rattraper !

 ma grande dception il s'avre qu'il ne roule pas trs vite, c'est bien la peine
d'avoir une super voiture !... Enfin, mieux vaut rester discret, c'est plus prudent,
et surtout ne pas avoir la mauvaise ide d'avoir un accident... Il m'explique que
David m'a donn rendez-vous dans un parc, le "William B. Umstead State Park". C'est
un grand parc au nord-ouest de Raleigh o tous deux ont l'habitude de se rencontrer
quand ils veulent discuter un peu entre amis, au calme et loin du monde. Ils se donnent
toujours rendez-vous prs du "Big Lake", au nord du parc. Il nous faut une bonne
demi-heure pour nous retrouver l-bas. entre-temps, je lui demande s'il sait ce qu'il
se passe, mais il me rpond qu'il a juste reu un coup de fil de David lui demandant
de venir me chercher avant que je n'arrive au temple, et de me conduire  lui. Je
retrouve David sur un banc prs du lac. L'ambiance est trs film amricain et normalement
c'est  ce moment qu'il me dballe tout les tenants et les aboutissants de l'histoire.

- Dsol de tous ces mystres, Ylraw, mais je ne savais pas comment vous joindre
autrement.

- Que se passe-t-il ?

- Eh bien hier soir j'ai emport six des onze cahiers pour les tudier chez moi,
et...

- Vous avez trouv quelque chose ?

- Laissez-moi vous expliquer. Ce matin en revenant au temple mon bureau avait t
fouill et les cinq cahiers restants avaient disparu. La personne savait donc quoi
chercher. tiez-vous  votre htel ce matin ?

- J'en suis parti tt et n'y suis pas retourn depuis.

- Eh bien si j'tais vous je n'y retournerais pas, aviez-vous des choses importantes
l-bas ?

- Non, des habits uniquement, j'ai le reste sur moi.

- De toute vidence ils vous ont retrouv, et ils ne veulent pas que le contenu de
ces cahiers soit rvl. Je crois que vous devriez de toute urgence quitter la ville.

- Si je suis en danger vous devez l'tre aussi, je suis dsol de vous avoir mis
dans de tels tracas.

- Ne vous inquitez pas pour moi, je vais partir avec mon ami Samuel quelque temps
hors de la ville, histoire que tout se calme. Et dans le pire des cas, je trouverai
bien un autre temple o me rfugier. Nous sommes une grande et solidaire communaut,
nous peuple d'Isral.

- Bien, mais a veut donc dire que je ne saurai pas ce que voulait aller faire ce
John  Los Angeles, et il faudra sans doute que je le dcouvre par moi-mme. Avez-vous
trouv d'autres choses intressantes dans les cahiers ? Mais au fait sommes-nous
en scurit ici ?

Je jette un coup d'oeil circulaire, nous sommes  quelques dizaines de mtres de
la petite route qui amne  un parking o nous nous sommes gars avec Samuel. Le
coin a l'air calme, quelques personnes se promnent sur les diffrents petits chemins
qui se trouvent autour de nous. Devant nous s'tend le grand lac, duquel nous devons
tre  l'extrmit Sud-Est.  notre droite, de grosses pierres et de petites collines
dessinent le contour de l'tendue d'eau, srement artificielle. Rien ne parat suspect
ou trange dans cette tranquillit.

- Je ne pense pas qu'ils nous trouvent ici, mais il vaut mieux ne pas s'y attarder
de toute faon. Dans les premiers cahiers, je n'ai pu qu'affiner la trajectoire de
notre homme. Il est bien apparu  Londres, puis a vcu  Paris, Rome. Il s'est ensuite
exil  Sydney, en Australie, un peu aprs 12200.

- 12200... Si d'aprs le dernier cahier nous sommes en 13100 et quelques, cela fait
900 ans en arrire. trange, les Europens taient dj en Australie au douzime
sicle ?

- Je ne sais pas.

Je reste pensif un instant.

- a ne colle pas... Enfin, je vous laisse continuer.

Ensuite il semble qu'il ait t contraint de ne plus crire, pour des raisons de
scurit. Il est question de destruction de ces cahiers,  moins que ce ne soit d'autre
chose. Peut-tre que d'autres cahiers crits par des personnes diffrentes existaient
aussi. Mais cette limination d'indices semble malgr tout cohrente avec le fait
que cette organisation veuille rester secrte avant tout, et que de tels crits peuvent
la mettre en pril. Cependant, ils ne semblent pas avoir t dtruits finalement,
ou pas tous.  vrai dire, c'est la raison pour laquelle je n'avais pris que les six
premiers cahiers, les cinq autres marquent une cassure et ne recommencent que dbut
13000 aux tats-Unis.

- 13000, c'est plus cohrent, cela ferait fin du dix-neuvime sicle.

- Oui, de plus le contexte semble trs diffrent. Je ne peux malheureusement pas
vous en dire beaucoup plus, il me faudrait maintenant plus de temps pour dchiffrer
plus en dtail.

Soudain Samuel prend la parole. Il pointe une arme sur David :

- C'est dj beaucoup trop David. Mais pourquoi donc n'es-tu pas rest dans tes prires
? Ah, David, tu me manqueras !...

Il tire sans hsiter un coup de feu qui l'atteint en pleine poitrine. La dtonation
me fit sursauter et le bruit m'assourdit un instant.

Alors que nous discutions, Samuel tait rest derrire  nous couter, vrifiant
sans doute ce que David savait. Ds que celui-ci et termin de m'expliquer ce qu'il
avait dchiffr, Samuel a sorti son arme et a fait feu sur David.

Je ne suis pas vraiment sr que l'on ait le temps de rflchir avant de ragir dans
ces cas-l. La peur, l'instinct de survie je ne sais trop, font que la seule chose
que je trouve alors  faire est de courir et plonger dans le lac pour sauver ma peau.
Je fais le plus d'apne possible pour qu'il ne puisse pas me viser, je nage  me
faire exploser les poumons. Stratgie qui n'est pas la plus hroque mais elle a
au moins le mrite de fonctionner car je n'entends aucun coup de feu.  moins qu'il
ne me veuille vivant. De toute faon ce n'est pas trs malin, aprs rflexion, car
il va pouvoir me suivre tranquillement du bord et me cueillir  la sortie du lac
quand je serai puis d'avoir trop nag.  Mais c'tait a ou le risque d'une balle
dans la tte, alors  choisir... Je ne l'aperois plus quand je dois refaire surface
pour respirer. Je me rassure un peu et devient plus calme. Une chance que l'eau du
lac soit limpide bien que frache. Je nage alors plus calmement en tentant alors
de me remmorer la forme de ce fichu lac. En scrutant les berges je m'aperois que
ce ne sera peut-tre pas aussi facile pour Samuel d'en faire le tour, il n'y a pas
vraiment de chemin pdestre qui longe la berge, principalement constitue de rochers
 ce niveau...

Je me dirige finalement vers une berge qui a l'air un peu isole aprs vingt bonnes
minutes de nage, le froid ayant calm ma panique et m'incitant  ne pas rester plus
longtemps dans l'eau. Samuel ne semble pas se trouver dans le coin, de toute faon
je me dis qu'il ne peut pas trop rester dans les parages aprs le coup de feu, il
va srement partir rapidement.  moins que je ne sois plus important que ce que j'imagine.
Je souffle et reprends un peu mes forces sur la berge, je n'ai vraiment pas chaud
une fois tremp. Un avion de ligne survolant le parc me rvle que l'aroport est
tout prs, sa hauteur de vol laissant supposer qu'il n'a dcoll il n'y a que quelques
minutes, voire quelques dizaines de secondes. Je devrais peut-tre partir directement
 l'aroport. Je me dis que si j'ai cette ide il est fort probable que Samuel ait
la mme. Je pourrais y aller discrtement et essayer de le retrouver. D'un autre
point de vue il serait plus sage de partir en bus  l'autre bout du monde... Il n'en
reste pas moins qu'il a dsormais en sa possession les cahiers, et mon sac par la
mme occasion. Ce n'est pas que je sois prt  faire une nouvelle folie pour lui,
mais pour le coup il contient le reste de mes dollars, et je n'ai plus que tout juste
cent dollars en poche.

J'hsite, avant d'aller  l'aroport,  retourner  l'endroit o le drame a eu lieu.
Samuel doit se douter que je veuille rcuprer les cahiers et mon sac, mais aprs
les vingt bonnes minutes qui se sont coules l'endroit sera srement infest de
policiers et de monde, et il aura plus de mal  tenter quoi que ce soit, mme s'il
reste post  proximit... Je retourne finalement discrtement sur le parking et
constate que sa voiture n'est plus l. Je ne prends pas le risque dans un premier
temps de m'approcher de l'endroit o nous avons eu notre entretien avec David. Mais
j'ai une pense pour lui, peut-tre n'est-il pas mort et pourrais-je lui venir en
aide ? Aprs tout j'ai t bien lche de fuir de la sorte. Je dcide de m'y rendre
concluant que je ne peux pas le laisser l s'il y a le moindre espoir, mme si des
gens seront sans doute intervenus aprs le coup de feu. Les policiers ne sont pas
encore sur les lieux, mais une petite foule se tient autour de David. Je suis conscient
que je devrais partir d'ici et que si David pouvait me donner un conseil, ce serait
de prendre mes jambes  mon cou au plus vite, mais je ne peux m'y rsoudre. Je suis
compltement tremp ce qui me fera remarquer rapidement, je reste donc un peu  l'cart
tentant d'couter les conversations. Une vieille dame explique  un jeune homme qu'il
y eu un coup de feu et qu'en arrivant elle a trouv le vieil homme ici, tendu 
terre. Un homme d'une quarantaine d'annes est accroupi proche de David, semblant
l'ausculter, plusieurs vestes ont t places sur lui. Je regarde autour, pas de
trace de Sac ni des cahiers. Une femme semble dire que la personne proche de lui
est un docteur, et que celui-ci craint fortement que la balle ne l'ait touch en
plein coeur et qu'elle a peur que les secours ne puissent rien faire. Certains se
demandent si ce n'est pas encore le tueur fou qui svit, et qu'ils se sont tromps
en arrtant celui de Washington. D'autres mettent l'hypothse qu'il y en a en ralit
plusieurs, ou encore que le dernier ait pu lancer de nouvelles vocations.

Samedi 7 dcembre 2002
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Je jette un dernier regard  David puis je repars vers la route avant que les gens
ne me regardent d'un trop mauvais oeil. Je retourne tout d'abord jusqu'au parking
et c'est alors que je commence  repartir vers l'entre du parc par la petite route
que les policiers arrivent. Me voyant m'loigner ceux-ci me retiennent.

- Personne ne quitte la zone ! Nous allons vous interroger.

Le policier me regarde d'un air plutt bizarre et c'est comprhensible je suis mouill
de la tte aux pieds. Misre ! J'aurais d filer plus tt ! C'est  ce moment-l
que, surpris, je vois la Viper de Samuel arriver et se garer prs des voitures des
policiers,  l'entre du parking. Mais tonnement supplmentaire ce n'est pas Samuel
qui conduit, mais un des deux hommes qui taient entrs dans la pice o j'tais
retenu au Pentagone, plus prcisment celui qui tait contre le fait de m'enlever
le bracelet, le plus mchant, en quelque sorte. Je me rends compte que je ne suis
pas alors dans une position que nous pourrions qualifier d'enviable. En dsespoir
de cause, sans savoir que faire, je m'approche alors de l'un des policiers.

- J'ai tout vu, je peux faire une dposition.

- Trs bien, suivez-moi, la personne l-bas va prendre vos...

- Laissez-le moi, je m'occupe de lui.

L'homme du Pentagone qui s'est approch interrompt le policier.

- Pardon monsieur mais il doit d'abord faire sa dposition, il est un tmoin direct
du crime.

Mais mon prtendant sort sa carte, et le policier tout penaud s'excute, en glissant
un petit "Motherfucker federals" au passage.

- Ce sera mentionn dans le rapport.

Mon nouveau copain n'a pas l'air de rigoler.

- Pardon monsieur.

Et le policier s'en va la queue entre les jambes. Pendant ce temps je cherche dsesprment
que faire. Prendre la fuite maintenant c'est s'assurer d'avoir tous les flics aux
trousses, et vu leur dgaine facile je ne vais pas avoir beaucoup de mtres  mon
actif avant de goter le bitume. D'un autre ct si je ne ragis pas vite j'imagine
que mon super copain va probablement m'administrer une bonne dose de tranquillisant
et je vais encore me rveiller dans une petite pice sombre,  la diffrence que
je n'aurai srement pas la chance de la premire fois. Il me tient en vise avec
son arme et me somme de passer devant et de me diriger vers la Viper. Je marche lentement
en essayant de regarder ce qu'il manigance derrire mon dos. Il me demande d'ouvrir
la porte et de m'asseoir sur le sige passager. Pendant ce temps il sort un truc
de sa poche, une petite fiole ou une sorte de seringue sans aiguille,  moins que
l'aiguille ne soit dedans et puisse sortir, il me semble que j'ai dj vu des seringues
de ce type. Toujours est-il qu'il fait en mme temps tomber un objet de sa poche.
J'ai la vague impression que ce sont les cls de la Viper, par le petit porte-cls
associ que j'avais vu dans les mains de Samuel. Je n'ai de toute faon pas le temps
de rflchir, je dcide de tenter le tout pour le tout et je profite de son moment
d'hsitation  se baisser et les ramasser pour me retourner, pousser son arme dans
le mouvement et lui donner un coup dans le ventre, il se recule  peine en se pliant
un peu alors que j'enchane sur un coup de pied en pleine tte. Il est projet en
arrire et s'croule par terre. Je rcupre son arme, qu'il a lche, ainsi que les
cls, je monte dans la Viper par la porte du passager, me glisse au volant et dmarre
au quart de tour. Premire satisfaction, ce sont bien les cls de la Viper, et deuxime
satisfaction, c'est une bote manuelle !

Viper
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Marche arrire. J'acclre beaucoup trop, la voiture drape. De vieux souvenirs de
jeux vidos de simulation de voitures me reviennent  l'esprit, comme les demi-tours
sur route de "Need for Speed" au moindre coup d'acclrateur. J'en ai presque le
sourire, mais ce n'est pas le moment de se la jouer nostalgique, plutt celui de
mettre en pratique les longues heures passes  l'poque  piloter des bolides virtuels
du mme genre que celui dans lequel je me trouve  l'instant,  la petite diffrence
prs que celui-ci est bien rel, et qu'il ne me reste qu'une seule vie avant la fin
de la partie. Je pars  reculons pendant quelques dizaines de mtres pour m'loigner
de l'homme du Pentagone de peur qu'il ne se relve et commence  me courir aprs.
Mais il a l'air KO alors j'en profite pour faire un demi-tour rapide et je croise
les doigts pour que personne ne vienne d'en face sur la petite route. Un coup d'oeil
dans le rtroviseur, les policiers s'ameutent et montent dans leurs voitures pour
partir  mes trousses. Le type que j'ai bastonn a l'air mal en point, il peine 
se relever. Maintenant c'est  moi de jouer, car c'est bien joli cet acte hroque
mais il faut que je me tire rapidement de ce bourbier. D'autant que ce n'est pas
la panace  conduire ce bestiau,  la moindre acclration il part en drapage.
Je passe un rapport supplmentaire, pour rouler en sous-rgime, tout en tentant de
garder  distance les voitures de police qui sont derrire moi. J'ai quelques dizaines
voire centaines de mtres d'avance. J'ai beau tre en sous-rgime je dois tout de
mme avoir un bon paquet de chevaux au centimtre d'acclrateur. Ce serait bien
un comble qu'on me rattrape alors que j'ai une des plus belles voitures de sport
du monde ! Sortie du parc, je prends la 70 en direction de Raleigh, de l'autre ct
la route vers le Nord ne m'inspire pas confiance. Je n'ai beau pas perdre de temps
les voitures de police dboulent juste aprs, comme dans les films toutes sirnes
dehors forant les autres vhicules  s'carter. Me voil dans une course-poursuite
des plus typiques de films amricains ! Gnralement a finit mal ce genre de chose,
mais bon, restons optimiste. Ils vont vite, trs vite mme !  J'acclre et commence
les zigzags entre les voitures qui circulent. Je me fais un peu peur, la vitesse
augmente, 110 miles par heure en me faufilant entre les autres vhicules, prs de
180 kilomtres par heure. Je ne sais pas si mourir cras dans une Viper est beaucoup
plus agrable que de se faire attraper par ces gens-l.

C'est maintenant vraiment du pilotage, mais la voiture rpond bien, et tout dfile,
mon coeur doit battre presque aussi vite que ma vitesse en mph. J'arrive sur la 440,
vers la gauche un panneau indique Atlanta, c'est du tout bon je prends cette direction
! La route est un peu plus large mais aussi un peu plus encombre. Les policiers
ont du mal mais ils me collent toujours aux fesses,  quelques voitures seulement
plus en arrire. En prime les automobilistes se serrent  droite en entendant leurs
sirnes, rendant ma progression plus facile tout autant que la leur. Trs bien, il
va falloir que je mette  profit le moteur que j'ai sous le capot. J'acclre et
commence  slalomer un peu plus vite  mesure que je prends confiance dans la voiture.
Alors que j'avance le trafic est moins dense ;  130 miles par heure tout commence
 filer trs vite mais les policiers sont toujours l. J'arrive  un embranchement,
je prends sur la droite la route qui s'loigne de la ville, encore moins de circulation,
c'est tout droit, je lche tout. 150, 160 miles par heure, plus de deux cent cinquante
kilomtres par heure, je commence  avoir vraiment peur ; mais je me rends alors
compte que les policiers ne sont plus  mes trousses, je ralentis mon allure. Pourtant
ils s'accrochaient bien, m'auraient-ils lch  l'embranchement ? Ce n'est peut-tre
simplement plus leur canton ? O alors peuvent-ils suivre les dplacements de ma
voiture  distance, par un marquage quelconque ou en hlicoptre ? Ou encore l'homme
du Pentagone ne veut pas faire de vagues et plutt me rcuprer en douce, ou m'liminer,
tout aussi en douce, un peu plus tard ? Quoi qu'il en soit, je souffle, enfin...
Je ne peux m'empcher d'avoir le sourire au lvre, mme si le souvenir de David et
de la situation dans laquelle je me trouve me le rendent un peu amer...

C'est tout de mme une belle voiture. Avec une joie non dissimule je retrouve mon
sac pos devant le sige passager, bonheur ! La vie est trop belle ! Alors Sac, tent
par une petite balade en Viper GTS, rouge en plus ! Tiens, monte sur le sige tu
verras mieux la route. Et je me lance sur la longue ligne droite. Mais il ne me faut
pas longtemps pour penser que ce n'est pas trs intelligent de garder cette voiture.
Elle doit se reprer  dix bornes  la ronde. De plus elle est peut-tre marque
et ils sont en train tranquillement de prparer le barrage routier sur mon passage.
Et o aller ? Ce n'est pas de conduire une super voiture qui va rendre le fait d'tre
un hors-la-loi sur le territoire amricain quelque chose que l'on pourrait appeler
un facteur de joie intense... Quoique... Quelques minutes s'coulent, et la tension
retombe. Je me demande dans quels fichus draps je me suis fourr, tout en me rendant
compte que je n'y suis pas vraiment pour grand-chose, je n'ai fait que tenter de
me tirer d'affaire. Je dcide de rouler pendant un moment jusqu' trouver un autre
moyen de transport, dlaissant l'ide de m'arrter tout de suite et partir  pied
ou faire du stop. Mais comment savoir quoi faire ? Aller  Los Angeles ? C'est l-bas
que peut se trouver une autre pice du puzzle, mais j'ai bien peur que ce ne soit
un peu compromis dsormais. Et quand bien mme je ne sais toujours pas qui ou ce
que je pourrai bien trouver l-bas. De plus je ne suis toujours pas sr que mes suppositions
soient valides, l'homme du Pentagone voulait-il vraiment partir en douce de l'organisation
et rejoindre mon hypothtique alli le marabout "Truc-en-A" en Afrique ?

Je juge qu'il serait indubitablement plus prudent que je m'clipse discrtement des
tats-Unis et que j'essaie de rcuprer l'homme de L.A. non pas directement ici mais
plutt  son arrive  Dakar. Maintenant que je n'ai plus les derniers cahiers, il
me sera d'autant plus difficile de trouver la raison de sa visite  Los Angeles et
plus rien ne m'oblige  y aller, d'autant que je ne suis plus rellement le bienvenu
dans le coin. Je m'tonne moi-mme de m'apercevoir  quel point j'tais persuad
de vouloir, de devoir, toujours aller  Los Angeles sans vraiment y avoir rflchi
; mais les premires penses sur lesquelles on se focalise deviennent souvent moins
raisonnables face  une rflexion un peu plus approfondie ne serait-ce que de quelques
minutes. En plus mon homme voulait peut-tre uniquement rgler une affaire l-bas
sans rapport avec mes problmes. Une fois dcid qu'il ne vaut pas la peine d'aller
 Los Angeles et qu'il me faut partir des tats-Unis au plus vite, il me reste 
trouver comment. Si j'ai effectivement les policiers  ma recherche ils ne vont pas
tarder  transmettre mon signalement et tout bloquer, aroports y compris, et je
vais rester coinc ici comme un idiot. J'ai l'ide de passer au Mexique et voir une
fois l-bas, le problme est que je n'ai aucune ide de la distance du Mexique 
partir de l'endroit o je me trouve. Il me semble que c'est juste au sud, mais j'ai
peur que ce ne soit loin, beaucoup plus que ce que je ne m'imagine. Les distances
ici tant dmesures, il me faudra sans doute des jours avant d'y arriver, en comptant
que je ne me fasse pas attraper entre-temps. Dans certaines circonstances cependant
ces quelques jours pourraient me faire oublier un peu et relcher les mailles du
filet autour de moi. Une premire tape serait dj de ralentir mon allure et de
me stabiliser  la vitesse autorise, inutile de tracer mon chemin en dclenchant
tous les radars sur mon passage.

D'autres questions me turlupinent, pourquoi Samuel a-t-il attendu que David me dise
tout ce qu'il savait avant de le tuer ? Voulait-il faire en sorte que j'apprenne
ces lments ? Pourtant  quoi peuvent-ils bien me servir, savoir que cette organisation
est alle  Londres, Paris, Rome, Sydney... Mon plongeon dans le lac l'a-t-il empch
de me tuer ou ne le voulait-il pas ? Comment l'organisation a-t-elle pu atteindre
justement la personne de confiance en qui croyait David ? Est-il possible qu'elle
ait des ramifications aussi tendues ? Plus j'en apprends d'un ct plus je suis
embrouill de l'autre. Cette histoire est vraiment folle, mais dans quoi suis-je
embarqu ? Je suis si seul, qu'est-ce que je peux bien faire face  eux ? La route
dfile et je m'vade un peu en contemplant le paysage maintenant sauvage que je traverse.
Dcidment, bandit aux tat-Unis au volant d'une Viper... J'ai du mal  raliser
que toute cette histoire est bien relle... Mais comment je vais me sortir de l
?...

Je roule encore tranquillement pendant deux heures avant que la rserve de carburant
ne m'oblige  chercher de quoi faire un plein. Quand on conserve une vitesse limite
la consommation est plus raisonnable que je ne le pensais au premier abord. J'ai
parcouru cent soixante miles en deux heures et le rservoir devait tre mi-plein
quand je suis parti de Raleigh. Il est 18 heures, je dcide d'aller manger un bout
et de rouler encore un moment avant de m'arrter pour la nuit. Je trouve une station-service
fast-food au bout de quelques kilomtres. Un plein de carburant puis je vais me garer
en face du restaurant. Je prends l'argent sur moi plutt que de le laisser dans mon
sac. Il me reste deux mille huit cent dollars. Je souffle cinq minutes dans la voiture,
pour dcompresser. Il fait encore bien jour, tout a l'air si calme, ici, j'aurais
presque tendance  ne plus penser  ce qu'il m'arrive,  ne plus y croire... Les
choses se tassant un peu, tant un peu plus au calme et moins stress, la pense
du bracelet me revient. Je reprends ma pierre dans la main et reste cinq minutes
de plus, tentant de mettre un peu d'ordre dans mes ides. Satan bracelet, est-ce
que je t'oublierai vraiment un jour ?

Je sors finalement de la Viper et me dirige vers le restaurant, je paye le plein,
dix-huit gallons, aucune ide de la quantit de litres correspondante, il faudra
vraiment un jour faire le mnage dans ce pays, entre les miles, les gallons et autres
oz ! Je commande un hamburger et m'assois  une table. Cinq minutes plus tard, un
homme qui a d me voir arriver vient dj m'embter.

- C'est une jolie voiture que vous avez l. Elle doit tre puissante.

"Trop puissante pour toi, connard" me dis-je. Mais je me reprends, restons courtois.

- Oui elle est trs puissante, mais comme il n'y a aucune aide  la conduite, il
faut plusieurs semaines d'entranement sur circuit avant d'arriver  la piloter.

Voil qui te sortira l'ide de la tte que je puisse te la prter ! Le gars s'en
va, tristounet, sentant bien  mon ton que je n'ai pas spcialement envie de lui
causer. Je mange mon hamburger en regardant s'il n'y a pas une boutique qui vendrait
des cartes du coin, mais rien de ce genre. Je me rabats alors sur la tlvision,
me remmorant les bars de New-York lorsque je m'y trouvais pour les diffrents salons
Linux-Expo. Qu'est ce que je vais faire, maintenant qu'il m'est arriv toutes ces
histoires ? Aurai-je encore la joie de me retrouver  mon travail, continuer  faire
mes petits paquets de programmes mandrakelinux et travailler comme si de rien n'tait
?... Mon attention revient au poste quand commence le journal tlvis ; il est possible
qu'ils parle du meurtre de David, et de moi et ma Viper par la mme occasion. Il
y a effectivement un reportage sur l'assassinat de David dans le parc, mais aucune
mention de ma fuite. trange, j'ai l'impression qu'ils ne veulent pas faire de vagues,
tant mieux ; d'autant plus que j'ai toujours les cahiers avec moi. Surpris je constate
qu'ils parlent de Samuel aussi ! Il a t retrouv mort  quelques kilomtres du
parc, voil pourquoi l'homme du Pentagone avait sa Viper ! Je ne manque pas de les
traiter, intrieurement, de tous les noms quand le reprsentant de la police interview
explique que c'est de toute vidence la mme personne qui a tu les deux ! Ils cherchent
donc bien  cacher les choses ! Il y a plus qu'anguille sous roche  ce niveau l,
baleine sous grain de sable, comme dirait Pixel. Sur ce, je me dis qu'il ne vaut
mieux pas que je trane ici. Je pourrais laisser la Viper et prendre un autre modle,
je pense qu'un bon paquet ne rechignerait pas  faire l'change. Mais oh faiblesse
de l'homme ! Je me dis que je n'aurai certainement jamais plus l'occasion de conduire
une voiture de ce type. Confort par ma certitude qu'ils ne veulent pas bruiter
l'affaire, je repars avec...

Je roule de nouveau depuis une heure, me rprimandant d'tre toujours au volant de
ce point rouge sur la carte des tats-Unis. Je sens bien que j'aurais d laisser
la Viper et prendre une voiture un peu plus discrte... Et je m'entends encore raconter
 David que j'essayais de ne pas tre trop matrialiste ! Quelle larve je fais !
Pour me rassurer je me dis tout de mme que le fait de proposer ce genre d'change
m'aurait sans doute aussi fait passablement remarquer.

Je passe Columbia, et continue ma route ; je m'arrte finalement dans un petit htel
sur le bas-ct, un peu avant Atlanta. Le lendemain, vendredi 8 novembre, je repars
tt et je continue mon chemin ; je roule pratiquement toute la journe, aucun souci
particulier, tout se passe bien. Rien ne m'incite  changer mes plans,  savoir d'aller
vers le Texas pour tenter de passer au Mexique. Birmingham, Meridian, Jackson, Vicksburg
o je m'arrte un peu aprs la ville. Huit cent miles dans la journe, prs de mille
trois cent kilomtres, je suis lessiv. Mme histoire que le jour prcdent, dodo
dans un htel en dehors de la ville, et sur la route de bonne heure le lendemain
matin. Samedi 9 novembre, Monroe, Shreveport, Marshall, et arrt le soir prs de
Longview. Dimanche 10 novembre, direction Austin. Toutes ses villes inconnues dfilent,
j'avance dans une ralit que j'ai toujours du mal  accepter, rvant presque qu'au
prochain rveil je serai au 9 rue Crillon, tourment par le bracelet... Longues lignes
droites dans le quasi-dsert texan, paysages magnifiques de nature tourmente. Aprs
Austin, le Mexique est  environ quatre cents bornes, je peux y arriver ce soir si
je roule bien.

11 heures 40, j'ai refait le plein vingt minutes plus tt, et je suis reparti aprs
avoir aval de nouveau un hamburger. Il va falloir que je quitte vite fait ce pays
parce que dans le cas contraire je ne vais pas tarder  devenir accro  ces fichus
sandwiches ! Voil plusieurs jours que je roule, sans nouvelles de personne, sans
en donner non plus. J'imagine que tous, ma famille, mes amis, doivent tre inquiets
dsormais. Je devrais passer un coup de fil  mes parents et  Mandrakesoft pour
leur dire ce qu'il m'arrive. Mais ils ne feront que s'inquiter encore plus. Je suis
perdu si loin. Je ne sais pas comment ragir. C'est comme si le monde n'tait plus
le bon, comme si ce n'tait qu'un rve. Pourquoi m'arrive-t-il de telles choses ?
La route est longue et monotone, et je ressasse sans vraiment progresser toujours
les mmes questions. Aprs avoir pass Marquez sur la 79 et un peu aprs tre entr
dans le comt de Robertson, je suis rveill de mes penses par un bruit sourd qui
dpasse celui du V10 de la Viper. Surprise ! Un hlicoptre ? Un hlicoptre vient
de passer par-dessus ma voiture  basse altitude. Et c'est pas un hlico de tapette,
un gros machin avec tout plein de lance-roquettes sur les cts prt  tout faire
pter. Esprons que ce n'est pas pour moi !

Peine perdue ! L'hlicoptre fait demi-tour un peu plus en avant et revient droit
dans ma direction. Ne pouvant rester sur cette route car il me bloque le passage,
je bifurque  la premire intersection sur une route plus petite, qui part vers l'ouest.
Je me dis tout d'abord que j'ai peut-tre pntrer une zone militaire sans le savoir.
Je ne faisais plus trop attention  la route, aurais-je manqu un panneau ? Pourtant
la route n'tait pas barre, je l'aurais vu, tout de mme ! Mais l'hlicoptre me
suit, il commence  me coller. Je panique, je ne sais que faire si ce n'est acclrer
 outrance, cent, cent trente, cent soixante miles par heure, plus de deux cent cinquante
kilomtres par heure. a va beaucoup trop vite et la voiture commence  vibrer. L'hlicoptre
est toujours derrire moi. Je suis de toute faon conscient que je n'ai aucune chance
de le prendre de vitesse. Aprs quelques minutes il semble s'loigner. Je ralentis
mon allure et hsite  faire demi-tour pour retourner sur la 79 ; mais je prfre
finalement continuer sur cette voie, pour ne pas perdre de temps, planifiant pour
plus tard un retour vers mon itinraire prvu initialement. J'ai peut-tre bien travers
une zone interdite... Le coin est plutt dsert, de grandes plaines semi-arides principalement
constitues de pierres et d'herbe rase. On ne peut pas dire que les environs aient
l'air des plus peupls.

Mais ces quelques instants touristiques sont de courte dure, l'hlicoptre rapparat
dj au loin dans mon rtroviseur. Ah ! Diantre ! Il est probable que je me sois
bien fait avoir ; il n'est pas crdible que la 79 traverse une zone militaire, c'est
tout de mme un grand axe. L'hlicoptre  sans doute fait en sorte de me faire quitter
la 79 pour m'attirer dans un endroit moins frquent, car mme si la 79 tait dj
quasi-dserte, elle n'en reste pas moins une route importante. Je garde toutefois
encore le mince espoir qu'il ne soit pas l pour moi, juste peut-tre des militaires
qui s'amusent, qui sait ce qui peut bien trotter dans l'esprit de ces gens l ? Peut-tre
veulent-ils seulement s'amuser un peu ? Mais le doute persiste peu et je suis vite
persuad quand l'hlicoptre tire une roquette qui explose juste derrire la voiture.
Il me survole quelques secondes plus tard et je comprends que s'il va faire un autre
demi-tour je n'aurai aucune chance quand qu'il sera en face de moi. Je suis dans
une trs mauvaise situation, il a dtruit la route derrire avec sa roquette, et
je ne peux pas la quitter, la voiture ne roulera jamais dans le sable et les pierres.
Je peste :

- Merde de chiottes ! J'aurais d laisser cette foutue caisse, quel con, non mais
quel con !

Je tape sur le volant de rage. Eh bien oui mon petit tu t'es encore fait avoir !
Fichtre de diantre de merde ! Ce n'est pas le moment d'tre poli, de toute faon.

Une nouvelle explosion se fait entendre. Il a dcoch une nouvelle roquette mais
de toute vidence il ne me visait pas, celle-ci en effet va dtruire la route  une
centaine de mtres devant moi.

Deux nouvelles explosions ! C'est la fiesta il vient d'en dcocher deux autres qui
vont exploser au mme endroit. On dirait qu'il veut dtruire la route pour que je
m'arrte. Il a travers le rideau de fume dgag par les impacts et fait rapidement
demi-tour alors que je suis oblig de ralentir  cause de la route coupe. Il s'occupe
de dtruire de nouveau la route derrire moi, me bloquant entre deux feux. L'hlicoptre
franchit de nouveau la fume en la dissipant sous son souffle me survole pour se
placer juste devant moi et me viser alors que je ne peux plus avancer qu' faible
vitesse. Panique ! Que faire ? Que veut-il que je fasse ? Que je sorte ? Ne sachant
que faire d'autre, je m'arrte. Ma dcision est bite prise, ses canons mitrailleurs
rotatifs disposs sur ses cts commencent  se lancer. Je n'ai gure que le rflexe
de sortir de la voiture et de partir en courant du plus vite que je peux. Rflexe
salvateur juste avant qu'une salve de balles tires par ses sulfateuses ne transpercent
la voiture de toutes parts. Je me retourne pour admirer le carnage. Il poursuit l'ouvrage
par deux autres roquettes qui dtruisent la Viper dans une explosion digne des meilleurs
films d'action.

- Noooon ! Les cons ! Mince, Sac ! Mon sac, les cahiers, arg les salauds !

Je suis toujours tonn des considrations profondment stupides que je peux avoir
alors que je suis dans des situations critiques ou pire encore. N'ayant gure d'autre
choix je tente nanmoins le tout pour le tout et pars en cavale en direction de rocailles
un peu plus loin o je pense pouvoir peut-tre me cacher, me rendant bien compte
de la mince protection qu'elles peuvent reprsenter face  ses roquettes.

J'entends de nouveau des explosions, l'hlicoptre est en train de tirer tous ses
roquettes dans la Viper. S'ils veulent faire le mnage il va tre fait, il n'en restera
pas des bouts plus gros que le poing ! Je continue ma course ne prtant plus attention
 leur obstination sur la voiture, en esprant mme qu'ils m'en oublient. Mais une
fois de plus c'est peine perdue, ce maudit hlicoptre, sa tche mnagre effectue,
reprend ma direction. Qu'il aille au diable ! Je ne peux rien faire d'autre que tenter
de courir en changeant de direction de temps en temps, mais s'ils m'envoient une
roquette je serais cuit quoi qu'il arrive. Je cours du plus vite que je peux, plus
vite que je n'ai jamais d courir. Je sens mon rythme cardiaque me marteler la tte,
j'halte plus que je ne respire. Mais le sol n'est pas rgulier et je cours bien
trop vite pour pouvoir faire attention o je mets les pieds ; il ne me faut pas longtemps
pour tomber en posant le pied sur une pierre qui glisse sous mon poids. Je roule
lourdement sur plusieurs mtres au sol au milieu du sable et des pierres qui me blessent
et me rentrent dans le dos. puis et n'ayant pas la force de me relever sous le
souffle de l'hlicoptre, je me retourne simplement pour voir. Mon heure est venue,
dirait-on... Si seulement... Ils ne tirent pas de roquette, quelques secondes passent.
Je ne distingue presque rien dans le tourbillon de sable soulev par son souffle,
je suis oblig de me protger le visage avec mon bras. Je sens subitement une piqre
dans ma cuisse droite ; je me plie sous la douleur, comme une pingle qui me transperce.
Ils doivent me tirer dessus au pistolet,  moins qu'ils ne veuillent m'endormir de
nouveau. La douleur n'est pas trop importante, ils ont d manquer leur coup et peut-tre
n'ai-je reu qu'un clat. Je dcide alors de tenter de faire le mort, pensant que
c'est la dernire chose qui pourrait me sauver. Cela retire toute gloire  mon hroque
fin, mais mince !

Je ne sais pas si l'astuce fonctionne mais l'hlicoptre fait demi-tour et s'loigne.
J'ai peine  croire qu'ils se contentent de me croire mort. Ils ne reviennent pourtant
pas et l'hlicoptre disparat en quelques minutes. Je reste allong cinq minutes,
peut-tre dix, peut-tre plus, le temps que le tourbillon de poussire s'estompe
pour laisser place au pesant Soleil. Je m'assis les bras sur les genoux, regardant
dubitativement la dpouille de ma Viper.

- Et Beh ! Voil encore un sacr bazar !

Je me relve pniblement. La douleur  la jambe est faible mais bien relle, j'ai
un peu de sang sur mon pantalon m'indiquant que j'ai bien d recevoir un clat. 
moins que ce ne soit un poison ou un mouchard ? Bah ! J'essaie de me persuader que
ce n'est rellement qu'un clat pour ne pas m'imaginer des choses plus sordides et
en inventer des effets alors qu'il n'en est peut-tre rien. Je ne m'inquite pas
plus, obnubil par un problme bien plus critique  mes yeux, le sable. Je passe
plusieurs minutes  cracher et me nettoyer les yeux de ces grains de poussire que
j'ai de toutes parts. J'avance vers la Viper, doucement ; elle est encore toute fumante...
Tout a t carbonis, pas la moindre trace de Sac... Il est mort... Je soupire en
pestant encore contre le sable, c'est un vrai cauchemar, je ne supporte pas le sable,
c'est toujours autant un calvaire que d'en avoir sur soi. Le nettoyage termin je
marche quelques minutes en me demandant qu'est-ce que je fais dans ce ptrin, puis
je me remotive, et pour reprendre courage je rcupre la pierre dans ma poche, la
serre dans ma main pour oublier un instant tous ces malheurs et recommence  courir
au milieu de rien, pensant qu'il faudrait peut-tre ne pas trop s'loigner de la
route si je ne veux pas me perdre. Je ne sais pas si c'est l'effet de la pierre mais
ma blessure  la jambe ne me fait pas trop souffrir, juste boiter mais sans plus.
Dix minutes plus tard, alors que j'ai d parcourir bien deux kilomtres, je n'avance
pas trs vite, j'entends les sirnes des voitures de police qui s'approchent. Je
suis suffisamment loin pour qu'ils ne m'aperoivent pas mais je me cache toutefois
derrire des rochers. Aprs quelque temps je dcide finalement de m'loigner en restant
 bonne distance de la route pendant quelques heures ; je tenterai de faire du stop
par la suite.

Je marche pendant environ trois heures avant de retourner vers la route. Mais je
ralise que c'est stupide et sans espoir, vu la faon dont laquelle l'hlicoptre
l'a dtruite en amont je ne serai pas prs de voir une voiture y circuler. 15 heures,
je vais continuer  marcher, sans savoir rellement o je vais pouvoir aller, la
frontire mexicaine doit se trouver  plus de cinq cents kilomtres, et Austin doit
tre au moins  deux cents... Pour couronner le tout je n'ai pas la moindre ide
de la direction  prendre pour la ville la plus proche. Et si je ne trouve pas une
station service ou un endroit o boire dans les trente prochains kilomtres je me
dis que je vais tre plutt mal vu l'hygromtrie du coin.

19 heures, je suis extnu ; je m'loigne un peu de la route pour aller trouver un
coin tranquille pour dormir. Je dors on ne peut plus mal, entre le sable et les cailloux,
sur un peu d'herbe. Je commence  avoir srieusement faim et soif.

Lundi 11 novembre. Je n'ai presque pas dormi de la nuit, ma jambe me fait un peu
mal. J'ai essay de regarder plus en dtail; je n'ai rien vu d'autre qu'une petite
piqre. Mais la douleur est  l'intrieur, comme s'il y avait vraiment quelque chose
qui se soit log dedans. Je n'ai d recevoir que l'clat d'une balle, mais la douleur
est plus diffuse, comme si toute ma cuisse tait enflamme ; j'espre que la blessure
ne va pas s'infecter. Cette histoire est trs drangeante, ils ne seraient pas partis
aussi facilement s'ils voulaient vraiment me descendre. Ce ne sont pas les policiers
qui les ont fait fuir, ceux-ci ne sont arrivs que dix minutes plus tard. L'explication
la plus plausible me parat alors qu'ils m'aient mis un mouchard, un traceur, ou
je ne sais quoi d'quivalent. Enfin ! Mouchard ou pas pour l'instant l'objectif est
de ne pas mourir ici, ou d'essayer tout du moins. Lever donc de bonne heure pour
tenter de marcher  la frache. Il fait encore trs bon dans le coin malgr la saison
avance. Toujours pas d'eau et la situation commence  devenir pnible  supporter.
Je marche quatre ou cinq heures, puis je m'arrte faire une pause, tiraill entre
la fatigue, la soif et la faim. Je me trouve une place  l'ombre d'un gros rocher.
Je maudis mon sort quelques instants puis je m'endors.

Deborah
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- Alors cow-boy, on a perdu son cheval et son chapeau ?

Je me rveille avec le mal au crne, la gorge sche, la douleur  la jambe, et le
ventre vide qui me tiraille. Une fille sur un grand cheval se tient devant moi. Je
crois sortir d'un rve. Elle me parle avec un fort accent texan en anglais :

- Tiens, attrape, bois donc un coup.

Elle me lance une gourde de cow-boys, qui m'atterrit sur le ventre et me rveille
pour de bon. Je la prends et bois seulement trois gorges.

- Eh bien, pied-tendre, ce n'est pas la premire fois que tu as soif, n'importe qui
d'autre aurait bu toute la gourde en une fois.

Ce n'est effectivement pas la premire fois que j'ai soif.

- Merci.

- Qu'est ce que tu fiches dans le coin ?

Au point o j'en suis, je prfre ne pas faire le malin et lui dire la vrit :

- Je suis poursuivi par l'arme amricaine, sans savoir pourquoi. Ils ont dtruit
ma voiture  coups de lance-roquette avec un hlicoptre ce mat... hier matin.

Je commence  perdre la notion du temps. Elle me regarde d'un air blas.

- a tombe bien je suis Sarah Connor, on va pouvoir faire quipe... Tu n'as pas quelque
chose d'un peu plus... Crdible ?

Je me remonte un peu contre la pierre, bois une gorge de plus.

- C'est pourtant vrai, c'est d'ailleurs pour a que la route est coupe un peu plus
au nord.

- C'est vrai que la route est coupe depuis hier matin, mais de l  te croire...
Tu aurais trs bien pu le voir aux infos.

- J'ai la gueule d'un gars qui a pass la soire devant la tl  couter les infos
?

Son cheval s'broue un peu, elle fait un petit tour sur elle mme, ce qui me permets
d'apprcier la cambrure de ses reins. Je ne suis peut-tre pas si mal en point, aprs
tout...

- Hum, tu ne m'as pas l'air trs frais oui, mais tu aurais bien pu couter n'importe
quelle radio du coin ce matin. Enfin, si ce que tu dis est vrai, bonne prise alors
! Il y a une ranon de combien ?

Je rebois deux gorges.

- Je ne suis pas bien sr qu'il y ait une ranon, de toute vidence l'arme ne veut
pas trop que l'affaire s'bruite et tente de me faire taire sans trop faire de vagues.

- Eh bien, vu les trous qu'ils ont fait sur la route, c'est pas spcialement russi,
a va faire jaser dans le pays pendant un moment. Bon et qu'est-ce que je fais de
toi, moi ? Je te ramne  l'arme ou je te laisse crever de soif ici.

- Au point o j'en suis tu voudrais pas plutt juste me violer puis m'trangler derrire
un buisson ?... Enfin un rocher, il n'y a pas des masses de buissons dans le coin...
Histoire que j'aie au moins une fin pas trop dsagrable ?

Elle sourit.

- Oh tu m'as l'air d'un dur  cuire sous tes airs tout rabougris. Je ne prendrais
donc pas ce risque, par contre je veux bien t'emmener jusqu'au ranch de papa et voir
l-bas avec lui ce que l'on peut faire de toi. Mais dsole il va te falloir y aller
 pied, je n'ai pas suffisamment confiance pour te prendre  ct de moi. Tu penses
que tu peux encore marcher une quinzaine de miles ?  moins que tu ne dclines l'invitation
et prfres rester ici, mais tes copains de l'arme pourraient en profiter.

Je n'ai pas vraiment le choix, et elle n'a pas l'air si mchante en plus d'tre jolie.
Cela dit c'est encore le meilleur plan pour se faire avoir. Je bois encore trois
gorges.

- C'est au contraire avec beaucoup de joie que j'accepte. Mais est-ce que par hasard
tu aurais un truc  manger, voil plus d'un jour que je n'ai rien aval, et je ne
sais pas si je pourrai faire encore vingt bornes dans ces conditions.

- Non, dsol, je n'ai que de l'eau. Soit tu y arrives, soit tu crves ici.

Charmante. Mais enfin, j'imagine qu'avec un peu de chance elle n'est pas si terrible,
et que je pourrai me reposer et manger un peu chez elle. Je repartirai alors demain
avec une voiture du coin. Il me reste toujours en effet plus de deux mille dollars,
et je pense pouvoir ngocier pour que quelqu'un me rapproche de la frontire.

- Si je comprends bien j'ai de la chance que tu m'aies trouv, paum au milieu de
ces rocailles.

- Pas tant que a, je t'aurais srement trouv quoiqu'il arrive, peut-tre pas vivant,
mais trouv. Mon pre a un ranch  une quinzaine de miles, lui-mme  une douzaine
de miles de Bryan,  la limite du comt de Roberston, prs de la rivire Brazos.
Deux pouliches d'assez grande valeur se sont faites la malle il y a deux jours, et
je passe une partie de mes journes  parcourir la rgion pour les retrouver. De
plus, avec la route barre, j'tais curieuse de savoir ce qu'il s'tait pass. J'aurais
au moins appris a.  la tl, ils ont dit qu'un engin militaire s'tait loign
de sa zone d'entranement par erreur, il y a un terrain militaire un peu plus au
nord, et avait tir une roquette qui avait endommag la route. Si j'ai bien compris,
et que ce que tu dis est vrai, ce dont je doute un peu quand mme, cette roquette
t'tait plutt destine. Pourquoi t'en voudraient-ils ?

- Je ne suis pas sr que ce soit une bonne ide que je te l'explique, jusqu' prsent
a n'a pas spcialement port bonheur aux personnes que j'ai rencontres que je les
mette au courant.

- C'est a ou je te laisse l.

- Boah maintenant j'ai une gourde avec encore au moins un litre dedans, et je sais
qu' 22 bornes, enfin 15 miles, dans cette direction, il y a un ranch. J'imagine
que ton pre ne me laissera pas crever devant son ranch.

- Hou si j'tais toi je ne prsagerais pas de l'hospitalit de mon pre. Mais sans
devoir faire de chantage, tu comprends que je sois curieuse, tu es peut-tre un dangereux
terroriste. Tu n'es pas amricain ? Tu as un accent.

- Je suis Franais...Pour tre franc je ne sais pas pourquoi ils m'en veulent, pas
plus que je ne sais vraiment pourquoi ils m'ont pargn hier alors qu'ils avaient
l'opportunit de me tuer. Mais puisque tu y tiens, voil l'histoire.

Et rebelote, je lui raconte l'histoire  partir de la dcouverte du bracelet  Paris.
S'ajoute au rcit que j'avais fait  David l'pisode des cahiers, sa fin tragique,
et mon long trajet en voiture. Le temps que je raconte toutes mes aventures, avec
mes suppositions, ses questions, il se passe prs d'une heure et demi. J'en termine
la gourde  mesure que parler m'assche la gorge.

- Soit tu as beaucoup d'imagination, soit tout ceci est trs trange.

Je tente encore de rcuprer quelques gouttes du fond de la gourde, en m'arrtant
et en la laissant pendue au-dessus de ma bouche..

- C'est d'autant plus trange que je ne sais toujours pas rellement pourquoi ils
me courent aprs. Maintenant je me doute qu'ils m'en veulent pour ce que je sais,
et dsormais que je n'ai plus les cahiers, il ne leur sera pas difficile de me faire
passer pour un fou qui raconte n'importe quoi. C'est peut-tre a, d'ailleurs, la
raison pour laquelle ils ne m'ont pas tu hier, peut-tre que la destruction des
cahiers leur suffit, et peut-tre encore ne sont-ils pas aussi mchants que je me
l'imagine, ou peut-tre que je ne comprends absolument rien du tout et que je suis
 mille lieux de la vrit. Mais ils doivent bien se douter que je ne laisserai pas
tomber l'affaire aussi facilement, maintenant que je suis l, perdu au beau milieu
du Texas. Peut-tre aussi veulent-ils se servir de moi comme appt, et qu'ils me
suivent pour trouver les tratres au sein de cette organisation dont il est question
dans les cahiers. Toujours est-il que toute l'affaire semble partir de ces bracelets
; ils reviennent en permanence dans l'histoire,  moins que ce ne soit que la partie
merge de l'iceberg.

Je sens que ma tte commence  tourner, il faut que je m'arrte. Je me mets  genoux
par terre.

- Peut-on faire une pause, je n'en peux plus.

- Non, monte derrire moi, c'est bon on ira plus vite.

- Tiens donc, tu me fais confiance maintenant, tu aurais pu te dcider plus tt.

- Tu prfres continuer  pied ?

- Non non, c'est bon.

Je monte avec peine derrire elle, son cheval est vraiment trs grand.

- Eh bien dis-donc, tu n'es pas trs bon cavalier.

Je suis extrmement vex parce que Virginie m'avait appris  monter  cheval et faire
deux ou trois petites choses l'anne  dernire.

- Oh a va pas de commentaires ! Je viens de marcher une journe entire durant,
et je n'ai pas mang depuis hier 11 heures.

- Oui, mais tu as bu, et tu pourrais dire merci.

Elle est vraiment charmante.

- Oui c'est vrai, merci.

- Attention, on galope.

Moi qui voulais dormir tranquille derrire elle sur le cheval, j'en ai pour mon fessier.
Nous arrivons au ranch environ cinquante minutes plus tard, j'ai le cul dtruit.
Elle appelle son pre :

- Papa ! Papa !

Son pre rpond de derrire la maison, ou d'une autre pice.

- J'ai trouv un gars perdu dans le dsert, pas loin de l o la route a t coupe,
je l'ai ramen.

Nous rentrons dans la maison. On n'entend son pre crier :

- C'est pas un gars que je t'ai demand de me ramener ! C'est mes pouliches ! Il
est pas noir au moins ? Ah bon sang ! J'ai perdu mon aprs-midi avec Mike, son incapable
de fils avait encore foutu le 4x4 dans un biaou ! Il a fallu qu'on s'y mette  deux
tracteurs pour le sortir ! Satan !

Voil qui s'annonce bien ! Le pre arrive de la pice d' ct. C'est un bon gaillard
d'une cinquantaine d'annes.

- Je m'appelle Peter Brownwood, et vous, comment vous vous appelez ?

- Franois Aulleri, mais la plupart des gens m'appellent Ylraw.

- Ylraw ? C'est pas indien a au moins ?

- Papa !

- Tais-toi, Deborah, je me fiche de tes avis sur les noirs et les indiens, ici c'est
chez moi et je pense comme je le veux.

Deborah, donc... Je prcise pour le pre :

- Euh, non, c'est franais, je suis franais.

- Franais ? Et qu'est ce que vous venez faire ici, pourquoi vous ne restez pas chez
vous ?

- Papa !

- Tais-toi Deborah, retourne donc chercher les pouliches, si tu n'avais pas voulu
faire la maligne  essayer de les monter, elles seraient toujours dans l'enclos.

Sur ce, Deborah vexe part  l'extrieur. Ce n'est pas bon pour moi de rester ici
avec ce type.

- Bon, je veux bien vous garder pour le souper, mais il faudra le mriter, venez
donc m'aider  sortir les bacs d'eau pour les chevaux, la pompe est en panne, et
avant qu'ils ne la rparent, il faut se le farcir  la main.

Je me demande ce que c'est encore que ces histoires. J'ai un peu rcupr aprs avoir
bu et tre rest sur le cheval, malgr le mal aux fesses, mais je ne suis pas sr
que je puisse aller trimbaler ses bacs d'eau dont je me contrefiche.

- Ce serait avec plaisir, mais je n'ai pas mang depuis un jour et demi, je ne sais
pas si je pourrais vous tre d'un grand secours.

- Eh bien, vous n'tes plus  une demi-journe prs ! Si on tient un jour et demi,
on tient deux jours. Et puis l'apptit a donne de l'nergie, allez venez !

Gnial...

Dimanche 8 dcembre 2002
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Les trucs du vieux sont terriblement lourds... Ce sont de gros rcipients que l'on
remplit d'eau et que l'on transporte  une centaine de mtres dans une sorte de citerne.
Rien qu'aprs le premier je n'en peux dj plus et je suis un peu comme un zombi.
Le vieux ne dit pas un mot, c'est dj une bonne chose, au moins je suis tranquille
; je porte ses machins et c'est tout ce que j'ai  l'esprit. Le temps passe, il me
semble qu'il s'coule des heures et des heures ; j'en porte et j'en porte et j'en
porte... Je n'en peux plus, j'ai sans cesse des petites toiles dans les yeux comme
dans l'ascenseur du Pentagone, si seulement je pouvais tomber dans les pommes au
moins il me laisserait tranquille. Le temps passe et j'en porte encore, je ne sais
pas si c'est vraiment l'apptit qui me donne des forces mais je ne comprends pas
pourquoi je ne me suis pas encore vanoui... C'est peut-tre la volont, ou plus
srement mon orgueil, parce qu'il ne va pas m'avoir le vieux ! Tu vas voir ! Il fait
son malin avec ses sceaux d'eau mais il peine lui aussi, je le vois bien, et ce n'est
pas moi qui vais lcher le premier ! On dirait que c'est la seule chose qu'il attend,
que je lche, que j'arrte, que j'abandonne, mais non ! Ha ha ! Tu commences  fatiguer
! T'as un tour de retard mon pote ! Non mais tu vas voir !... Je suis comme dans
un rve, j'ai mal partout, mais je ne peux pas arrter, pas maintenant, pas avant
lui. C'est comme si mon corps me disait qu'il n'en pouvait plus mais que je pouvais
passer outre. Je dcide mme d'un peu acclrer pour l'achever. Eh eh ! Ma tactique
fonctionne, elle l'nerve, il essaie lui aussi d'aller plus vite. Je m'arrange pour
alors toujours garder un petit temps d'avance sur lui. Tu crois pas que tu vas m'avoir
! Mme si j'ai pas mang, je vais te la remplir ta citerne mon pote, elle va te dborder
par les yeux ; crois-moi tu vas la rparer ta pompe !

- Bon, c'est pas tout a, mais il va falloir penser  aller manger, Deborah a d
commencer  faire le repas, et puis tu dois avoir sacrment faim maintenant !

Tu abandonnes ! Mais tu ne vas pas t'en tirer  si bon compte, essaie pas de te la
jouer charitable maintenant. Je vais te massacrer !

- Oh non, regardez, la citerne est remplie aux trois quarts, ce serait bte d'arrter
maintenant, finissons-en !

- Euh, bon, trs bien.

J'ai touch ton orgueil mon pote, attends je t'achve :

- Mais j'ai l'impression que vous tes un peu fatigu, laissez faire, je vais terminer,
allez donc aider votre fille pour le repas.

- Non, non, je vais terminer avec vous.

Il n'en peut plus, il avance  peine, il transporte encore trois bassines et il lche.
Il prtexte alors d'avoir entendu sa fille l'appeler. Mais vu le temps qu'il a mis
pour transporter la dernire,  faire des pauses tous les dix mtres,  mon avis
c'est surtout qu'il est cuit. Cela dit sa fille a trs bien pu l'appeler, je suis
compltement dconnect, dans un nuage, et je n'entends et ne vois presque plus rien.
J'ai mal partout, je ne sens mme plus la faim, juste mes muscles qui me brlent,
presque autant qu'au moment o je me suis enfui du Pentagone, quand j'ai pouss la
grosse porte dans le mur... Mais c'est une victoire ! Je l'ai eu ! J'ai gagn la
bataille de la citerne, ce jour restera grav dans toutes les mmoires ! Mais aprs
ce premier succs il ne faut surtout pas que je flanche  mon tour et que je finisse
cette foutue citerne, histoire qu'il ne lui reprenne pas l'ide de faire un concours
de force avec moi, non mais !

J'en ai encore pour une bonne demi-heure  un rythme bien ralenti pour terminer.
Quand je finis enfin et que je me redirige vers la maison, je m'aperois qu'ils sont
tous les deux  siroter une bire en me regardant. Ils sont aussi cruels l'un que
l'autre, finalement...

- Allez viens donc champion, tu as mrit ton repas !

Un peu mon pote ! Je les suis dans la maison, Deborah me met la main sur l'paule
et me sourit pour me montrer le chemin, elle doit tre contente que j'aie rempli
la citerne, c'est peut-tre elle qui s'y colle d'habitude. Nous nous installons dans
la grande salle  manger. Il fait plutt frais  l'intrieur, compar  dehors. Je
ne sais pas trop ce que je mange, il y a de la viande et des patates, on dirait.
Mais peu importe. Je mange doucement et pas trop, pour ne pas me dtruire l'estomac,
qui me fait encore souffrir. Finalement le pre m'interroge :

- Alors, qu'est-ce que tu faisais perdu dans le dsert, mon garon ?

Je m'apprte  rpondre quand Deborah intervient.

- Laisse-le donc un peu, tu ne vois pas qu'il est puis ! Ylraw, viens donc avec
moi dans la cuisine te choisir un dessert. Papa, tu  prends comme d'habitude ?

Le pre acquiesce, et Deborah m'entrane avec elle dans la cuisine.

- Surtout, ne lui raconte pas la vrit, si tu lui dis que l'arme t'en veut, demain
tu te rveilles mort avec deux balles dans la tte. Ici on ne rigole pas avec les
ennemis d'tat.

Elle est gentille, et qu'est-ce que je vais faire, moi ?

- Euh, pfff, oui mais qu'est-ce que je vais raconter ?

- Eh bien je ne sais pas, invente, trouve un truc.

Moralit je profite  peine de mon dessert, pourtant trs bon, et j'ai le ventre
nou quand je lui sors une histoire pas trs crdible, mais elle a au moins le mrite
de ne pas trop tre loin de la vrit. Comme quoi je me suis tromp d'avion  Paris,
que par miracle les contrleurs n'ont rien vu, et que je me suis retrouv  Washington
alors que je devais partir en vacances  Dakar. Ensuite de Washington je me suis
dit que je pourrais descendre vers Raleigh ou se trouvait une cousine de la famille,
avec qui j'tais en correspondance mais dont je n'avais plus de nouvelles depuis
deux mois. Qu'aprs plusieurs jours l-bas je me rends compte qu'elle n'est plus
dans cette ville mais a dmnag pour Austin. J'explique alors que, sur le point
de retourner en France en avion, un coup de chance pas croyable me fait gagner une
Viper  une tombola  Raleigh. Et que je dcide alors de partir pour Austin avec.
Et c'est alors que je m'tais arrt sur le bord de la route pour aller faire pipi
que cet hlicoptre a commenc  canarder la voiture. J'invente ensuite que le choc
 d me faire perdre connaissance, ou conscience, et que j'ai d marcher un certain
temps dans le dsert, avant que sa fille ne me trouve.

Deborah me regarde, apparemment inquite que je ne mette la puce  l'oreille  son
pre, mais s'il semblait dubitatif au dbut, il a l'air content de l'explication
de la route coupe.

- Ah ! C'est donc a l'origine de la route coupe ! Ce n'est pas uniquement une roquette
tire par erreur sur une route ! a ne me semblait aussi pas trs crdible. Ils ont
fait une gaffe en prenant votre voiture pour une de leurs cibles ! Srement un bleu
qui a quitt la zone militaire sans faire attention. Pourtant elle n'est pas tout
prs, il aura fallu qu'il se plante sacrment ! Dcidment ce n'est plus ce que c'tait
l'arme, depuis que les communistes ont capitul, tout fout le camp. J'espre qu'on
va pas tarder  aller en Irak, histoire que les jeunes reprennent un peu du service
; ils passent le plus clair de leur temps  faire des jeux vido, pas tonnant qu'ils
fassent n'importe quoi ! Vous allez leur faire un procs, j'espre ? Il faut leur
foutre la pression, et il faut que cette histoire se sache, que a leur bouge les
fesses. Et comment s'appelle votre cousine  Austin ? Je connais deux-trois personnes
par l-bas.

- Euh, Guisseran.

Je donne le nom de mon grand-pre, qui est bien n aux tats-Unis avant de revenir
en France, alors que la plupart de ses frres sont rests ici.

- Ah, hum non a ne me dit rien, enfin, Austin est une grande ville...

- Bon papa, je lui donne la chambre d'ami ? Ou tu prfres que je le mette dans l'curie,
comme Peter l'autre jour ?

- Non, donne lui la chambre, et ne remets pas cette histoire de Peter sur la table,
tu sais trs bien pourquoi ce pouilleux ne dormira jamais dans ma maison !

- Pfff. Bon, viens avec moi Ylraw.

Je monte  l'tage en suivant Deborah qui me montre ma chambre.

- Tu sais, je crois que tu as vraiment impressionn mon pre avec la citerne, et
moi aussi d'ailleurs, j'avais raison de me mfier avec tes airs tout rabougris. Jusqu'
prsent personne ne lui avait tenu tte, et l tu l'as carrment humili. Heureusement
que son pote Ted n'tait pas l, sinon mon pre n'aurait jamais plus os aller faire
de poker avec ses potes, tellement il aurait eu honte. Il fait toujours a, ds qu'un
nouveau se pointe, il s'imagine toujours que c'est un bandit qui veut lui piquer
son ranch ou sa fille, et il invente toujours une histoire pour le mettre  l'preuve,
comme remplir cette citerne.

- La pompe n'est pas casse ?

- Pfff ! a fait bientt dix ans qu'elle est casse, cette pompe ! Et d'habitude
on utilise la voiture pour transporter les bassines. Bon, tu as une salle de bain
 ct, je vais te mettre des linges. N'hsite pas si tu as un problme, ma chambre
est au bout du couloir en face. Mon pre est juste  ct pour vrifier que personne
ne me rend visite la nuit tombe. S'il savait, le pauvre.

Ces histoires familiales m'intressent beaucoup, mais je n'en peux plus ; je remercie
Deborah pour tout, et je n'ai mme pas le courage de prendre une douche ni mme le
temps de me dshabiller avant de m'effondrer et de m'endormir sur le lit. Je me relve
une fois dans la nuit pour aller boire, et en profite pour regarder un peu les toiles
au dehors, les volets n'tant pas ferms. Je prends la pierre de ma poche et la serre
dans ma main. Il semble que les effets du bracelet se soient presque totalement estomps.
J'observe les toiles en la tenant dans ma main. Ah mes toiles ! O donc me menez-vous
!

Je me passe le visage par l'eau mais je ne me glisse pas dans les draps pour ne pas
les salir, je n'ai pas la volont de prendre une douche. Je dors plus que de raison
et c'est Deborah qui me rveille en frappant  la porte vers 10 heures du matin,
en ce mardi 12 novembre. Elle n'ose pas dans un premier temps ouvrir la porte, c'est
moi qui me lve et lui dit qu'elle peut entrer. Elle fait la moue en voyant que je
n'ai mme pas pris de douche :

- Excuse-moi de te rveiller, mais tu as dormi prs de douze heures, je m'inquitais.
Tu as de la chance ce matin papa est parti tt, un de ses potes a rcupr ses pouliches
 une trentaine de miles d'ici. Je dis que tu as de la chance parce que sinon a
ferait un bout de temps que tu serais au travail avec lui.

- C'est pas grave que tu me rveilles, de toute faon il ne faut pas que je trane
trop dans le coin, je vous mets en danger en restant l.

Elle ne sait pas quoi dire un instant, puis bafouille :

- Euh, mais non, comment pourraient-ils savoir que tu es ici ? Reprends donc un peu
des forces, et je te mnerai  la frontire dans une semaine. Je dois normalement
aller  Austin pour la communion de la petite soeur d'une amie, je ferai croire 
papa que je t'emmne  Austin avec moi, et en ralit je t'emmnerai jusqu' la frontire
mexicaine. Qu'en penses-tu ?

- L'ide de trimballer pendant encore une semaine des bassines d'eau me sduit, mais
je pense que ce n'est pas trs raisonnable.

Elle sourit.

- Oh, t'inquite pas pour la citerne mon pre a eu son compte,  par contre maintenant
qu'il sait ta rsistance il en profitera srement pour quelques menus travaux, charger
le ciment pour refaire le mur de l'abri des chevaux, l'aider  les tenir pour leur
nettoyer les pieds, rentrer le fourrage...

- Gnial, a tombe bien je trouvais aussi que je manquais un peu d'exercice.

- Allez, viens donc djeuner, je t'ai attendu. Aprs, comme papa va tarder  rentrer,
on ira faire un tour de cheval. Je dois aller vrifier le boulot qu'a fait Bill sur
les champs. Seule j'y serais alle en Jeep, mais c'est plus sympa  cheval, et je
te ferai visiter un peu le pays.

- Tu me donnes cinq minutes je prends une douche et j'arrive, j'tais tellement fatigu
hier soir que je n'en ai pas prise.

- Oui j'avais vu... Bonne ide ! Tu ferais fuir un cheval !

- Sympa.

- coute, c'est la vrit, et file-moi tes habits que je te les lave, je te prterai
des miens, tu es a peine plus grand que moi ils t'iront, je porte large. Je t'ai
aussi amen de quoi te raser si tu veux, le look islamiste c'est pas trop la mode
en ce moment...

Bref, je prends ma douche et me rase. J'y passe un peu plus que les cinq minutes
annonces... D'autre part je n'ai pas une envie outre mesure d'conomiser l'eau comme
je le faisais en France, j'en profite un peu. Ah ! Qu'est ce que je fiche ici ? Au
milieu du Texas ?... Remarque la fille est jolie, alors passe encore... Enfin ! S'il
fallait que a arrive  quelqu'un, autant que ce soit moi... Je me dtends un instant
puis je me rince tout de mme  l'eau froide ; j'inspecte ensuite un peu ma jambe,
qui me fait encore mal de l'intrieur. J'ai peur que la blessure ne s'infecte et
je me dis que je devrais passer une radio pour tre sr. Je rcupre l'ensemble de
mes effets personnels prsents dans mes habits, de faon  ce que Deborah puisse
les laver. Je fais bien attention de sortir la pierre et de la mettre de ct. J'enfile
ensuite les fringues  la cow-boy qu'elle m'a prtes et dposes sur mon lit, et
je descends la rejoindre dans la cuisine. Elle est dj attable en train de manger
un bol de crales. Je m'assois en face d'elle.

- Vous ne vivez que tous les deux ici ? Ton pre n'est pas mari, tu n'as pas de
frres et soeurs ?

Elle finit sa bouche et m'indique avec la main o je peux trouver un bol, je me
relve pour le rcuprer ainsi qu'une cuillre ; je me sers un grand bol de crales,
j'ai une faim de loup.

- Ma mre s'est tire quand elle en a eu assez de mon pre, et vu le caractre de
mon pre c'est foutu pour qu'il se trouve une nouvelle femme. Et non je n'ai pas
de frre et soeur, ma mre est partie quand j'avais cinq ans, et c'est mon pre qui
m'a leve.

Ah ! Ces crales sont beaucoup trop sucres ! Enfin...

- Mais tu ne t'ennuies pas ici, tu n'as pas envie d'aller faire des tudes, de partir,
de te trouver un copain ou je sais pas ?

Subtile remarque pour savoir si elle a un petit ami. Elle soupire puis rpond :

- Boah mon pre a insist pour que j'tudie. Je suis alle  l'universit  Austin,
mais une fois termin je suis revenue ici. C'tait il y a deux ans. Je me suis rendue
compte qu'autant la vie ici est dure, autant les gars d'Austin sont inintressants
et seulement focaliss sur leur petit monde et leurs ambitions personnelles. Je suis
bien mieux ici. Pour sr notre relation ne se passe pas pour le mieux avec papa,
et je dois bien passer une semaine par mois chez ma copine Dory, qui est institutrice
 Bryan et habite  vingt miles d'ici ; mais mme s'il est raciste, intolrant et
ttu comme une mule, c'est mon pre, je l'aime bien ; et puis lui au moins ne m'a
jamais laisse tomber... Quant  un petit ami, papa voudrait me marier avec le fils
de son ami Ted, qui a un ranch un peu plus haut, tu comprends l'opration ferait
un sacr domaine. Je ne suis pas contre, Billy est sympa, mais il n'est pas trs
malin, pas plus qu'il n'est fort au lit, et j'en profite pour compenser avec diffrents
mles un peu en manque du coin. Et comme a tout le monde est content, papa et Ted
qui pensent qu'on va se marier avec Billy, Billy qui n'y voit que du feu et que je
pourrai mener  la baguette une fois que j'hriterai des ranchs, et moi qui prends
mon pied avec les meilleurs monteurs du canton, c'est un quilibre quoi.

Dis donc, elle en prend un coup l'Amrique puritaine et pratiquante... Je ne pensais
pas avoir une rponse aussi franche, elle n'a pas froid aux yeux la petite... Je
n'ai pas grand-chose  dire, pas forcment de leons  donner. Je mange en silence
quelques instants, elle se lve pour ranger son bol et dbarrasser la table, mais
je ne peux m'empcher de faire une remarque :

- C'est mal.

Elle semble surprise.

- Ha ! Ha ! Tiens donc, monsieur qui se fait poursuivre par l'arme, et qui n'est
sans doute pas si clair que a ! Et alors ? Et en quoi c'est mal ? Pourquoi je ne
pourrais pas vivre ma vie comme je l'entends ? Je ne fais de mal  personne, au contraire,
papa est content, Ted est content, Billy est content, et j'imagine que Peter, Larry,
Brandon et les autres ne sont pas malheureux non plus. Allez dpche-toi de finir,
ensuite range tes affaires et rejoins-moi, je vais seller les chevaux.

Elle se dirige vers la sortie.

- Je suis  cent yards sur la gauche, je t'attends.

Je l'ai vexe. Je finis mon bol rapidement mais j'ai tellement faim, je m'en sers
un second que je termine debout en grande bouche. Bien sr c'est dans ces moments
qu'on avale de travers, et la bouche pleine je crache tout et refais une joli dco
 la table.

- Oh bordel c'est pas vrai, quelle merde !

Je nettoie le tout rapidement, place mes couverts dans le lave-vaisselle et je la
rejoins en trottinant.

Balade
------



Il fait trs beau, et dj trs chaud, le contraste avec l'intrieur de la maison
est frappant. C'est une impression bizarre que de se proccuper du temps, tout d'un
coup, et je commence  comprendre toutes ces vieilles personnes qui le prennent en
si grand intrt. Il est si bon, finalement, de ne s'inquiter que du temps qu'il
fait ou qu'il fera, aprs une vie bien remplie, trop remplie parfois.

- Tu viens ?

Elle me tire de mes rvasseries, elle est vraiment jolie avec sa tenue de cow-boy.
Je finis de l'aider  seller mon cheval, ce n'est pas tout  fait la mme chose que
lorsque je sellais les chevaux avec Virginie. La selle est beaucoup plus grosse.
Mais aprs tout nous sommes en Amrique, pays de la dmesure... Il est vrai qu'au
gabarit des gens du pays, je me sens tout petit. Je comprends qu'elle me trouve rabougri...
Leur ranch a tout de mme l'air d'tre une vieille maison.

- La famille de ton pre occupe ce ranch depuis longtemps ?

- Depuis toujours, mon grand pre est mort jeune, mon pre n'avait que vingt ans.
Sa mre s'est remari et il a repris avec ses deux jeunes frres l'exploitation.
Ses deux frre n'taient pas vraiment intresss, ils ont finalement quitt le ranch
pour vivre leur vie, l'un est vendeur de voitures  Austin, l'autre vadrouille 
droite et  gauche depuis vingt ans... Avant a mes arrires grands-parents habitaient
dj ici, ainsi que leur parents...  vrai dire je ne sais pas trop depuis combien
de temps les Brownwood habitent dans cette maison, sans doute plus d'un sicle, papa
garde dans un coin du sous-sol tous les vieux meubles et les vieux papiers de la
famille... De quoi faire un joli feu de bois...

- Tu ne t'intresses pas  l'histoire de ta famille ?

- Pas vraiment... Aprs tout c'est le pass... Qu'est-ce que je peux y faire, rien,
c'est le prsent et le futur qui comptent, non ?

- C'est parfois intressant d'apprendre d'o l'on vient...

- Bah ! Je prfre laisser les fantmes du pass l o ils sont...

- Certaines choses se sont produites dans le pass de ta famille ?

- Je crois, je n'ai jamais os demand  mon pre... C'est en rapport avec la mort
de son pre, et puis d'autres choses avant, mais... Enfin, je prfre ne pas m'en
proccuper...

Elle acclre un peu, j'ai un peu d'apprhension je n'ai jamais vraiment fait de
gros galops avec un cheval, heureusement le mien suit celui de Deborah sans que j'aie
trop  faire.

Elle me fait visiter l'exploitation principalement constitue de champs de coton
et d'levages de boeufs. Nous trottons ou galopons le long d'immenses champs sur
des chemins de terre quasi dserts. Ma jambe me fait toujours un peu mal.

- Deborah ? Est-ce que tu pourrais me mener  un docteur dans le coin ?

Elle fait ralentir son cheval et vient le placer -ct du mien.

- Quelque chose ne va pas ?

- Ma jambe me fait toujours mal. Je me demande si je n'ai pas quelque chose  l'intrieur,
j'aimerais passer une radio pour tre sr.

- Je vais faire les courses en ville normalement tous les jeudis, je connais une
amie qui travaille  l'hpital l-bas. Si tu peux attendre jusque l tu viendras
avec moi jeudi prochain, a te convient ?

Ce planning me sied parfaitement, tout en me laissant esprer pouvoir passer quelques
jours supplmentaires en sa compagnie. Nous galopons une bonne partie de la matine,
elle m'explique un peu son rle, qui consiste principalement  superviser le travail
des employs de son pre qui manient des tracteurs immenses et s'occupent de l'exploitation.
Elle dcrit les diffrentes contraintes, la gestion de la clientle, des grandes
surfaces. Elle s'tonne de voir que je m'intresse  tous ces dtails. J'essaie de
comprendre si le mode de fonctionnement est identique  celui de la France, ou si
les exploitants ont plus de poids ici. Je l'aide  rparer deux ou trois parties
endommages dans les enclos, et diverses autres tches qui me donnent un peu d'air
pur aprs toutes les ides qui me sont passes par la tte depuis mon dpart de Paris.

- Tu as toujours vcu ici, alors ?

- Oui pratiquement,  part mes annes d'tudes  Austin.

- Ta mre est o, maintenant ?

- Elle s'est remarie, elle est dans Winsconsin maintenant, je ne la vois presque
jamais.

- Elle ne te manque pas ?

- Non... Je comprends qu'elle n'aie pas pu supporter mon pre, mais c'est quand mme
elle qui est partie. J'ai pass deux ans avec elle quand elle a quitt papa, puis
je suis revenue, elle ne m'a jamais vraiment demand de revenir ensuite, je ne crois
pas qu'elle avait vraiment envie que je la suive, de toute manire... Je crois mme
qu'elle n'a jamais vraiment voulu d'enfants...

- C'est dur de dire a, non ? Tu lui en veux ?

- Non, pas vraiment, je n'ai jamais vraiment eu d'affinits avec elle, de toute manire...
Elle ne doit pas y tre pour rien d'ailleurs... Mais parlons un peu de toi, plutt,
qu'est-ce que tu fais de beau, quand tu n'es pas poursuivi par des hlicos de l'arme
dans des voitures de course au milieu du Texas ?

Je lui raconte un peu ce que je fais en France,  Paris... Mais elle n'est pas trs
curieuse, et quand je lui ai dit que je travaillais dans l'informatique, que j'avais
un frre et que mes parents habitaient dans les montagnes, elle ne veut pas vraiment
en savoir plus.

Nous rentrons finalement pour 13 heures. Son pre n'est pas encore de retour, mais
il appelle pour prvenir qu'il arrive, et qu'il a invit Ted et son fils Billy. Deborah
a l'air heureuse de l'apprendre, c'est effrayant ! Il semble qu'elle n'apprcie pas
outre mesure l'ide de devoir prparer le repas d'une part, et de devoir rencontrer
son prtendant d'autre part. J'essaie de la calmer en lui proposant mon aide pour
la prparation du repas. Prparation du repas qui, par mes pitreries, russit  la
faire rire aux clats et oublier un peu son mauvais caractre.

En Amrique on mange de la viande, et la cuisine est une vraie boucherie, littralement,
tout l'attirail du parfait boucher doit se trouver disponible, du plus petit canif
au plus gros couteau, en passant par toute une gamme de matriel de torture vari
; j'ai l'impression que je vais faire une srieuse cure de protines animales pendant
ces quelques jours... Le repas prt, nous nous installons confortablement dans le
grand salon pour regarder les informations, mais finalement son pre arrive quelques
minutes plus tard. Je suis atterr par l'entrain de Deborah pour accueillir Billy.
Elle joue la petite fille amoureuse  merveille. J'ai du mal  croire que son pre
ne se doute de rien. Qu'elle soit si douce avec Billy alors qu'elle est si rude en
temps normal. Et j'ai d'autant plus de mal  admettre qu'elle supporte l'ide que
tout le monde pense que le jeune Billy est arriv  amadouer la rebelle Deborah.
Peut-tre n'est-elle pas si dure, aprs tout. D'un autre ct, vu ce  quoi elle
s'adonne par derrire, si ce qu'elle dit est vrai, je pense qu'elle a mille fois
sa revanche. En la voyant ainsi j'imagine que je suis un peu jaloux, mme si je sais
qu'elle joue, ou au moins je m'en persuade. Autant je sais qu'il ne faut pas que
je tente de la sduire, parce que je vais partir, parce que ce serait entrer dans
son jeu, parce que je ne veux pas considrer que son style de vie me satisfasse,
autant je crois qu'elle me plat, et je crois que j'ai dj tent, en prparant le
repas, de faire le beau. Mais bon, Billy est dj un grand gaillard beaucoup plus
beau et fort que moi. Et si ce que dit Deborah est vrai, ses autres amants doivent
l'tre encore plus. Alors, je peux bien pavaner, je n'en serai que mieux calm quand
elle me rabaissera  mon rang,  savoir celui de petit rabougri. Et surtout, ma morale
et ma conscience me sonnent que je ne dois pas faire une chose pareille, ni mme
ne serait-ce que le tenter ou y penser. Aprs tout ce n'est pas mon monde, et dans
quatre ou cinq jours je partirai d'ici, et n'y reviendrai peut-tre jamais. J'ai
plus intrt  rflchir quelle sera ma prochaine destination, et comment rsoudre
toutes ces nigmes qui s'accumulent.

J'avoue que je ne comprends pas tout ce qui se raconte pendant le repas, je ne m'y
intresse pas vraiment non plus. En plus de l'accent texan que je n'ai pas encore
compltement assimil, le vocabulaire qu'ils utilisent m'est plutt inconnu... Il
semblerait que le pre de Deborah ait racont l'histoire de la citerne et Ted a beaucoup
de mal  croire qu'un pauvre garon de mon gabarit ait pu russir cet exploit. Je
ne suis pas sr de comprendre toutes les questions qu'il me pose. Je suis nanmoins
ravi du compliment et rajoute une btise du genre que Deborah m'avait tellement chauff
dans le dsert que c'est trois ou quatre citernes qu'il aurait fallu pour me refroidir.
Gros rire texan de Ted, Deborah et son pre, rire plus crisp de Billy. 

Suite au repas, Ted, le pre de Deborah et Billy doivent aller faire je ne sais quoi
 une runion avec d'autres paysans du coin. Deborah n'est pas intresse pour y
aller, pas plus que moi, mais Billy obtient tout de mme un rendez-vous au restaurant
avec elle pour le soir. Ted m'invite alors avec le pre de Deborah pour un dner
entre hommes dans son ranch. Je sens que la soire va tre terrible...

Ils partent assez rapidement, le repas du midi est assez rapide, dans le coin, 
peine si nous avons pris le temps de nous asseoir. Je ferai bien une sieste, comme
il m'arrive souvent  Mandrakesoft. Ah Mandrakesoft, j'ai bien peur que vous devrez
faire sans moi encore un moment... Mes repas de tofu et autres plats atypiques qui
faisaient rler tout l'tage quand je l'empestais en les faisant rchauffer au micro-onde
vers trois ou quatre heures de l'aprs-midi, mon heure habituelle de djeuner...

Deborah et moi nous chargeons de dbarrasser la table. Elle me flicite pour ma rpartie
concernant la remarque de Ted pendant le repas. Pour l'aprs-midi Deborah m'explique
qu'elle doit prparer sur l'ordinateur plusieurs campagnes pour l'exploitation. Elle
me raconte que c'est elle qui a forc son pre  s'informatiser, pas qu'elle s'y
connaisse particulirement, ni qu'elle aime les ordinateurs, mais ils permettent
de gagner pas mal de temps et surtout de visibilit sur beaucoup de points. J'en
profite pour lui expliquer un peu plus en dtail o je travaille, le matin elle ne
m'avait pas pos plus de question. Je parle de Linux, de GNU, des logiciels libres,
la philosophie. Elle est plutt sduite par le principe et ne pensait pas trouver
ce genre de chose de la part d'informaticiens. Son pragmatisme la rend tout de mme
assez perplexe sur la validit du modle conomique. Elle me permet, une fois termin
son travail, d'utiliser l'ordinateur pour vrifier mes mails et en envoyer quelques-uns.
Elle va pendant ce temps faire je ne sais quoi  quelques kilomtres d'ici pour les
chevaux. Je suis tonn de la confiance qu'elle me porte en me laissant seul ici,
alors que je ne suis l que depuis deux jours et que mes conditions d'arrive sont
des plus suspectes. J'essaie dans mes messages tant que faire se peut de ne pas tre
trop alarmiste. Deborah m'avait conseill d'appeler mes parents au tlphone, ce
que je fais ensuite. Il est dj tard en France, presque 23 heures. Mes parents sont
compltement affols de me savoir perdu au Texas, et je suis oblig d'courter la
communication pour ne pas avoir  dtailler plus ce que je fais ici, et ce que je
vais faire par la suite. D'autant plus que je n'en ai pas vraiment une ide prcise.
J'ai aussi un peu peur que la ligne des mes parents ne soit sur coute, mme si je
suis conscient que toutes ces aventures rveillent sans doute en moi quelques relents
de paranoa.

Deborah revient  peu prs deux heures plus tard, vers 17 heures 30. Elle a termin
en gros ce qu'elle devait faire d'important dans la journe, pouvant remettre le
reste  plus tard. Elle devra encore passer quelques coups de fil aux employs le
soir pour savoir comment s'est droul je ne sais plus trop quoi dans les champs
de coton, mais que d'ici  20 heures nous pouvons aller nous balader  cheval. J'accepte
et nous repartons faire un tour dans le soir tombant.

Nous galopons un peu, jouons  chat, je crois que l'on s'entend bien, ou alors est-elle
un peu lasse de toujours rencontrer les mmes personnes. Bien sr mes talents de
cavaliers sont rudement mis  l'preuve, et quand le jeu se corse un peu je finis
par me casser la figure. Je tombe salement et je reste au sol un petit moment tourdi.
Je me remets assis avant que Deborah ne s'inquite. J'ai eu mal mais les dgts sont
limits. J'aurai tout de mme de bons bleus.

- Ce n'est pas le moment de te casser la figure, idiot, et  si un hlico vient te
canarder, que feras-tu avec un bras ou une jambe cass ?

- Trs drle, merci de me le rappeler,  l'avenir je me souviendrai que je ne dois
pas faire exprs de tomber. Et si tu pouvais expliquer  ton cheval qu'il doit me
rattraper au vol si par malheur cela se reproduit, je t'en saurai gr.

- Allez, ne fais pas la tte. Tiens, arrtons-nous un petit moment, comme a tu pourras
te reprendre.

- Hors de question, je ne suis pas fatigu !

 croire qu'elle a appris  me connatre bien vite, parce qu'elle comprend que je
veux dire en fait "avec plaisir". Nous commenons de nouveau  parler un peu de nous,
un peu plus en dtail, ce que nous faisons de nos journes gnralement, comment
est la vie  Paris, ou ici, le cinma, la musique... Toutes ces choses du monde occidental
qui sont toutes pareilles, finalement, mais tellement diffrentes quand on en discute.
Ces diffrences infimes qui n'en sont pas vraiment dans nos modes de vie calqus
sur le modle presque sacro-saint de nos civilisations d'Europe de l'ouest et d'Amrique
du Nord. Mais elle se proccupe assez peu de ces considrations, sur le monde, la
gographie et la politique. Elle doit tre un peu goste, ou dsabuse. Elle m'explique
trs justement qu'elle sait trs bien qu'il y a de la misre dans le monde, mais
doit-elle tout abandonner pour autant ? Certes elle est srement favorise, mais
elle travaille dur tous les jours, mme si je ne m'en rends peut-tre pas compte
depuis que je suis arriv, novembre n'tant pas la plus dure priode. Elle ne prend
presque jamais de vacances, ne considre pas qu'elle traite mal ses employs, essaie
de les payer plus que la moyenne. Ils sont plutt contents de travailler pour elle
et son pre. Pour sr, elle n'est pas tendre avec eux, et s'ils ne font pas du bon
travail ils en ont pour leur grade, mais dans le cas contraire elle n'est pas avare.
Nous drivons par la suite sur d'autres sujets moins srieux, et sur nos tracas de
la vie de tous les jours. Elle passe un long moment  m'expliquer divers pisodes,
pas trs intressants, mais qui la font bien rire, de ses aventures tumultueuses
lors de son ducation religieuse.

Elle est vraiment jolie...

- Eh ! Tu m'coutes ?

- Hum j'avoue que tu m'as perdu en route, un peu aprs l'histoire des pages de Playboy
colles dans la bible, et le pasteur qui dcouvre la farce en pleine messe...

- Ouais a fait bien dix minutes que tu n'coutes plus quoi ! T'es vraiment pas cool...

Elle me pousse, je roule sur le ct, je reste un moment dans l'herbe, fermant les
yeux, c'est si bon de tout oublier, parfois. Je me redresse finalement.

- T'as une copine en France ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Je suis gay.

Elle est trs tonne, et ne sais pas trop quoi rpondre. Mais j'ai comme l'impression
que cela la gne.

- Tu as quelque chose contre les homosexuels ?

- Euh, non mais, enfin, mais... Et, euh, tu as un copain alors ?

- Je ne suis pas gay, mais j'ai l'impression que tu n'aimes pas trop les homosexuels
?

- Non, ce n'est pas a. Enfin pas vraiment. Tu sais, depuis toute petite mon pre
m'a duque avec ses ides un peu racistes, et ce n'est pas vident de tirer un trait
sur tout a et essayer de ne pas avoir de prjugs par la suite. On a beau dire,
c'est pas si facile de ne pas tre raciste et d'tre vraiment tolrant, on est tellement
prdispos par ce que l'on a appris dans notre enfance. Mais j'essaie, vraiment,
de ne pas faire de diffrences, d'embaucher des Noirs ou des Hispaniques autant que
des Blancs pour les postes au ranch, et de les payer en fonction de leur travail
uniquement. Mais je sais au fond de moi qu'il me reste encore ces valeurs qui remontent
 loin. Et je pense que ce serait mentir que de dire que je ne fais pas, parfois,
involontairement, des choix qui sont srement un peu racistes. Je sais que c'est
mal, mais je ne m'en rends pas compte.

- Je comprends tout  fait ce que tu veux dire, j'ai eu exactement le mme problme
avec la religion, et il m'a fallu trs longtemps avant de vraiment me sparer de
Dieu, ne plus penser qu'il est l, et tre indpendant. Et je comprends que des gens,
qui ont t toute leur vie dans un certain milieu, ne puissent pas changer comme
a du jour au lendemain, mme si on les persuade qu'ils ont tort.

- Alors, pourquoi est-ce que tu n'as pas de copine ?... a te drange que je te demande
a ?

- Non, non, en fait pour tre franc, je suis impuissant, alors ce n'est pas trs
facile pour moi.

Elle ne sait pas quoi dire, apparemment gne d'avoir pos la question. Je souris
:

- En vrit je ne suis pas impuissant, mais j'ai l'impression que tu n'aimes pas
trop les impuissants ?

- Salopard ! Tu te fous de moi !

Elle se jette sur moi, et s'ensuit une bataille dans l'herbe. Elle se dbat la bougresse,
mais aprs quelques minutes peuples d'clats de rire et de touffes d'herbes dans
la bouche, je parviens  la matriser.

- Avoue-toi vaincue !

- Jamais ! Sache que jamais un homme ne matera Deborah Brownwood.

Et elle se remue de nouveau avec force, mais je tiens bon.

- Un homme peut-tre pas, mais face  un petit rabougri, tu n'as aucune chance !

Avec un peu de mal, j'avoue, je parviens  la caler sur le dos, moi assis sur son
ventre, ses deux bras sous les miens, et mon torse contre sa tte pour la bloquer
au sol. Elle remue et tente de se dbattre pendant dix bonnes minutes, puis, dpite,
elle cde enfin.

- OK ! OK ! C'est bon on part d'ici, t'es le plus fort...

Je la libre, elle se lve apparemment trs nerve. Je reste assis.

- Excuse-moi si j'ai bless ton orgueil, je n'aurais peut-tre pas d toucher  "l'immatable"
Deborah Brownwood, aprs tout.

Elle me lance des clairs dans son regard, puis se rend compte alors qu'il est stupide
de sa part d'tre nerve pour si peu, et que ce n'est srement, effectivement, qu'un
peu d'orgueil mal plac. Elle revient alors vers moi, me fait lever, m'attrape par
le col et se place  quelques centimtres de moi pour me dire doucement d'une voix
grave :

- Je te prviens, pied-tendre, si jamais tu t'avises de parler de a  qui que ce
soit, tu vas te rveiller vraiment impuissant un de ces prochains matins...

Sa bouche est  quelques millimtres de la mienne... J'ai des picotements dans le
dos, comme une bouffe de chaleur. J'ai tellement envie de la prendre dans mes bras...
Je ferme les yeux un instant. Mais je me reprends, je ne tente pas de l'embrasser.
J'ai dit que je ne le ferai pas. Elle se rapproche encore, la bouche entr'ouverte,
la tte se penchant un peu. Je la repousse.

- Non Deborah... Je... Faire a ce serait accepter ton style de vie, et je ne le
veux pas... De plus je te rappelle que ce soir tu vois Billy.

Cette fois-ci elle est vraiment nerve, et elle me repousse violemment en grognant
avant de remonter sur son cheval sans dire un mot. Nous reprenons alors le chemin
du ranch. Ted, Peter et Billy sont dj l. Deborah va se doucher et se changer et
part avec Billy. Quant  moi je fais de mme mais pars avec Ted et Peter, c'est moins
glamour. Nous discutons tout au long de la soire de ce que je fais, mon travail,
ma vie... Ils sont plus intressants que je ne l'eus cru. Je leur explique ce que
je fais  Mandrakesoft, leur parle de ma famille, de mes grands-parents agriculteurs,
de la diffrence avec ici. Je zappe un peu quand ils commencent  discuter des rsultats
sportifs. Finalement nous rentrons, le pre de Deborah et moi, vers 23 heures. Je
lui explique en chemin que Deborah m'a dit pour la citerne, et que franchement je
ne sais pas comment j'ai fait pour tenir, mais que j'tais tellement nerv contre
lui, et que je ne voulais tellement pas cder que je serais mort sur place plutt
que d'abandonner. Ma franchise a le mrite de le faire bien rire. Il me demande si
je m'y connais en mcanique et si je pourrai l'aider le lendemain matin  arranger
le moteur de l'une de ses machines dont je n'ai pas compris le nom. J'accepte volontiers
en le mettant en garde sur mes capacits de mcanicien. Il me demande de mme quand
est-ce que je pars, pas qu'il me chasse, prcise-t-il, juste par curiosit. Je lui
prcise alors ce que m'a dit Deborah,  savoir qu'elle m'accompagnera dimanche 
Austin  l'occasion de sa visite chez son ami. Il n'a pas l'air bien mchant aprs
tout. Mais comme le disait Deborah, comment blmer les gens qui viennent d'une poque
o la morale n'tait pas la mme. Comment ragirais-je, demain, si je me trouvais
confront  des gens qui me reprochent d'avoir pu manger des animaux dans ma vie,
ou tuer des insectes, ou gaspiller de l'eau ?...

Deborah n'est pas encore rentre quand nous arrivons, ce qui rend Peter un peu inquiet
qu'elle ne passe pas la nuit ici. Je vais pour ma part me coucher sans demander mon
reste, finalement assez puis de cette journe. Je suis ici depuis hier. L'hlicoptre
m'a attaqu dimanche dernier, jour o mon copain du Pentagone avait son vol pour
Dakar. Se trouve-t-il en ce moment l-bas ? Et que font les autres personnes, celles
qui me poursuivent, ont-elles perdu ma trace, me croient-elles mort ? Je m'endors
plein d'interrogations, seul et loin de chez moi, mais on se fait  une vie de bohme,
aprs tout...

Nuit
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Mercredi 13 novembre, je suis rveill par le pre de Deborah. Je prends mon petit
djeuner avec lui. J'apprends que Deborah est rentre tard dans la nuit, et qu'il
la laisse par consquent un peu dormir. Il n'est que 7 heures 30 du matin, aprs
tout. Je pars avec lui dans les hangars pour l'aider sur ses machines. La matine
se passe plutt bien, et Deborah passe nous apporter  boire vers 10 heures. Elle
a l'air contente de nous voir travailler l, tous les deux. Par la suite elle doit
rgler une affaire avec un des fournisseurs pour je ne sais trop quel problme, elle
nous quitte donc et nous la retrouvons vers 13 heures, alors que nous allons manger
un hamburger dans la cuisine. Pour l'aprs-midi elle me demande si je suis intress
par une balade vers la partie Sud, au niveau des levages,  cheval. Elle s'assure
auprs de son pre qu'il ne veut pas me monopoliser pour l'aprs-midi aussi.

- Non c'est bon, il m'a bien aid ce matin, tu peux le prendre, par contre s'il pouvait
me filer un coup de main ce soir quand j'aurai reu la nouvelle pelle mcanique,
il faut la mettre en place sur le tracteur.

Je suis combl d'tre le nouvel homme  tout faire de la famille, le matin pour le
pre, l'aprs-midi pour la fille. Enfin, je ne saurais me plaindre de ces quelques
jours de tranquillit, j'aurais mme tendance  y prendre got. Nous partons alors,
Deborah et moi,  cheval. Nous galopons un petit moment, avant d'arriver au niveau
des enclos. Deborah donne quelques consignes aux employs qui se trouvent l, et
nous repartons au trot pour faire le tour de la proprit. Je sens qu'elle m'en veut
encore un peu de mon affront de la veille, je me risque quand mme  briser le silence
:

- Tu as pass une bonne soire avec Billy ?

- Pourquoi cette question, tu es jaloux, je te rappelle que  tu m'as renvoy chier
hier.

- Si tu le prends comme a...

Nous restons silencieux un moment, elle rponds finalement :

- Oui j'ai pass une trs bonne soire, c'tait magnifique, et de plus pour une fois
Billy a bais comme un Dieu. Tu es satisfait ?

Je ne l'aurais pas cru si susceptible.

- Si c'est pour tre dsagrable, il ne fallait pas me demander de venir, j'tais
mieux avec ton pre.

Elle me jette un regard comme je les aime et part au galop. Je fais tout ce que je
peux pour retenir mon cheval pour qu'il ne la suive pas. Mais tout ce que je russis
 faire c'est  me ficher par terre. Elle revient vers moi quand je parviens enfin
 remonter sur mon cheval et tente de repartir vers le ranch :

- Excuse-moi. Je crois que je t'en veux un peu, oui, c'est vrai... Non la soire
avec Billy n'avait rien d'exceptionnel, mais c'tait bien quand mme. Il ne faut
pas croire, je ne suis pas compltement sans coeur, j'aime bien Billy, il est vraiment
gentil et sympa... Tu veux bien rester avec moi ?

Je lui souris et m'approche d'elle pour lui faire un bisou sur la joue, mais je glisse
et me retrouve coinc entre les deux chevaux. Elle rit aux clats et m'aide  remonter
sur mon cheval. Nous repartons au trot.

- Et toi, ta soire avec papa et Ted ?

- Bah ! Moins pire que ce que j'aurais cru, ton pre et Ted sont assez sympas, eux
aussi.

- Oui ils sont un peu lourdauds, mais moins que la plupart des gars du coin, ils
aiment bien rigoler, voil tout...

Nous faisons le tour de plusieurs levages, l'exploitation est vraiment immense.
J'en prends des envies de m'acheter une ferme et de me lancer dans l'agriculture..
Deborah contrle que tout se passe comme souhait, les employs lui tmoignent beaucoup
de respect, alors qu'ils sont tous, ou presque, plus gs qu'elle. Le climat est
de nouveau dtendu, et nous recommenons  nous titiller et  rigoler ensemble, j'aime
bien quand elle se moque de moi et ma faon de monter  cheval, il faut dire que
je ne fais rien pour amliorer mon cas. En retournant vers le ranch, en longeant
la route, nous croisons trois autres cavaliers, apparemment des connaissances de
Deborah.

- Tiens donc, mais c'est la belle Deborah, comment tu vas ma belle. Mais qui donc
as-tu avec toi, c'est ton nouveau prince charmant, tu fais dans les modles rduits
maintenant ? C'est Billy qui doit tre content !

Je reste stoque, je me moque perdument de ce que peut penser ce type. Deborah elle
ragit au quart de tour :

- Ta gueule, Brandon ! Il n'est peut-tre pas trs grand, mais le jour ou tu me baiseras
comme lui le fait, alors peut-tre je daignerai laisser tomber Billy pour toi...
En attendant, retourne plutt  tes leons de conduite, il me semble avoir entendu
que tu as encore bousill le Ford de ton pre...

Les deux qui accompagnent Brandon clatent de rire. Quant  lui, bien calm s'il
en est, il se contente de leur dire de la fermer, et il part au galop, en marmonnant
je ne sais quoi. Les autres le suivent, aprs avoir salu Deborah, la flicitant
pour sa rpartie. Nous repartons au trot.

- Pourquoi tu ne t'es pas dfendu ?

- J'aurais d ? Je ne reverrai sans doute plus jamais ce gars de ma vie, et il n'est
rien pour moi. Et puis bon il a raison, il doit faire au moins quinze ou vingt centimtres
de plus que moi.

- Mouais, je me demande si c'est parce que tu es vraiment modeste, ou si ce n'est
au contraire qu'une fausse modestie, et que tu as en fait une tellement haute ide
de toi que toute remarque ne te touche mme pas. Tu sais, la plupart des gars du
Texas considrent que si tu te laisses faire, tu seras pour toujours considr comme
un moins que rien. 

- Hum, bonne analyse, je dois effectivement tre assez confiant en moi, mais si en
contrepartie a permet de ne pas blesser l'orgueil des gens, aprs tout. N'est-ce
pas toi qui prnes le bien par le mal ?...  C'est un de tes "monteurs" ?

Elle sourit. Je me demande vraiment si je pourrais rsister une nouvelle fois si
elle tente de nouveau de m'embrasser.

- Oui, effectivement, et c'est pour cela que je savais que j'allais le toucher avec
ce que j'ai dit tout  l'heure. Il voudrait que je quitte Billy pour lui. Il me menace
parfois de tout dire  mon pre. Mais je ne me fais pas de souci, il a tellement
fait de btises que je n'aurais aucun mal  convaincre mon pre qu'il dit n'importe
quoi, et Brandon le sait. Mais il est trs gentil quand on est tous les deux. C'est
juste que les mecs ont la tendance naturelle  devenir impossibles, fiers et prtentieux
quand il y a d'autres mecs avec eux.

Nous rentrons ensuite au ranch. Je donne un coup de main comme prvu au pre de Deborah
pour sa pelle mcanique pendant qu'elle prpare le dner. Nous dnons ensuite, et
alors qu'ils dcident de passer la soire devant la tlvision, je prfre pour ma
part aller me coucher, je dois avoir du sommeil en retard, je suis puis... J'avais
lu, je ne sais plus trop o, que l'on accumule pas vraiment le sommeil en retard,
et qu'une bonne nuit permet de rattraper toute fatigue, pourtant la pratique ne semble
pas vraiment confirm cette thorie, je la dirais plutt fausse, si je devais statuer...

Lundi 9 dcembre 2002
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Je suis rveill soudainement par quelqu'un qui tente de rentrer dans mon lit. Je
me lve brusquement et sors du lit.

- Chuuut, n'aie pas peur, c'est moi, Deborah.

- Deborah ? Mais qu'est-ce que tu fais l, quelle heure il est ?

- Il doit tre aux alentours d'une heure du matin... J'avais envie d'tre avec toi...
Allez, reviens. Tu ne vas pas me chasser quand mme, s'il te plait Ylraw, juste pour
ce soir. Si tu veux je reste juste l prs de toi, je ne veux pas forcment faire
l'amour avec toi, mais j'aimerais tre proche un petit moment, juste me mettre dans
tes bras...

- Tu sais trs bien que c'est mal Deborah, tu sais trs bien que je ne veux pas cautionner
ta vie. Que je suis contre ce que tu fais, tu ne fais pas le bonheur autour de toi,
tu ne fais que prparer leur malheur quand ils comprendront que tu te joues d'eux.
Ce n'est pas parce que tu es plus forte qu'eux que tu as le droit de jouer avec.

Elle ne ragit pas tout de suite. Je pensais qu'elle se sentirait attaque et rpliquerait
sur le champ, mais elle laisse passer quelques secondes avant de rpondre.

- Je ne suis pas si forte que a, Ylraw, tu sais.

Elle se relve du lit, et s'avance pour ressortir de la pice.  la faible lueur
je m'aperois qu'elle pleure. Elle passe prs de moi. Je la prends dlicatement dans
mes bras et lui demande de m'excuser. J'avance doucement vers le lit, carte les
couvertures et l'invite  se coucher prs de moi. Aprs tout, juste un peu de tendresse...
Elle est sur mon paule, sa jambe sur la mienne. Quelques minutes s'coulent. Je
ne crois pas  ce moment que j'ai envie d'autre chose que de la serrer fort dans
mes bras, d'avoir enfin une prsence proche aprs tous ces jours de cavale et de
solitude. Je l'embrasse sur le front, lui demande pardon, lui dit que je suis bien,
content de l'avoir, l, prs de moi. Elle remonte lgrement vers moi et m'embrasse
dans le cou, me glisse  l'oreille qu'elle aussi, qu'elle se sent bien contre moi.
Les ides s'emballent. Il suffit d'un flash, et mon corps dcide. Mon corps dcide
de ce qu'il veut, et elle le sent, et je sais que j'ai perdu. Elle m'embrasse de
nouveau, sa main passe doucement sur mon torse, relve mon tee-shirt et se glisse
pour toucher ma peau. Je tente vainement un contrle, de ne pas ragir, de penser
 autre chose, de penser  un abricotier, c'est mon truc d'habitude... Je tiens quelques
minutes, elle s'approche encore plus, passe sa main dans mes cheveux pour m'embrasser
et me faire tourner la tte... Ah ! Et puis au diable les abricotiers ! Nos lvres
se joignent, enfin, doucement. Elle se serre encore, se frotte doucement contre moi,
ma main parcourt son dos, et relve dlicatement sa robe de chambre. Elle est nue.
Je la caresse. Ses doigts montent et descendent, augmentant progressivement leur
amplitude, effleurent mon corps tendu, s'imprgnent de mon excitation naissante tout
en la dveloppant. Un frisson me parcourt, ma main se crispe sur sa fesse. J'ai envie
que les choses s'acclrent, elle aussi. Mais l'impatience est contrecarre par la
satisfaction du moment. Pour que ce ne soit pas une fois parmi d'autres, pour que
nous profitions de nous dcouvrir un peu plus. Elle passe sur moi, assise sur mes
jambes. Je lui retire sa robe de chambre, et, Soleil,  mon Soleil ! Que de ta lumire
sur la Lune je perois les douces courbures de son corps muscl. Elle se cambre quand
mes mains lui caressent les seins et descendent vers ses reins, pour l'agripper 
la taille, la retourner et l'tendre sur le dos. J'loigne les draps pour voir, pour
voir son corps, pour voir ses seins, son ventre. Le caresser. J'adore caresser le
ventre... Nous nous embrassons encore, et ma main, enfin, s'attarde le long de ses
cuisses. Elle carte un peu les jambes, pour indiquer, pour demander. Elle guide
ma main vers elle, et de mes doigts j'carte doucement ses lvres humides pour lentement
les glisser un peu plus profondment.  son tour ses doigts glissent le long de mon
bras, de mon torse, et dlicatement sous mon caleon, pour me pousser  la limite,
pour acclrer les choses. Elle s'impatiente et  son tour elle me repousse ; mon
caleon, mon tee-shirt quittent la scne pour devenir simples spectateurs. Nus, enfin,
tous les deux. Sa bouche parfait mon excitation. Quelques instants, quelques secondes,
je profite d'tre soumis, puis je la remonte vers moi, et lui murmure  l'oreille.

- J'ai envie de toi.

Elle rpond par un baiser et me glisse  l'oreille :

- Prends-moi, Ylraw, je te veux.

Elle rcupre un prservatif sur la table de nuit, qu'elle avait sans doute dpos
l avant de se coucher. Amours, ah mes amours, quel malheur que vous soyez associes
 tant d'incertitude ! Mais ne voyez pas en cette protection de l'gosme, car c'est
elle que je protge. Soyez persuades qu'elle est pour moi l'un de vous, et ce n'est
pas si bref et si artificiel. Et qu'en rien ce protocole ne trouble notre plaisir,
et s'vapore pour mieux nous laisser profiter l'un de l'autre, autant de fois que
nous le dsirerons... L'instant passe et doucement elle se prsente  moi. Elle dirige,
et dcide, s'ouvre  moi et aide mon sexe  la pntrer. Je me cambre et laisse chapper
un soupir de bonheur. Elle se penche vers moi, et tout s'enchane. Le rythme doux
et calme des premiers va-et-vient pour prparer, pour ne pas blesser, pour que plus
insouciants nous puissions, par la suite, alterner force et douceur, rapidit et
lenteur. Me voil bien frle aprs tout ce temps seul, et un peu de contrle vient
ternir ces moments. Contrle mesur et chaque instant de doute est l'opportunit
de quelques retournements, pour que tour  tour nos corps s'imbriquent en un sens
ou l'autre, allong ou  genoux, dominant ou domin. Un peu de force, parfois, un
peu de lutte, quand l'un veut dcider plus que l'autre. Des murmures, toujours, pour
dcrire  l'autre, pour lui dire, ce que l'on veut, ce que l'on aime, ce que l'on
ressent. Et finalement, la perte de contrle, l'abandon, quand, agrippe  mon dos,
acclrant mon mouvement en tenant mes fesses, elle laisse chapper son plaisir,
et que je fais de mme, en lui murmurant ma jouissance  l'oreille.

Un peu de temps, ensemble, mais si peu, pour que ce protocole, toujours, soit suivi.

- Je ne voulais surtout pas rveiller papa, mais cela mritait bien quelques cris,
peut-tre auras-tu compensation un peu plus tard, si tu es sage...

Je souris, et retire sur nous les draps, avant de la reprendre dans mes bras. Nos
corps transpirants se ressaisissent, et nos chaleurs s'changent, alors que nos coeurs
ralentissent. Quelques minutes,  profiter de l'autre. Puis l'intimit d'une discussion
de l'aprs. Elle me parle doucement :

- Tu penses vraiment ce que tu m'as dit tout  l'heure ?

- Est-ce que tu ne le penses pas toi-mme ?

Elle soupire, me fait un baiser.

- Si, un peu, je crois, mais que devrais-je faire ?

- Je ne sais pas ce que tu devrais faire, et de plus je n'ai pas vraiment  te donner
de leon, et rien que le fait que j'aie cd ce soir prouve que je suis moi aussi
faible.

Elle remonte et m'embrasse sur la joue :

- Oh non, ne dis pas a, je ne veux pas que tu regrettes. Je suis bien, l, et tu
l'as fait pour moi, et c'est trs gentil. Je suis flatte.

- C'est au contraire pour toi que je ne voulais pas le faire, pour te montrer que
tu as tort de vivre ainsi, et en cdant c'est pour moi que je l'ai fait, pour mon
propre plaisir.

- Tu l'as fait un peu pour tous les deux alors.

- Tu sais, je crois que dans la vie il ne faut pas vraiment faire les choses pour
soi, parce qu'on le regrette toujours. Il faut les faire pour les autres, car si
on est fort, c'est  nous de subir les difficults  leur place. Et je crois que
lorsqu'on est fort, le plus dur c'est les regrets. Si tu penses qu'un jour tu regretteras
ce que tu fais maintenant, il ne faut pas le faire, parce qu'on ne se rattrape jamais
vraiment.

- Tu ne regrettes jamais rien, toi ?

- Oh si ! Mais entre penser une chose et la faire, il y a toujours un peu comme une
grande barrire. Et c'est  ceux qui la franchissent qu'on reconnat les grands hommes,
je pense.

- Tu ne penses pas que tu pourras la franchir ?

- Eh bien, je ne sais pas. Avec mon travail dans Linux, les logiciels libres, cette
philosophie, je pensais faire des choses pas trop mauvaises. Mais maintenant, ici,
je ne sais plus trop ce que vais pouvoir faire, si je vais pouvoir retourner comme
avant, si je vais pouvoir retrouver mon ancienne vie... Je ne sais plus trop si j'ai
un avenir, maintenant...

- Tu penses qu'ils ne te laisseront jamais ?

- J'en sais rien. Je ne sais toujours pas pourquoi ils m'en veulent vraiment. Mais
s'ils emploient des hlicoptres de combats pour faire le mnage, c'est que ce n'est
pas une petite affaire, et  mon avis je n'aurai pas de vie tranquille pour un bon
moment.

- Pourtant les quelques jours que tu passes ici sont tranquilles, tu ne voudrais
pas rester ici ? Ils ont peut-tre perdu ta trace ?

- Ah ! J'ai du mal  le croire, c'est un peu comme quand j'tais  Raleigh, tout
cela pour retrouver David mort aprs coup. Je n'ai vraiment pas envie qu'une chose
pareille t'arrive. D'ailleurs a me fait penser, ma jambe me fait toujours mal, c'est
bien demain que nous allons voir ta copine dans l'hpital ?

- Oui.

La nuit continuera, et encore nos corps s'entremleront. J'apprendrai mme un peu,
de son exprience, de sa force, de cette fille, si belle, qui n'a pas froid aux yeux.

Matin. Jeudi 14 novembre 2002. Je suis rveill par quelqu'un frappant  la porte
de ma chambre. Je suis seul dans le lit, Deborah n'est plus avec moi. J'imagine qu'elle
est retourne dans sa chambre au petit matin pour ne pas donner la puce  l'oreille
 son pre. 8 heures moins le quart, la nuit fut courte en sommeil et le lever n'est
pas des plus faciles. Je me lve nanmoins et vais prendre une douche. 10 minutes
plus tard Deborah passe dans la chambre pour me rappeler que nous devons aller en
ville, et qu'il ne faut pas trop tarder.  Elle a dj djeun et est prte  partir.
Elle me dit que je mangerai deux gteaux en route.

Alors que nous sortons de la maison et Deborah et moi nous dirigeons vers la Jeep,
une voiture arrive devant le ranch. Billy en sort, apparemment trs nerv. Il se
dirige droit sur Deborah, l'attrape par le bras et menace de la frapper en criant.

- Brandon m'a tout racont ! Il m'a dit que tu couchais avec ce morveux !

Il me pointe du doigt, je suis d'abord tonn, puis comprends que le petit Brandon
n'a vraiment pas apprci que Deborah le rembarde. Toutefois maintenant Brandon n'a
pas tout  fait tort. Je m'approche de lui pour essayer de le sparer de Deborah.

- Oh ! On se calme.

- Ta gueule, minable

Il se retourne vers moi et me pousse violemment. Je pars en arrire, perds l'quilibre
et je finis par tomber par terre. C'est vrai qu'il est costaud le gaillard. Alors
que je suis sur le point de me relever pour tenter malgr tout de lui en faire dcoudre,
une dflagration retentit. Je me retourne rapidement et vois le pre de Deborah qui
vient de tirer un coup de feu en l'air et a dsormais Billy en joue avec un fusil.
Il lui parle doucement d'une voix forte.

- William Stephen Kimbell troisime du nom, ne fais ne serait-ce que penser lever
de nouveau la main sur ma fille, et je te ramne  ton pre les pieds devant !

Billy lche Deborah et recule de deux pas, les deux mains leves en signe de soumission.

- Eh ! Peter ! Calme-toi, a va, a va ! C'est bon je me calme, mais il y a de quoi
tre nerv, non ? Ta fille est ma future femme aprs tout ! Elle n'a pas le droit
de coucher avec n'importe qui quand mme !

- Ma fille n'est la future femme de personne, et elle couche avec qui elle veut.
Si tu la veux, il faudra la mriter Billy. Maintenant rentre chez toi !

Il lui fait signe avec son fusil de retourner vers sa voiture. Billy ne cherche pas
 discuter considrant sans doute que Peter ne devait pas rigoler. Nous le regardons
partir. Deborah s'avance vers son pre, et le remercie en l'embrassant et le prenant
dans ses bras. Il reste stoque et lui rappelle qu'elle est en retard pour les courses,
et que cette aprs-midi elle a rendez-vous avec je ne sais plus qui.

Lors du trajet vers Bryan, je m'excuse pour les ennuis que je cause :

- Je suis dsol d'avoir mis la pagaille dans tes affaires.

Deborah me rpond d'une voix un peu froide.

- La pagaille c'est moi-mme qui l'ai mise. Et comme tu disais je devais bien me
douter qu'un jour ou l'autre a finirait par me retomber dessus. Mais ne t'inquite
pas pour moi, au pire a mettra un peu d'animation et permettra de clarifier un peu
tout ces histoires.

- Tu t'ennuies  ce point ? C'est aussi par lassitude que tu as couch avec moi cette
nuit ?

Elle se retourne vers moi et me lance un regard triste.

- a me blesse que tu dises a. J'ai couch avec toi, non pas parce que je suis tombe
amoureuse de toi, ce serait mentir, mais, enfin, c'est difficile  dire, tu m'attirais
voil tout, j'avais envie d'tre dans tes bras. Et je n'ai pas menti quand j'ai voulu
rentrer dans ton lit, j'avais vraiment juste envie de me serrer contre toi, et puis,
bon...

- Excuse-moi, je ne voulais pas te blesser. Et je ne regrette pas cette nuit, mme
si ce sera peut-tre la seule.

- Il n'est en effet srement pas trs prudent de ma part de prendre le risque de
me faire attraper par papa, mme s'il m'a dfendu aujourd'hui, il n'en reste pas
moins qu'il y a des intrts dans cette histoire. Et de plus si je suis d'accord
avec toi que je devrais peut-tre remettre en cause mon style de vie, ce ne serait
que contradiction. De plus tu risques  court terme autant, voire plus, que moi dans
cette affaire, mon pre n'est pas un tendre.

Elle sourit. C'est toujours un peu blessant de devoir accepter que notre pouvoir
de sduction n'est pas sans limite et qu'elle comprend trs bien que c'est un peu
une btise que d'avoir passer la nuit avec moi. Mais c'est mieux pour elle et ma
morale, et mon ego s'en trouve amoindri, alors ne nous plaignons pas...

En ville elle me laisse dans les mains expertes de son amie  l'hpital, et va pendant
ce temps faire les courses dont elle a besoin. J'attends quelques instants dans une
salle de l'hpital puis son amie, Lisa, me fait passer entre deux patients pour faire
une radio de ma jambe. Bilan, j'ai bien reu quelque chose  l'intrieur, mais cela
n'apparat que comme plusieurs points minuscules sur la radio. Elle m'explique qu'il
y en a une dizaine et que le plus gros d'entre eux doit faire moins d'un dixime
de pouce, ce qui doit faire un peu plus qu'un quart de millimtre. Je dois inventer
une nouvelle histoire pour lui expliquer comment je me suis fait une chose pareille.
J'ai un peu peur que mon explication n'influence mon verdict, alors je tente de rester
proche de la ralit, imaginant un coup de feu tir par erreur  proximit de ma
jambe. Aprs quelques analyses complmentaires, Lisa m'indique qu'elle ne pense pas
qu'il y ait d'infection, et qu'il est pratiquement impossible de les retirer sans
faire dix fois plus de dgts qu'en les laissant o ils sont. Elle prcise nanmoins
qu'il faudra les surveiller dans les mois qui viennent, pour voir s'ils se dplacent,
et pour tre sr qu'ils sont bien accepts par l'organisme.

Je la remercie grandement et je sors de l'hpital pour attendre Deborah sur le parking
devant celui-ci.  peine plus d'un quart de millimtre, ce ne doivent tre vraiment
que des clats pens-je. Je ne crois pas qu'il puisse exister des metteurs de cette
taille l. Je suis au moins rassur sur ce point. Mais je reste toutefois dubitatif
sur le fait qu'ils m'aient laiss partir sans vrifier que j'tais bien mort. Toutefois
je n'ai peut-tre pas tous les lments, peut-tre ont-ils dcouverts qu'ils taient
observs  ce moment l, ou ont-ils eu contre-ordre au dernier moment, quand les
cahiers et toutes traces eurent t effacs.

Je patiente une bonne demi-heure avant que Deborah ne revienne. J'essaie de me convaincre
que cette histoire est termine, et que je pourrais peut-tre directement prendre
un avion pour la France, et relguer toutes ces aventures au pass. Deborah me retrouve
donc assez satisfait, ce qui la rassure aussi. Nous rflchissons alors que je pourrais
finalement passer une semaine ou deux en plus ici, et ne rentrer qu'aprs en France,
pour vraiment pouvoir dire ensuite que j'tais en vacances ici...

Sur le chemin du retour Deborah me demande si cela ne me drange pas qu'elle fasse
un dtour par la petite ville pas loin du ranch. Un ami  elle y est barman, et elle
lui doit cinquante dollars depuis plusieurs mois, et ne pense jamais  les lui rendre
quand elle le croise. De plus voil bien plus d'un mois qu'elle n'est pas passe
leur dire bonjour,  lui et  sa soeur. C'est un ancien copain  elle, qu'elle connat
depuis plus de quinze ans, et pour qui elle semble avoir beaucoup d'amiti mme si
d'aprs ce que je comprends elle ne le voit pas souvent. Je ne peux que difficilement
refuser, je n'ai plus dsormais d'impratifs et je crois que je la suivrais au bout
du monde sans hsitation.

Mais alors que nous rentrons dans le fast-food-bar et que celui que je pense tre
l'ami de Deborah nous aperoit, il se dirige droit vers elle et nous attire tout
de suite dans les cuisines. Deborah ne manque pas d'exprimer sa surprise, tout en
rigolant :

- Et oh c'est bon ! Je vais te les rendre tes cinquante dollars ! Et puis tu pourrais
dire bonjour ! Qu'est-ce qui te prend ?

Lui n'a pas l'air de rigoler, il tiens Deborah par le bras, le visage inquiet.

- Je me fous de mes cinquante dollars, tu le sais bien. Excuse-moi de te tirer comme
de la sorte  l'cart, mais hier un gars est pass dans le coin et il en avait aprs
ton copain. Il avait une photo de lui et demandait si nous l'avions dj vu.

Le copain de Deborah fait un signe de la tte en ma direction pour montrer que c'est
de moi dont il parle. Je lui demande  quoi ce type ressemblait.

- Difficile  dire, un grand type avec un costume gris, la trentaine srement, mais
pas de signe particulier. Il n'a rien dit d'autre. J'ai demand pourquoi il te cherchait,
mais il a rpondu que ce n'tait pas important, m'a remerci et il est reparti.

- Ae ! a veut dire qu'ils sont encore sur tes traces,  moins que ce ne soit quelqu'un
d'autre, qu'est-ce que tu en penses ?

Mon moral fait une chute de quarante tages.

- Boah ! Pfff ! J'en pense pas grand-chose... Je ne sais plus trop quoi faire, moi
qui me faisais une joie  l'ide que tout cette histoire soit termine. En tous cas
s'ils tranent dans la rgion cela signifie qu'ils ne mettront pas longtemps  me
dnicher, et qu'il vaut mieux que je parte d'ici au plus vite. En plus je te mets
en danger toi et ton pre en restant au ranch. Quelles que soient leurs raisons il
est plus prudent que tu me ramnes  Bryan et que je prenne un bus de l-bas.

Deborah est plus optimiste :

- Je ne suis pas sre qu'ils te trouvent si facilement, tu n'as pas rencontr grand
monde dans le coin. Mais c'est peut-tre plus prudent que tu partes, en effet. Cela
dit, je prfre t'emmener moi-mme  la frontire mexicaine, comme a au moins je
pourrai te dire au revoir et te souhaiter bonne chance quand je sais que tu seras
un peu plus en scurit. Tu as toujours ton passeport ?

- Oui, mais tu ne penses pas qu'ils ont reu des consignes pour m'arrter  la frontire
?

- Je n'en sais rien... Il semble quand mme qu'ils essaient de faire le tout discrtement,
il n'est donc pas impossible que les gardes ne soient pas au courant. De plus c'est
peut-tre encore plus risqu de se faire attraper  essayer de passer la frontire
en douce. Je ne suis pas une experte de ce genre de truc.

Le copain de Deborah intervient.

- Moi je connais un gars qui a fait passer des gars, mais c'est plus dans l'autre
sens.

- Laisse Michael ce n'est pas une bonne ide de toute faon, enfin qu'est-ce que
tu en penses, Ylraw ? Tu voudrais passer la frontire en douce ?

- Je sais pas trop, non il ne vaut mieux pas, mieux vaut compter sur le fait qu'ils
veuillent rester discrets. Mais il faudrait quand mme que je ne trane pas trop,
mme que je parte aujourd'hui, mais tu as des runions cette aprs-midi, non ?

- Je peux les reporter ce n'est pas un problme, c'est tout de mme moins important
que tes soucis.

Le copain de Deborah essaie tout de mme de comprendre et s'interroge sur ce qu'il
se passe et qui je suis. Elle lui explique en gros que des gens en ont aprs moi
pour des raisons inconnues, et qu'elle essaie de m'aider. Elle lui promet de lui
expliquer toute l'histoire en dtail un peu plus tard, et nous repartons pour le
ranch. En chemin, elle s'aperoit qu'elle a encore oubli de lui donner ses cinquante
dollars, mais que cela lui donnera une nouvelle occasion pour lui raconter l'histoire.
Arrive au ranch Deborah invente une histoire pour son pre, comme quoi j'ai appel
mes parents et qu'il faut que je rentre rapidement en France  cause du dcs d'un
membre de ma famille. Par consquent, elle doit remettre les runions de l'aprs-midi
 plus tard et m'accompagnera aprs un repas rapide  l'aroport d'Austin. Son pre
est dsol de ce qui m'arrive. Il me souhaite bonne route et me dit de revenir les
voir. Nous partons en voiture avec Deborah moins de vingt minutes plus tard. J'aurais
aim avoir une discussion un peu plus soutenue avec son pre sur le thme du racisme,
mais le courage et le temps m'ont manqu. Je n'ai pas beaucoup d'affaires, une partie
tait encore au lavage, Deborah tient tout de mme  me donner un de ses sacs  dos,
avec quelques-uns de ses habits  l'intrieur. Je rcupre aussi tout mon argent
et le mets dans mes poches, pour tre sr de ne pas le perdre. J'y place aussi prcautionneusement
ma pierre. Je pourrais presque m'en passer, dsormais, mais je crois que j'y tiens
trop, un peu comme un porte-bonheur, ou un talisman. Deborah veut aussi me donner
de l'argent, mais je refuse, il me reste encore en effet plus de deux mille dollars.

Dpart
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Il doit y avoir prs de cinq cents kilomtres avant la frontire. Je m'inquite pour
Deborah et toute cette route mais elle m'assure que ce n'est pas un problme pour
elle, et que de plus elle s'arrtera peut-tre au retour  Austin, chez son amie.
Aprs une heure ou deux de route elle dcide d'ailleurs de lui passer un coup de
fil pour lui expliquer ce qui lui arrive sans rentrer dans les dtails. Elle lui
demande surtout que dans l'ventualit o son pre l'appelle elle dise bien que Deborah
est chez elle, et d'inventer une excuse pour lui expliquer qu'elle ne peut pas lui
parler pour le moment, mais que tout va bien.

Nous rejoignons la 35 qui passe ensuite par Austin puis San Antonio. Nous faisons
quelques pauses, pour boire un coup et manger un biscuit. Tout semble calme. Deborah
me demande si je sais ce que je vais faire au Mexique. Je pense que je vais tenter
d'aller  la premire grande ville avec un aroport, et d'en repartir pour la France.
Dans l'hypothse moins sduisante o je sois dj recherch l-bas, j'avoue ne pas
avoir rellement d'ide. Peut-tre trouver des gens qui puissent m'aider  faire
un faux passeport ou  dnicher un moyen de partir pour l'Europe, en bateau ventuellement.
Aprs un certain temps de route Deborah appelle son pre au tlphone pour le prvenir
qu'elle profite d'tre  Austin pour aller voir son amie, et qu'elle ne rentrera
peut-tre que le lendemain matin, de faon  ce qu'il ne s'inquite pas.

Il est vrai que je n'avais dj initialement pas beaucoup d'ides sur le mieux 
faire une fois au Mexique. Les vnements s'acclrant rendant la situation encore
plus complexe, cela n'arrange pas beaucoup mes affaires. Je pensais finalement prendre
une dcision pendant les trois jours que j'imaginais encore pouvoir passer avec Deborah.
Mais je suis dsormais bien perplexe. Je discute assez peu avec Deborah. Elle doit
sentir que je suis ennuy, mais ne doit pas avoir non plus beaucoup d'ides pour
m'aider.

Elle me jette un oeil avec une petite mine triste :

- C'est vraiment bte, je ne vais peut-tre plus jamais te revoir et je ne sais pas
quoi te dire.

- J'avoue que je ne sais pas vraiment quoi te dire non plus, je n'ai pas franchement
l'esprit  te poser des questions sur ta vie au ranch et tout le reste...

- Mouais. Mais tu sais ce n'est pas si simple pour moi non plus, je n'ai pas envie
de te laisser l, tout seul  l'aventure. J'aimerais pouvoir te savoir vraiment sauv
et tranquille. Mais moi non plus je ne sais pas quoi faire, rester avec toi ou te
laisser.

- C'est trs gentil, mais tu sais, sans vouloir tre mchant, cette histoire est
tellement incomprhensible que je ne suis pas sr que tu pourrais vraiment m'aider.
Ce serait mme plus idiot que nous soyons deux  avoir des ennuis alors que tu pourrais
rejoindre ton pre sans encombre. Enfin, j'espre qu'ils ne vont pas remonter jusqu'
vous.

Nous roulons depuis de nouveau bien une heure ou deux, et nous venons de passer San
Antonio. La frontire doit dsormais se trouver  moins de cent miles d'ici, c'est
 dire environ cent soixante kilomtres. La route est tranquille, et la circulation
parseme. Soudain alors que nous parlons, Deborah s'inquite d'une voiture qui arrive
par l'arrire  trs vive allure. Cela pouvant tre sans aucun rapport avec nous,
nous conservons notre allure sur la file de droite. Quand la voiture arrive  notre
hauteur, elle semble se caler  notre vitesse, et sa vitre passager s'ouvre. Du haut
du 4x4 je ne vois pas qui se trouve  l'intrieur, mais je crie  Deborah de faire
attention, que le conducteur a peut-tre une arme  point sur elle. Elle freine alors
et la voiture nous dpasse. Nous remarquons  ce moment que la vitre arrire et le
coffre ont subi de nombreux impacts que nous identifions comme des marques de balles.
La voiture s'arrte alors brusquement en travers de la route, nous obligeant  piler,
et alors que Deborah se prpare  la contourner par le bas-ct, un homme sort de
la voiture en nous criant d'attendre. Il n'est apparemment pas arm mais semble avoir
t touch par les balles, il a le bras gauche ensanglant. De toute vidence, il
a reu une balle au niveau de l'paule ou du bras. Il court vers notre voiture, Deborah
baisse sa vitre. Il monte sur le marche-pieds du 4x4 et se tient avec son bras droit
au montant de la porte. Chose trs tonnante, il parle en franais.

- Franois ! Franois ! Il faut que vous alliez au plus vite  Sydney, Etiola est
l-bas, il faut que vous alliez  Sydney, c'est important, il faut vous dpcher,
ils vous...

Je tente de le calmer.

- Calmez-vous ! Calmez-vous ! Montez  l'arrire nous allons vous emmener  un hpital
et vous serez plus tranquille pour nous expliquer toute votre histoire.

Mais il n'en a pas le temps. Deborah pousse un cri. Une gicle de sang nous clabousse
alors que l'homme a sa tte projete en avant, touch en pleine tempe par une balle.
Il roule sur l'aile du 4x4 et s'croule par terre alors que deux ou trois secondes
aprs l'impact une dflagration retentit. Je comprends que le coup a d tre tir
 plusieurs centaines de mtres de l pour que la balle arrive avec tant d'avance
sur le son. Je crie  Deborah.

- Roule ! Roule ! Magne-toi ! Ils nous tirent dessus !

Deborah redmarre en trombe et contourne la voiture par la droite en passant sur
le bas-ct avant de revenir sur la route. Heureusement que nous avons un 4x4 ! Elle
acclre  fond alors que je scrute l'arrire de la voiture pour voir si je distingue
d'o est parti le coup de feu. Il y a plusieurs voitures et un camion qui arrivent
au loin, et je ne remarque rien qui me permette de les suspecter. Deborah me demande
s'ils sont  nos trousses, je rponds que je n'en sais rien. Mais aprs quelques
kilomtres o personne ne semblait nous suivre, je lui conseille de ralentir pour
ne pas se faire arrter par la police. Celle-ci a d se rendre sur les lieux de l'accident,
de plus la route tant bloque par la voiture en travers, nous devrions remarquer
rapidement si une voiture nous poursuivait. Mais la route est dserte, aucune voiture
ou autre vhicule ne semble se profiler. Je scrute aussi les airs  la recherche
d'un ventuel hlicoptre, mais rien.

- Tu as compris ce qu'il a dit, il ne parlait pas anglais ? Il a prononc ton prnom,
non ?

- Oui, il m'a parl en franais, il m'a dit que je devais aller  Sydney pour y retrouver
Etiola qui s'y trouve, et que c'tait trs important. Etiola c'est le nom du marabout
d'Afrique dont m'avait dj parl le gars en France.

-  Sydney ? Mais tu crois que ce type est de ton ct ?

- Je n'en sais rien, ce qui est sr c'est qu'il n'est plus du leur.  moins que la
situation soit beaucoup plus complexe que je ne le crois, et que tout ce petit monde
soit en plein milieu d'une guerre interne dans laquelle je me suis retrouv par hasard.

- Tu vas aller  Sydney ? Tu ne penses pas que ce peut tre un pige ?

- Pfff ! J'en sais rien ! Comment je saurais ce qu'il faut faire ? Cette histoire
est dmente, attends, on vient de se faire rattraper par un mec que je n'ai jamais
vu, qui lui me connat et me conseille d'aller  Sydney voir un marabout ! Je ne
sais pas si je dois aller  Sydney, j'ai pas la moindre ide de ce qui m'arrive...
Soit j'oublie tout a et je tente de rentrer en France, soit je le prends au srieux
et je tente d'y voir plus clair... Pour l'instant Sydney c'est ma seule piste. Et
puis ils semblent me retrouver o que j'aille, je ne sais pas combien j'ai de personnes
aux fesses, j'ai peur de ne pas tre plus tranquille en France. Peut-tre que ce
marabout connat les cls de cette histoire et pourra enfin m'aider  me sortir de
ce ptrin, j'en doute un peu mais bon, si j'en apprends un peu plus...

- Ce type-l est peut-tre celui qui te cherchait l'autre jour. Si a se trouve il
voulait t'avertir d'un danger mais ils l'ont trouv d'abord. Il faut que j'appelle
papa pour savoir si quelqu'un est pass. Comment a-t-il pu savoir o nous trouver
?

Deborah appelle alors son pre, qui lui apprend qu'il n'a pas t au ranch de l'aprs-midi,
et qu'il n'a vu personne. Quand il demande des explications elle invente simplement
qu'elle avait oubli qu'elle devait recevoir un colis dans la journe, mais que ce
n'tait pas grave elle le rcuprerait un autre jour.

- Mon pre n'a vu personne, comment a pu faire ce gars pour savoir que nous partions
pour le Mexique et nous retrouver ? En plus papa ne le savait pas non plus, il n'aurait
mme pas pu renseigner quelqu'un qui se serait fait passer pour un ami  moi et qui
l'aurait appel. Ah mince j'ai oubli de lui demander si quelqu'un avait appel !
 moins que la personne n'ait appel Jennie  Austin ?

Aprs vrification Jennie confirma que Billy l'avait appel, ou une personne se faisant
passer pour lui. Jennie n'a pas jug bon de cacher  Billy o se trouvait Deborah,
pensant que seulement son pre ne devait pas savoir.

- Oui mais comment connaissent-ils Jennie, et quoi, comment savaient-ils que j'tais
avec toi ?

 force de traner dans le coin avec ta photo peut-tre que Billy ou Brandon on lcher
le morceau. Peut-tre aussi que quelqu'un a appel papa et qu'il a donn le numro
de Jennie.

- Ouais, a se tient...

- OK, si on considre que nous savons comment il nous a retrouvs. Donc je rcapitule,
d'aprs ce que tu m'as racont, tu pensais que le mec du Pentagone, celui chez lequel
tu es all, voulait partir. C'tait peut-tre bien le cas, et, aprs lui avoir vol
ses billets, il a dcid de te retrouver pour te mettre en garde.

- C'est possible sauf que le gars que nous avons vu toute  l'heure n'est pas celui
du Pentagone. Soit il n'avait rien  voir avec ce gars et alors a veut dire que
d'autres personnes veulent aussi me trouver, peut-tre parce qu'elles sont opposes
 cette organisation, qu'elle cherchent des infos, qu'elles pensent que j'en possde,
qu'elles me prennent pour quelqu'un d'autre ou je ne sais quoi encore. Soit le gars
du Pentagone a contact d'autres gars du coin quand il a eu cho de l'accident avec
la Viper... Ce qui revient un peu au mme, finalement.

- Mouais, a nous avance pas beaucoup,  part que nous sommes presque srs dsormais
que des personnes seraient plutt de ton ct... Ce qui n'est dj pas mal, remarque.

J'acquiesce et nous continuons d'numrer des possibilits pendant un moment, sans
rellement progresser, jusqu' ce que la frontire mexicaine soit en vue. Nous restons
sur nos gardes mais le passage se fait sans encombre, hormis les questions habituelles
de ce que nous allons faire au Mexique, combien de temps, et des choses dans ce genre.

Une fois la frontire passe, je demande  Deborah de me laisser au premier pueblo
pour que je prenne un bus, mais elle refuse. Elle insiste pour au moins m'accompagner
jusqu' l'aroport de Monterrey. Nous roulons un peu, mais il commence  se faire
tard, et nous nous arrtons dans un restaurant pour manger.

- J'aurais prfr de meilleures circonstances pour t'inviter au restaurant.

- Il vaudrait mieux que ce soit moi qui t'invite et que tu gardes ton argent. Tu
en auras srement besoin si tu dois aller  Sydney. Je ne sais pas combien cote
un vol du Mexique pour Sydney, mais tu n'auras pas de trop de tes deux mille dollars
de toute manire pour t'en sortir une fois l-bas. Ce serait d'ailleurs plus raisonnable
que je te paye aussi le billet.

- Ne t'inquite pas, j'ai encore ma carte bleue, et  moins qu'elle ne soit bloque,
j'ai encore de l'argent sur mon compte.

Nous nous sommes installs dans le petit restaurant, sur une petite table  l'cart,
il n'y a pas grand monde de toute faon...

- Je ne pense pas qu'il y ait de vol pour Sydney au dpart de Monterrey, il te faudra
sans doute passer par Mexico. Si nous avions su, nous aurions pu aller  Houston
ou Austin directement, si a se trouve ils ne te cherchaient pas du tout dans les
aroports. Ils ne nous ont mme pas fait d'ennuis  la frontire.

- Oui tu as raison, mais maintenant que c'est fait, trop tard pour faire marche arrire.
J'espre que j'aurai encore un vol pour Mexico ce soir, sinon il va falloir que je
passe la nuit  Monterrey. Ce qui ne m'enchante gure, ils doivent bien se douter
que je vais aller  Monterrey une fois au Mexique...

- Tu es dur, a nous permettrait peut-tre de passer une nuit supplmentaire ensemble,
en amoureux en vacances au Mexique, t'imagines ? C'est peut-tre dangereux mais l'occasion
ne se reprsentera srement pas de sitt ! Et puis pourquoi ils devraient plus se
douter que tu irais  Monterrey qu'ailleurs, au contraire, Monterrey c'est une grande
ville, ils doivent plus penser que tu vas passer par les petits bleds.

Elle parvient  conserver le sens de l'humour malgr la situation. Je crois que je
l'aime vraiment bien. Je ne sais pas trop si elle s'est vraiment attache  moi ou
si ceci n'est qu'un prtexte pour la sortir de son quotidien. J'espre nanmoins
que j'aurai l'occasion de la revoir une fois toutes ces histoires termines. Si jamais
elles se terminent... Nous ne nous attardons pas et repartons pour Monterrey. Nous
n'y arrivons que tard et ne tentons mme pas l'aroport pour le soir. J'imagine que
ni elle ni moi ne voulons vraiment nous quitter tout de suite. Ce sera peut-tre
une erreur mais qu'importe. Nous trouvons un petit htel tranquille en priphrie.

Je ne parle pas trs bien espagnol. Mes cours du lyce et de mon cole d'ingnieur
sont un peu loin. Je pense toutefois le comprendre  peu prs, mme si ma comprhension
dpend grandement de l'accent de mon interlocuteur, et de sa vitesse d'locution.
Deborah, elle, le parle couramment, et se charge de demander une chambre et d'en
rgler la note  l'avance, sachant que nous partirons de toute vidence trs tt
le lendemain matin. Les dollars amricains sont plutt bien accepts dans le coin.
Mais en rflchissant je me demande s'il y a un endroit o ceux-ci ne le seraient
pas. L'htel n'est pas gnial, pas plus que le quartier, mais nous devrions tre
tranquilles par ici, au moins par rapport  ceux qui me suivent. Je suis puis.
La courte nuit prcdente avec Deborah, et la journe des plus tumultueuses ont eu
raison de moi. Je passe en clair  la salle de bain, pour m'apercevoir que j'ai
encore des taches de sang de l'homme qui nous a interpels sur la 35 en direction
du Mexique. Deborah en a reu bien plus que moi, tant juste  ct de lui au moment
o il a reu la balle. Nous nous couchons ensuite, et nous nous endormons en quelques
secondes, dans les bras l'un de l'autre, sans mme vraiment profiter de cette dernire
nuit ensemble. Il n'est pourtant pas si tard, 22 heures tout au plus.

Mardi 10 dcembre 2002
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C'est Deborah qui me rveille en me secouant doucement au milieu de la nuit. Elle
me dit  voix basse que quelqu'un vient de frapper  la porte. Le temps que je reprenne
mes esprits on frappe de nouveau. Il est 5 heures passes du matin. Nous sommes le
vendredi 15 novembre. Deborah s'est leve et est alle voir par la lorgnette de la
porte qui pouvait bien frapper. Elle revient, et m'explique qu'il y a trois personnes
devant la porte. Elles frappent une nouvelle fois, en insistant plus. Je vais  mon
tour vrifier par la lorgnette. Il ne faut pas longtemps avant que notre ventre se
noue et que nous soyons bien rveills, nous avons peur tous les deux. Deborah m'indique
que nous pourrions partir par la fentre, l'escalier de secours n'tant pas trs
loin sur la gauche, nous pourrions sans trop de mal sauter pour l'attraper. Les personnes
frappent encore plus fort. Deborah rpond en espagnol, faisant mine de se rveiller.
Elle demande qui frappe et pour quelle raison. Un homme rpond qu'il dsire parler
avec le dnomm Ylraw, que c'est urgent et important. Je me rapproche de Deborah,
et lui parle doucement  l'oreille.

- Bon, on fait quoi ?

- Franchement ils ne m'inspirent pas confiance, moi je suis pour qu'on se tire en
douce.

- Tu as raison, je n'ai pas envie de prendre de risques, on ramasse nos affaires
et on se casse en vitesse. Fais-les un peu patienter en leur racontant je ne sais
pas quoi.

Tout se passe alors trs vite. Nous ramassons nos rares affaires et nous habillons
en trs peu de temps. Deborah leur demande de patienter quelques minutes, le temps
de se lever et de s'habiller. J'ouvre alors la fentre, mais les escaliers sont plus
loin que je ne le pensais quand Deborah me l'a dit. Malheureusement, la fentre de
la salle de bain, qui se trouve plus proche, est trop petite pour que nous puissions
esprer y passer. Deborah me presse et je me lance vers les escaliers de secours
en mtal, caractristiques de tous les immeubles dans tout bon film amricain, ou
mauvais, suivant le point de vue. Ce n'tait finalement pas si loin, je devais tre
impressionn par la hauteur plus que par la distance relle aux escaliers. Deborah
se dbrouille beaucoup mieux que moi, et ne se fait pas du tout mal, alors que je
me suis pris un sacr coup au niveau des genoux. Elle me demande si je ne me suis
pas trop fait mal, l'air de dire que je me suis moins bien dbrouill, ce qui m'nerve
beaucoup mais nous n'avons pas le temps de nous chamailler. Durant notre descente
rapide, nous entendons ce qui sans aucun doute est le bruit des hommes en train de
dfoncer la porte. Et quelques secondes plus tard ils sont  la fentre en train
de crier que nous ne devons pas partir, que nous devons attendre. Nous n'y prtons
aucune attention et quelques dizaines de secondes plus tard nous sommes en train
de courir en direction du 4x4 de Deborah.

Notre dpart se passe sans encombre. Nous ne cherchons mme pas  nous interroger
sur ce que voulaient ces hommes, et nous filons en direction de l'aroport. Aroport
de Monterrey qui se trouve, selon Deborah, parce que moi je n'y connais rien, au
nord-est de la ville, vers Apodaca,  prs d'une quinzaine de miles du centre ville
de Monterrey, peut-tre plus. Je suis impressionn par son sens de l'orientation,
mais elle m'explique qu'elle est dj venue deux ou trois fois  Monterrey, en avion
la plupart du temps, et que par consquent elle connat un peu. De plus elle avoue
ne pas prendre le plus court chemin, mais redescendre un peu vers le centre pour
retrouver un itinraire qu'elle connat mieux. Elle pense pouvoir aller plus vite
de cette faon plutt que de chercher directement le meilleur itinraire. Mais nous
ne sommes pas extrmement presss, il semble en effet que nos visiteurs ne nous aient
pas pris en chasse.

- Comment penses-tu qu'ils t'ont retrouv ?

- Je n'en ai pas la moindre ide. Ils savaient que nous partions pour le Mexique,
qu'ils aient pu deviner que nous irions jusqu' Monterrey, soit, mais pour nous dnicher
dans l'htel, je ne comprends pas.

- Si a se trouve, au moment ou nous avons pris la fuite aprs que le type sur la
75 ait t tu, ils ont peut-tre tir un metteur sur la voiture sans que nous ne
nous en rendions compte. Peut-tre mme en avions-nous un depuis bien avant. Auquel
cas ils peuvent nous suivre facilement.

- Ils ont peut-tre aussi tout simplement transmis le descriptif de la voiture ou
de nos portraits, ce qui expliquerait qu'il leur ait fallu toute la nuit avant de
nous retrouver.

- D'un autre ct a n'avait peut-tre aussi rien  voir, peut-tre devenons-nous
compltement paranos et ne voulaient-ils que nous signaler un problme quelconque.

-  5 heures du matin, en dfonant la porte ? J'en doute, de plus ils connaissaient
mon surnom, et je te rappelle que tu as pay en liquide et donn un faux nom au grant
de l'htel.

- Ha oui tu as raison, je suis bte.

- Je ne te le fais pas dire !

- Ah ! Mauvais garon !

Elle me file une tape sur la jambe. Nous rigolons un peu. Mais si de ne pas prendre
les choses trop au srieux est bon pour le moral, cela n'claircit pas pour autant
mes ides sur ce qui se trame, et comment nous ont retrouvs ces gars-l. Deborah
a peut-tre raison, un metteur se trouve sur la voiture... Nous arrivons  l'aroport
de Monterrey. Je prends un billet pour le premier vol pour Mexico,  6 heures, dans
quinze minutes. Je ne prendrai un vol pour Sydney qu'une fois l-bas, plus en scurit.
Les adieux sont brefs, ce n'est pas son genre, pas plus que le mien. Je lui dis de
faire attention, que si la voiture est effectivement suivie, il se pourrait qu'elle
ait quelques ennuis. Elle me rpond que c'est  moi qu'ils en veulent, et qu'ils
la lcheront quand ils verront qu'elle est seule.  son tour de promulguer des conseils,
puis nous nous embrassons, srement pour la dernire fois. Ses lvres me manqueront...

- Salut cowboy, prends garde  tes fesses, et repasse dans le coin mettre un peu
d'aventure, c'est vrai que ma vie va paratre bien monotone maintenant,  ct de
tes pripties... Tu m'criras la suite, j'espre, et n'hsite surtout pas  passer
un coup de fil ou un mail si tu as besoin que je t'envoie de l'argent.

- Merci pour tout, Deborah, je reviendrai te voir.

- Allez va, ne fais pas de promesse que tu ne tiendras pas, casse-toi.

Il est vrai que je suis, pour l'instant en tous cas, on ne peut plus dubitatif sur
ce point. Pourrai-je revenir lui rendre visite ? Je prfre ne pas penser  trop
long terme, ce que j'aimerai c'est juste comprendre un peu plus, et me sentir en
scurit. Je me dirige vers mon terminal. Je peux embarquer ds  prsent, et c'est
d'autant plus rapide que je n'ai pas de bagages. Le vol se passe sans encombre, je
dors tout du long, de toute faon.

Mexico
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Aroport de Mexico, tout juste 8 heures du matin. Le but maintenant est de dnicher
un vol pour Sydney. Dbarquement, je vais au premier guichet d'une compagnie arienne
que je connais,  savoir British Airways pour l'occasion, et je me renseigne sur
les vols pour Sydney au dpart de Mexico. Manque de chance ils ont tous une escale
 Los Angeles. De plus le prix est loin d'tre ngligeable, prs de deux mille dollars
pour le premier prix. Je n'aurais pas cru que ce soit si cher. Je tente une autre
compagnie, mais les trajets de vol, tout comme les prix, sont les mmes. Et si je
tente de passer par un trajet diffrent, les billets cotent beaucoup plus cher que
ce que je peux payer, il faut en effet que je conserve un peu d'argent sur mon compte
pour une fois que je serai  Sydney. D'autant plus que je ne sais mme pas si ma
carte bleue fonctionne encore. Mais j'aimerais ne pas l'utiliser sauf en dernier
recours, car c'est la seule rserve d'argent qu'il me reste. De plus l'utiliser pourrait
leur permettre de me localiser. Je me rends compte aussi  quel point je suis stupide.
J'aurais d vrifier les vols avant, sur internet chez Deborah par exemple. Mais
je ralise que d'un autre ct  ce moment l je ne pensais pas aller  Sydney mais
 Paris. Je pourrais toujours rentrer  Paris, aprs tout, comment vais-je dnicher
ce fichu marabout,  Sydney ? Et puis aller  Sydney c'est un peu se jeter dans la
gueule du loup, quoi que rentrer en France chez moi ce n'est pas beaucoup moins dangereux...
Bon allez ! C'est parti pour Sydney, au pire a me fera des vacances... Je pars 
la recherche d'un accs internet d'o je pourrais trouver plus d'informations sur
les moyens de transport disponibles pour aller du Mexique vers l'Australie.

Concentr sur ma recherche, je ne me suis pas rendu compte que trois hommes me suivaient.
Ils m'interpellent, et alors que l'un d'eux me saisit par le bras, sans que ce soit
trop agressif, un autre me parle en espagnol. Il s'exprime toutefois beaucoup trop
rapidement pour que je le comprenne correctement. Je tente de reculer un peu, mais
le premier homme me tient plus fermement par le bras gauche. Le deuxime me parle
toujours, s'imaginant sans doute que je comprends, et le troisime semble regarder
autour pour vrifier que personne ne les observe. Ils sont habills  peu prs pareil,
de vieilles vestes en cuir. Ils sont de mme tous mal rass, donnant l'impression
de baroudeurs embauchs pour se charger d'une sale affaire. Ces trente secondes et
leur allure me suffisent ne pas apprcier leur compagnie plus que de raison, mme
si,  bien y rflchir, je dois avoir exactement le mme look qu'eux  ce moment.
Je leur parle en franais :

- coutez les mecs, je vous trouve cools, mais franchement un truc  quatre c'est
pas mon trip, et puis vous savez, les mexicains, tout a...

Alors que je prononce ces mots, je serre le poing, me cambre lgrement et loigne
un peu mon bras droit pour avoir plus d'lan. Ma phrase pas encore termine je dcoche
un crochet du droit  l'homme qui me tient. J'ai une fois de plus mis toutes mes
forces, en tournant mon buste sur mes hanches pour avoir d'autant plus de puissance.
Il me lche et va bousculer plusieurs personnes derrire avant de s'crouler au sol.
Je ne prends pas le temps de m'assurer qu'il est KO, et pars sur le champ au pas
de course en zigzaguant entre les gens. Les deux autres sont surpris mais ne mettent
pas longtemps avant de me prendre en chasse. Il est trs difficile de courir  l'intrieur
de l'aroport, entre les gens, les barrires, et les petites machines qui portent
les bagages, qui sont beaucoup moins marrantes que d'habitude du coup. Je tente de
me diriger vers l'extrieur. Je sors en trombe et acclre quand je vois que l'un
des deux hommes est encore  mes trousses. Je ne peux viter un couple qui se trouvait
au coin d'une colonne. Je les renverse brutalement, ils me hurlent aprs, l'homme
tente mme, un instant, de me poursuivre aussi, mais il laisse tomber rapidement,
sans doute quand il s'aperoit que j'ai dj quelqu'un  mes trousses. Je tente de
m'loigner de l'aroport, traverse les parkings, marche mme par-dessus les voitures
qui me barrent le passage. Je suis plus qu'essoufl, j'ai un point de ct qui commence
 tre douloureux, mais mon poursuivant ne tient pas mon rythme, et je suis sur le
point de le distancer quand je remarque une fourgonnette qui se dirige vers moi.
Je suis oblig de changer de direction et faire en sorte de passer par des endroits
impraticables en voiture. Mais elle parvient malgr tout  retomber sur mes traces,
ses pneus crissent, elle ne doit pas tre en super tat. Quelques minutes passent,
nous nous trouvons dsormais de l'autre ct de l'aroport. Je commence  vraiment
fatiguer, je suis oblig de diminuer un peu mon rythme. Trois personnes avaient saut
de la fourgonnette pour me prendre en chasse en courant. Et, ironie du sort, c'est
la personne que j'ai assomme en m'enfuyant qui me surprend alors qu'elle ressortait
de l'aroport. Elle m'attrape  bras le corps en arrivant sur mon ct gauche, sans
que je la remarque. Ma vitesse et la sienne nous dsquilibrent et nous roulons au
sol. Je me dbats et me libre, mais alors que je me relve, deux autres hommes arrivent
sur moi et me saisissent. De rage, je donne un violent coup de pied dans le torse
de celui devant moi, qui se plie sous la douleur, et un coup de tte en arrire pour
tenter de me librer de celui me tenant par derrire. Il ne lche pas prise. Je lance
un autre coup de pied  un troisime qui voulait m'attraper les jambes, et je me
projette en arrire pour dstabiliser mon agresseur. Je crie de rage et me dbat
du plus que je peux. Mon acharnement porte ses fruits et nous nous retrouvons tous
les deux au sol. Je me retourne rapidement et lui assne un coup de poing alors que
deux autres sont en train de me saisir et de me soulever par la taille. J'carte
avec force mes deux bras pour les frapper de concert. Ils lchent prise mais le gars
que j'avais frapp le premier s'est relev et me rend la pareille. Un puissant crochet
du droit qui m'tourdit et me projette au sol. Ils ne m'avaient pas frapp jusqu'
lors, c'est sans doute la raison pour laquelle je leur tenais tte. Peut-tre ont-ils
pour consigne de ne pas tre trop violent. C'est ce que semble confirmer le fait
qu'un autre semble dire  l'homme qui m'a frapper d'y aller doucement. Pendant ce
temps, trois autres me sont arrivs dessus et me tiennent par les bras et la taille.
Je me dbats mais sens bien que je ne pourrai pas rsister plus longtemps. L'un d'entre
eux me met alors un tissu sur la bouche et le nez. Je prsume  raison que ce doit
tre un somnifre et quitte les bras oppressants de mon agresseur pour ceux rconfortants
de Morphe.

Je me fais rveiller  l'arrire d'une voiture par une personne assise  ma droite.
J'ai des menottes aux poignets, et  ma gauche un molosse me tient le bras droit
 plat sur ma jambe, et porte un revolver de son autre main. La personne  ma gauche
me parle en anglais :

- Eh bien, Monsieur Aulleri, tes-vous toujours aussi affectueux envers les personnes
qui vous accueillent dans un nouveau pays ? Nous en avons dcousu avec vous, et il
s'en fallait de peu pour que la police ne nous repre.

Il change alors de langue et me parle en espagnol.

- Vous parlez espagnol ?

Je lui rponds en anglais.

- Trs peu, mais je le comprends plus ou moins.

Il semble surpris.

- trange, j'avais cru comprendre par votre organisation que vous deviez le parler.

- Pour votre information, je ne suis au sein d'aucune organisation.

- Oui, bien sr, bien sr. Pardon.

Comment cela pardon ? Je crois que je perds patience. Qu'est ce que c'est encore
que ces salades ? Que me veut ce type ? Que me veulent tous ces types  la fin, que
me veut le monde, bon sang !

- Bon qui tes-vous, et que me voulez-vous ?

Je tente sans succs de garder mon calme, mais je m'agite un peu et l'homme  ma
droite me tire le bras et me fait signe de me calmer.

- Vous avez raison, je manque  tous mes devoirs. Je suis Juan Mendez Medina,  votre
droite vous trouvez Jamn.

Je me retourne, il me fait un signe de la tte, esquissant un sourire.

- Au volant vous avez Cristina, et  sa droite Javier.

Je salue tout ce beau monde, mais me retourne vers Juan pour lui demander ce qu'il
me veut. Il est un peu hsitant, me regarde quelques instant fixement, puis rpond
finalement.

- Nous sommes membres d'une formation rvolutionnaire qui tente de mettre  mal le
pouvoir soi-disant dmocratique du prsident. En effet nous avons plusieurs raisons
de penser que la prtendue dmocratie n'est en fait qu'une couverture. Nous pensons
de mme que le prsident, ou certains de ses conseillers, agissent pour le compte
d'une organisation cache, de toute vidence au bnfice des tats-Unis.

- Mais que viens-je faire l dedans ?

- De ce que nous en avons dduit, certaines personnes au sein mme de cette organisation
sont opposes  ses mthodes, ou  son mode de fonctionnement. Ces mmes personnes
sont entres en contact avec nous pour nous indiquer votre arrive au Mexique. Nous
avons dans un premier temps tent de vous joindre  votre htel de Monterrey, mais
vous vous tes chapp. Nous avons alors employ des mthodes un peu plus directes
 l'aroport de Mexico.

Voil qui explique au moins qui taient les personnes  Monterrey.

- Mais que vous ont dit ces personnes  mon sujet ?

- De ce que nous avons compris, elles risquent beaucoup en tentant de rentrer en
contact avec nous, et nous ne savons gure plus que vous arriviez au Mexique, en
fuite de l'organisation, et que votre aide nous serait prcieuse.

Ils doivent vraiment me confondre avec quelqu'un d'autre.

- Mais cette organisation, vous pouvez m'en dire plus ?

- Malheureusement pas beaucoup. Je n'ai rencontr que deux de ses membres, des personnes
semblerait-il haut places dans les classes dirigeantes, ici au Mexique. Celles-ci
ne m'ont parl que quelques minutes il y a de cela plusieurs mois. Tout ce que j'ai
compris, c'est qu'elles soutenaient la cause de ma formation rvolutionnaire, mais
que la tche serait dure car l'organisation possde d'innombrables ramifications.
Par la suite, certains d'entre nous ont rencontr d'autres membres de l'organisation,
ou des personnes proches travaillant pour elle. Ces personnes tentaient de nous communiquer
des informations sur les futures dcisions de l'quipe gouvernementale, pour que
nous tentions de leur mettre des btons dans les roues et rallier une partie de la
population  nos cts. Depuis quelque temps les contacts sont beaucoup plus rares.
De plus notre mouvement est de plus en plus recherch et perscut par le gouvernement
et l'arme, sous le couvert de personnes en civil. J'ai perdu douze de mes proches
camarades au cours des trois derniers mois. Et aprs prs de deux mois de silence,
ce n'est qu'hier qu'une personne est venue nous expliquer votre arrive au Mexique.
Je n'ai eu que peu de dtails et je pensais que votre rle tait de nous soutenir.
C'est pour cette raison que vos questions m'tonnent beaucoup, tout comme le fait
que vous ne parliez pas espagnol, et du mal que nous avons eu  vous attraper  l'aroport.
J'en suis mme venu  douter que ce soit bien vous. Mais la description, la voiture
et la fille ce matin  Monterrey, et la photo que l'on m'a transmise de vous, de
mme que vos papiers d'identit que je me suis permis de vrifier, ne laissent aucun
doute.

Deborah !

- La fille, vous lui avez fait quelque chose ?

- Non, pas du tout, elle ne nous intressait pas et nous pensions qu'elle n'tait
qu'une excutante pour vous.

Je suis rassur, mais pas compltement dans la mesure o il y a l'autre partie, cette
organisation, qui peut encore lui chercher des noises au Texas. Il faudra que je
lui passe un coup de fil ds que possible pour en tre sr. Tout semble se compliquer
 mesure mme que je dcouvre des lments qui devraient au contraire me permettre
d'y voir plus clair.

- Je ne fais pas partie de cette organisation, enfin je pense que je n'en fais pas
partie. Il m'arrive tellement de choses tranges que j'en viens  douter de tout.
Par contre elle me poursuit, a c'est vrai, mais je ne sais pas pourquoi. Peut-tre
pour les mmes raisons qu'elle semble vous perscuter vous aussi,  savoir que vous
dtenez des informations  son sujet.

- J'avoue que je suis bien perplexe, je pensais que vous auriez de nombreuses informations
 nous fournir. Mais que savez-vous ? N'avez-vous pas des documents ou entendu des
choses que vous pensez pouvoir nous tre utiles ?

- Je n'ai que trs peu d'informations. Je possdais des cahiers crits par l'un des
membres de l'organisation, mais certains m'ont t subtiliss et les autres dtruits
avant mme que je n'aie pu en tirer vraiment quelque chose. Il y a ce bracelet aussi,
qui me parat omniprsent, et que chaque membre de l'organisation semble avoir.

- Un bracelet ? Que voulez-vous dire ?

- Un bracelet, banal, un bijou ou peut-tre un signe de reconnaissance. J'en ai eu
un moi-mme, dont je me suis dbarrass, et j'en ai retrouv plusieurs tout au long
de mon parcours.

- Mais vous venez d'o ? Voil combien de temps que vous fuyez l'organisation ?

- Tout a vraiment commenc il y a deux semaines, en France. J'ai ensuite t captur,
puis emmen  Washington, aux tats-Unis, d'o je me suis enfui pour arriver au Texas,
et au Mexique ensuite.

La voiture roule toujours, ne connaissant pas du tout le coin je demande  Juan o
nous sommes et o nous allons. Il m'explique que nous avons travers le centre de
Mexico pour aller de l'autre ct de la ville par rapport  l'aroport, dans une
des cachettes de son mouvement. Deux voitures forment le convoi, celle dans laquelle
je me trouve et la camionnette bleue qui nous suit. La mme que j'ai vue  l'aroport.
Nous roulons encore en ville, dans des rues qui ne sont pas trs larges, pas trs
frquentes non plus, semblerait-il. Soudain, alors que nous circulons dans une rue
troite, une camionnette qui venait en sens inverse tourne brutalement devant nous
pour nous barrer la route. Sa porte coulissante s'ouvre et trois types avec des pistolets
ou des mitraillettes commencent  nous tirer dessus. La vitre avant de notre voiture
explose en partie. Je sens une vive douleur dans mon paule gauche. Je crie. Juan
et Jamon tirent eux aussi avec leurs pistolets et leurs rvolvers en direction de
la camionnette. Juan me pousse violemment et me fait allonger entre les siges arrire
et les siges avant, pour me protger. Je ne pense ou ne ralise plus grande chose
 ce moment, je pense avoir reu une balle dans l'paule, elle me fait terriblement
mal. Les coups de feu rsonnent et me font bourdonner les tympans, je n'entends presque
plus rien. Du sang gicle de partout, je ne sais pas si c'est le mien ou bien celui
de Juan, qui se trouve juste au-dessus de moi. La fusillade se poursuit, je ne sais
plus si je crie ou pas, je tente de me faire le plus petit possible, de contenir
ma douleur. Des personnes semblent tirer du ct dsormais, j'entends les impacts
de balles dans la portire. Je suis paralys, bloqu entre les siges, quelque chose
tombe sur moi, ce doit tre Jamon ou Juan. Les tirs continuent, il y a toujours du
sang qui coule sur mon visage. Je ne sais pas si j'ai reu de nouvelles balles. Je
suis cras et compltement tordu au sol. J'ai du mal  respirer, j'ai la tte qui
tourne. Le massacre semble durer, toujours des coups de feu, toujours. Je respire
par petites inspirations, cras sous le poids de Juan ou Jamon, ou des deux. Mon
corps me brle, comme si tous mes muscles taient contracts et tremblants sous la
pression et la panique. Le cauchemar dure encore et encore...

Puis les coups de feu cessent. Tout redevient calme. Je ne saurais dire combien de
temps a dur la fusillade. Je lutte pour ne pas perdre conscience. Je rle sous la
souffrance. Un long rle peupl de contractions quand la douleur me lance. J'ai tellement
mal. Je ne peux pas bouger mon bras gauche, trop douloureux. J'ai encore les menottes.
Je tente sans succs avec mon bras droit de me soulever, mais je n'y parviens pas.
Je me concentre un peu pour reprendre des forces et du courage, mais j'ai peur qu'ils
ne soient plutt au contraire en train de me quitter. Je me contrle pour respirer
plus calmement, mais je ne peux pas prendre mon inspiration compltement, cela me
provoque de vives douleurs dans l'paule.

Je reste de longues minutes sans bouger. J'ai toujours du mal  rester veill, mais
je tente nanmoins une nouvelle fois de me dplacer. Mon corps entier me brle. Je
pivote lgrement. Je dplace mon bras droit, ce qui tire par la mme occasion mon
bras gauche au bout des menottes. Ce dplacement ne manque pas de faire varier la
pression sur mon paule blesse, et me vaut de nombreux cris de douleur. C'est un
cri de rage qui leur fait suite pour parvenir  pivoter encore lgrement et tendre
le bras droit en direction de l'ouverture de la portire. J'y parviens finalement,
et la porte s'ouvre sous le poids du corps de Juan qui tombe en partie  l'extrieur.

L'air un peu moins charg d'odeur de sang et de sueur de l'extrieur me permet de
reprendre un peu le moral. Je dois alors tourner un peu dans l'autre sens pour me
tirer avec le rebord extrieur des siges. Je ne peux pas me servir de mon bras gauche,
mme remuer les doigts me fait souffrir. Je ne sais pas s'il est possible de s'accoutumer
 la douleur, mais aprs un moment je n'y prends presque mme plus garde. La moindre
de mes cellules nerveuses doit tre excite  saturation. Je ne sais plus si je crie
encore ou pas. Je ne crois pas me rappeler que je vois clair. Tout est comme dans
une sorte de nuage. J'ai du sang de partout sur mon visage, sans doute aussi dans
mes yeux, mlang  de la sueur, qui me piquent et me brlent. et trouble ma vision.
Je dois finalement m'extirper  moiti. Ma volont faiblit et je fais une pause pour
calmer un peu la douleur, ou les douleurs, ne sachant plus si mon paule est le seul
endroit o j'aie mal. J'essaie d'inspirer encore un peu d'air extrieur, et de faire
abstraction de l'odeur de chair qui empeste.

Des pas. Une personne semble s'approcher. La portire s'ouvre en grand. Deux jambes
se dessinent devant moi. Je n'arrive pas  lever plus la tte pour voir qui est l.
Je dplace un peu mes bras, les tends vers cette personne, et supplie  l'aide. Je
crois que je parle en franais, je ne suis pas sr que je me rappelle  ce moment-l
que je suis au Mexique. Soudain je sens une main m'attraper par le col de la chemise.
Puis s'ensuit comme un dchirement interne, cette personne me tire avec une force
inoue hors de la voiture. Je sens le corps de Jamon glisser sur moi, puis tomber.
Je suis tran par terre  l'extrieur. J'essaie d'amortir avec mon bras droit, mais
mon gauche trane aussi au sol, ce qui me vaut de fortes douleurs dans mon paule.
C'est affreux, je ne pensais pas qu'on puisse avoir si mal, je suis  deux doigts
de perdre conscience.

Je sens un pied se glisser sous mon ventre, puis me pousser et me retourner au sol.
Il me fait pivoter autour de mon paule gauche. Je suis  la limite de l'vanouissement,
je hurle de douleur. Je ne comprends pas. Qui est cette personne ? Pourquoi ne me
tue-t-elle pas si c'est pour me faire souffrir ainsi ? Sur le dos, j'entr'ouvre les
yeux et je distingue un homme. Trs grand, chauve ou avec les cheveux coups trs
courts, ou blonds peut-tre, je ne suis pas capable de faire la diffrence. Il porte
des jeans bleus et un pull ou une chemise rouge. Pour l'instant il me regarde fixement.
Quelques secondes passent. Peut-tre ne voulait-il que m'aider, me tirer de la voiture,
et qu'il n'avait pas d'autre moyen ?

Je reviens vite sur cet avis, et les quelques secondes de rpit ne dureront pas.
Il se baisse et m'attrape par le bras et la jambe gauche, me soulve du sol alors
que je m'gosille sous la douleur, et me lance telle une vulgaire feuille contre
le mur sur le bord de la route. Mur d'une maison en ruine, certainement,  moiti
dtruit, dont certaines pierres dpassent ou sont amasses en tas au bord de la chausse.
Je suis projet sur le dos puis retombe en avant vers le sol. Sol que je n'ai pas
le temps d'atteindre tout de suite car son poing vient tter mon estomac avec un
coup tellement puissant qu'il me fait planer quelques secondes supplmentaires avant
que finalement et aussi srement que la gravit existe, je ne m'crase par terre.
Elle gagne toujours  la fin... Je tente tant bien que mal en tombant de rouler un
peu sur moi-mme pour limiter le choc. Sans grand succs mais je parviens tout de
mme  pargner mon bras et mon paule gauches.

Je ne sais pas s'il est naturel de retrouver des forces quand la situation devient
critique, ou si la forte scrtion d'adrnaline n'en fait que donner l'impression,
mais je parviens  me relever sur mes jambes. J'ai tout juste le temps de serrer
les bras contre mon torse quand il m'assne un coup de genou en s'appuyant avec ses
bras sur mon dos. Pris en sandwich, je dcolle de plusieurs centimtres du sol avant
d'y retourner goter le sable. Cette fois-ci je fais office de ballon de football,
et il me dcoche un puissant coup de pied qui me fait carrment voler sur un mtre.
Je roule et viens taper dans la portire de la voiture toujours ouverte et bloque
par le corps de Juan.

J'ai mal, tellement mal. Je sens tout doucement la rage monter en moi. L'envie de
lui dtruire la tte, de ne pas me laisser faire, de lui tenir tte et lui faire
regretter ce qu'il fait. Et quand il se baisse de nouveau pour m'attraper, cette
fois-ci je ne suis pas passif, je m'accroche  sa chemise, et je m'y tire de toutes
mes forces pour lui donner un coup de tte dans le nez. Il est surpris et lche prise.
Alors qu'il recule de quelques pas j'en profite pour me relever. Mais j'imagine que
mon coup de tte l'a plus surpris que bless. Il ne saigne mme pas et se relance
sur moi pour de nouveau frapper avec son poing dans mon ventre. Il a l'air plus nerv
et je suis projet cette fois-ci contre un tas de pierres croules au sol. Ce qui
ne manque pas de blesser en de nombreux endroits dans le dos.

Arrr ! Mais tu ne crois pas mon gars que tu vas m'achever aussi facilement. J'ai
repris un peu mes esprits, et je lui parle en anglais.

- J'ai rien senti, btard !

Il commence  vraiment s'nerver. Il me prend et me soulve au-dessus de lui. Il
me tient par la gorge et les testicules, ce qui je pense complte dsormais harmonieusement
l'ensemble des douleurs possibles simultanment. Il ne devait en effet me manquer
que celles-ci. Il fait quelques pas et me lance contre le capot de la voiture. Je
roule dessus et m'croule devant le pare-choc avant. Mais les conditions changent.
Je suis dsormais moi aussi trs nerv. Et je parviens  me relever avant mme qu'il
n'arrive de nouveau sur moi.

- Mme pas cap de le refaire, tafiole !

Je suis appuy les coudes contre le capot, pour me tenir debout et me reposer un
peu. Quand il arrive  ma porte, je me redresse et je lui administre un coup de
coude dans le ventre de toutes mes forces. Il recule un petit peu, mais beaucoup
moins que je ne l'aurais cru aprs mon coup. Il est beaucoup plus fort que je ne
l'imaginais. Il me lance un crochet du gauche pour m'craser contre le capot, mais
je l'vite, lui attrape le bras au passage, le tire, et en sautant sur son dos en
me roulant sur lui, il s'aplatit lui-mme la tte contre le mtal.

- Tiens ! Prends a ! Eh ! Tu te ramollis ?

Je crois qu'il est dornavant compltement furieux. Il se retourne subitement, m'attrape
et me projette tel un vulgaire chiffon sur les restes du pare-brise de la voiture
que je traverse pour me retrouver sur les corps de Cristina et Javier. Je n'ai pas
le temps de reprendre mon souffle qu'il fait le tour du capot et plonge ses grands
bras  l'intrieur pour me rcuprer et me lancer une nouvelle fois contre le mur.
Je me demande pourquoi je suis encore en vie aprs tout ces chocs, pourquoi je n'ai
pas encore tous les membres de mon corps briss tellement il dploie de force. J'ai
du mal  croire qu'une personne puisse tre aussi forte. Comment peut-il me projeter
avec autant de facilit ? Face  lui, il semble que je ne pse que quelques kilos,
voire quelques grammes. J'en viens  me demander si je ne suis pas mort et en train
d'avoir les derniers rves dlirant de mon cerveau s'teignant... Mais rves ou pas
je n'en perds pas courage pour autant, comme si pire la situation tait, au mieux
je la surmontais. J'ai la rage en moi autant que lui  prsent, et j'ai toujours
cette sensation de brlure interne qui surpasse presque mes autres blessures, mais
qui paradoxalement m'apporte comme de la force, comme du carburant pour continuer,
pour rsister.

- Arg... Dj fait a, projet contre le mur ! Tu n'as plus d'ide ?

Aprs le choc, j'ai cette fois-ci russi  me caler avec mes pieds pour me laisser
glisser le long du mur et me retrouver assis au sol. Je crois que je n'ai pas la
force de me relever, ou tout du moins pas le temps. Il s'approche pour de nouveau
me prendre comme tout  l'heure,  savoir me soulever au-dessus de lui. Mais alors
qu'il est en train de me monter en l'air, je lance mes bras, toujours attachs avec
les menottes, vers son visage, je fais passer la chane sous son cou, et, en attrapant
son col et en me projetant en arrire, je parviens  le prendre en tranglement avec
la chane. Je tiens moi aussi la chane avec mes mains pour pouvoir tirer plus, et
surtout pour ne pas avoir trop mal aux poignets. Mon paule me fait extrmement mal,
mais je tiens bon. Il est toujours debout et n'a que faiblement vacill en arrire.
Je ne touche pas le sol, les bras replis  tirer de toutes mes forces pour l'trangler.
Il se dbat et se secoue de droite  gauche avec force pour me faire lcher prise.
Mais je m'accroche et resserre encore mon emprise. Il commence alors  donner de
violents coups de coude qui me font dcoller de plusieurs centimtres de son dos
 chaque fois. Mais je tiens encore. Il se projette en arrire contre le mur en ruine,
et je suis cras par son poids contre la paroi. Mais comment fait-il pour tenir
alors que je l'trangle avec autant de force ? Cela fait plusieurs dizaines de secondes
que je suis accroch ainsi. J'ai du mal  comprendre comment il rsiste.

Il finit petit  petit par avoir raison de moi en se lanant d'avant en arrire 
plusieurs reprises contre le mur.  chaque coup je lche un peu prise. Finalement
il russit  passer sa main entre la chane et sa gorge, et je sais qu'il a gagn.
Il m'attrape de son autre main par l'arrire de mon col, se penche en avant et me
lance par-dessus lui contre la voiture. Je heurte le montant de la portire arrire
avec mon dos, la tte en bas, et me retiens tant bien que mal avec mes bras en tombant.
Je glisse par terre au ct de Juan, toujours tendu  moiti  l'intrieur, et 
moiti  l'extrieur.

Je remarque son pistolet, tomb au sol quand j'ai ouvert la portire.

La roue tourne, je m'empare de l'arme juste  ct de moi, sur le sol. Et alors mme
que mon agresseur se penche sur moi pour de nouveau m'attraper, je pointe le pistolet
vers sa tte et tire. Je tire un total de cinq coups. Le recul et mon paule blesse
me faisant lever les bras  chaque coup, je revise sa tte pour tirer de nouveau.
Il recule un peu plus  chaque. Cinq coups presque  bout portant. Il est finalement
projet en arrire, et je tire mon dernier coup alors qu'il a dj la tte dfigure,
le dos contre le mur en ruine. Il s'effondre.

Les coups rsonnent dans ma tte. Je baisse les bras. Je baisse la tte. Je souffle.
Je viens de tuer un homme. Je reste de nombreuses minutes assis y  repenser. Mais
que pouvais-je faire d'autre ? Comment aurai-je pu l'viter ?

Le monde revient. Les bruits reviennent. L'odeur de poudre et de sang. Le chaud et
le froid. La douleur  mon paule. Les gens au loin qui s'exclament. Je me dis que
je dois partir. Que la police ou l'arme ne va pas tarder  venir, et que s'ils me
trouvent avec Juan et ses hommes, je serais assimil  un terroriste de son mouvement.
Il faut tout d'abord que je me dbarrasse de ces menottes. Je tente de placer la
chane au sol et de viser avec le pistolet dans la main droite. Mais de si prs j'ai
peur de recevoir un clat. De plus je n'ai plus trs envie de me servir de cette
arme. Je rflchis quelques secondes,  un moyen, peut-tre en utilisant les pierres
croules du mur. Puis je ralise que Jamon ou Juan devaient avoir les cls sur eux.
Je me relve alors difficilement. Toutes mes douleurs, dont je me jouais pendant
mon combat, sont dsormais plus que prsentes et font de chaque mouvement une preuve.
Je fouille les poches de Juan, sans succs.  C'est dans les poches de jeans de Jamon
que je trouve une cl. Non sans mal car il faut en effet que je le tire un peu pour
le faire tourner. J'ai affreusement mal  l'paule.

C'est bien la bonne cl. Je passe sans doute presque dix minutes avant de parvenir
 me librer. Je suis dj un peu rassur et je frotte de longs instants mes poignets
meurtris. Je n'ai qu'une seule ide en tte, partir d'ici au plus vite. Je me relve,
marche doucement. Je passe sur le ct de la camionnette bleue des autres amis de
Juan. Tout le monde semble mort  l'intrieur. Je commence  me sentir mal, la nause,
tous ces cadavres, je me retourne  peine pour voir le carnage. Mais qu'est-ce qu'il
m'arrive, mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il m'arrive...

Je continue  avancer. Je marche en titubant vers une petite rue qui part  droite.
Rue qui longe le bord de la maison en ruine, ou de l'immeuble, contre lequel gt
dsormais le grand gaillard qui m'a agress. Je n'ai mme pas la prsence d'esprit
d'aller le fouiller. Je marche en m'appuyant contre le mur. Ma progression est lente
et entrecoupe de pauses. Aprs une dizaine de minutes, peut-tre vingt, je suis
au bout de la rue. Je dbouche sur une alle un peu plus grande. Mais il n'y a aucune
voiture. J'ai besoin de boire et de me nettoyer. Je tente d'interpeller de rares
personnes qui passent par l, mais celles-ci s'loignent, apeures.

Finalement aprs quelque temps  boiter, sans personne pour me venir en aide, et
sentant mes forces me quitter, je dcide de tenter de rentrer dans une maison. Mais
toutes les portes sont fermes. Il me faut quelques minutes, voire dizaines de minutes,
avant de trouver une porte non verrouille. Je rentre  l'intrieur. Un femme apeure
apparat de la pice voisine. Elle disparat puis rapparat avec un couteau de cuisine
et me menace. Je tombe  genoux devant elle. Elle voit que je suis  bout de forces
mais me crie de sortir, de partir de chez elle. Je cherche alors dans mes poches
o se trouve mon argent. J'en sors un billet de cent dollars et lui tends. Je ne
sais pas trop ce que j'espre. Je ne sais pas trop  ce moment-l si je pense que
l'argent est un moyen d'obtenir ce que je veux. Je ne crois pas que je veuille l'acheter.
Je crois juste que je n'ai pas la force de lui expliquer, et que c'est peut-tre
un moyen de lui montrer que je suis son ami, ou que je ne lui veux aucun mal, plus
exactement. Je lui demande en balbutiant en mauvais espagnol de m'aider, que je ne
veux qu'un peu d'eau et quelques habits non souills de sang. Elle est rticente,
raconte qu'elle ne veut pas de mon argent, que c'est l'argent du mal. Je lui explique
alors que je suis ni un terroriste, ni un bandit, ni un trafiquant. Je suis simplement
un touriste franais qui s'est fait enlever par des hommes  la sortie de l'aroport.
J'ai beaucoup de mal  m'exprimer mais je crois que je parviens  la convaincre.
Elle prend le billet et ferme la porte derrire moi. Elle me demande ce qui s'est
pass, et j'explique que des hommes ont attaqu ma voiture et tu tout le monde sauf
moi.

Elle baisse un peu sa garde et va me chercher un verre d'eau. Je bois avidement.
Elle me demande si je veux me rincer  l'eau, mais m'explique qu'elle n'a pas de
douche, juste un robinet d'eau pour toute la maison. Je me contenterai d'une bassine
pour me dbarbouiller, lui dis-je. Elle m'apporte un rcipient mtallique rempli
d'eau vaguement trouble avec un bout de pain mexicain. Je me nettoie la tte et les
bras, couverts de sang. Ma chemise et mon tee-shirt le sont aussi, tout comme mes
jeans. Je retire ma chemise et mon tee-shirt pour regarder la plaie  mon paule
gauche. J'ai bien reu une balle. Je nettoie tant bien que mal les bouts de tissu
tout autour. Je passe ma main par dessus mon paule pour sentir que j'ai aussi un
trou de l'autre ct, dans mon dos. Ce qui est plutt bon signe, la balle ayant d
ressortir. La blessure ne saigne pas trop, j'ai la chance d'avoir un sang qui coagule
vite. J'espre que je n'ai pas d'hmorragie interne. Elle me tend un tissu pour me
panser ma plaie. Je l'applique tant bien que mal et remets mon tee-shirt et ma chemise
par dessus. Je lui demande si elle n'aurait pas un poncho comme elle est en train
de porter, pour pouvoir cacher mes habits souills par dessous. Elle s'absente et
m'en apporte un, srement pas trs neuf mais encore rsistant et en pas trop mauvais
tat. Je la remercie de tout mon coeur et lui sors un autre billet de cent dollars.
C'est la seule chose que je peux faire pour elle  cet instant. Elle me remercie
beaucoup et me prie de rester encore un peu prendre des forces quand je me prpare
 partir. Je lui explique que d'autres hommes, amis ou ennemis de ceux qui m'ont
enlev, me recherchent peut-tre encore, et qu'il n'est pas prudent pour elle que
je reste ici.

Vendredi 13 dcembre 2002
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Je termine son pain mexicain, puis me lve pour repartir. Je lui demande dans quelle
direction se trouve un hpital, et s'il existe des taxis ou des moyens de transport
dans le coin. Elle m'explique comment m'y rendre, mais aussi qu'il me faudra marcher
un peu avant de trouver un taxi, ceux-ci ne s'aventurant pas jusqu'ici, o il n'y
a pas de clients, de toute faon. Quant aux transports en commun, il ne faut pas
y compter avant plusieurs heures.

Je reprends la route. Je marche doucement. Le pain m'a donn un peu de courage, tout
comme boire et me rincer  l'eau frache, je me sens moins sale et dsespr. Je
boite, srement que les coups pendant mon combat m'ont fait de nombreuses contusions.
J'ai un peu froid malgr le poncho. J'ai peut-tre perdu plus de sang que je ne le
crois. Je ne saurais dire combien de temps j'ai march. Je m'aperois que je n'ai
plus ma montre. J'ai d la perdre dans la bataille. Montre ! Mon amie, je t'ai laisse
toi aussi, je vous perdrai toutes, mes choses, si a continue...

Cela doit se compter en heures avant que je n'arrive dans des quartiers un peu plus
frquents. Nous devions tre vraiment en dehors de Mexico. Car mme si je ne marche
pas trs vite j'ai d faire plusieurs kilomtres. Cinq, dix peut-tre. La circulation
s'intensifie un peu. Mais les rares taxis que je vois ne daignent pas s'arrter pour
moi. Je prpare alors un billet de cent dollars pour l'agiter le moment venu. Vingt
minutes s'coulent encore avant que je ne croise de nouveau un taxi. Je lui montre
le billet et il s'arrte. Je lui explique que je dois aller  un hpital puis  l'aroport,
et que s'il accepte de m'y mener il y aura cent dollars  la cl. Il est d'accord.

Premire tape, l'hpital. Le taxi m'en trouve un en moins de dix minutes, je lui
demande de m'attendre devant, sans trop y croire. Je peine un peu pour ressortir
de la voiture et me dirige vers l'hpital.  l'intrieur je demande un docteur. Mais
tout le monde semble trs occup, il y a du monde. Ils me prient tous d'attendre
mon tour et de patienter, expliquant qu'il y des cas plus urgents que le mien  rgler.
Comme ils ne semblent pas vraiment juger ma situation  sa juste valeur, je dcide
de retirer mon poncho. Les gens proches de moi se reculent tous alors en poussant
des cris d'tonnement, coeurs par ma chemise, mon tee-shirt et mes jeans couverts
de sang. Cette dmonstration suffit pour qu'une infirmire me demande de la suivre.
Dans une petite pice o se trouvent dj deux personnes, elle m'aide  me dshabiller
et commence  nettoyer ma plaie quand un docteur arrive. Il me demande ce qu'il m'est
arriv. Je lui explique que j'ai t pris en otage par un groupe arm, mais que celui-ci
a t pris  parti par un autre groupe. Et que dans la confusion j'ai russi  en
rchapper uniquement avec une balle dans l'paule. Je lui raconte aussi que je suis
franais et que je ne suis pour rien dans tout ces histoires, que je me suis fait
enlever  la sortie de l'aroport ce matin.

Il me demande de me dshabiller compltement et s'tonne de voir  quel point je
suis amoch. Il s'interroge sur l'origine de toutes ces blessures sur mon corps,
sur mon dos, sur mes jambes. J'invente que j'ai t trs ballott pendant la fusillade,
et que je ne m'en suis pas rendu compte. Je suis moi-mme surpris de dcouvrir toutes
ces blessures. Il me prie de passer une radio pour vrifier que je n'ai rien de cass.
Je le renseigne, cependant, que je ne sais pas comment je dois payer, et comment
fonctionne la scurit sociale dans ce pays. Il m'explique que si je suis rellement
franais et que j'ai une scurit sociale en France, je devrais passer un coup de
fil pour me renseigner  ce sujet. Je lui demande alors combien cela cotera approximativement,
entre les soins et les radios. Il m'explique que ce sera de l'ordre de cent cinquante
 trois cents dollars, plus si je reste plusieurs jours  l'hpital. Je lui fais
part alors de mon dsir de rentrer en France au plus vite, que je ne me sens pas
mal, et que je me ferai soigner sur place. Pour l'instant je veux juste une radio
de mes ctes, qui me sont trs douloureuses, mais que je ne pense pas avoir de fractures
ni dans les bras ni dans les jambes. Il ne fait pas de complication et c'est trs
bien, j'imagine qu'il a mieux  faire que de s'occuper d'un touriste gar.

J'essaie d'courter ma visite au maximum, trop press de quitter ce pays. Au bilan,
de nombreuses blessures superficielles, mais, c'est un tonnement mais surtout un
soulagement, pas de ctes casses. Ma blessure est dsinfecte et panse. Comme je
m'en doutais, j'ai eu la chance que la balle ne s'y soit pas loge d'une part, et
qu'aucune veine ou artre importante ne soit touche d'autre part. Le mdecin me
donne tout de mme quelques mdicaments anti-douleur, de quoi tenir jusqu' mon retour
en France. Je ne reste en tout et pour tout qu'un peu plus de deux heures dans l'hpital.
J'insiste pour partir au plus vite. Je rgle les deux cents dollars que je dois,
mme si je pressens qu'ils ont quelque peu gonfl la note. Je sors de l'hpital et
je suis agrablement tonn d'y retrouver mon taxi, toujours gar  m'attendre.

Dans le taxi en direction de l'aroport, je me dis que je ferais peut-tre mieux
de retourner en France. Mais est-ce que cela m'avancera vraiment  quelque chose
? J'aurai la satisfaction de me retrouver dans un environnement un peu moins inconnu,
mais pas forcment moins hostile ou dangereux. Aussi rconfortante l'ide puisse-t-elle
paratre, j'ai bien peur que de faire marche arrire ne m'aide pas beaucoup, il me
faut aller de l'avant si je veux pouvoir avoir un peu de contrle, l'espoir de ne
plus tre ballott d'un ct et de l'autre... J'irai donc  Sydney, oui, et je trouverai
cet Etiola...

Aroport de Mexico, deuxime essai. Cette fois-ci je ne me pose mme pas la question
de Los Angeles, je prends le premier vol pour Sydney. Il y fait bien escale, mais
aprs tout, je suis moins effray  prsent de prendre ce risque. Je n'aspire qu'
me retrouver enfin assis dans l'avion, pour me reposer et dormir. J'avoue qu' ce
moment je ne me soucie pas le moins du monde de savoir ce que je ferai exactement
une fois  Sydney, m'imaginant sans doute que je trouverai mon marabout, comme par
miracle, pour m'accueillir  l'aroport. Le billet cote mille neuf cent cinquante
dollars et des poussires, mais je n'ai plus sur moi que mille huit cent dollars
aprs avoir dpens quatre cent dollars entre la dame chez qui je me suis dbarbouill
et l'hpital. Je n'ai pas envie de me servir de ma carte bancaire, et je finis par
ngocier mon billet pour mes dollars restants. Il est 15 heures 30. Le vol est 
16 heures 30. Il va durer prs de dix-neuf ou vingt heures, avec en plus plusieurs
heures d'attente  Los Angeles. De quoi me reposer un minimum, j'espre. Je prie
pour que tout se passe bien et que je ne rencontre plus personne qui me cherche des
ennuis du reste de la journe, ou plus prcisment jusqu' mon arrive  Sydney.

Je ne souffle que lorsque l'avion dcolle. Et c'est une faon de parler car souffler
est trs douloureux avec mon paule ! Je profite enfin d'un peu de calme. Il fait
un peu froid comme dans tous les avions mais je me tiens bien au chaud sous mon poncho.
J'accepte avec plaisir les boissons chaudes qui me sont proposes, ainsi qu'un frugal
encas. Je remets un peu d'ordre dans ma tte. Comme si je digrais avec beaucoup
de temps de retard ce que m'a racont Juan et le reste de la journe. Pauvre Juan.
Moi qui tait cens l'aider, je crois que je lui ai plutt port la poisse.

Je n'ai finalement pas appris grand-chose sur cette organisation par rapport  ce
que je savais dj. J'ai toutefois dsormais la certitude qu'elle tente bien de contrler
d'une certaine faon le pouvoir tabli, et se trouve dans de nombreux pays, comme
le suggraient les cahiers traduits par David. Pauvre David. Je me rends compte 
quel point toute cette histoire devient tragique... Je continue nanmoins ma synthse.
Heureusement je suis maintenant persuad que je possde dans cette organisation des
allis, des personnes qui pensent que je peux les aider  la dmanteler. Par contre,
je ne sais toujours pas en quoi je suis vraiment utile, ou en quoi ils pensent ou
croient que je peux l'tre. Ils risquent de ne plus trop me venir en aide s'ils s'aperoivent
que je ne sais rien. L'organisation de son ct aura sans doute tout aussi intrt
 me liquider maintenant que je commence  avoir plusieurs informations  son sujet.
Je devrais peut-tre alors  l'avenir jouer le jeu si je suis de nouveau en contact
avec des personnes qui pensent trouver en moi leur sauveur. Je reste pensif quelques
instants, puis ressasse le reste des vnements. Je suis trs intrigu par cet homme
qui m'a attaqu aprs la fusillade. Qui tait-il ? Juste un maraudeur qui voulait
piller les corps de Juan et de ses camarades, et qui ne voulait pas que je le reconnaisse
? Ou un de mes poursuivants, qui voulait s'assurer que j'tais bien mort ? Je regrette
de ne pas avoir pris le temps de le fouiller avant de partir. Il n'est pas trs vraisemblable
qu'il ft juste un maraudeur, peut-tre plus justement un gars de la mme trempe
que ceux qui nous ont attaqu et qui devait s'assurer que le boulot tait bien termin...
Mais pourquoi ne pas avoir utilis d'arme ? Mystre...

Plong dans mes penses je pense subitement  ma pierre. L'ai-je toujours ? Elle
me sort plus facilement de l'esprit depuis que je peux me passer du bracelet sans
avoir  la tenir continuellement dans ma main. Je farfouille dans ma poche et la
retrouve avec soulagement. J'imagine sans aucun doute que ce n'est que le pur fruit
de mon imagination, mais en la serrant fort dans ma main, j'ai comme une bouffe
de chaleur, de rconfort. Mes douleurs s'estompent, et je m'endors alors rapidement,
avec elle, en oubliant un peu tous mes soucis.

La descente vers Los Angeles me rveille. Je me redresse et range ma pierre dans
ma poche. Je me sens un peu mieux, mon court sommeil et le goter servi par les htesses
m'ont redonn un peu de forces. J'ai toutefois encore trs mal  l'paule. Les soubresauts
de l'atterrissage me rveillent tout  fait, je retiens quelques exclamations de
douleur. Au changement d'avion  Los Angeles, je me dirige rapidement vers la porte
pour le vol vers Sydney et je fais en sorte de me faire tout petit pour les quelques
heures d'attente. Je pourrais faire un tour dans les boutiques, et changer mes habits
compltement souills de sang, mais je n'aspire qu' une seule chose, c'est monter
dans l'avion ds que possible.

Ah mais cela aurait t trop beau... Je sommeille plus ou moins quelque temps, tentant
tant bien que mal de rester un peu attentif aux mouvements de la foule, quand soudain
je suis tir de mes penses car je remarque, un peu trop tard, deux personnes en
costume gris se dirigeant dans ma direction, l'air plus qu'inamical. Ce ne pourrait
tre qu'un hasard mais je prends peur et par prudence je me lve pour partir dans
la direction oppose. Manque de chance un de leurs camarades post l me saisit.
Je me dbats, lui donne un coup et crie  l'aide. Les gens se retournent. Alors un
des hommes montre sa plaque et explique que tout va bien, qu'ils procdent simplement
 une interpellation. Les deux hommes me tiennent, et j'ai beaucoup de mal  bouger
avec mon paule gauche qui m'est trs douloureuse.

Je me concentre quelques instants, laisse s'apaiser un peu la douleur pour me prparer
 avoir de nouveau trs mal quand je vais me dcider  tenter de m'chapper. Mais
 ce moment-l deux autres hommes arrivent. Ils n'ont rien de particulier, deux civils,
plutt grands. Ils s'approchent des trois hommes, qui taient en train de m'emmener,
et leur demandent de me laisser. Les trois hommes sont surpris et font signe  ces
deux personnes de s'loigner et de les laisser faire leur travail. Les deux hommes
refusent et leur redemandent de me laisser. nerv l'un de mes agresseurs sort sa
plaque et explique qu'il fait partie de la CIA et que s'ils ne se poussent pas, il
va les arrter tous les deux.

Je suis trs tonn par la situation et j'avoue que je suis curieux de savoir qui
sont ces amis providentiels. Je suis tellement surpris que je n'ai mme pas profit
de la confusion des trois agents de la CIA pour tenter de leur fausser compagnie.
L'un des deux hommes s'approche de celui qui a sorti sa plaque, la lui prend et l'attrape
par le col. Il lui parle alors  voix basse dans l'oreille, sans que je n'entende
rien. Ses deux camarades ne savent pas quoi faire. Quand l'un d'eux tente finalement
de venir en aide  son copain, l'autre homme lui barre la route et l'attrape par
le bras. L'agent se plie alors sous la douleur et le supplie de le lcher. Il s'excute
puis s'approche de moi et dit quelques mots  l'oreille de l'homme qui me tient.
Je ne comprends pas ce qu'il dit mais j'ai presque la certitude que ce n'est pas
de l'anglais et que c'est la mme langue que parlent toutes les personnes de l'organisation
que j'ai rencontres.  Pendant ce temps, l'autre homme termine de parler au premier
agent de la CIA. Celui-ci acquiesce et fait signe  ses deux collgues de laisser
tomber et de le suivre. Sur ce, les deux hommes m'invitent  retourner me prparer
pour mon vol. L'embarquement a commenc. Je les remercie, ne sachant pas trop quoi
dire de plus, et me dirige vers ma zone d'embarquement. Une dizaine de minutes plus
tard je suis  ma place dans l'avion. Le vol doit durer plus de quatorze heures.
tant parti de Los Angeles un peu aprs 22 heures 30, je n'arriverai que le surlendemain
matin vers 6 heures 30. D'ici l, je reprends ma pierre dans la main, et je m'endors
de nouveau.

Il fait beau, je suis assis contre la voiture de Juan, Je suis seul, je ne peux pas
bouger, pourtant il faut que je parte, il ne faut pas que je reste l, il va revenir
et il va me tuer. Il faut que je parvienne  me dplacer, mais mes membres psent
des tonnes, mon paule me fait souffrir, je ne peux rien faire,  peine tourner la
tte. Je m'endors et je rve, je rve que je suis rentr en France, je rve que je
suis un enfant, je rve que toute ma vie jusqu'alors n'a t qu'un rve d'enfant.
Mais je suis rveill en sursaut ! Non ! C'est lui ! Lui avec son visage dfigur
! Il est mort mais il veut me prendre, il veut m'emmener, me punir de l'avoir tu
! L'arme de Juan, elle est toujours l, mais je ne peux la saisir, je n'ai plus de
doigts ! Mais mains sont deux moignons, je n'ai plus de doigts ! Il me prend par
le col, me trane. Je veux le mordre, mais je n'ai plus de dent non plus, je ne peux
mme pas crier. J'arrive finalement  me lever, je pars en courant, je vois la vieille
femme au loin, elle peut m'aider. Mais je ne parviens pas  courir, c'est tellement
dur, je suis oblig de faire des efforts immenses pour me dplacer. Lui me suis toujours,
je sens ses doigts qui me frlent, il faut que j'acclre ! Non ! Je ne vois plus
la vieille femme, ma vision se trouble, je ne sais plus dans qu'elle direction je
dois aller ! Je l'aperois, enfin, mais il y a des hommes qui me barrent la route.
C'est Juan, Juan, Jamon, les autres, ils sont tous l, ils sont tous dfigurs, ils
veulent me prendre, il veulent m'emmener avec eux, car je ne suis pas mort, car ils
sont morts par ma faute, car j'tais la seule personne qui devait mourir... Je suis
bloqu, entour, je regrette, je regrette tellement de les avoir tus, qu'ai-je fait
!

Je me rveille en sursaut avec une trs forte douleur  l'paule, en sueur. Ma pierre
m'a gliss des mains, je la rcupre avec satisfaction. Je suis compltement courbatur,
nous sommes le petit matin, j'ai malheureusement manqu le repas du soir, l'hotesse
passe pour les petits-djeuners. J'ai trs faim et je parviens  ngocier un deuxime
plateau repas auprs de l'htesse. J'ai beaucoup transpir en dormant, j'ai toujours
mon poncho et je commence  avoir vraiment chaud. Mais je ne peux pas me permettre
de l'enlever, ma chemise tache de sang ferait dsordre. Je mange avidement et tente
d'oublire mon rve en me distrayant avec le film en train de passer. Ah mes montagnes,
il me semble que je suis parti il y a une ternit...

J'ai dormi plus de dix heures. Je me sens beaucoup mieux, mme si je dois sentir
trs mauvais. Je n'ai pas pris de douche depuis ma nuit dans l'htel de Monterrey,
et je dois empester. Je profite d'tre dans l'avion pour aller aux toilettes et me
rincer un peu  l'eau. Je m'asperge le visage, mais, mme si l'espace d'un instant
j'ai envie de retirer mes vtements pour me frotter un peu, je me ravise en ralisant
qu'il y a de toute vidence une camra qui surveille l'intrieur des toilettes. Je
retourne  ma place et je tente de mettre un peu d'ordre dans mes ides. Tout d'abord
qui taient ces hommes qui m'ont port secours  Los Angeles ? Les trois hommes prtendument
de la CIA devaient sans aucun doute tre des personnes de l'organisation, mais les
deux autres ? D'aprs Juan les opposants  l'organisation font trs attention et
font tout pour ne pas se faire connatre, c'est donc trs trange que ces deux personnes,
si elles taient vraiment des opposants, aient pu parvenir  convaincre les trois
hommes de me laisser partir. L'organisation aurait-elle plusieurs courants, opposs
les uns aux autres, en plus de personnes voulant la quitter ? Peut-tre aprs tout
que personne ne veut quitter l'organisation, mais qu'il existe plusieurs tendances
qui se livrent un combat pour le pouvoir ? Ou encore plus simple, mes deux potes
ont simplement amen un contre-ordre, car ils veulent que je me rende  Sydney...
Quant  expliquer comment ces personnes savaient pour mon passage  Los Angeles,
j'imagine que suite  mon accident  Mexico, ils ont cherch  vrifier si j'tais
bien mort. J'ai d montrer mon passeport  l'aroport pour rserver mon ticket, ils
ont pu savoir  ce moment-l o j'allais, et  quelle heure. Il est possible que
cet homme qui m'a agress aprs la fusillade devait rendre compte de ma mort, et
celui-ci ne donnant pas de signe de vie, ils en ont conclu que je m'en tais tir,
et ont cherch  me localiser. Ensuite c'tait un jeu d'enfant pour eux de m'accueillir
ici. Mais je me demande aussi si l'organisation n'aurait pas des ennemis. Et cela
confirmerait ce qu'avait trouv David dans les cahiers. Il disait qu'elle semblait
sous l'emprise d'un danger, et ce depuis le dbut. Peut-tre que ce danger est en
fait une autre organisation, ou un autre groupe de personnes, avec qui elle est en
comptition. Si l'homme qui m'a libr a vraiment parl en hbreu ancien ou en phnicien
 celui qui me tenait, c'est qu'il le connaissait ou qu'il savait qu'il comprendrait.
Mais qu'est-ce qu'il a bien pu lui dire ?

Je n'arrive pas  trouver plus d'lments pour me permettre d'y voir plus clair.
Bien au contraire, j'ignore toujours pourquoi ils m'en veulent. Et maintenant s'ajoutent
en plus des personnes qui sont de mon ct. C'est plus simple de n'avoir que des
ennemis, au moins quand quelqu'un connat mon nom, je sais que la meilleure chose
 faire c'est de lui filer un coup de poing puis de prendre mes jambes  mon cou.
Maintenant avec ces histoires je ne saurai plus qui est mchant et qui est gentil
!

Pour les quelques heures de voyage qui restent, j'oublie un peu mes malheurs et je
me dtends en lisant les revues qui tranent, et tente de me remettre un tantinet
au courant de l'actualit. Nous sommes le dimanche 17 novembre, il est 4 heures,
heure de Sydney. Il faut que j'appelle chez moi, pour prvenir mes parents et mes
amis que je vais bien. Enfin, que je ne suis pas mort plutt, parce qu'aller bien
serait lgrement exagr. Je pense aussi  Deborah, j'espre qu'elle est bien rentre.

Sydney
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Sydney ! Australie ! J'y mets les pieds pour la premire fois, et franchement je
ne pensais pas y arriver par le Pacifique. Dbarquement. Je n'ai plus d'argent, il
va falloir que j'utilise ma carte bancaire, ne serait-ce que pour trouver un htel,
de nouveaux habits et de quoi manger, je meurs d'envie de prendre une douche. Je
trouve un distributeur, et alors que je suis sur le point de chercher mon portefeuille
dans ma poche, quelqu'un s'approche de moi et me demande :

- Monsieur Ylraw ?

C'est pas vrai ! Je suis en face du distributeur, je m'appuie la tte sur mon bras
contre le mur quelques secondes. On ne peut plus rester tranquille plus de cinq minutes...
Si a continue je vais bientt tre plus clbre qu'une pop-star internationale.
Bon, et bien mode bourrinage activ, je me prpare  en dcoudre. Je me retourne
et demande :

- Vous tes qui ?

- Cela n'a pas d'importance.

Cette rflexion a le don de m'nerver au plus haut point, et je passe en quelques
secondes d'une profonde lassitude en rage sordide. Trois hommes sont l et m'entourent.
Je donne un coup de poing dans le visage de celui qui m'a parl. Il valdingue sur
plusieurs mtres. Je lui crie en mme temps :

- Si ! a a de l'importance ! Connard !

Je me lance alors dans les deux autres et tente de les bousculer, mais j'ai lgrement
fait l'impasse sur mon paule. La douleur s'tait attnue pendant mon trajet, mais
la bousculade me fait de nouveau hurler de souffrance. J'ai un moment d'hsitation,
qui m'est fatal. Je m'endors alors en quelques secondes, sous l'action d'un somnifre
qu'a d m'administrer un des hommes...

C'est le froid qui me rveille plus que la voix forte qui semble s'adresser  moi.
Je suis assis sur une chaise. Je n'ai pas de menottes ou d'attaches pourtant je ne
peux pas bouger. Je suis comme paralys. Je parviens  tourner la tte lgrement,
 respirer, cligner des yeux, mais mes bras et mes jambes ne rpondent pas, comme
s'ils taient endormis. Il fait trs sombre, j'ai du mal  distinguer les choses.
Je ne suis pas totalement rveill, et si ce n'tait ce froid, je crois que je me
rendormirais volontiers pour quelque temps.

Mais je reprends assez rapidement mes esprits en comprenant l'urgence de la situation,
et en me rappelant mes derniers souvenirs,  l'aroport de Sydney. Je ne peux vraiment
pas bouger. Et je ne distingue aucun lien. Ils ont du me faire prendre une drogue
immobilisante. Je suis dans une salle, assis au milieu. Les murs semblent tre en
mtal. Une lourde porte, un peu comme celle des coffre-fort dans les banques, ferme
l'accs. Face  moi se trouvent huit personnes, sans rien de particulier, plutt
jeunes, sauf deux qui ont l'air ges, mais je ne distingue pas vraiment les choses,
j'ai comme un brouillard devant les yeux. Elles se trouvent assises derrire une
range de tables en arc de cercle. Il y a six hommes et deux femmes. Les deux femmes
semblent extrmement belles.

L'une des personnes ges, qui se trouve au centre, me parle.  vrai dire elle n'a
pas cess de me parler depuis que je suis rveill.  moins qu'elle parle tout haut.
Je ne comprends strictement rien  ce qu'elle dit. Elle semble utiliser encore et
toujours cette mme langue. Cette information me renseigne au moins sur un point,
c'est que ce sont bien des personnes de l'organisation.  moins que ce ne soit encore
un autre courant qui veut m'utiliser pour je ne sais quoi. J'attends quelques minutes,
le temps de rflchir un peu  la situation. De toute manire, paralys sur cette
chaise, les options sont plutt limites. J'ai vraiment trs froid.

- Bonjour, quelqu'un pourrait-il mettre le chauffage et allumer les lumires s'il
vous plat ?

Je me suis exprim en franais, rpliquant au fait qu'ils parlent en leur langue
en parlant la mienne. Ils sont surpris de m'entendre et redoublent de plus belle
avec ce que je pense tre des questions.

- Je m'excuse mais je ne comprends strictement rien  ce que vous me dites, et je
vous rappelle que je ne parle pas un mot de votre langue.

Je suis  mon tour surpris de la rponse de l'homme g, formule en franais :

- Pourquoi continuer cette mascarade, Ylraw, nous savons trs bien qui vous tes
!

- Ah ? Et je suis qui pour vous ? a m'intresse.

Ils semblent tous trs nervs. C'est trs trange. Pourtant ils ne parlent pas entre
eux, ils me regardent fixement, peut-tre avec un peu le regard dans le vide, comme
s'ils pensaient  autre chose. Je remarque soudain qu'ils ont tous un bracelet, et
que moi-mme j'en ai un !

- C'est grotesque ! Vous savez trs bien que nous pouvons dcouvrir ce que vous savez,
et que vous tes dmasqu, alors cessez ce jeu !

- Que vous soyez capables de savoir ce que je sais, cela ne fait aucun doute pour
moi, je suis prt  tout vous dire, en effet. Mais je pense que vous vous trompez
sur un point. C'est que je ne suis pas celui que vous croyez.

- Et qui tes-vous alors ? Et que nous voulez-vous ? Pourquoi vous acharner ?

Je suis estomaqu. Moi, m'acharner ! Ils plaisantent j'espre ! Je m'crie.

- Quoi ! Mais c'est vous qui me courez aprs depuis le dbut ! C'est vous qui m'emmenez
au Pentagone pour je ne sais quoi, qui me poursuivez jusqu' Raleigh, qui tuez David,
puis dtruisez ma voiture, me prenez en chasse vers le Mexique et peut-tre aussi
vous qui tentez de me tuer l-bas, et maintenant c'est encore vous qui me retenez
prisonnier je ne sais o ! Bordel mais c'est vous qui m'avez mis dans ce merdier
innommable depuis le dbut ! Alors  votre tour arrtez vos salades et expliquez-moi
un peu ce qui se passe ici !

L'nervement me rchauffe un peu, et me permet de sentir un peu plus mes membres,
qui n'en restent toutefois pas beaucoup moins engourdis. Suite  mon exclamation,
une des deux femmes s'exclame.

- Il est trs fort !

Les autres se tournent vers elle avec un regard noir. Elle s'excuse.

- Euh... pardon...

Pourquoi parle-t-elle en franais, je n'en ai aucune ide.

- Aaaaaaaaaah !

Je pousse un hurlement, une douleur me transperce soudain la tte, la mme que j'ai
dj ressentie au Pentagone. Je hurle de toutes mes forces. Ils se lvent tous les
huit et se regardent les uns les autres, d'un air interrogatif. Je suis parcouru
par des tremblements. Je rle doucement pour me remettre de la souffrance. Pas pour
longtemps car elle recommence au bout de quelques secondes. Je crie encore plus fort
que la premire fois et tente de me dbattre, mais mes membres sont toujours paralyss.

Ils sont  leur tour affols, comme s'ils ne comprenaient pas ce qu'il m'arrive.
Ils parlent entre eux. Je n'entends rien et je ne sais pas si c'est en franais ou
pas. Je me concentre pour faire face  la douleur. Je ralise alors que la source
doit tre le bracelet, que c'est lui qui doit me provoquer ces crises. Dj au Pentagone
ce devait tre lui. J'enrage de ne pouvoir bouger pour m'en dbarrasser. Je pense
aussi  ma pierre, ma pierre qui pourrait tant m'aider !

J'ai de nouveau une crise de douleur. Je n'ai jamais t lectrocut, mais j'imagine
que la sensation est tout comme. Cette fois-ci  force de tenter de rsister en me
concentrant je finis par avoir une dtente de mes jambes qui me projettent en arrire
en basculant la chaise. Les personnes se dirigent vers moi, alors que j'agonise au
sol, toujours incapable de bouger. Elles me regardent d'un air trs inquiet. Brusquement
la douleur recommence. Toujours plus intense. Toujours plus insoutenable. Je hurle.

- Noooooooonnnnnn !

Je tente de me concentrer, je crie de plus en plus fort, je parviens petit  petit
 sentir de nouveau mes muscles qui rpondent. Mon corps me brle de plus en plus.
Mon bras gauche se dirige doucement vers la poche de mon pantalon o se trouve la
pierre, sous le poncho. La progression est lente, et la dcharge ne cesse pas au
bout de quelques secondes comme les fois prcdentes. La tension monte en moi. La
douleur comme la rage s'intensifient. De longues secondes passent, plusieurs minutes
peut-tre. Le bracelet me brle le poignet. Jusqu' un paroxysme o je saisis enfin
la pierre. Je la prends fermement dans la main et soudain plusieurs choses se passent
simultanment. Une explosion se produit au niveau de la porte de la pice qui est
brutalement dforme et s'ouvre dans un fracas terrible. Nous sommes tous projets
par le souffle. Mais alors que je suis propuls en direction des parois, je me libre
de l'emprise du bracelet, et je sens comme une autre explosion en moi, peut-tre
est-ce l'cho de la premire onde de choc sur les murs. Mes habits partent en lambeaux.
Cette seconde explosion parcourt brusquement la salle et soufflent les huit personnes
en changeant leurs trajectoires. Mais moi comme les autres finissons tous par un
violent choc contre les parois.

Je tombe au sol, je ne sens plus mon corps, mon regard se trouble et s'teint...

Oh mon Dieu, est-ce que je suis en train de mourir ?...

Thomas
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Gap
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Ils prirent la voiture de Thomas et se rendirent  St Martin, au mme restaurant
dans lequel ils s'taient croiss pour la premire fois.

Ils eurent de la chance que le patron connt Carole et acceptt de les servir malgr
l'heure tardive. Ils prirent tout de mme le temps pour djeuner, et le patron ainsi
qu'un serveur se joignirent mme  eux. Carole parla beaucoup de la vie de l'le
avec ces derniers, Thomas couta vaguement la conversation mais tait plus proccup
par ce Ylraw. Il ne croyait toujours pas que Carole et pu trouver sa piste en dix
minutes simplement avec un moteur de recherche. Il eut envie d'en savoir plus. Il
se demanda si Xavier, son copain des renseignements gnraux, ne serait pas, comme
souvent le week-end, au travail. Finalement la conversation ne se terminant pas,
et se poursuivant longuement aprs le dessert, il s'absenta un instant, s'isolant
dans un coin du restaurant, pour appeler au cas o, comme il l'esprait, Xavier pt
lui rpondre.

Xavier tait bien l, Thomas lui demanda tout un tas de renseignements, puis revint
le sourire aux lvres  la table. Carole lui demanda si tout allait bien, il lui
rpondit qu'il avait pu avoir de nouveaux renseignements sur Ylraw. Carole en fut
moustille, et Thomas fut content de lui donner envie d'enfin terminer son interminable
conversation.

Il en fut d'autant plus satisfait que le patron leur offrit le repas, sous-entendant
vaguement que si Carole pouvait parler de lui dans ses livres, il pourrait remettre
cela  l'occasion.

- Alors ?

Carole le pressa aussitt sortie du restaurant.

- J'ai appel au renseignements gnraux au cas o un ami s'y trouvait.

"Trouvt", pensa Carole qui n'osa pas le corriger.

- Et ?

- Et bien Franois Aulleri est mort !

- Mort ! Quand ?

- Il a t retrouv mort dans les rue de Sydney, en Australie, le 3 janvier de cette
anne.

- En Australie ! Mon Dieu mais que faisait-il l-bas ?

- Je ne sais pas, il semble que les lments de l'enqute aient t omis. Xavier
pense qu'il y a eu intervention pour retirer les dtails, car ce n'est pas normal
que le dcs d'un franais dans des conditions suspectes sur le sol tranger n'ait
pas entran plus d'investigations.

- Tu veux dire que quelqu'un a cherch  cacher les dtails ou les raisons de sa
mort.

- C'est son interprtation, en ce qui me concerne il est plus probable qu'il soit
parti en trip drogue l-bas et que a se soit mal fini.

- Il est mort de quoi ?

- L'autopsie n'a rien rvl, crise cardiaque, vraisemblablement.

- Crise cardiaque  25 ans ? Pas de trace de drogue alors ?

- Ce n'est pas indiqu dans le dossier, en tout cas.

- Qu'est-ce qu'il y a alors dans le dossier, tu es rest longtemps au tlphone,
pourtant, tu as eu son adresse, non, j'ai cru entendre ?

Thomas fut vex par cette remarque, comme si ce qui lui avait dj dit ne suffisait
pas  l'impressionner.

- Oui, j'ai l'adresse de ses parents. Ils habitent un petit village pas loin de Gap,
Chteauvieux.

- Cool ! Tu vas aller les interroger ?

Thomas fut encore froiss par cette question. Il pensait que de le savoir mort aurait
suffi  calmer sa curiosit, mais au contraire elle avait l'air encore plus excite...

- Et bien, je ne sais pas, tu penses qu'il faudrait ?

- Bien sr !... On fait un tour sur le port ?

- Si tu veux... Mais que pourront-ils me dire de plus ?

Ils montrent un petit talus pour arriver aux renforts qui donnaient sur la mer.

- Et bien, ils savent peut-tre pourquoi il tait en Australie. Si les informations
ont t retires du dossier, elles ne l'ont sans doute pas t de leur mmoire, je
pense qu'il est plus vident de s'y rendre que de les interroger au tlphone, ils
se mfieront sans doute beaucoup moins s'ils ont la certitude que tu es bien de la
police.

- Sans doute...

- Ah c'est bte, je serai bien all avec toi, mais j'ai un rendez-vous important
lundi matin, tu penses qu'il faut combien de temps pour aller  Gap en voiture ?

-  Gap ? C'est de l'autre ct de la France !

- Oui, il doit falloir la journe facile.

- Tu parles, il doit y avoir huit cents ou neuf cents bornes, et pas sr qu'il y
ait de l'autoroute !

- Mouais, il doit falloir une dizaine d'heures, mais peut-tre qu'en partant ce soir,
avec une pause au milieu, tu peux y tre pour demain dans la matine.

Thomas tomba des nues, elle se prenait pour son chef ou quoi ?

- Quoi ? Tu veux que je parte tout de suite ? Mais il est mort de toute faon, il
ne va pas s'envoler !

- Oui, mais, excuse-moi si je suis tellement curieuse... Mais tu n'as pas envie de
savoir toi ? Quand mme, ton ancienne petite amie s'est faite assassiner, tu dcouvres
qu'en fait elle suivait depuis des annes une autre personne, tu n'es pas curieux
d'en dcouvrir plus ? C'est une histoire dmente ! Franchement  ta place je serai
dj parti pour Gap sans aucune hsitation !

Thomas rflchit quelques instants intrieurement, en s'appuyant sur le muret, il
y avait un petit vent frais. Il regarda au large, il pensa  Seth. Carole s'appuya
elle-aussi sur le muret. Ils restrent silencieux. Finalement Thomas tenta de se
justifier.

- Je suis un peu paum je pense.

- Peut-tre que tu as un peu peur aussi ? Peut-tre aprs tout que tu ne veux pas
vraiment savoir, que tu prfres oublier. Peut-tre que c'est trop tt. Je suis dsole
si je te pousse, c'est vrai que c'est un preuve pour toi, je ne me rends pas compte,
je prends a comme une petite enqute policire, un jeu de piste, mais la fille qui
est morte dans l'histoire, tu as vcu avec elle depuis quatre ans, je l'oublie un
peu vite.

- Je ne sais pas, peut-tre. Mais c'est vrai que j'ai du mal  rflchir, j'ai toujours
l'image de Seth qui revient. Je dors mal depuis que c'est arriv, je fais des cauchemars
toutes les nuits...

- Peut-tre que tu devrais contacter un psychologue ?

L'ide mme fit faire la moue  Thomas, Carole continua :

- Tu fais la tte, tu as tort. Dans l'esprit des gens aller voir un psy c'est toujours
synonyme de dpression, de problmes, de trucs ngatifs. Comme si aller chez le psy
c'tait juste passer des heures allong  parler de soi et dbourser trente euros
parce qu'il a eu la gentillesse de nous couter... Mais ce n'est pas du tout a,
c'est positif au contraire. Nous ne savons pas vraiment nous-mmes comment nous fonctionnons,
ce qui nous fait aller bien ou mal, et un psy c'est important pour apprendre  nous
connatre, apprendre  pouvoir nous gurir tout seul, apprendre  savoir nos peurs
et nos angoisses,  les rvler plutt qu' les refouler sans cesse.

Thomas admit intrieurement qu'il tentait depuis la mort de Seth d'enterrer toute
cette histoire. Il se dit qu'aprs tout dcouvrir la ralit serait peut-tre un
remde, un remde  ses cauchemars, un remde  ses angoisses... Mais est-ce que
a pourrait tre un remde  sa brlure ?...

- Tu as raison, c'est vrai que je tente plus de refouler tout a plutt que de mettre
les choses au clair, tu as raison...

- Oui, enfin, je ne suis pas psy non plus, je dis juste ce que j'en pense. Mais c'est
en gros ce que me disait le mien.

- Tu as vu un psy pour quoi ?

Carole hsita un instant.

- Je prfre ne pas en parler, si cela ne te drange pas...

- Excuse-moi.

- Ya pas de mal.

Thomas rflchit un instant. Pourquoi tait-il venu ici ? Pour Carole,  n'en pas
douter, il se moquait bien du vieux. Mais cet Ylraw ? Il ne savait pas trop qu'en
penser. Carole lui plaisait, mme si elle tait  cent mille lieux de penser comme
lui, elle lui plaisait. Et il savait qu'en continuant l'enqute, il pourrait continuer
 la voir,  lui parler,  tenter de la sduire. Mais il avait peur aussi, peur de
cet Ylraw, peur de trouver un homme trop parfait, trop fort pour lui. Peur de dcouvrir
que Seth le voulait depuis si longtemps et que lui n'avait t qu'un passe-temps,
qu'un amant pratique pour avoir un logement sur Paris, qu'un idiot qui croyait pouvoir
plaire  la femme parfaite... Mais s'il voulait Carole il lui fallait tre fort,
il lui fallait aller de l'avant, et de plus il avait promis  Stphane.

- Tu as raison, je vais y aller.

-  Gap ?

- Oui, il est 18 heures passes, le temps de te ramener et de trouver l'itinraire
il sera 19 heures. Je peux rouler jusqu' minuit, et si je repars tt demain matin
je peux y tre avant midi.

Carole retrouva le sourire.

- OK, rentrons, alors !

Ils rejoignirent la voiture et prirent le chemin de la maison de Carole. Mappy donna
huit cent quatre-vingt-dix-sept kilomtres entre l'le de R et Gap. Thomas pourrait
sans doute faire un pause aux alentours de Clermond-Ferrand, mais dormir dans sa
voiture dans une aire d'autoroute ne lui faisait pas peur. Carole lui donna un paquet
de biscuits et deux canettes de coca.

- Elle sont primes, mais bon, je ne pense pas qu'il y ait grand risque  boire
du coca prim. Enfin pas plus que du non prim, je veux dire.

Thomas la quitta le sourire aux lvres, satisfait de la simple bise  laquelle il
eut droit en partant, accompagn d'un "fais bonne route, mon chevalier". Il quitta
l'le, et suivit scrupuleusement l'itinraire imprim que lui avait donn Carole.
Il roula vite pour ne pas avoir  penser. Il ne savait pas trop ce qu'il allait trouver
l-bas. Il ne savait pas trop ce qu'il voulait trouver. Qu'Ylraw tait un minable,
peut-tre, mais aprs ? Pourquoi le suivait-elle. Peut-tre que c'tait son frre,
ou son cousin, ce serait pour lui le plus grand des rconforts, qu'elle ait sous
son aile son petit frre, le surveille et l'aide dans l'ombre. Le vieux Thodore
avait peut-tre bien raison, aprs tout, c'tait peut-tre bien son protg... Il
se rassura avec cette pense et mis la musique  fond.

Il fit une premire pause vers 22 heures, o il mangea la bote de biscuits de Carole
et but une canette. Il s'arrta ensuite vers une heure du matin, quand il sentit
que ses yeux ne tiendraient plus ouverts trs longtemps. Il jugea qu'il avait dj
pay assez de page d'autoroute pour ne pas encore dpenser de quoi se payer un htel,
et il dormit trois heures dans la voiture. Il dormit bien, mme si la position allonge
sur le dos ne lui convenait gure, il prfrait de loin dormir sur le ventre. Parfaitement
rveill  4 heures 30 du matin, il but l'autre canette et repartit.

Il croula de nouveau de fatigue trois heures plus tard quand il prit l'embranchement
vers Grenoble, il s'arrta de nouveau et dormit deux bonnes heures. Rveill par
un camion qui klaxonna, il alla s'acheter un sandwich et but deux cafs. Il tait
10 heures du matin passes quand il reprit la route. La dernire partie du trajet
fut la plus dure, la route entre Grenoble et Gap tait vraiment un calvaire. Il s'nerva
plusieurs fois, coinc derrire une caravane ou un tracteur. Il arriva  Gap tout
juste aprs midi. Il mourait de faim et n'eut pas l'once d'une rflexion pousse
avant d'avoir enfin trouv le McDonald's et aval deux Big Macs. Il appela Carole,
pour lui dire qu'il tait enfin arriv, et surtout pour lui demander o se trouvait
ce village, dont il avait compltement oubli de prendre le plan. Elle lui dicta
l'itinraire par tlphone et dix minutes plus tard il prenait la direction de Tallard
sur la nationale 85. Il trouva sans trop de difficult l'embranchement vers Chteauvieux,
et vingt minutes plus tard il tait gar sur la place du village, sans trop savoir
que faire  ce point.

La place se trouvait juste aprs l'glise, contigu au cimetire, et avant de demander
pour trouver la maison de Franois Aulleri, il se rendit  pied vrifier de ses yeux
si toute cette histoire n'tait pas compltement dmente.

Il ne contempla pas plus de trente secondes l'glise qui n'avait vraiment rien d'exceptionnel,
et rentra en poussant le petit portail en fer dans le cimetire en pente. Il n'y
avait pas normment de tombes, il ne lui faudrait sans doute pas longtemps pour
trouver celle des Aulleri. Il y avait un jeune, devant l'une d'elle, naturellement
il se rendit d'abord vers celle-ci. C'tait bien celle des Aulleri. Il y avait plusieurs
messages adresss  Franois, et mme un pour Ylraw.

Thomas resta un instant  regarder les inscriptions. "Franois Aulleri - 10 juin
1976 - 3 janvier 2003". L'inscription prcdente tait "Alphonse Aulleri - 7 janvier
1908 - 23 mars 2001". Son grand-pre sans doute, se dit-il... Il l'a rejoint plus
tt que prvu... Il se permit ensuite de dranger le jeune qui regardait aussi pensivement
les inscriptions.

- Vous le connaissiez ?

- Vaguement, mais c'tait un connard...